AMES DU PURGATOIRE
C’était comme si quelqu’un voyait se soulever le mur de sa chambre, derrière lequel il avait supposé les ténèbres du dehors, et qu’au lieu de ce vide il eût aperçu soudain une foule compacte de visages appelant au secours, se pressant vers lui, l’environnant d’instances suppliantes.
Robert-Hugh Benson : L’aventure de Franck-Guiseley.
I
LES VEILLEURS
Nous sommes trois dans la salle à manger, sans meubles, de cette maison isolée sur un tertre sablonneux et dont les habitants ont fui Dieu sait où. Nous nous tenons assis sur des caisses pleines de lainages et nous essayons de nous réchauffer au feu de débris de planches que nous avons allumé dans l’âtre. Mais nous n’y réussissons guère car la cheminée tire mal et le bois humide donne plus de fumée que de flammes. Au dehors règnent l’hiver, la nuit et la pluie. Le vent d’ouest souffle par rafales opiniâtres qui secouent les volets délabrés, s’insinuent dans le corridor qu’elles remplissent de longs sanglots où se mêlent les râles d’une gouttière engorgée qui s’étrangle à rejeter, avec l’eau des averses, la mousse et les morceaux de tuiles dont le toit vétuste l’encombra. Par intervalles, des grondements de canonnade rendent plus lugubre encore cette morne symphonie.
Ceci se passe en janvier 1915 et il n’y a qu’une dizaine de kilomètres entre l’abri précaire où nous veillons et l’entrée des boyaux menant aux tranchées de première ligne.
Détachés provisoirement d’une ambulance de combat, nous avons mission d’attendre là que passent les fourgons de blessés qu’on évacue sur les hôpitaux de l’arrière. S’il se trouve parmi eux des mourants incapables de supporter le trajet, on nous les confie. Nous les installons sur les paillasses garnissant le plancher des chambres du haut et nous recevons leur dernier soupir. C’est notre seule besogne. En effet nous ne possédons rien pour adoucir l’agonie de ces victimes du grand massacre — pas même de bandes pour remplacer leurs pansements boueux. On se rappelle qu’à cette époque la pénurie des services sanitaires en campagne était à peu près totale.
Toutefois, si nous sommes réduits à l’inaction quant aux soins corporels, nous avons pu, quant à l’âme, secourir ces infortunés. L’un de nous est un prêtre dont le grand cœur contient les paroles de lumière. Il les a prodiguées ce soir à deux moribonds qui, éclairés par lui, entrèrent dans la vie éternelle sans avoir subi les angoisses de la désespérance.
Maintenant leurs cadavres reposent au-dessus de nos têtes. Il est près de minuit et, selon toute probabilité, il n’y en aura pas d’autres d’ici demain, étant donné que, sauf les cas d’attaque imprévue, les charrois de blessés, ne suivent que rarement les routes cahoteuses du front plus tard qu’onze heures.
Lors de la mobilisation, l’abbé Cerny était vicaire d’une paroisse populeuse dans une grande ville du Centre. De tempérament délicat et d’une santé rendue chancelante par les travaux excessifs où son zèle pour l’Évangile se dépensait, il fut d’abord versé dans l’auxiliaire. Mais il n’y séjourna point longtemps. Il n’acceptait pas l’idée de vivre la guerre loin de ceux qui en subissaient quotidiennement les risques. A force de démarches, il se fit verser dans l’active et, dès la fin de septembre, rejoignit l’ambulance où je l’ai connu. Il y marqua par son dévouement infatigable et surtout par un don de persuasion qui lui valut de ramener bien des âmes réfractaires à Dieu, ignorantes ou égarées. Tout le monde l’aimait et même les plus hostiles à la religion le respectaient. Normalement, il aurait dû fléchir sous les travaux, les intempéries et les privations qui ne nous étaient pas mesurés. Mais un tel foyer d’ardeur surnaturelle brûlait en lui qu’il endurait beaucoup mieux que d’autres, plus robustes, l’énorme tribulation infligée à tous pour le salut de la France.
Le second d’entre nous, c’était un religieux, âgé de vingt-cinq ans environ et venu d’une abbaye cistercienne du Midi. On l’appelait le frère Placide. Jamais nom ne fut mieux porté. Ame d’abnégation et de prière perpétuelle, habitué à une existence paisible dans la clôture du monastère, il avait d’abord été mis passablement en désarroi par le tumulte du dépôt et les rudesses de la formation militaire. Ses gaucheries, ses méprises, sa réserve lui attirèrent des algarades et des quolibets d’un goût plutôt douteux. Mais il s’était bientôt ressaisi. A l’ambulance de combat où il fut envoyé dès novembre 1914, il se révéla comme un excellent infirmier dont le concours nous devint des plus précieux. Je remarquai tout de suite qu’à travers les péripéties et les dangers de notre mission, il gardait un calme immuable. Ce n’était pas indifférence mais esprit de sacrifice car les plaies et les mutilations atroces qui s’étalaient sous nos yeux lui arrachaient parfois un cri de pitié ou des larmes. Il se dominait rapidement. Tout pâle, tout frémissant d’une charité fraternelle, il redoublait d’empressement auprès de nos blessés. Et rien n’était plus admirable que le regard lumineux dont il couvrait leurs souffrances. On sentait qu’uni d’une manière étroite à la Passion, selon le privilège douloureux des contemplatifs, il distinguait réellement en eux des membres saignants du corps mystique de Jésus-Christ…
Donc cette nuit-là, dans la maison funèbre, nous prolongions notre veillée à la lueur morne d’une lanterne dont la mèche charbonnait. L’abbé Cerny lisait son bréviaire. Le frère Placide égrenait son chapelet. Moi, je ne m’interrompais de répondre à ses Pater et à ses Ave que pour tisonner le feu misérable devant lequel il nous eût été utile de sécher un peu nos capotes rendues spongieuses par tant d’averses qui les avaient criblées depuis le commencement de cet hiver diluvien.
Autour de la maison la tempête allait grandissant. Le vent redoublait ses plaintes et prenait, par moments, des intonations presque humaines pour nous submerger dans un océan de détresse et d’abandon. On aurait dit que des voix d’outre-tombe se multipliaient parmi les ténèbres et s’angoissaient de n’être pas entendues. A la longue j’en fus obsédé à ce point qu’il me parut qu’elles articulaient une phrase, toujours la même : — Venez à notre aide !… Venez à notre aide !…
C’était si poignant que je frissonnai d’une crainte mystérieuse. L’abbé remarqua mon malaise.
— Qu’avez-vous donc ? me demanda-t-il, vous semblez près de vous trouver mal !…
— A coup sûr, répondis-je, je mentirais si j’affirmais que je me sens confortable et il ne me déplairait pas d’avoir un peu plus chaud. Mais ce qui me trouble, ce sont surtout ces lamentations dans la nuit… Dirait-on pas des âmes qui appellent au secours ?
L’abbé, pensif, hocha la tête : — Oui, je les écoute comme vous. Et je ne puis m’empêcher de croire que Dieu permet peut-être que sur ce champ de bataille qui a vu tant d’agonies, parmi un si grand nombre d’âmes qui furent précipitées à l’improviste dans le Purgatoire, certaines empruntent les clameurs de l’ouragan pour solliciter nos prières.
— Eh bien, dis-je tout bas, c’est précisément l’idée qui me hante.
— Moi aussi, murmura le frère Placide.
L’abbé reprit : — Que ce soit une illusion due à la fatigue et à notre solitude funéraire ou qu’en effet, l’autre monde se manifeste à nous, il est indiqué de prier pour tous ces défunts. Récitons le De profundis.
Nous le fîmes aussitôt avec grand recueillement et avec le désir intense de soulager ceux qui à cette heure subissaient, à cause de leurs fautes, les flammes rédemptrices. Lorsque, pour conclure, l’abbé eut demandé à la Miséricorde infinie de leur être une aube de fraîcheur dans l’ombre brûlante où ils expiaient et de leur octroyer l’espoir d’un repos prochain en son royaume de la Paix éternelle, il nous dit :
— Ce n’est pas la première fois que j’ai le sentiment d’être investi par les âmes du Purgatoire.
— Moi non plus, répondis-je, et je garde le souvenir précis d’une circonstance où j’ai pu concevoir une relation sensible entre les vivants et certains défunts particulièrement affligés.
— Contez-nous cela. Aussi bien, ce sont des propos qui s’adaptent aux heures que nous vivons présentement.
— Je parlerai volontiers, dis-je, et vous pouvez être assurés que je vous exposerai les choses exactement comme elles se sont passées. La réalité fut trop émouvante pour que j’y ajoute les broderies de l’imagination.
L’abbé m’approuva du geste et j’entamai le récit qu’on va lire.
II
UN REVENANT ?
Il y eut cinq ans à la fin de septembre dernier, un de mes amis, médecin de campagne habitant un village à la lisière de la forêt de Fontainebleau, m’avait invité à venir le voir. Comme nous étions fort liés, je l’aurais fait bien auparavant si les obligations que m’imposait mon métier de porte-paroles ne m’eussent tenu sans cesse loin de la région où il exerçait. Et même, lorsque je réussis à combiner mes déplacements de façon à lui rendre visite, je ne pus, à mon grand regret, lui consacrer que très peu de temps. Arrivant de Belgique, me dirigeant vers les Pyrénées, il me fallut le prévenir qu’il me serait impossible de passer plus de vingt-quatre heures chez lui. De fait, je descendis du train à la nuit tombante et je repartis dans la soirée du lendemain.
Mon ami — le docteur Dufoyer — et sa jeune femme m’attendaient à la gare. Ils me firent un accueil des plus chaleureux que je savais sincère car l’un et l’autre partageaient mes convictions religieuses et, en outre, toutes leurs habitudes de pensée correspondaient aux miennes.
Après les premières effusions, le docteur me dit : — Nous n’occupons plus la maison où vous êtes venu naguère.
— Vous trouvez-vous bien de ce déménagement ? demandai-je.
— Mais oui, notre nouveau logis est plus spacieux et présente des avantages que le premier ne possédait pas. Ajoutez que je l’ai payé un prix assez minime… J’attribue ce bon marché à ceci que, quoiqu’il fût en vente depuis très longtemps et que les acheteurs d’immeubles ne manquent pas dans le pays, personne ne semblait se soucier de l’acquérir. C’est sans doute la raison pourquoi le précédent propriétaire s’est montré plutôt facile au cours de nos négociations. Je ne m’en plains pas !…
— Méfiance, dis-je, la maison recèle peut-être des inconvénients qui ne se découvriront qu’à la longue.
— Oh ! vous pensez bien que j’ai examiné les choses de près avant de traiter. Et puis voilà bientôt un an que nous sommes installés et ma femme, qui ne manque pas de sens pratique, vous dira comme moi que nous n’avons pas lieu de regretter notre achat.
— En effet, appuya Mme Dufoyer, et d’ailleurs je vous affirme que, de mon côté, j’avais pris toute sorte d’informations. Pour tout dire, je dois avouer que cette enquête ne m’a pas fourni beaucoup de résultats. Vous connaissez nos paysans : ce sont les êtres les plus fermés du monde. Lorsque je demandais à nos voisins s’ils savaient le motif pour lequel une maison, si commode et d’aspect si plaisant, demeurait vide depuis tant d’années, ils pinçaient les lèvres ou prenaient un air distrait et détournaient la conversation. Lorsque j’insistais, les moins sur leurs gardes répondaient : — Ben oui, c’est une bâtisse pas chétive… Je revenais à la charge ; je les pressais afin qu’ils m’indiquassent les tares possibles. Tout ce que j’obtins fut cette réponse : — Il y en a qui n’en disent rien… Jamais je n’ai pu les sortir de ces phrases évasives. Alors, que voulez-vous, nous avons conclu et, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu à nous en repentir.
Échangeant ces propos, nous avions suivi la venelle où s’élevait la maison qui les suscitait. La nuit était très obscure d’autant que de gros nuages encombraient le ciel et que nulle lanterne municipale n’éclairait la voirie. Il en résulta qu’arrivés chez mes amis, je ne perçus que confusément la façade sans pouvoir me rendre le moindre compte des entours. Retenez ce détail. Il a son importance.
A souper, la conversation erra parmi les souvenirs que nous avions en commun. Elle ne se prolongea, d’ailleurs, pas très tard. J’y mettais assez peu d’entrain, le voyage m’ayant extrêmement fatigué. Le docteur le constata et m’offrit aussitôt de gagner mon lit.
— Nous regrettons fort, ajouta-t-il, que votre séjour soit si bref mais enfin puisque demain, nous aurons la journée entière pour causer à loisir, ce soir, il vous faut du repos.
Comme, en effet, j’avais peine à tenir les yeux ouverts, je ne me fis pas beaucoup prier. Le docteur alluma une bougie et, dès que j’eus pris congé de Mme Dufoyer, me conduisit à ma chambre. Tout en montant l’escalier, il m’expliqua : — Il n’y a qu’un étage avec un grenier au-dessus. Vous n’avez pas à craindre d’être réveillé par des allées et venues ; ma femme et moi, nous couchons au rez-de-chaussée ; mon chauffeur et ma cuisinière, qui sont mariés ensemble, logent dans les communs hors de la maison.
Les marches gravies, nous enfilâmes un assez long couloir sur lequel donnaient deux ou trois portes closes.
— Pièces de débarras, me dit le docteur, il n’y a que votre chambre, celle du fond, qui soit meublée…
— Bon, répondis-je en riant, je vois que je serai tranquille — à moins que quelque revenant ne vienne me tirer la couverture de dessus le nez…
— Ah ! quant à cela, reprit-il, entrant dans la plaisanterie, je ne réponds de rien… Mais nous voici rendus.
La chambre, plutôt grande, tapissée de neuf, occupait l’angle est de la maison. Un mur plein la limitait de ce côté. Le lit s’y appuyait. Une large fenêtre, ouvrant vers le sud, était garnie de rideaux en mousseline fort légers mais point de persiennes.
Le docteur s’en excusa : — J’ai dû faire enlever les volets qui tombaient en débris car n’oubliez pas qu’il y a presque un siècle que la maison est inhabitée. J’en ai commandé d’autres, mais le menuisier du village est si nonchalant que je ne sais quand ils seront en place tant ce potentat de la varlope traîne pour les façonner.
— Cela m’arrange très bien, dis-je, où que je sois, je déteste me calfeutrer et comme je m’éveille de bonne heure, rien ne m’est plus agréable que d’assister au lever du jour.
Sur quoi, le docteur me quitta en me réitérant l’assurance que nul bruit n’interrompait mon sommeil, de sorte que je pourrais faire la grasse matinée si l’envie m’en prenait.
Je rapporte ce dialogue, d’une banalité complète, pour bien vous souligner l’état d’esprit où je me trouvais. Constatez-le : pas plus le local que les phrases échangées avec mon ami n’étaient de nature à me tenir l’imagination en alerte. En somme, ma lassitude ne me laissait qu’une idée nette : m’étendre le plus vite possible et reposer. Je me déshabillai rapidement, je posai ma montre sur la table de nuit, je me fourrai dans les draps, je soufflai la bougie et je m’endormis tout de suite d’un profond sommeil…
Soudain, je fus réveillé en sursaut par quelque chose d’insolite qui se passait dans la chambre. Il me sembla que je n’étais plus seul — qu’une présence indéfinissable s’efforçait de se manifester à mes sens et souffrait de n’y point réussir. Encore tout assoupi, ne réalisant que d’une façon incohérente ce que j’éprouvais, je frottai machinalement une allumette et je consultai ma montre… Minuit et demie… Il y avait trois heures que je dormais.
Je demeurai assez longtemps très vague. Puis je promenai à travers la chambre un regard qui ne me fit rien découvrir d’anormal. Je me tournai vers la fenêtre et je remarquai que les nuages, qui couvraient le ciel à mon arrivée, s’étaient dissipés. La nuit resplendissait d’étoiles et régnait, toute pacifique, sur la campagne. Pas un souffle de vent. Dans la maison, rien ne bougeait ; nul trottinement de souris dans le grenier ; auprès de moi, nul de ces craquements de meubles qui éclatent parfois à l’improviste. Partout, un silence absolu.
— Bah ! me dis-je, je subis sans doute une petite poussée de fièvre due à la fatigue du voyage… Tâchons de nous rendormir.
Je remis ma tête sur l’oreiller et je commençais à reprendre mon somme si fâcheusement interrompu, lorsque je subis la sensation étrange d’être observé par quelqu’un qui aurait voulu se rendre visible mais n’y parvenait pas. Alors j’avoue que je me sentis troublé. Et, par instinct préservateur, j’articulai les deux vers qui ouvrent la seconde strophe de la conjuration de Saint Ambroise :
Procul recedant somnia
Et noctium phantasmata…
J’allai poursuivre lorsqu’une longue plainte — basse et sanglotée — s’éleva tout à coup dans l’ombre immobile. De quelle indicible souffrance elle paraissait l’expression !… Puis j’entendis comme un piétinement tout proche. Cela semblait d’abord me parvenir à travers le mur où touchait mon lit.
Je pensai : — Il doit y avoir un malade dans la maison contiguë. Sûrement, on ne tardera pas à recourir au docteur…
D’un moment à l’autre, je m’attendais à ce que la sonnerie électrique de l’entrée vibrât et je faisais la réflexion qu’il serait peu amusant pour Dufoyer d’être obligé de se lever en pleine nuit.
Cependant le bruit augmentait : des gémissements entrecoupés, des supplications balbutiées, des pas lourds qui s’arrêtaient parfois brusquement, puis reprenaient avec une allure de panique. La rumeur allait toujours grandissant de sorte que j’avais maintenant l’impression d’en être environné. Ce fut au point que je m’écriai : — Il est impossible que, là-dessous, mes amis n’entendent pas !…
Mais non, aucun mouvement n’indiquait leur réveil. Et alors, une idée singulière, comparable à une clarté indécise dans de la brume, surgit en mon esprit : — Est-ce que ce tumulte ne serait perceptible que… pour moi ?
En vain je m’efforçai d’écarter cette suggestion et de me convaincre de son extravagance. Elle m’obséda bientôt si fort que j’eus beau me raisonner, il me fallut y plier mon jugement.
Pour faire diversion, j’allumai la bougie et je scrutai la chambre d’un œil passablement effaré. Or je n’aperçus rien d’extraordinaire : il n’y avait personne auprès de moi ; tous les meubles étaient à leur place. Toutefois, le bruit avait cessé.
Ce calme si subit aurait dû me rassurer. Au contraire ; je me sentis plus anxieux. Mon cœur battait à grands coups et j’avais beau me répéter, avec une obstination puérile, que certainement, j’avais rêvé, la certitude incoercible s’ancrait en moi d’une présence mystérieuse qui ne voulait ou plutôt ne pouvait pas s’éloigner.
Longtemps, peut-être une heure, je me tins sur mon séant, l’oreille au guet, sondant du regard tous les coins de la chambre, construisant des hypothèses plus ou moins plausibles.
Enfin, le silence persistant, je me rassurai quelque peu. J’éteignis et je me recouchai en m’affirmant que, le matin venu, cet incident pour le moins bizarre s’éclaircirait de la façon la plus simple et la plus naturelle.
Tout aurait été fort bien à condition que je pusse récupérer mon sommeil paisible d’avant minuit. Mais les choses allèrent différemment.
A peine eus-je baissé les paupières que le bruit se renouvela. Cette fois, c’était peut-être plus étouffé mais tout aussi déconcertant. D’abord la sensation que je n’étais pas seul s’accusait davantage. Puis les pas se multipliaient tandis qu’un murmure d’imploration — où il me fut pourtant impossible de distinguer une parole précise — ne cessait de déferler vers moi comme les vagues d’une marée montante. Parfois la Présence semblait s’écarter un peu, se diriger vers la porte, puis la franchir sans toucher à la serrure et arpenter le couloir en renforçant sa plainte. Ensuite un arrêt et un silence comme si l’être qui la proférait attendait anxieusement une réponse. Tout continuant à dormir dans la maison, il battait en retraite. Et, derechef, la chambre retentissait de son tourment.
Que faire pour me libérer de cette obsession ?
Je simulai un violent accès de toux. J’élevai la voix pour demander s’il y avait quelqu’un là. Point de riposte formulée par des mots, mais un redoublement de plaintes. J’eus l’idée de prier, me reprochant de ne l’avoir pas fait plus tôt. Et comme, dans toutes les passes difficiles de mon existence, j’ai recours à l’Immaculée, je récitai un Sub Tuum… Fort en vain. La nuit s’écoula sans repos, Tantôt je m’engourdissais en une vague somnolence, mais alors même je ne perdais pas la notion de cette Présence invisible. Tantôt je rouvrais les yeux et tâchais de me distraire en comptant, à travers la vitre, les étoiles répandues dans le sombre azur du ciel. Quoi que je fisse, la Présence ne consentait pas à me quitter ; inlassable, elle piétinait, affreusement triste, elle gémissait.
Ce ne fut qu’au point du jour qu’elle me laissa comme si la lumière la mettait en fuite. J’aurais pu espérer quelques heures de sommeil suivi. Mais je me sentais trop énervé pour m’attarder au lit. Je me levai donc avec le projet de sortir le plus vite possible, car j’avais hâte de quitter cette chambre où flottait encore je ne sais quelle atmosphère pesante à l’âme. Dehors, l’air frais du matin me rendrait sans doute mon équilibre.
Tout en m’habillant, je me disais : — Si c’est cela que le docteur appelle une nuit tranquille, je lui en fais, d’avance, mes compliments !… Quelle sera son attitude quand je lui rapporterai mes tribulations ?
Dès que je fus prêt, — et cela ne tarda pas — je descendis l’escalier. La servante ouvrait la porte d’entrée juste comme je mettais le pied dans le vestibule. Elle me souhaita le bonjour et m’apprit que ses maîtres n’étaient pas levés et que le déjeûner ne serait pas servi avant une demi-heure.
Elle ajouta : — Je vais me dépêcher pour que Monsieur n’attende pas trop longtemps. Si Monsieur veut faire un tour dans le jardin, le temps est très beau.
— Ah ! dis-je, il y a un jardin ?
— Mais oui, Monsieur, il entoure la maison et s’étend par derrière.
Je suivis son conseil d’autant plus volontiers que je désirais explorer les abords de cette demeure — fallait-il dire hantée ? Je voulais surtout étudier la maison voisine, ne pouvant m’ôter de l’esprit que là résidait l’origine des bruits qui m’avaient persécuté.
Or à peine le coin tourné, je découvris qu’il n’y avait pas de maison voisine.
Entre le mur oriental de celle du docteur et la haie très épaisse et très haute qui limitait le jardin, se succédaient une allée de gravier, un long parterre de dahlias et de géraniums, puis une bande de gazon. Je mesurai de l’œil l’espace que couvrait cet ensemble et je l’évaluai à une vingtaine de mètres. En outre, par delà la clôture, j’aperçus un autre jardin, planté d’arbres touffus et où ne s’élevait aucune habitation.
C’était concluant. Je dus abandonner l’hypothèse d’un… tapage nocturne venu de l’extérieur, exagéré et déformé par une disposition fiévreuse résultant de mon voyage. Il n’y avait plus de doute : ma chambre avait été le théâtre de phénomènes qu’il importait de relater à mes hôtes.
Absorbé dans ces réflexions, je me tenais immobile au milieu de l’allée quand la servante vint m’avertir qu’on m’attendait pour déjeûner. Je rentrai à sa suite en me disant : Tout va peut-être s’éclaircir…
Dès que j’eus franchi le seuil de la salle à manger, mes amis s’empressèrent de me demander des nouvelles de ma nuit.
— Elle a été très mauvaise, répondis-je.
Ils s’étonnèrent. Mais sans leur laisser le temps de me poser des questions, j’interrogeai à mon tour : — Et vous, avez-vous bien dormi ?
— On ne peut mieux, déclara le docteur, tandis que sa femme l’approuvait de la tête.
— Vous n’avez rien entendu d’insolite ?
— Absolument rien…
Et tous deux me regardaient d’un air ébahi. De toute évidence, il leur était invraisemblable qu’on connût l’insomnie sous leur toit.
Je leur narrai alors, dans le plus grand détail, ce que j’avais eu à supporter de minuit et demie à cinq heures du matin. En épilogue, je dis : — Vous me concéderez que je ne suis ni fou ni malade. Or j’ai maintenant la conviction que je n’étais pas seul dans ma chambre.
Ils m’avaient écouté en silence quoique des sentiments complexes se peignissent sur leur visage. Chez le docteur, un mélange de doute quant à la réalité matérielle des faits et de confiance dans ma véracité. Chez Mme Dufoyer, de la crainte puis, sur mon affirmation finale, un effort de mémoire. Brusquement, elle devint toute pâle et s’écria : — Mon Dieu, je me rappelle !… Ma sœur nous a visités la semaine dernière ; elle a passé une nuit dans cette chambre et elle s’est plainte, comme vous, d’avoir été obsédée jusqu’au matin par les lamentations d’une personne invisible !… Ce sont ses propres termes.
C’est ma foi vrai, confirma le docteur, j’avais oublié l’incident.
— Donc, repris-je, il y a là une coïncidence tout au moins étrange.
Certes ! Aussi, je n’ose vous resservir l’explication que je donnai à ma belle-sœur à savoir qu’elle avait eu le cauchemar !
— Des cauchemars identiques à ce point, ce serait, en effet, fort extraordinaire… Mais, dites-moi, votre belle-sœur est-elle d’une nature facilement impressionnable ?
— Du tout, c’est une femme pondérée, pieuse mais nullement encline aux superstitions.
— Elle est tellement raisonnable, observa Mme Dufoyer, que, comme nous la plaisantions sur l’importance qu’elle attachait à ce que nous pensions être la suite d’une mauvaise digestion, elle finit par rire avec nous.
— Puisqu’il en est ainsi, dis-je, le mot de l’énigme m’échappe…
Au cours du repas, nous fîmes encore diverses conjectures, puis, Mme Dufoyer, de plus en plus apeurée, nous pria de changer de propos. Chacun s’y efforça mais la conversation languit. Le mystère pesait sur nous.
Comme nous nous levions de table, le docteur, tout préoccupé, s’exclama : — Je veux savoir à quoi m’en tenir ! Je ne commencerai pas ma tournée chez mes malades avant d’avoir obtenu des informations plus précises que celles qui me furent données à l’époque où j’achetai cette maison. Quelqu’un peut, je crois, me les fournir, c’est le curé. Je vais de ce pas au presbytère. M’accompagnerez-vous ?
J’y consentis d’autant plus volontiers que je connaissais ce prêtre, l’ayant quelque peu fréquenté à l’époque où je résidais dans la région.
Chemin faisant, le docteur m’apprit que c’était précisément le curé qui lui avait signalé la maison comme confortable et d’un prix peu élevé.
— Et il ne vous a point révélé de particularités susceptibles de vous mettre en garde ?
— Non, et c’est bien ce qui m’étonne. S’il savait quelque chose, je trouve sa discrétion fort intempestive.
Rendus au presbytère, nous fûmes tout de suite introduits. Le curé venait de dire sa messe et rompait le jeûne dans sa petite salle à manger. C’était un homme d’une soixantaine d’années, encore vert. Ses yeux vifs sous une chevelure entièrement blanche exprimaient l’intelligence et la bonté.
Il nous accueillit avec une politesse affectueuse. Tandis que lui et moi nous nous félicitions de renouveler connaissance, le docteur s’agitait. On voyait qu’il avait hâte d’exposer l’objet de sa visite. Le prêtre s’en aperçut et en témoigna de la surprise car, entretenant avec mon ami des relations presque journalières, il n’avait point coutume de remarquer en lui tant de nervosité.
Que se passe-t-il donc, cher Monsieur ? demanda-t-il. Vous, si calme d’ordinaire, vous semblez, ce matin, tout bouleversé… Puis-je vous être utile ?
Sur cette invite, Dufoyer entama d’une voix fébrile, l’exposé de la situation. Mais, trop ému pour y apporter de la méthode, il s’empêtra dans un fouillis de digressions d’où il ne réussit pas à se dégager, de sorte que le curé ne saisit pas grand’chose.
J’intervins. Je recommençai posément le récit de Dufoyer. J’insistai spécialement sur le fait que la sœur de sa femme et moi, à quelques jours de distance, nous avions subi des impressions analogues. Puis je m’efforçai de bien définir les sentiments que m’avait suggérés cette Présence occulte qui paraissait si malheureuse.
Ici, le curé, qui me prêtait la plus sérieuse attention, me demanda ce qui avait prédominé en moi de la pitié ou de la frayeur.
— La frayeur, répondis-je, mais non point la panique car tout le temps que cela dura, je restai maître de mon jugement. Cependant je sentais que j’aurais dû prier davantage et avec plus de ferveur que je ne le fis.
— Et pourquoi ?
— Parce que j’avais l’intuition d’être mis en contact spirituel avec une âme qui avait terriblement besoin de prières. Mais ses accents de détresse me troublaient si fort que je ne parvenais pas à me recueillir.
Le prêtre ne se hâta point de nous donner un avis. Rassis et mesuré par caractère, il méditait profondément lorsque le docteur, qui avait peine à se contenir, s’écria : — Enfin, Monsieur le curé, m’apprendrez-vous le motif pour lequel vous ne m’avez pas averti que cette maison était de celles qu’on préfère ne pas habiter ? Administrant la paroisse depuis bien des années, vous deviez savoir quelque chose !
Le ton dont il proféra ces phrases révélait une violente irritation. Je le regardai, avec surprise, ne le connaissant pas sous ce jour. Mais le curé ne se formalisa point. Il eut un geste pacifiant et dit avec beaucoup de calme : — Mon cher Monsieur, croyez-vous qu’il soit nécessaire de me quereller pour obtenir que je m’explique ?
Le docteur, honteux de son emportement, s’excusa.
— N’y pensons plus, reprit le prêtre, nous sommes deux amis qui ne demandent qu’à s’entendre, n’est-ce pas ? Ceci rappelé, laissez-moi vous dire qu’en effet, j’avais eu des renseignements fâcheux sur cette maison…
Dufoyer, stupéfait et repris de courroux, sursauta. Il ouvrait déjà la bouche pour lancer quelque apostrophe volcanique. Mais le curé prévint l’éruption.
— Je vous en prie, patientez quelques minutes. Avant de récréminer, il faut d’abord que vous m’écoutiez. Vous me le promettez ?… Bien : je poursuis. Et, tout d’abord, pour vous éviter une déception, je dois spécifier que ce que je sais se réduit presqu’à rien. Le voici : dès longtemps, j’avais remarqué que votre maison, quoique très logeable et d’aspect assez plaisant, ne se louait ni ne se vendait. Un jour, j’en parlai au propriétaire. Celui-ci, moins verrouillé que la plupart de nos paysans, me confia qu’elle appartenait à sa famille depuis le commencement du siècle dernier et qu’il désirait fort s’en débarrasser car, ajouta-t-il, « je crois qu’elle porte malheur. » Je le pressai de me dire ce qui avait pu lui inspirer une idée aussi singulière. Il ne montra guère de dispositions à s’étendre sur ce sujet. Cependant, comme j’insistais, il finit par me conter que, jadis, en un passé très lointain, un homme avait — prétendait-on — égorgé sa femme et ses enfants dans la chambre d’angle du premier étage, celle-là même où votre belle-sœur et ensuite Monsieur, ici présent, ont couché. La mémoire s’était perdue des causes du massacre. Mais tout le monde affirmait dans le pays que, chaque année, vers la date où ce crime fut commis — c’est-à-dire dans la seconde quinzaine de septembre — l’âme du meurtrier revenait hanter le lieu témoin de son forfait. Du dehors, bien des gens avaient perçu ses clameurs douloureuses. Je lui demandai alors s’il avait personnellement vérifié le fait ; — Oh non ! me dit-il, tout frémissant, j’avais trop peur que ça me soit prouvé !… Et il détourna la conversation.
Je l’avoue, je n’étais pas très persuadé que cette funèbre histoire eût un fondement réel. Les natifs de la région, comme vous l’avez sans doute observé, sont très portés à se forger toute sorte de légendes macabres. Or quiconque les étudie, sans préventions, ne tarde pas, le plus souvent, à découvrir qu’elles se basent sur des apparences interprétées de travers. Il y a malheureusement beaucoup à faire pour éclairer mes paroissiens. Je m’y emploie mais je n’obtiens guère de succès. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, lorsque j’essayai de proposer à mon interlocuteur d’entreprendre une enquête de concert avec moi, il s’y refusa de la façon la plus péremptoire. Je compris que nul argument ne vaincrait sa répugnance. Et je me gardai de revenir à la charge.
Depuis, personne n’ayant jamais fait allusion à « la maison hantée » devant moi, j’avais à peu près oublié son mauvais renom. Je m’en souvins seulement quand vous avez été sur le point de l’acheter. Mais je ne m’y suis pas arrêté d’autant que je n’y attachais guère d’importance et il ne m’est pas venu à l’idée que vous puissiez être amené à rompre le marché sur un racontar aussi vague. Si j’ai eu tort, je vous présente mes sincères excuses.
A présent, la question change de face. Nous devons tenir grand compte du témoignage de vos hôtes qui ne sont pas des paysans superstitieux et influencés par une tradition douteuse. Ce qui me frappe surtout, c’est que nous sommes à la fin de septembre, époque signalée comme celle où une âme coupable solliciterait des prières à l’endroit où le sang innocent a été versé. Je vais donc interroger encore l’ancien propriétaire. Je tâcherai aussi de faire parler ceux de mes paroissiens que je jugerai les mieux informés. Je compulserai les archives de la commune bien qu’elles contiennent peu de documents anciens. Enfin, au besoin, je passerai, moi-même, une nuit dans la chambre d’angle. Ensuite, s’il y a lieu, nous agirons… Pour le moment, tenez-vous en paix dans la pensée que l’Église seule a mission pour se prononcer quant aux effets sensibles du Surnaturel — qu’ils viennent de Dieu ou qu’ils viennent du Démon.
Le docteur restait sombre et perplexe. Pour moi, j’estimais tout à fait judicieux les propos du prêtre et j’approuvais son plan.
Nous prîmes congé. Comme nous retournions chez Dufoyer, je remarquai que, loin de se « tenir en paix », selon la recommandation du curé, il se rembrunissait toujours davantage. Les sourcils froncés, les gestes brusques, il marchait à grands pas tandis que de ses lèvres crispées s’échappaient des interjections grincheuses.
— Voyons, lui dis-je, calmez-vous ! Qu’est devenu votre sang-froid coutumier ? Persuadez-vous, une bonne fois, que le plus sage c’est d’attendre sans impatience le résultat des démarches que le curé va entreprendre. Et puis ne vous hérissez pas contre lui. Je vous assure qu’il a raison.
— Vous en parlez à votre aise, s’écria Dufoyer, mais moi, je prévois des complications de toute sorte, celle-ci par exemple : ma femme est de santé fragile et elle a l’imagination volontiers galopante. Je crains qu’elle ne tombe malade ou qu’elle ne prenne en grippe cette maudite maison. Alors, s’il nous faut déguerpir, à qui la céder, étant donné sa réputation ? Et avec quel argent en achèterai-je une autre ? Je ne suis pas riche !…
A cela il n’y avait rien à répondre. Je me contentai d’engager mon ami à ne pas augmenter les alarmes de Mme Dufoyer et surtout à s’abstenir de lui rapporter que le souvenir d’un crime particulièrement horrible planait sur cet obscur incident. Il suivit mon conseil et dit simplement à sa femme que le curé prenait l’affaire au sérieux et ne différerait pas de s’en occuper.
Le reste de la journée s’est écoulé sans événements notables. Mme Dufoyer paraissait souffrante mais, pour ne pas inquiéter son mari, elle gardait le silence. Le docteur et moi, nous avons fait, à trois reprises, le tour de la maison et nous avons examiné les murailles avec soin. Puis nous avons exploré à fond toutes les chambres, la cave et le grenier, sondé les moindres recoins. Nulle part nous n’avons rien découvert de suspect. C’était une vieille bâtisse encore solide, et voilà tout.
Le soir, je dus m’en aller, étant, je vous le rappelle, attendu dans les Pyrénées. Le docteur me fit la conduite jusqu’à la gare. Mais, à chaque instant, il laissait tomber la conversation ou ne répondait que d’une façon distraite à mes efforts pour le détourner de l’idée fixe qui le tenait. La dernière phrase qu’il me dit sur le marchepied du wagon où je pris place fut celle-ci : — J’ai le pressentiment que tout cela finira mal !…
Je me tus. Après un petit silence, l’abbé Cerny me demanda : — Et, par la suite, vous n’avez pas eu la solution du problème que vous laissiez en suspens ?
— Mon Dieu non !… D’abord, je n’ai jamais eu le loisir de retourner au village. En outre, quoique le docteur m’eût promis de m’écrire ce que donnerait l’enquête du curé, il n’en a rien fait. Moi-même, n’étant guère épistolier, j’ai négligé de m’informer. J’ai su seulement, et encore d’une façon indirecte, que sa femme était morte à la fin de septembre juste un an après ma visite, que Dufoyer quitta le pays le lendemain des obsèques et que la maison, remise en vente, ne trouvait pas d’acquéreur.
Quelque chose m’est pourtant resté de cet épisode : je gardais, au fond de ma mémoire, l’intonation désespérément suppliante des plaintes émises par la Présence. Un soir d’oraison contemplative, elle me revint si forte qu’elle m’induisit à réfléchir sur la triste condition des défunts dont aucun membre de l’Église militante ne se soucie plus. J’en ressentis tant de pitié que je pris, devant Dieu, l’engagement d’une prière quotidienne pour l’âme la plus abandonnée du Purgatoire. Et j’ai tenu parole.
III
UN RÊVE
Tandis que le vent d’hiver renforçait sa plainte inapaisable autour de notre gîte, nos pensées continuaient à errer parmi les morts. Plus encore : nous nous sentions en famille avec eux. Aussi, le frère et moi, nous avons prêté une oreille attentive quand l’abbé Cerny nous dit tout à coup : — Je vous le répète, ce n’est pas la première fois que les âmes du Purgatoire m’investissent. Je vais vous rapporter un rêve que je fis il y aura bientôt trois mois et qui recèle, je crois, un grave enseignement. Certes, il serait puéril de considérer tous les rêves comme des phénomènes d’ordre surnaturel. La plupart proviennent d’un résidu d’impressions enregistrées, plus ou moins consciemment, au cours de notre existence journalière et flottant à l’aventure sur les ondes de notre sommeil. Ceux-là s’effacent dès le réveil et nous n’en gardons aucun souvenir. Mais il en est d’autres qui semblent nous être envoyés par Dieu. Les images qu’ils impriment en nous offrent une précision, une logique, un enchaînement et une force d’évidence très distincts du pêle-mêle de sensations incohérentes, absurdes ou même monstrueuses qu’engendrent les rêves ordinaires. Au surplus, l’Écriture Sainte nous fournit maints exemples de songes prémonitoires ou symboliques par lesquels Dieu a daigné avertir ou instruire des âmes. Nous n’avons donc pas de motif de tenir, a priori, pour un caprice de notre imagination tel rêve présentant les conditions que je viens d’énumérer et dont s’ensuit un grand bien pour notre vie intérieure. Celui que je désire vous narrer, il n’est peut-être pas téméraire de le classer dans cette catégorie.
L’abbé se recueillit quelques instants puis reprit en ces termes : — J’avais un frère jumeau dont la vocation pour l’état militaire s’est dessinée dès son enfance. A dix-huit ans, il s’engagea dans l’infanterie de ligne, devint rapidement sous-officier, passa par l’école de Saint-Maixent et, à sa sortie, fut nommé sous-lieutenant dans un bataillon de chasseurs à pied. Il possédait de grandes qualités mais, par contre, certains défauts inhérents à son tempérament sensuel et qu’il ne tarda pas à cultiver avec une déplorable complaisance au lieu de les combattre. Pourtant, nous avions reçu une éducation des plus chrétiennes. Mais, de bonne heure, il en négligea les principes et, sitôt qu’il lui fut loisible de satisfaire ses penchants, il délaissa la pratique religieuse pour s’adonner, sans mesure, à son goût des liaisons coupables.
Je n’ai pas besoin de vous décrire par le menu le chagrin que me causait sa conduite. Je fis bien des efforts pour le tirer de l’ornière boueuse où il s’enlisait de la sorte. Comme il tenait garnison assez loin de ma résidence, toutes les lettres que je lui écrivais contenaient ma désapprobation très nette de ses égarements et un rappel des saintes vérités que nos parents défunts nous inculquèrent. Je me gardais, d’ailleurs, d’y mettre de l’acrimonie. Au contraire, ne cessant de l’aimer beaucoup, je m’appliquais à le maintenir dans le sentiment que notre vive affection mutuelle me dictait mes reproches autant que mon devoir de prêtre. Ses réponses ne marquaient en rien que ces admonitions l’eussent importuné. Elles furent toujours chaudement fraternelles mais je n’y trouvai pas une ligne qui pût me faire espérer son amendement. Sur ce point, silence absolu. Je dus en conclure que, redoutant de m’infliger un surcroît de peine par l’aveu de sa persévérance dans la voie mauvaise, il préférait se taire plutôt que de feindre un repentir qu’il n’éprouvait pas.
Tels étaient nos rapports lorsque, trois mois avant la guerre, j’appris qu’il s’était attaché à une femme mariée d’un lien dont tout annonçait la durée. Jusqu’alors il se dispersait en des amours passagères où il ne recherchait que le plaisir des sens et où son cœur n’avait point de part. Mais, cette fois, il était conquis entièrement. Le plus triste, c’est que les circonstances favorisaient cette liaison : non seulement sa maîtresse lui rendait passion pour passion mais encore il n’y avait rien à craindre du mari, celui-ci se livrant à la débauche avec des souillons de carrefour et témoignant d’une totale indifférence quant à l’infidélité de son épouse. On m’a même affirmé qu’instruit qu’elle le trompait avec mon frère, il éclata de rire et déclara : — Elle a raison d’en prendre à son aise puisque je lui donne l’exemple !…
Combien je souffrais de voir mon frère courir de cette allure fougueuse à la perdition de son âme ! Que résoudre ?… Lui écrire plus fortement que je ne l’avais encore fait ? Je venais d’expérimenter que mes lettres ne l’avaient point persuadé au temps où il se contentait d’assouvir sa sensualité en des rencontres de hasard. Qu’obtiendrais-je maintenant que la possession d’une femme sans pudeur mais fort intelligente et fort belle, disait-on, semblait satisfaire en lui un idéal longuement poursuivi ?
Quoique extrêmement pris par mon ministère, je formai le projet d’aller vers lui le plus tôt possible. Qui sait si, de vive voix, mes représentations n’auraient pas plus d’effet que mes lettres ? Je voulus m’en donner la certitude et je calculai qu’une semaine me suffirait pour le voyage et le séjour auprès de mon frère. Je me préparais au départ quand la guerre éclata. Quel contre temps ! Il n’était pas douteux que son bataillon serait envoyé au feu sans délai. Comment le joindre auparavant ? Je n’en voyais pas le moyen et je vivais des jours d’angoisse. Sur ces entrefaites, je reçus un télégramme par lequel il me donnait avis que, traversant Lyon, il y passerait vingt-quatre heures et il me demandait de venir l’embrasser. Ah ! que la lecture de ce petit papier bleu me soulagea ! Je ne perdis pas une minute pour me munir des autorisations indispensables. Vu la mobilisation générale, ce ne fut pas très facile, mais je me débrouillai si activement que, le soir même, je montais dans le train.
A Lyon, je descendis dans un hôtel près de la gare. On m’y procura un commissionnaire que j’envoyai tout de suite à mon frère avec un billet lui mandant que je me tenais à sa disposition, soit que je l’attendisse dans ma chambre, soit que j’allasse le trouver au fort de la Duchère où le bataillon complétait son effectif.
Mon message expédié, je m’exhortai au calme, et j’essayai de prier. Mais je ne parvenais à me recueillir tant je me sentais écartelé entre mon devoir qui me commandait d’éclairer mon frère sur le péril encouru par son âme et ma tendresse qui m’incitait à ne lui donner que des témoignages d’affection sans réserve. Si brève serait cette entrevue — peut-être la dernière que nous aurions en ce monde !…
Grâce à Dieu, je n’eus pas longtemps à me labourer de la sorte. Deux heures après avoir reçu ma lettre, mon frère ouvrait la porte et me tendait les bras. De quel cœur nous nous sommes accolés ! Je riais et je pleurais à la fois. Lui n’était pas moins ému. D’abord nous avons échangé des phrases décousues où débordaient nos sentiments réciproques. Mais, hélas, dès que nous en vînmes à des propos plus suivis, il me fallut reconnaître qu’un abîme s’élargissait entre mon état d’âme et le sien. Je ne me rappelle plus par quelle voie je fus amené à lui dire que je savais sa liaison. Ce dont je me souviens cruellement c’est de l’expression rigide que prit son regard et du mouvement hostile qui le fit s’écarter de moi quand je le suppliai de se rendre compte que cette passion désastreuse le mettait hors de la loi divine.
Il eut un geste coupant pour m’interdire de continuer : — Tais-toi, proféra-t-il d’une voix sèche, ne cherche pas à m’influencer, tu échouerais. Sache seulement que si je reviens de cette guerre, celle que j’aime divorcera et je l’épouserai.
— Charles, m’écriai-je, as-tu donc perdu toute croyance en Dieu ?
— Que j’aie conservé la foi ou non, cela me regarde. Mais retiens ceci : mon amour c’est ma vie. Y renoncer ce serait me suicider…
Il ajouta des paroles si acrimonieuses sur ce qu’il appelait « mes idées de prêtre » que j’aime mieux ne pas les répéter.
Étant l’un et l’autre de caractère impétueux, si je lui avais répliqué sur un ton analogue, une querelle d’une violence qui, à cette minute, aurait eu quelque chose de fratricide pouvait éclater. Dieu me donna la force de me maîtriser. Je saignais en-dedans mais je cachai ma blessure. D’ailleurs peu importait que je fusse blessé !… Comme m’adressant à moi-même, je me contentai de murmurer : — Est-ce donc pour nous heurter si douloureusement que nous nous sommes rencontrés ? Le temps s’écoule d’une façon irréparable et voilà que nous l’employons à nous faire du mal !… Charles, nous séparerons-nous ainsi ?
Il parut touché. Néanmoins, il se tenait sur la défensive car il répondit : — Cela dépend de toi. Promets-moi de ne plus faire aucune allusion au sujet qui nous divise et pendant le peu d’instants qui nous restent à passer ensemble, je me charge de te prouver que je t’aime toujours autant.
— Ton âme m’est trop chère pour que j’accepte cette condition, dis-je en sanglotant, j’aurais beau te promettre mon silence sur ce point, je sais que je manquerais à mon engagement. Songe, je t’en conjure, que si je t’obéissais, ce serait, devant Dieu, comme si je plantais un poteau indicateur, à ton intention, sur la route qui va en enfer.
— Alors, reprit Charles en se dirigeant vers la la sortie, nous n’avons plus rien à nous dire… Adieu !
Sur le seuil, il s’arrêta. J’espérais un revirement providentiel. Mais, avec une inflexion de voix d’une étrange douceur, il dit simplement : — Prie pour moi, mon ami…!
— Ah ! tu n’avais pas besoin de me le demander !
Et je m’élançai vers lui. Mais déjà, il était de l’autre côté de la porte et je l’entendis descendre précipitamment l’escalier.
Une heure plus tard, le cœur brisé, l’esprit en désarroi, je quittai Lyon.
Les jours suivants, ma pensée revenait sans cesse à Charles. Récapitulant les péripéties de notre brève entrevue, je m’empoisonnais du sentiment amer de mon impuissance à le sauver. A quelle profondeur sa passion le possédait ! J’ai beaucoup confessé ; j’ai donc eu souvent affaire à des infortunés que rongeait cette démence qui prend son origine dans une soumission servile à l’instinct : le culte idolâtrique de la femme. Mais l’exemple que me fournissait mon pauvre frère surpassait tous les autres. A force de ressasser cette idée, mon jugement se faussait ; je me sentais tout faible, prêt, par instants, à lui faire savoir que, selon son désir, je ne lui parlerais plus jamais de sa conduite. Mais alors il me semblait entendre le sinistre éclat de rire du Malin désormais assuré que nul ne libérerait cette âme du filet aux mailles de feu où il la tenait captive. Et je m’écriais : — Si je renonce, que répondrai-je à Dieu quand il me demandera : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »
Ce réveil de conscience finit par l’emporter d’une façon décisive. Je rejetai avec horreur toute velléité de m’avouer vaincu. Et, aussitôt, l’inspiration me vint d’aller au front pour y mériter le salut de Charles. Cette grâce me fut octroyée. Depuis, en assistant ceux qui s’offrent au danger perpétuel d’une mort subite, je tâche de compenser devant Dieu les égarements de mon frère bien-aimé…
Maintenant, voici mon rêve.
Ce soir-là, comme, couché sur la paille de l’écurie où cantonnait notre ambulance, je commençais à m’assoupir, la dernière phrase que Charles m’avait dite me revint fortement à l’esprit : Prie pour moi, mon ami ! Elle signifiait, à coup sûr, qu’il n’était pas perdu sans rémission puisque, malgré notre mésentente, il gardait assez de foi pour admettre que mes prières plaideraient sa cause au tribunal de Dieu. Cette pensée me fut un réconfort. J’en avais besoin car, n’ayant aucune nouvelle de lui, depuis plusieurs semaines, sachant seulement que son bataillon avait pris part à la victoire de la Marne et combattait récemment sur l’Yser, je vivais dans une anxiété continuelle à son sujet. Je m’endormis en formulant le désir d’apprendre bientôt ce qui lui était advenu.
Alors, il me sembla que j’étais transporté ailleurs… dans une plaine immense où il n’y avait ni routes, ni sentiers, ni fleuves ni ruisseaux, ni arbres, ni végétations quelconques, ni le moindre vestige d’un travail accompli par la main de l’homme. C’était une effrayante solitude où régnait la chaleur d’une fournaise inextinguible et sur laquelle s’étendait une morne lueur crépusculaire dont la teinte rougeâtre donnait l’impression d’une nappe de sang diffusée dans un océan de brouillard.
D’abord, une tristesse écrasante me ploya l’âme. Je me croyais à jamais abandonné dans ce désert. Mais lorsque je regardai autour de moi, je m’aperçus que je n’étais pas seul. Des apparences diaphanes m’environnaient — pas tout à fait des ombres, car une sorte de rayonnement très faible émanait d’elles, comparable au reflet, mi-voilé par un nuage, d’un astre infiniment lointain. Toutes étaient tournées ou plutôt tendues vers un segment de l’horizon comme si, là-bas, allait naître la pleine lumière. Quelques-unes paraissaient déjà l’entrevoir mais moi, mes regards se heurtaient à des ténèbres qui bornaient les confins de la terre et du ciel. Renonçant à les percer, j’examinai attentivement les ombres qui m’étaient le plus voisines. J’avais le sentiment d’une corrélation avec elles et pourtant je n’en reconnus aucune. Leurs visages étaient si vagues ! On eût dit, à l’avers de très anciennes médailles, des effigies rendues presque indistinctes par l’usure.
Je demandai : — Où suis-je donc ? Nulle parmi les ombres ne manifesta qu’elle m’avait entendu. Mais une voix intérieure me répondit : — Tu es en Purgatoire.
Je ne m’étonnai ni ne m’alarmai. Ainsi qu’il arrive dans les rêves, je trouvais ce Surnaturel — tout naturel. Cependant un incident ne tarda pas à se produire qui me remua jusqu’au plus intime de mon être. Les ombres, sans paraître toutefois avoir soupçonné ma présence, s’écartèrent de moi. Elles se mirent en marche vers ce point mystérieux qui les attirait d’une façon irrésistible et elles se fondirent dans l’atmosphère torride où nous étions immergés. Je me disposais à les suivre lorsque j’en fus empêché par la survenue d’une âme qui me barra le passage. Celle-ci me voyait. Elle s’arrêta net pour me fixer. Deux flammes, jaillies de ses prunelles, lui éclairèrent le visage d’une façon si intense que, sans erreur possible, je reconnus mon frère Charles !…
Cloué sur place, la gorge serrée, le cœur tressautant, je m’efforçai de crier son nom. D’un geste, il m’imposa silence. Alors, non par l’ouïe mais au-dedans de moi, je l’entendis murmurer : — Je suis mort cette nuit… Prie pour moi !
Simultanément, je fus averti que, jumeaux sur terre, en Purgatoire nous n’avions qu’une âme. C’est pourquoi, bien que Charles n’articulât plus une seule syllabe, j’éprouvais ses souffrances comme lui-même les éprouvait. Elles étaient doubles. D’une part, un feu, d’une ardeur toujours croissante le consumait, rongeait, comme un vitriol implacable, les taches laissées par ses péchés. D’autre part, l’amour de Dieu, le désir de le posséder dans l’Absolu le calcinait au point qu’il n’est pas de soif d’ici-bas qui puisse lui être comparée. Ensuite, je sentis la réalité de ce que j’avais naguère appris par la foi — ceci : comme toutes les âmes du Purgatoire, Charles ne pouvait rien pour abréger la durée de sa pénitence. C’était uniquement par les prières des fidèles en état de grâce et appartenant à l’Église militante qu’une telle faveur lui serait consentie. Et l’attente éplorée de cette intercession constituait une troisième torture…
Dès que je fus tout imprégné de son supplice, Charles leva la main et me désigna l’horizon et, aussitôt, là où je n’avais perçu qu’une muraille de nuit opaque, je vis se dresser une cathédrale tout en or radieux. Elle brillait comme dut briller l’étoile qui conduisit les Mages à la crèche de Bethléem. Il n’est pas de chiffre capable d’évaluer l’effrayante distance qui nous en séparait. A ce moment, notre fusion l’un dans l’autre prit fin. Charles eut un sourire de gratitude mélancolique car il lisait en moi que, jusqu’à mon dernier souffle, toutes mes énergies se voueraient à solliciter pour lui la Miséricorde divine et à l’assister de mes oraisons durant son long, si long voyage vers la Béatitude éternelle. Puis un rideau de brume embrasée se déroula entre nous… Tout disparut et je me réveillai, ruisselant de larmes.
Pendant toute cette journée et celle du lendemain, je restai sous l’influence de mon rêve. Sans arrêt, je me posais des questions douloureuses : ce songe figure-t-il un avertissement venu d’En-Haut ? N’est-ce qu’un cauchemar où se condensèrent mes préoccupations depuis des semaines ? Par-dessus tout, je me demandais si mon frère était encore de ce monde.
Le matin du troisième jour, je reçus une lettre signée de l’aumônier volontaire qui accompagnait son bataillon. Elle m’apprenait la mort de Charles ! Menant ses hommes à l’attaque d’une tranchée allemande, il avait été transpercé d’un coup de baïonnette et il n’avait survécu que peu de temps à sa blessure. Et cela s’était passé dans la nuit et à l’heure où lui-même m’annonçait son entrée en Purgatoire…
La missive de l’aumônier se terminait par ces lignes qui se gravèrent en moi de telle sorte que je puis les répéter sans crainte d’en déformer le sens : « Je me suis tenu près de votre frère jusqu’au dénouement. Tant que se prolongea son agonie, je lui ai prodigué toutes les consolations religieuses dont je suis capable. Il avait sa connaissance ; il m’entendait mais, le sang l’étouffant, il ne pouvait me répondre. Pourtant, au moment suprême, il se souleva de terre ; une expression d’humilité adorante lui éclaira la figure ; il se frappa la poitrine et réussit à émettre ce seul mot : Confiteor ! Puis il retomba et tout fut fini… Je crois ne pas me tromper en affirmant que Dieu lui a octroyé l’entière contrition de ses fautes… »
L’abbé Cerny inclina le front et entra dans une méditation profonde que, pleins de sympathie et de respect, nous nous gardâmes de troubler. Enfin, relevant la tête, il s’écria : — Louanges à Dieu ! Charles expie mais il est sauvé. Il dépend de moi d’obtenir pour son âme une réduction de peine, Maintenant, accourez souffrances et occasions de sacrifices — je suis prêt !…
IV
LES HIRONDELLES
Le frère Placide a écouté avec la plus grande attention le récit de l’abbé Cerny et le mien. Je ne m’en étonne point, sachant que la communauté où il fit profession s’adonne spécialement à la prière perpétuelle pour les âmes du Purgatoire. Je pressens que, dans la sainte clôture qui le garda tout à Dieu depuis l’âge de dix-sept ans, il a reçu des lumières de choix. Aussi, je ne tarde pas à lui dire :
— Maintenant, mon petit frère, c’est à votre tour de parler.
Il se trouble ; il rougit. Se mettre en évidence lui déplaît si fort que mon invitation l’effarouche. Cependant, comme l’abbé Cerny vient à la rescousse, il finit par nous répondre : — Je crois avoir appris quelque chose sur les âmes du Purgatoire mais je suis tellement gauche et je m’exprime si mal que je ne puis guère vous le rendre.
— Ne vous inquiétez pas. Dites-le comme vous l’avez senti et ce sera très bien.
Visiblement, mon affirmation ne suffit pas à le rassurer. Toutefois, pour ne pas nous désobliger, il fait un effort sur lui-même et c’est avec une entière simplicité qu’il nous rapporte ce qui suit :
— Vous savez qu’au monastère, nous avons chacun notre cellule. Nous n’y résidons guère que la nuit car, du réveil au coucher, nous sommes pris par les offices liturgiques et le travail manuel. Eh bien, un soir, à peu près un mois avant la guerre, je venais d’y rentrer pour prendre mon repos. Ainsi qu’il est de règle, j’avais quitté mes souliers et ma ceinture et je m’étais étendu sur la paillasse piquée qui, avec un traversin de varech, constitue notre couchette…
— Je connais, interrompis-je, c’est à peu près aussi moelleux qu’une table de granit !
Le frère rit doucement : — Peut-être, reprit-il, mais je puis vous certifier que, d’habitude, cela ne m’empêche pas d’y dormir à poings fermés. Ce jour-là, il n’en fut pas de même. Depuis le matin, régnait une chaleur orageuse qui accablait et énervait à la fois. Des nuages de plomb couvraient le ciel, pesaient de plus en plus bas et, comme nous étions en pleine canicule, il n’y avait pas à espérer que quelque fraîcheur naquît avec l’aube. Je suffoquais. Quoique je m’appliquasse à ne pas bouger, j’avais le corps trempé de sueur. Je l’avoue : j’aurais quitté bien volontiers ma tunique et mon scapulaire, échangé ma grosse chemise de bure contre du linge sec. Mais ce nous est interdit puisque nous sommes là pour réparer et que nous avons fait vœu de pénitence à l’intention de secourir les défunts qui expient, dans l’autre monde, le trop de complaisance qu’ils donnèrent à leur bien-être ici-bas.
Je me sentis bientôt si mal à l’aise que je ne pus y tenir. Je mis les pieds sur le carreau, je me traînai vers la fenêtre grande ouverte et je m’agenouillai le front appuyé contre le bois vermoulu du chambranle. J’aspirais d’une bouche avide l’air extérieur. Mais il ne m’apporta nul soulagement car, au dehors comme dans la cellule, l’atmosphère, d’une noirceur rigide, semblait provenir d’une forge où l’on aurait entretenu un sombre brasier dont le souffle me calcinait les poumons.
J’essayai de prier. Comme nos constitutions nous prescrivent de le faire lorsque nous nous réveillons la nuit, je murmurai : — Fidelium animae requiescant in pace… Mais ce ne me fut qu’une formule machinale. Et même elle me parut si dépourvue de sens que j’éprouvais une sorte de dégoût à la rabâcher. C’est que je passais par une de ces minutes de dépression corporelle dont le Diable, toujours aux aguets, sait si bien profiter pour nous lacérer l’âme et y semer des orties.
Affaissé comme je l’étais, je ne réalisai pas le danger de cet assaut. Sous l’influence démoniaque, d’un cœur débordant d’amertume, je m’écriai : « A quoi bon ces prières ?… A quoi bon cette pénitence ?… A quoi bon vivre ?…
Et je ne cherchais pas à enrayer l’esprit de révolte qui s’efforçait d’abolir en moi la grâce de la vocation religieuse. Haché comme un fétu par la grêle, je balbutiai : — Je ne peux pas, je ne peux pas lutter davantage !… Et, je me laissai choir tout de mon long sur le sol, répétant ce que me dictait la voix sardonique de l’Ennemi : — Tout ce que tu entrepris, avec tant de joie, pour le salut des âmes, est totalement inutile !…
Or, voyez la bonté de Dieu ! Tandis que, prostré de la sorte, versant des larmes et me tordant les mains, je m’enfonçais, sans réagir, dans ces ténèbres affreuses, voici qu’une lumière éblouissante envahit tout à coup la cellule. J’ouvris les yeux, je me relevai, d’un bond je courus à la fenêtre. Ce que je découvris alors m’émerveilla jusqu’à l’extase.
La croisée donnait sur une partie assez limitée du jardin entourant le monastère. Directement au-dessous, le regard se posait sur des planches de choux et de salades. Vingt mètres plus loin se dressait une rangée de cyprès si serrés qu’ils formaient une cloison au delà de laquelle il était impossible de rien apercevoir. C’était, du moins, l’aspect du lieu tel qu’il se présentait journellement à ma vue. Mais, maintenant, ces choses avaient disparu. A la place, un immense verger s’étendait où l’herbe d’un vert éclatant, moiré de reflets vermeils, se parsemait de larges fleurs où chatoyaient toutes les nuances du prisme. Çà et là, des arbres étendaient leurs frondaisons. Je ne pus en déterminer l’espèce car ils étaient chargés d’hirondelles au point qu’on ne distinguait plus le feuillage. Sur l’ensemble, un ciel bleu d’une profondeur inouïe et une clarté solaire si intense et si pure à la fois que je ne me souvenais pas d’en avoir connu de semblable, même aux jours les plus beaux de l’été. Et ce paysage et cette lumière me furent plus réels que toute réalité perçue par les yeux du corps. En effet, j’avais l’intuition que c’étaient les yeux de mon âme qui absorbaient cette féerie.
Les hirondelles chantaient éperdument. Oh ! ce chant !… Ce n’était pas leur gazouillis coutumier, mais un hymne de joie qui exprimait une reconnaissance infinie, une félicité sans bornes. Frais comme l’eau d’une source sous-bois, pénétrant comme un parfum de tubéreuse, aérien et subtil !… Mais pourquoi chercher des comparaisons ? Cela dépassait tout ce que nos sens, rendus infirmes par le péché, peuvent s’assimiler — tout ce que notre esprit, entravé par la chair, peut concevoir.
Et le chant disait : Gloire à Dieu au plus haut des cieux !…
A écouter, dans le ravissement, cette action de grâces, il me fut appris que ces hirondelles signifiaient les âmes du Purgatoire dont les prières de la communauté avaient obtenu la délivrance. Avant leur migration définitive vers la béatitude éternelle, Dieu permettait qu’elles me révélassent que mes oraisons, ma vie pénitente, à moi pauvre moine si imparfait, et jusqu’à mon agonie entre les griffes du Démon, n’avaient pas été en vain.
Alors, mon cœur se dilata, s’épanouit comme une rose de mai ; je riais, je pleurais des larmes d’allégresse, je chantais, moi aussi : Gloire à Dieu !…
Enfin les hirondelles se levèrent toutes, déployèrent leurs ailes, montèrent vers les hauteurs radieuses où, chantant toujours, elles se perdirent en Dieu. Ah ! que j’aurais voulu les suivre !…
Le frère Placide n’ajouta rien. L’abbé Cerny et moi, nous ne fîmes aucun commentaire. Et qu’aurions-nous pu dire ? Nous étions transportés, comme lui, loin de ce triste monde : ce qu’il avait vu, nous devenait sensible et nous prenions pleinement conscience qu’il est salutaire, à quiconque se veut ami de Jésus, de souffrir avec nos sœurs pathétiques : les âmes du Purgatoire.
La nuit a passé. Un petit jour blafard colle maussadement sa face aux vitres. Le vent ne souffle plus, mais la pluie redouble. Étendus côte à côte sur le plancher, nous commençons à nous assoupir quand une canonnade enragée nous force de déclore les paupières. Nos 75 lancent des aboiements secs. Au loin, dans le brouillard, les grosses pièces allemandes leur répondent par de lourds grognements enroués. Allons : le sang ruisselle comme il a ruisselé hier, comme il ruissellera demain. Et les âmes des morts tourbillonnent parmi les rafales homicides : — Priez pour nous ! Priez pour nous ! implorent-elles.
Nous prions…