XV

Voici, brièvement rapportée, l’origine du monastère de Pastrana. Un certain Père Ambroise Mariano s’était adjoint, auprès de la ville, quelques compagnons qui, épris comme lui de solitude et d’oraison, s’adonnèrent à la vie érémitique dans les cavités de cette montagne Saint-Pierre mentionnée ci-dessus. Au bout de quelques mois, Mariano, craignant que ce petit groupe d’anachorètes, qui ne relevait d’aucune congrégation régulière, ne fût dissous par les autorités ecclésiastiques, résolut de faire le voyage de Rome pour y solliciter du Pape une approbation et une règle. Dans ce but, il se rendit d’abord à Madrid afin d’obtenir un passeport. Il y rencontra sainte Térèse qui, après quelques entretiens, jugeant que ces hommes de bonne volonté feraient d’excellents Carmes déchaussés, lui proposa d’entrer dans la Réforme du Carmel avec ses frères. Mariano, conquis par l’ascendant de la Sainte, abandonna son premier projet et consentit d’enthousiasme. Rui Gomez, mis au courant, approuva tout, car il était grand admirateur de Térèse et, depuis longtemps, son ami. Les travaux pour l’édification des bâtiments conventuels commencèrent sans retard. Ils étaient à peu près achevés à l’époque où Catherine de Cardonne eut ses visions touchant les Carmes déchaussés. La communauté fonctionnait sous la règle du Carmel et était dirigée par le Père Antoine de Jésus qui fut un des premiers à embrasser la Réforme et que sainte Térèse désigna comme supérieur[7].

[7] Pour plus de détails sur la communauté de Pastrana, voir le Livre des Fondations, chapitre XVII. C’est un récit délicieux comme tout ce qui sort de la plume de sainte Térèse.


Mariano tenant une place importante dans la vie nouvelle où Catherine allait s’engager, il n’est pas hors de propos de donner un aperçu des circonstances qui amenèrent sa vocation et un croquis de son caractère.

Ambroise Mariano de Azaro naquit, au royaume de Naples, d’une famille très riche appartenant à la noblesse. Dès son enfance il montra du goût pour les sciences, étudia, dans plusieurs universités, la jurisprudence et les mathématiques et devint, de bonne heure, un géomètre expert et un ingénieur habile.

Encore jeune, il fut chargé d’une mission en Pologne par les Pères du Concile de Trente. La reine de ce pays le distingua et se l’attacha comme intendant de son palais. Mariano s’acquitta fort bien de ses fonctions. Mais il y avait en lui une inquiétude d’esprit qui l’empêchait de demeurer longtemps à la même place. Il quitta donc bientôt Varsovie pour entrer dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Pourvu d’une commanderie, des goûts belliqueux lui vinrent. Il suivit les généraux de Philippe II à la guerre contre la France et prit une part brillante à la bataille de Saint-Quentin.

A la suite de cette campagne, il se crut destiné à faire sa carrière aux armées. Mais Dieu en ordonna autrement. « Il fut, dit sainte Térèse, accusé faussement d’avoir trempé dans un meurtre. On le tint deux ans dans une prison sans qu’il voulût prendre d’avocat ni permettre que personne défendît sa cause, s’en remettant à Dieu de son bon droit. Deux faux témoins soutenaient qu’ils avaient été chargés par lui de commettre le crime. Mais il leur arriva à peu près la même chose qu’aux vieillards accusateurs de Suzanne. On leur demanda séparément où Mariano se trouvait alors. L’un répondit qu’il était assis sur un lit. L’autre, qu’il se trouvait à une fenêtre. Enfin, ils avouèrent leur imposture. Le Père Mariano m’assura qu’il lui en avait coûté beaucoup d’argent pour leur épargner le châtiment qu’ils méritaient. De plus, celui-là même qui avait tramé cette intrigue contre lui étant tombé entre ses mains dans une circonstance où il pouvait faire une information contre lui, il avait épargné et lui avait pardonné.

« Cette générosité et d’autres vertus encore — car c’est un homme chaste, ennemi de tout commerce avec les femmes — lui méritèrent sans doute de Notre-Seigneur la grâce de voir le néant du monde et de chercher à en sortir ». (Livre des Fondations, pages 226 et 227.)

Libéré, Mariano retourna en Italie où il resta, quelque temps, dans le désœuvrement. Puis il passa en Espagne où Philippe II le chargea d’un travail de canalisation pour rendre le Guadalquivir navigable. L’entreprise échoua. Mortifié de cet insuccès, Mariano prit le monde en dégoût. Il venait de faire la connaissance d’un Père Mathieu qui gouvernait une société d’ermites au désert del Tardon, près de Séville. Après avoir fait à Cordoue les exercices de saint Ignace, il décida de se joindre à eux. Il entra, dès lors, résolument dans la voie de la pénitence et de la prière. Mais, en 1568, un ordre de Philippe II l’appela à Aranjuez pour y rectifier, comme ingénieur, le cours du Tage. Cette mission remplie, il revint auprès des ermites et les établit à Pastrana dans les conditions rapportées plus haut. De retour à la montagne Saint-Pierre, après une entrevue avec sainte Térèse, il prit l’habit de Carme déchaussé, en qualité de frère convers, sous le nom d’Ambroise de Saint-Benoit.

De caractère, il était emporté, brusque, imaginatif à l’excès, sujet à des découragements avec de soudains retours d’énergie qui le faisaient foncer sur des obstacles et, parfois, dépasser le but. Ses manières de soldat et ses outrances donnèrent souvent bien du tintouin à sainte Térèse. Du reste, de grandes qualités compensaient les défauts dus à la chaleur de son sang : une extrême bonté, une franchise totale, le goût joyeux de la pénitence et, surtout, un amour de Dieu qui se traduisait par un zèle sans limites pour le service de la religion.

Quant aux formes de sa piété, Napolitain, il y mettait l’exubérance des gens de son pays. Il devait ressembler un peu à ces pèlerins de Sicile que je vis à Lourdes se coller contre la pierre de la Grotte, l’embrasser avec frénésie, y frotter leurs mains et leurs joues, peut-être même la lécher. Ensuite, ils éclataient en sanglots, bramaient et gesticulaient, fous de contrition, aux harangues de leurs prêtres. Ou encore, aux intervalles de leurs exercices, ils bondissaient sur les évêques qui traversaient l’esplanade et les assaillaient, avec des cris sauvages, afin de leur baiser l’anneau.

Le frère Ambroise ne se montrait sans doute pas tout à fait aussi agité. Cependant, je crois que, dans les manifestations extérieures de sa foi, il ne gardait guère de mesure. C’est, du moins, ce que sainte Térèse laisse soupçonner dans plusieurs passages de ses écrits. Cela ne l’empêche pas d’apprécier les mérites de l’excellent Mariano et de lui pardonner, avec un sourire d’indulgence maternelle, ses façons originales de glorifier Notre-Seigneur. — Et, au surplus, on peut admettre que Dieu préfère les Marianos qui débordent d’emballements généreux aux âmes molles et froides qui se traînent parmi les pratiques d’une dévotion languissante comme le font les limaces dans ces potagers funestes où s’étiolent des choux malingres et peu charnus.