IÉNA.
Situation de l'Empire français au moment de la guerre de Prusse. — Affaires de Naples, de la Dalmatie et de la Hollande. — Moyens de défense préparés par Napoléon pour le cas d'une coalition générale. — Plan de campagne. — Napoléon quitte Paris et se rend à Wurzbourg. — La cour de Prusse se transporte aussi à l'armée. — Le roi, la reine, le prince Louis, le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe. — Premières opérations militaires. — Combats de Schleitz et de Saalfeld. — Mort du prince Louis. — Désordre d'esprit dans l'état-major prussien. — Le duc de Brunswick prend le parti de se retirer sur l'Elbe, en se couvrant de la Saale. — Promptitude de Napoléon à occuper les défilés de la Saale. — Mémorables batailles d'Iéna et d'Awerstaedt. — Déroute et désorganisation de l'armée prussienne. — Capitulation d'Erfurt. — Le corps de réserve du prince de Wurtemberg surpris et battu à Halle. — Retraite divergente et précipitée du duc de Weimar, du général Blucher, du prince de Hohenlohe, du maréchal Kalkreuth. — Marche offensive de Napoléon. — Occupation de Leipzig, de Wittenberg, de Dessau. — Passage de l'Elbe. — Investissement de Magdebourg. — Entrée triomphale de Napoléon à Berlin. — Ses dispositions à l'égard des Prussiens. — Grâce accordée au prince de Hatzfeld. — Occupation de la ligne de l'Oder. — Poursuite des débris de l'armée prussienne par la cavalerie de Murat, et par l'infanterie des maréchaux Lannes, Soult et Bernadotte. — Capitulation de Prenzlow et de Lubeck. — Reddition des places de Magdebourg, Stettin et Custrin. — Napoléon maître en un mois de toute la monarchie prussienne.
Sept. 1806.
Imprudence de la Prusse, commençant la guerre sans alliés.
C'était, de la part de la Prusse, une grande imprudence que d'entrer en lutte avec Napoléon, dans un moment où l'armée française, revenant d'Austerlitz, était encore au centre de l'Allemagne, et plus capable d'agir qu'aucune armée ne le fut jamais. C'était surtout une grande inconséquence à elle de se précipiter seule dans la guerre, après n'avoir pas osé s'y engager l'année précédente, lorsqu'elle aurait eu pour alliés l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suède, Naples. Maintenant au contraire l'Autriche, épuisée par ses derniers efforts, irritée de l'indifférence qu'on lui avait témoignée, était résolue à demeurer à son tour paisible spectatrice des malheurs d'autrui. La Russie se trouvait replacée à sa distance naturelle par la retraite de ses troupes sur la Vistule. L'Angleterre, courroucée de l'occupation du Hanovre, avait déclaré la guerre à la Prusse. La Suède avait suivi cet exemple. Naples n'existait plus. Il est vrai que tout ami de la France, devenu son ennemi, pouvait certainement compter sur un prompt retour de l'Angleterre et des auxiliaires qu'elle avait à sa solde. Mais il fallait s'expliquer avec le cabinet britannique, et commencer tout d'abord par la restitution du Hanovre, ce qui ne serait jamais résulté, du moins sans compensation, des plus mauvaises relations avec la France. La Russie, quoique revenue de ses premiers rêves de gloire, était cependant disposée à tenter encore une fois la fortune des armes, en compagnie des troupes prussiennes, les seules en Europe qui lui inspirassent confiance. Mais il devait s'écouler plusieurs mois avant que ses armées pussent entrer en ligne, et d'ailleurs il s'en fallait qu'elle voulût les porter aussi loin qu'en 1805. La Prusse était donc, pour quelque temps, exposée à se trouver seule devant Napoléon. Elle allait le rencontrer en octobre 1806 au milieu de la Saxe, comme l'Autriche l'avait rencontré en octobre 1805 au milieu de la Bavière, avec cette différence fort désavantageuse pour elle, qu'il n'avait plus à vaincre l'obstacle des distances, puisqu'au lieu d'être campé sur les bords de l'Océan, il était au sein même de l'Allemagne, n'ayant que deux ou trois marches à faire pour atteindre la frontière prussienne.
Illusion de l'Europe à l'égard des troupes prussiennes.
Il n'y avait que le plus fatal égarement qui pût expliquer la conduite de la Prusse; mais tel est l'esprit de parti, telles sont ses illusions incurables, que de toutes parts on regardait cette guerre comme pouvant offrir des chances imprévues, et ouvrir à l'Europe vaincue un avenir nouveau. Napoléon avait triomphé, disait-on, de la faiblesse des Autrichiens, de l'ignorance des Russes, mais on allait le voir cette fois en présence des élèves du grand Frédéric, seuls héritiers des véritables traditions militaires, et peut-être au lieu d'Austerlitz il trouverait Rosbach! À force de répéter de semblables propos, on avait presque fini par y croire, et les Prussiens, qui auraient dû trembler à l'idée d'une rencontre avec les Français, avaient pris en eux-mêmes la plus étrange confiance. Les esprits sages néanmoins savaient ce qu'il fallait penser de ces folles espérances, et à Vienne on ressentait un mélange de surprise et de satisfaction en voyant ces Prussiens si vantés, mis à leur tour à l'épreuve, et opposés à ce capitaine qui n'avait dû sa gloire, assurait-on, qu'à la dégénération de l'armée autrichienne. Il y eut donc un moment de joie chez les ennemis de la France, qui crurent que le terme de sa grandeur était arrivé. Ce terme devait arriver malheureusement, mais pas sitôt, et seulement après des fautes, dont aucune alors n'avait été commise!
Opinion de Napoléon sur les chances de la guerre de Prusse.
Napoléon n'avait pas, quant à lui, le moindre souci au sujet de la prochaine guerre. Il ne connaissait pas les Prussiens, car il ne les avait jamais rencontrés sur le champ de bataille. Mais il se disait que ces Prussiens, auxquels on prêtait tous les mérites depuis qu'ils étaient devenus ses adversaires, avaient obtenu contre les Français inexpérimentés de 1792, encore moins de succès que les Autrichiens, et que, s'ils n'avaient pu l'emporter sur des volontaires levés à la hâte, ils ne l'emporteraient pas davantage sur une armée accomplie, dont il était le général. Aussi écrivait-il à ses frères, à Naples et en Hollande, qu'ils ne devaient concevoir aucune inquiétude, que la lutte actuelle serait encore plus promptement terminée que la précédente, que la Prusse et ses alliés, quels qu'ils fussent, seraient écrasés, mais que cette fois il en finirait avec l'Europe, et mettrait ses ennemis dans l'impuissance de remuer de dix ans. Ces expressions sont contenues textuellement dans ses lettres aux rois de Hollande et de Naples.
Pensée qui dirige les préparatifs militaires de Napoléon.
En chef aussi prudent qu'audacieux, il se donna pour réussir autant de soins que s'il avait eu à combattre des soldats et des généraux égaux ou supérieurs aux siens. Bien qu'il ne pensât pas des Prussiens tout ce qu'on affectait de publier sur leur compte, il usa à leur égard du vrai précepte de la prudence, qui conseille de priser au juste l'ennemi que l'on connaît, et plus haut qu'il ne mérite l'ennemi que l'on ne connaît pas. À cette considération s'en joignait une autre pour stimuler son active prévoyance: il était résolu de pousser à outrance la lutte contre le continent, et, désespérant de ses moyens maritimes, il voulait vaincre l'Angleterre dans ses alliés, en les poursuivant jusqu'à ce qu'il eût fait tomber les armes de leurs mains. Sans être fixé sur l'étendue et la durée de cette nouvelle guerre, il présumait qu'il aurait à s'avancer très-loin vers le nord, et que peut-être il lui faudrait aller chercher la Russie jusque sur son propre territoire. Étonné des derniers actes de la Prusse, n'ayant pu démêler, à la distance de Paris à Berlin, les causes diverses et compliquées qui la faisaient agir, il croyait qu'en septembre 1806 comme en septembre 1805, une grande coalition, sourdement préparée, était près d'éclater; que l'audace inaccoutumée du roi Frédéric-Guillaume n'en était que le premier symptôme; et il s'attendait à voir toute l'Europe fondre sur lui, l'Autriche comprise, malgré les protestations pacifiques de celle-ci. La défiance fort naturelle que lui avait inspirée l'agression de l'année précédente le trompait néanmoins. Une nouvelle coalition devait certainement résulter de la résolution que venait de prendre la Prusse, mais elle en serait l'effet au lieu d'en être la cause. Tout le monde au surplus était en Europe aussi surpris que Napoléon de ce qui se passait à Berlin, car on ne veut voir chez les cabinets que des calculs, jamais des passions. Ils en ont cependant, et ces irritations subites, qui, dans la vie privée, s'emparent quelquefois de deux hommes, et leur mettent le fer à la main, sont tout aussi souvent, plus souvent même qu'un intérêt réfléchi, la cause qui précipite deux nations l'une sur l'autre. Le malaise moral de la Prusse, naissant de ses fautes, et des traitements que ces fautes lui avaient attirés de la part de Napoléon, était bien plus qu'une trahison méditée la cause véritable de ses emportements soudains, inintelligibles, que personne ne parvenait à s'expliquer.
La sollicitude de Napoléon étendue à toutes les parties de l'Empire.
Croyant donc à une nouvelle coalition, et voulant la poursuivre cette fois jusqu'au fond des régions glacées du Nord, Napoléon proportionna ses préparatifs aux circonstances qu'il prévoyait. Il pourvut non-seulement aux moyens d'attaque contre ses adversaires, moyens qui se trouvaient tout préparés dans la grande armée réunie au sein de l'Allemagne, mais aux moyens de défense pour les vastes États qu'il devait laisser derrière lui, pendant qu'il se porterait sur l'Elbe, sur l'Oder, peut-être sur la Vistule et le Niémen. À mesure que sa domination s'étendait, il fallait que sa sollicitude se proportionnât à l'étendue croissante de son Empire. Il avait à s'occuper de l'Italie du détroit de Messine à l'Isonzo, et même au delà, puisque la Dalmatie lui appartenait. Il avait à s'occuper de la Hollande, devenue d'État allié un royaume de famille. Il fallait pourvoir à la garde de ces nombreuses contrées, et de plus à leur gouvernement, depuis que ses frères y régnaient.
Difficulté de l'établissement de Joseph Bonaparte à Naples.
On ne doit pas se dissimuler qu'en plaçant dans sa famille la couronne des Deux-Siciles, Napoléon avait ajouté autant à ses difficultés qu'à sa puissance. En examinant de près les soucis, les dépenses d'hommes et d'argent que lui coûtait le nouvel établissement de son frère Joseph à Naples, on est conduit à croire qu'au lieu de chasser les Bourbons de l'Italie méridionale, il eût peut-être mieux valu les y laisser soumis, tremblants, punis de leur dernière trahison par de fortes contributions de guerre, par des réductions de territoire, et par la dure obligation d'exclure les Anglais des ports de la Calabre et de la Sicile. Il est vrai qu'on n'aurait pas achevé ainsi de régénérer l'Italie, d'arracher ce noble et beau pays au système barbare sous lequel il vivait opprimé, de l'associer complétement au système social et politique de la France; il est vrai qu'on aurait toujours eu dans les cours de Naples et de Rome deux ennemis cachés, prêts à appeler les Anglais et les Russes. Mais ces raisons, qui étaient puissantes assurément, et qui justifiaient Napoléon d'avoir entrepris la conquête de la péninsule italienne, depuis l'Isonzo jusqu'à Tarente, devenaient alors des raisons décisives, non pas de limiter ses entreprises au midi de l'Europe, mais de les limiter au nord, car la Dalmatie exigeait vingt mille hommes, la Lombardie cinquante mille, Naples cinquante mille, c'est-à-dire cent vingt mille pour l'Italie seule; et s'il en fallait encore deux ou trois cent mille du Danube à l'Elbe, il était à craindre qu'on ne pût pas long-temps suffire à de telles charges, et qu'on succombât au nord pour s'être trop étendu au midi, ou au midi pour avoir trop tenté au nord. Nous répéterons en cette occasion ce que nous avons dit ailleurs, qu'à se borner quelque part, il valait mieux se borner au nord, car la famille Bonaparte cherchant à s'étendre en Italie ou en Espagne, comme l'avait fait l'ancienne maison de Bourbon, agissait dans le vrai sens de la politique française, bien plus qu'en travaillant à se créer des établissements en Allemagne.
Joseph, bien accueilli par la population éclairée et riche que la reine Caroline avait maltraitée, applaudi même un instant par le peuple comme une nouveauté, surtout dans les Calabres, qu'il venait de parcourir, avait pu cependant s'apercevoir bientôt de l'immense difficulté de sa tâche. N'ayant ni matériel dans les magasins et les arsenaux, ni fonds dans les caisses publiques, car le dernier gouvernement n'avait pas laissé un ducat, obligé de créer tout ce qui manquait, et craignant de charger d'impôts un peuple dont il recherchait l'attachement, Joseph était plongé dans de cruels embarras. Demander à un pays son argent, quand on avait à lui demander aussi son amour, c'était peut-être se faire refuser l'un et l'autre. Il fallait pourtant fournir aux besoins de l'armée française, que Napoléon n'était pas habitué à solder lorsqu'elle était employée hors de France, et Joseph tirait sur le trésor impérial des traites, auxquelles il suppliait son frère de faire honneur. Sans cesse il réclamait des subsides et des troupes, et Napoléon lui répondait qu'il avait sur les bras l'Europe entière, secrètement ou publiquement conjurée, qu'il ne pouvait pas payer, outre l'armée de l'Empire, l'armée des royaumes alliés, que c'était bien assez de prêter ses soldats à ses frères, mais qu'il ne pouvait pas encore leur prêter ses finances. Toutefois les événements survenus dans le royaume de Naples avaient obligé Napoléon à ne plus rien refuser de ce qu'on sollicitait de lui.
Siége de Gaëte.
Gaëte, la place forte du continent napolitain, était la seule ville du royaume qui ne se fût pas rendue à l'armée française. Cette forteresse, construite à l'extrémité d'un promontoire, baignée par la mer de trois côtés, ne touchant à la terre que par un seul, et de ce côté dominant le sol environnant, défendue en outre par des ouvrages réguliers, à trois étages de feux, était fort difficile à assiéger. Elle retenait devant ses murs une partie de l'armée française, occupée à des cheminements qu'il fallait souvent exécuter dans le roc, tandis qu'une autre partie de cette armée gardait Naples, et que le reste, dispersé dans les Calabres, pour contenir la révolte prête à éclater, ne présentait partout que des forces disséminées. La fin de l'été, si funeste en Italie aux étrangers, avait décimé les troupes françaises, et on n'aurait pas pu réunir six mille hommes sur un même point.
Sévères conseils de Napoléon à son frère Joseph.
Napoléon dont la correspondance avec ses frères devenus rois, mériterait d'être étudiée comme une suite de leçons profondes sur l'art de régner, gourmandait quelquefois Joseph, avec une sévérité inspirée par sa raison, nullement par son cœur. Il lui reprochait d'être faible, inactif, livré à toutes les illusions d'un caractère bienveillant et vain. Joseph n'osait pas lever des impôts, et cependant il voulait composer une armée napolitaine, il prétendait former une garde royale, il retenait autour de lui pour sa sûreté personnelle une grande partie des troupes mises à sa disposition, il dirigeait mal le siége de Gaëte, il ne faisait enfin aucun préparatif pour l'expédition de Sicile.
Ce que vous devez à vos peuples, lui écrivait Napoléon, c'est l'ordre dans les finances, mais vous ne pouvez leur épargner les charges de la guerre, car il faut des impôts pour payer la force publique. Naples doit fournir cent millions, comme le vice-royaume d'Italie, et sur ces cent millions trente suffisent pour payer quarante mille hommes. (Lettre du 6 mars 1806.) N'espérez pas vous faire aimer par la faiblesse, surtout des Napolitains. On vous dit que la reine Caroline est odieuse, et que déjà votre douceur vous rend populaire: chimère de vos flatteurs! Si demain je perdais une bataille sur l'Isonzo, vous apprendriez, ce qu'il faut penser de votre popularité, et de la prétendue impopularité de la reine Caroline. Les hommes sont bas, rampants, soumis à la force seule. Supposez un revers (ce qui peut toujours m'arriver), et vous verriez ce peuple se lever tout entier, crier mort aux Français! mort à Joseph! vive Caroline! Vous viendriez dans mon camp! (Lettre du 9 août 1806.) C'est un sot personnage que celui d'un roi exilé et vagabond. Il faut gouverner avec justice et sévérité, supprimer les abus de l'ancien régime, établir l'ordre partout, empêcher les dilapidations des Français comme des Napolitains, créer des finances, et bien payer mon armée, par laquelle vous existez. (Lettre du 22 avril 1806.) Quant à une garde royale, c'est un luxe, digne tout au plus du vaste empire que je gouverne, et qui me paraîtrait même trop coûteux, si je ne devais faire des sacrifices à la majesté de cet empire, et à l'intérêt de mes vieux soldats, qui trouvent un moyen de bien-être dans l'institution d'une troupe d'élite. Quant à composer une armée napolitaine, gardez-vous d'y songer. Elle vous abandonnerait au premier danger, et vous trahirait pour un autre maître. Formez, si vous le voulez, trois ou quatre régiments, et envoyez-les-moi. Je leur ferai acquérir, ce qui ne s'acquiert qu'à la guerre, la discipline, la bravoure, le sentiment de l'honneur, la fidélité, et je vous les renverrai dignes de former le noyau d'une armée napolitaine. En attendant prenez des Suisses, car je ne pourrai pas long-temps vous laisser cinquante mille Français, fussiez-vous en mesure de les payer. Les Suisses sont les seuls soldats étrangers qui soient braves et fidèles. (Lettre du 9 août.) Ayez dans les Calabres quelques colonnes mobiles composées de Corses. Ils sont excellents pour cette guerre, et la feront avec dévouement pour notre famille. (Lettre du 22 avril 1806.) Ne disséminez pas vos forces. Vous avez cinquante mille hommes: c'est beaucoup plus qu'il n'en faudrait, si vous saviez vous en servir. Je voudrais avec vingt-cinq mille seulement garder toutes les parties de votre royaume, et le jour d'une bataille être plus fort que l'ennemi sur le terrain du combat. Le premier soin d'un général doit consister à distribuer ses forces de manière à être prêt partout. Mais, ajoutait Napoléon, c'est là le véritable secret de l'art, que personne ne possède, personne, pas même Masséna, si grand pourtant dans les dangers.—
Napoléon voulait qu'on se bornât à garder Naples avec deux régiments de cavalerie et quelques batteries d'artillerie légère; qu'on disposât ensuite l'armée en échelons, depuis Naples jusqu'au fond des Calabres, avec un fort détachement placé en face de la Sicile, d'où pouvait venir une armée anglaise, et qu'on se tînt de la sorte en mesure de réunir en trois marches un corps considérable, soit à Naples, soit dans les Calabres, soit sur le point présumé d'un débarquement. Il voulait surtout qu'on se hâtât de prendre Gaëte, dont le siége absorbait une partie des forces disponibles, qu'après avoir terminé ce siége, on s'occupât de créer une grande place forte, qui servît d'appui à la royauté nouvelle, qui fût située au centre même du royaume, dans laquelle un roi de Naples pût se jeter avec son trésor, ses archives, les Napolitains restés fidèles à sa cause, les débris de ses armées, et résister six mois à une force assiégeante de soixante mille Anglo-Russes. (Lettre du 2 septembre 1806.) Napoléon ne jugeait pas que la position de Naples fût propre à une telle destination; d'ailleurs, suivant lui, un roi étranger ne pouvait sans quelque danger se placer au milieu d'une population nombreuse, nécessairement ennemie. Il désirait que cette place forte eût action sur la capitale, sur la mer et sur l'intérieur du royaume. Tout examiné, après avoir discuté divers points, notamment Naples et Capoue, il avait préféré Castellamare, à cause de son voisinage de Naples, de son site maritime, et de sa position centrale. Ce choix fait sur la carte, il avait ordonné des études sur le terrain, pour décider de la nature des ouvrages. On doit, avait-il ajouté dans ses lettres, on doit consacrer cinq à six millions par an à cette grande création, continuer ainsi pendant dix ans, mais de manière qu'à chaque dépense de six millions, il y ait un degré de force obtenu, et qu'à la seconde ou troisième année vous puissiez déjà vous enfermer dans cette vaste forteresse, car ni vous, ni moi, ne savons ce qui arrivera dans deux, trois, ou quatre ans. Les siècles ne sont pas à nous! Et si vous êtes énergique, vous pouvez dans un tel asile, tenir assez long-temps pour braver les rigueurs de la fortune, et en attendre les retours!—
Napoléon voulait enfin qu'on préparât peu à peu les moyens de passer le détroit de Messine avec dix mille hommes, force suffisante à son avis pour conquérir la Sicile, et de plus aisément transportable sur les felouques, dont la mer d'Italie abonde. En conséquence il avait recommandé d'entreprendre sur-le-champ, à Scylla ou à Reggio, des travaux défensifs, pour y réunir en sûreté la petite force navale dont on avait besoin. Mais avant tout il pressait le siége de Gaëte, qui devait rendre disponible une moitié de l'armée, il conjurait son frère de répartir autrement ses forces, car, lui répétait-il sans cesse, vous aurez avant peu une descente et une insurrection, et vous ne serez pas plus en mesure de repousser l'une que de réprimer l'autre.
Efforts de Joseph pour se conformer aux conseils de son frère.
Joseph comprenait ces conseils profonds, se plaignait quelquefois du langage dans lequel ils étaient donnés, et les suivait dans la mesure de ses talents. Entouré de quelques Français, ses amis personnels, de M. Rœderer, qui s'occupait activement de réformes administratives et financières, du général Mathieu Dumas, qui s'appliquait avec intelligence à l'organisation de la force publique, il faisait de son mieux pour créer un gouvernement, et pour régénérer le beau pays confié à ses soins. Le Corse Saliceti, homme spirituel et courageux, dirigeait sa police avec la vigueur que commandaient les circonstances. Mais tandis que Joseph s'efforçait de remplir sa royale tâche, les Anglais, justifiant les prévisions de Napoléon, avaient profité de la longueur du siége de Gaëte, qui divisait l'armée, des fièvres qui la décimaient, pour débarquer dans le golfe de Sainte-Euphémie, et y avaient paru au nombre de huit mille hommes, sous les ordres du général Stuart. Débarquement des Anglais dans le golfe de Sainte-Euphémie. Le général Reynier, placé à Cosenza, put à peine rassembler quatre mille Français, et courut hardiment au point du débarquement. Cet officier, savant et brave, mais malheureux, que Napoléon avait consenti à employer à Naples, malgré le souvenir des fautes commises en Égypte, ne fut pas plus favorisé par la fortune en cette occasion, qu'il ne l'avait été autrefois dans les champs d'Alexandrie. Attaquant le général Stuart, au milieu d'un terrain marécageux, où il lui était impossible de faire agir ses quatre mille hommes avec un ensemble qui compensât leur infériorité numérique, il fut repoussé, et contraint de se retirer dans l'intérieur des Calabres. Soulèvement des Calabres. Cet insuccès, quoiqu'il ne dût pas être considéré comme une bataille perdue, en eut cependant les conséquences, et provoqua le soulèvement des Calabres sur les derrières des français. Le général Reynier eut des combats acharnés à soutenir pour réunir ses détachements épars, vit ses malades, ses blessés lâchement assassinés, sans pouvoir les secourir, et fut obligé pour se faire jour, de brûler des villages, et de passer des populations insurgées au fil de l'épée. Du reste, il se conduisit avec énergie et célérité, et sut se maintenir au milieu d'un effroyable incendie. Le général Stuart, en cette occasion, tint une conduite qui mérite d'être citée avec honneur. L'assassinat des Français était si général et si horrible, qu'il en fut révolté. Cherchant à suppléer par l'amour de l'argent à l'humanité qui manquait à ces féroces montagnards, il promit dix ducats par soldat, quinze par officier, amené vivant, et il traita ceux qu'il réussit à sauver, avec les égards que se doivent entre elles les nations civilisées, lorsqu'elles sont condamnées à se faire la guerre.
Prise de Gaëte.
Ces événements, qui prouvaient si bien la sagesse des conseils de Napoléon, devinrent un actif stimulant pour le nouveau gouvernement napolitain. Joseph accéléra le siége de Gaëte, afin de pouvoir reporter l'armée entière vers les Calabres. Il avait auprès de lui Masséna, dont le nom seul faisait trembler la populace napolitaine. Il lui avait confié le soin de prendre Gaëte, mais en différant de l'y envoyer jusqu'au jour où les travaux d'approche étant achevés, il faudrait déployer une grande vigueur. Les généraux du génie Campredon et Vallongue étaient chargés de diriger les opérations du siége. Ils suivirent les prescriptions de Napoléon, qui voulait qu'on réservât l'action de la grosse artillerie pour le moment où l'on serait arrivé très-près du corps de place. Obligés d'ouvrir la tranchée dans un sol où la pierre se rencontrait fréquemment, ils cheminèrent avec lenteur, et supportèrent sans y répondre, le feu d'une quantité énorme de canons et de mortiers. Les assiégeants reçurent 120 mille boulets et 21 mille bombes, avant d'avoir riposté une seule fois à cette masse de projectiles. Arrivés enfin à la distance convenable pour établir les batteries de brèche, ils commencèrent un feu destructeur. Les fortes murailles de Gaëte, fondées sur le roc, après avoir résisté d'abord, finirent par s'écrouler tout à coup, et présentèrent deux brèches larges et praticables. Les soldats demandaient l'assaut avec instance, comme prix de leurs longs travaux, et Masséna, ayant formé deux colonnes d'attaque, allait le leur accorder, lorsque les assiégés offrirent de capituler. La place fut livrée, le 18 juillet, avec tout le matériel qu'elle contenait. La garnison s'embarqua pour la Sicile, après s'être engagée à ne plus servir contre le roi Joseph. Ce siége avait coûté mille hommes aux assiégeants, et autant aux assiégés. Le général du génie Vallongue, l'un des officiers les plus distingués de son arme, y avait perdu la vie; le prince de Hesse-Philipstadt, gouverneur de la place, y avait été gravement blessé.
Masséna se porte vers les Calabres avec les troupes qui ont pris Gaëte.
Masséna partit immédiatement avec les troupes que la prise de Gaëte rendait disponibles, traversa Naples, le 1er août, et courut au secours du général Reynier, qui se maintenait à Cosenza, au milieu des Calabres soulevées. Le renfort qu'amenait Masséna portait à 13 ou 14 mille hommes notre principal rassemblement. C'était plus qu'il n'en fallait, sans compter la présence de Masséna, pour jeter les Anglais à la mer. Ils s'y attendaient si bien, qu'à la seule nouvelle de l'approche de l'illustre maréchal, ils s'embarquèrent le 5 septembre. Masséna n'eut plus que des insurgés à combattre. Il les trouva plus nombreux, plus acharnés qu'il ne l'avait d'abord supposé. Soumission des Calabres. Il fut réduit à la nécessité de brûler plusieurs bourgades, et de détruire par le fer les troupes de brigands qui égorgeaient les Français. Il déploya en cette occasion sa vigueur accoutumée, et parvint en peu de semaines à réduire sensiblement le feu de l'insurrection. Au moment où commençaient en Prusse les grands événements que nous allons raconter, le calme renaissait dans l'Italie méridionale, et le roi Joseph pouvait se croire établi, pour quelque temps au moins, dans son nouveau royaume.
Événement en Dalmatie.
À la même époque, des événements graves se passaient en Dalmatie. Les Russes retenaient toujours les bouches du Cattaro. Napoléon, s'autorisant de leur conduite sur ce point, et surtout de leur manière d'occuper Corfou, dont ils avaient usurpé la souveraineté, avait résolu de s'emparer de la petite république de Raguse, qui séparait Cattaro du reste de la Dalmatie. Il y avait envoyé son aide-de-camp Lauriston, avec une brigade d'infanterie, pour s'y établir. Celui-ci s'était bientôt vu enveloppé par les Monténégrins soulevés, et par un corps russe de quelques mille hommes. Bloqué par les Anglais du côté de la mer, assiégé du côté de la terre par des montagnards féroces et par une force régulière russe, il se trouvait dans un véritable danger, auquel, d'ailleurs, il faisait face avec courage. Heureusement le général Molitor, compagnon d'armes aussi loyal qu'officier ferme et habile en présence de l'ennemi, volait à son secours. Ce général, ne suivant pas l'exemple trop fréquent dans l'armée du Rhin, de laisser en péril un voisin qu'on n'aimait pas, se porta spontanément sur Raguse à marches forcées, avec un corps de moins de deux mille hommes, attaqua résolument le camp des Russes et des Monténégrins, l'emporta quoiqu'il fût fortement retranché, et dégagea ainsi les Français qui se trouvaient dans la place. Il passa au fil de l'épée un grand nombre de Monténégrins, et les découragea pour long-temps de leurs incursions en Dalmatie.
Situation de Louis Bonaparte en Hollande.
Ce n'était pas sans peine, comme on le voit, que s'établissait la domination française sur ces contrées lointaines. Il avait fallu de grandes batailles pour les obtenir de l'Europe, il fallait des combats journaliers pour les obtenir des habitants. À l'autre extrémité de l'Empire, la fondation d'un second royaume de famille, celui de Hollande, offrait des difficultés différentes, mais tout aussi sérieuses. Les graves et paisibles Hollandais n'étaient pas gens à s'insurger comme les montagnards des Calabres ou de l'Illyrie; mais ils opposaient au roi Louis leur inertie, et ne lui suscitaient pas moins d'embarras que les Calabrais à Joseph. Le gouvernement stathoudérien avait laissé beaucoup de dettes à la Hollande; les gouvernements qui s'étaient succédé depuis, en avaient contracté à leur tour de très-considérables, pour suffire aux charges de la guerre, de sorte que le roi Louis, à son arrivée en Hollande, y avait trouvé un budget composé d'une dépense de 78 millions de florins, et d'un revenu de 35. Les difficultés du gouvernement de la Hollande proviennent surtout de l'état des finances. Dans ces 78 millions de dépenses, le service des intérêts de la dette figurait seul pour 35 millions de florins. Le surplus était affecté au service de l'armée, de la marine et des digues. Malgré cette situation, les Hollandais ne voulaient entendre parler ni de nouveaux impôts, ni d'une réduction quelconque dans les intérêts de la dette, car ces prêteurs de profession, habitués à louer leurs capitaux à tous les gouvernements, nationaux ou étrangers, regardaient la dette comme la plus sacrée des propriétés. L'idée d'une contribution sur les rentes, à laquelle on avait été amené, parce que les rentes étaient en Hollande la plus répandue, la plus importante des valeurs, et par conséquent la plus large base d'impôt, cette idée les révoltait. Il avait fallu y renoncer. On était donc menacé, non pas d'une insurrection, comme à Naples, mais d'une interruption de tous les services. Au demeurant, les Hollandais n'étaient pas hostiles à la nouvelle royauté, par haine de la monarchie, ou par suite de leur attachement pour la maison d'Orange, mais ils souhaitaient ardemment la paix maritime, et regrettaient cette paix, source de leurs richesses, encore plus que la république ou le stathoudérat. Ayant avec les Anglais de grandes relations d'intérêt, et des conformités non moins grandes de mœurs, ils auraient été portés vers eux, si l'Angleterre n'avait pas notoirement convoité leurs colonies. Vainement leur disait-on que, sans la difficulté naissant de ces mêmes colonies, la paix serait plus facile de moitié, que leur participation aux dépenses de la guerre était le juste prix des efforts que faisait la France dans toutes les négociations pour recouvrer leurs possessions maritimes, et qu'on serait en droit de les abandonner s'ils ne voulaient pas contribuer à soutenir la lutte; vainement leur disait-on tout cela, ils répondaient qu'ils renonceraient volontiers à leurs colonies pour obtenir la paix. Ils parlaient ainsi, prêts à pousser de justes clameurs, si la France eût traité sur une pareille base. On peut juger du reste aujourd'hui par la richesse de Java, si c'était un médiocre intérêt que celui que défendait la France, en défendant leurs colonies. Le roi Louis prit le parti qui lui semblait le plus facile, ce fut d'entrer dans les vues des Hollandais, et de se les attacher en accédant à leurs désirs. Sans doute quand on accepte le gouvernement d'un pays, on doit en épouser les intérêts; mais il faut distinguer ses intérêts durables de ses intérêts passagers, il faut servir les uns, se mettre au-dessus des autres, et si on est devenu roi d'une nation étrangère par les armes de sa patrie, il faut renoncer à un rôle qui vous obligerait à trahir l'une ou l'autre. Le roi Louis n'était pas dans cette dure nécessité, car la vraie politique des Hollandais aurait dû consister à s'unir fortement à la France, pour lutter contre la suprématie maritime de l'Angleterre. Au triomphe de cette suprématie ils devaient perdre la liberté des mers, sur lesquelles se passait leur vie, et leurs colonies, sans lesquelles ils ne pouvaient subsister. Cherchant plutôt à leur plaire qu'à les servir, le roi Louis accepta un système de finances conforme à leurs vues du moment. Aux 35 millions de florins de revenu, on ajouta environ 15 millions de contributions nouvelles, ce qui portait le revenu total à 50 millions de florins, et pour ramener la dépense de 78 millions à 50, on réduisit proportionnément l'armée et la marine. Le roi de Hollande écrivit à Paris qu'il allait abdiquer la royauté, si ces réductions n'étaient pas agréées. Napoléon retrouvait ainsi chez ses propres frères l'esprit de résistance des peuples alliés, qu'il avait cru s'attacher plus étroitement par l'institution des royautés de famille. Il en fut profondément blessé, car sous cet esprit de résistance se cachait beaucoup d'ingratitude, tant de la part des peuples que la France avait affranchis, que des rois qu'elle avait couronnés. Toutefois il ne laissa pas éclater ses sentiments, et il répondit qu'il consentait aux réductions proposées, mais que la Hollande ne devrait pas être étonnée, si, dans les négociations présentes ou futures, on l'abandonnait à ses propres moyens. La Hollande avait bien, disait-il, le droit de refuser ses ressources, mais la France avait bien aussi le droit de refuser son appui.
Les plus intimes secrets sont bientôt pénétrés par la malice des ennemis. À une certaine attitude du roi Louis, on devina sa résistance à Napoléon, et il en devint extrêmement populaire. Ce monarque affectait de plus une sévérité de mœurs, qui était dans les goûts d'un pays économe et sage, et il en devint plus agréable encore au peuple hollandais. Cependant, tout en affichant la simplicité, ce même roi voulait faire la dépense d'un couronnement et d'une garde royale, espérant par ce double moyen se mieux assurer la possession du trône de Hollande, auquel il tenait plus qu'il ne voulait l'avouer. Napoléon blâma l'institution d'une garde royale par les raisons déjà données à Joseph, et s'opposa péremptoirement à la cérémonie d'un couronnement, dans un instant où l'Europe allait être embrasée des feux d'une guerre générale. Ainsi dès les premiers jours, on voyait éclater les difficultés inhérentes à ces royautés de famille, que Napoléon, par affection et par système, avait songé à fonder. Des alliés indépendants, qu'il eût traités suivant les services qu'il en eût reçus, auraient certainement beaucoup mieux valu pour sa puissance et pour son cœur.
Situation de l'armée à la fin de 1806.
Telle était la marche générale des choses, dans la vaste étendue de l'Empire français, au moment même de la rupture avec la Prusse. Indépendamment des troupes de la confédération du Rhin et du royaume d'Italie, Napoléon avait environ 500 mille hommes, parmi lesquels il faut comprendre les Suisses servant en vertu de capitulations, plus quelques Valaisans, Polonais et Allemands passés au service de France. Après la défalcation ordinaire des gendarmes, vétérans, invalides, restaient 450 mille hommes de troupes actives. Dans ce nombre il y en avait 130 mille au delà des Alpes, dépôts compris, 170 mille à la grande armée, cantonnés dans le haut Palatinat et la Franconie, 5 mille laissés en Hollande, 5 mille placés en garnison sur les vaisseaux, et enfin 140 mille répandus dans l'intérieur. Ces derniers comprenaient la garde impériale, les régiments non employés au dehors, et les dépôts. Excepté quelques régiments d'infanterie qui comptaient quatre bataillons, tous les autres en avaient trois, dont deux bataillons de guerre destinés à faire campagne, et un bataillon de dépôt placé généralement à la frontière. Les bataillons de dépôt de la grande armée étaient rangés le long du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Wesel, quelques-uns au camp de Boulogne. Organisation des dépôts. Ceux de l'armée d'Italie se trouvaient en Piémont et en Lombardie. Napoléon apportait à l'organisation des dépôts un soin extrême. Il voulait y faire arriver les conscrits un an d'avance, pour que pendant cette année, instruits, disciplinés, habitués aux fatigues, ils devinssent capables de remplacer les vieux soldats, que le temps ou la guerre emportaient. Conscription de 1805 et 1806. La conscription de 1805 appelée tout entière à la fin de 1805, et la moitié de celle de 1806 appelée dès le commencement de 1806, avaient rempli les cadres de sujets aptes au service, et dont un bon nombre déjà formé avait été envoyé en Allemagne et en Italie. Napoléon fit appeler en outre la seconde moitié de la classe de 1806, qualifiée du titre de réserve dans les lois de cette époque. Le contingent annuel fournissait alors 60 mille hommes, véritablement propres à être incorporés, et, chose digne de remarque, on évitait encore d'appliquer la loi de la conscription dans sept ou huit départements de la Bretagne et de la Vendée. C'étaient donc 30 mille hommes de plus qui allaient affluer dans les cadres. Mais le départ des hommes déjà instruits devait y produire un vide suffisant pour faire place aux nouveaux venus. Napoléon, d'ailleurs, voulait diriger une grande partie de ces derniers vers l'Italie. Il prenait à l'égard des conscrits destinés à passer les Alpes, des précautions particulières. Même avant leur incorporation, il les faisait partir en gros détachements, conduire par des officiers, et vêtir de l'habit militaire, afin de ne pas montrer hors de l'Empire des hommes isolés, marchant en habits de paysans.
Après avoir pourvu à l'accroissement de l'armée, Napoléon répartit, avec une habileté consommée, l'ensemble de ses ressources.
Distribution de l'armée dans les différentes parties de l'Empire.
L'Autriche protestait de ses intentions pacifiques. Napoléon y répondait par des protestations semblables; mais il avait résolu néanmoins de prendre ses mesures pour le cas où, profitant de son éloignement, elle songerait à se jeter sur l'Italie. Instructions au général Marmont pour la défense de la Dalmatie. Le général Marmont occupait la Dalmatie avec 20 mille hommes. Napoléon lui enjoignit, après avoir échelonné quelques détachements depuis le centre de la province jusqu'à Raguse, de tenir le gros de ses forces à Zara même, ville fortifiée et capitale du pays, d'y amasser des vivres, des armes, des munitions, d'en faire enfin le pivot de toutes ses opérations défensives ou offensives. S'il était attaqué, Zara devait lui servir de point d'appui, et lui permettre une longue résistance. Si, au contraire, il était obligé de s'éloigner pour concourir aux opérations de l'armée d'Italie, il avait dans cette même place un lieu sûr, pour y déposer son matériel, ses blessés, ses malades, tout ce qui n'était pas propre à la guerre active, et tout ce qu'il ne pouvait pas traîner après lui.
Précautions pour la garde de l'Italie.
Eugène, vice-roi d'Italie, et confident des pensées de Napoléon, avait ordre de ne rien laisser en Dalmatie, de ce qui n'y était pas absolument indispensable, en matériel ou en hommes, et de réunir tout le reste dans les places fortes d'Italie. Ces places, depuis la conquête des États vénitiens, avaient été l'objet d'une nouvelle classification, habilement calculée, et elles étaient couvertes de travailleurs, qui construisaient les ouvrages proposés par le général Chasseloup, ordonnés par Napoléon. La principale d'entre elles, et la plus avancée vers l'Autriche, était Palma-Nova. C'était après la fameuse citadelle d'Alexandrie, celle dont Napoléon poussait le plus activement les travaux, parce qu'elle commandait la plaine du Frioul. Venait ensuite un peu à gauche, fermant les gorges des Alpes juliennes, Osopo, puis sur l'Adige Legnago, sur le Mincio Mantoue, sur le Tanaro enfin Alexandrie, base essentielle de la puissance française en Italie. Ordre avait été donné de renfermer dans ces places l'artillerie, qui montait à plus de 800 bouches à feu, et de ne pas laisser hors de leur enceinte un objet quelconque, canon, fusil, projectile, pouvant être enlevé par une surprise de l'ennemi. Venise, dont les défenses n'étaient pas encore perfectionnées, mais qui avait pour elle ses lagunes, se trouvait ajoutée à cette classification. Napoléon avait choisi pour la commander un officier d'une rare énergie, le général Miollis. Il avait prescrit à ce dernier d'y exécuter à la hâte les travaux nécessaires pour mettre à profit les avantages du site, en attendant qu'on pût construire les ouvrages réguliers, qui devaient rendre la place inexpugnable. C'est dans ces réduits d'Osopo, de Palma-Nova, de Legnago, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, que Napoléon avait distribué les dépôts. Ceux qui appartenaient aux armées de Dalmatie et de Lombardie étaient répartis dans les places, depuis Palma-Nova jusqu'à Alexandrie, afin d'y tenir garnison, et de s'y instruire. Ceux qui appartenaient à l'armée de Naples avaient été réunis dans les légations. C'est vers ces dépôts que devaient se diriger les quinze ou vingt mille conscrits destinés à l'Italie. Napoléon, répétant sans cesse que des soins donnés aux bataillons de dépôt dépendaient la qualité et la durée d'une armée, avait prescrit les mesures nécessaires pour que la santé et l'instruction des hommes y fussent également soignées, et pour que ces bataillons pussent toujours fournir, outre le recrutement régulier des bataillons de guerre, les garnisons des places, et de plus une ou deux divisions de renfort, destinées à se porter sur les points où viendrait à se produire un besoin imprévu. La défense des places étant ainsi assurée, l'armée active devenait entièrement disponible. Elle consistait pour la Lombardie en 16 mille hommes, répandus dans le Frioul, et en 24 mille échelonnés de Milan à Turin, les uns et les autres prêts à marcher. Restait l'armée de Naples, forte d'environ 50 mille hommes, dont une grande partie était en mesure d'agir immédiatement. Masséna était sur les lieux: si la guerre éclatait avec l'Autriche, il avait pour instruction de se reporter sur la haute Italie, avec 30 mille hommes, et de les réunir aux 40 mille qui occupaient le Piémont et la Lombardie. Il n'y avait pas d'armée autrichienne capable de forcer l'opiniâtre Masséna, disposant de 70 mille Français, ayant en outre des appuis tels que Palma-Nova, Osopo, Venise, Mantoue, Alexandrie. Enfin, pour ce cas, le général Marmont lui-même devait jouer un rôle utile, car, s'il était bloqué en Dalmatie, il était assuré de retenir devant lui 30 mille Autrichiens au moins, et s'il ne l'était pas, il pouvait se jeter sur le flanc ou sur les derrières de l'ennemi.
Telles étaient les instructions adressées au prince Eugène pour la défense de l'Italie. Elles se terminaient par la recommandation suivante: «Lisez tous les jours ces instructions, et rendez-vous compte le soir de ce que vous aurez fait le matin pour les exécuter, mais sans bruit, sans effervescence de tête, et sans porter l'alarme nulle part.» (Saint-Cloud, 18 septembre 1806.)
Précautions prises en Allemagne pour couvrir la Bavière.
Napoléon, toujours préoccupé de ce que pourrait tenter l'Autriche pendant qu'il serait en Prusse, ordonna de semblables précautions du côté de la Bavière. Il avait enjoint au maréchal Soult de laisser une forte garnison à Braunau, place de quelque importance, à cause de sa situation sur l'Inn. Il avait recommandé d'y exécuter les travaux les plus urgents, et d'y accumuler les bois qui descendent des Alpes par l'Inn, disant qu'avec des bras et du bois, on pouvait créer une place forte, là où il n'existerait rien. Il avait mis en garnison à Braunau le 3e de ligne, beau régiment à quatre bataillons, dont trois de guerre, plus 500 hommes d'artillerie, 500 hommes de cavalerie, un détachement bavarois, de nombreux officiers du génie, le tout présentant une force d'environ 5 mille hommes. Moyens de défense préparés à Braunau. Il y avait amassé des vivres pour huit mois, une grande quantité de munitions, une somme considérable d'argent; il avait ajouté à ces précautions le choix d'un commandant énergique, en lui donnant des instructions dignes de servir de leçon à tous les gouverneurs de villes assiégées. Ces instructions contenaient l'ordre de se défendre à outrance, de ne se rendre qu'en cas de nécessité absolue, et après avoir supporté trois assauts répétés au corps de place.
Napoléon avait décidé en outre qu'une partie de l'armée bavaroise, laquelle était à sa disposition en vertu du traité de la confédération du Rhin, serait réunie sur les bords de l'Inn. Il avait ordonné de former une division de 15 mille hommes de toutes armes, et de la placer sous le canon de Braunau. De telles forces, si elles ne pouvaient tenir la campagne, étaient cependant un premier obstacle opposé à un ennemi débouchant à l'improviste, et un point d'appui tout préparé pour l'armée qui viendrait au secours de la Bavière. Napoléon, en effet, quelque avancé qu'il fût en Allemagne, pourrait toujours, après avoir éloigné les Prussiens et les Russes par une bataille gagnée, faire volte-face, se jeter par la Silésie ou par la Saxe sur la Bohême, et punir sévèrement l'Autriche, si elle osait tenter une nouvelle agression. Après s'être mis en garde contre l'Autriche, il songea aux parties de l'Empire que les Anglais menaçaient d'un débarquement.
Précautions pour la défense de la Hollande, du bas Rhin et des côtes de l'Océan.
Il prescrivit à son frère Louis de former un camp à Utrecht, composé de 12 ou 15 mille Hollandais et des 5 mille Français restés en Hollande. Il réunit autour de la place de Wesel, nouvellement acquise à la France, depuis l'attribution du duché de Berg à Murat, une division française de 10 à 12 mille hommes. Le roi Louis devait se porter sur Wesel, prendre le commandement de cette division, et, la joignant aux troupes du camp d'Utrecht, feindre avec 30 mille hommes une attaque sur la Westphalie. Il lui était même recommandé de répandre le bruit d'une réunion de 80 mille hommes, et de faire quelques préparatifs en matériel, propres à accréditer ce bruit. Napoléon, par des raisons qu'on appréciera bientôt, désirait bien attirer de ce côté l'attention des Prussiens, mais en réalité il voulait que le roi Louis, ne s'éloignant pas trop de la Hollande, se tînt toujours en mesure, soit de défendre son royaume contre les Anglais, soit de lier ses mouvements aux corps français placés sur le Rhin ou à Boulogne. Outre les sept corps de la grande armée, dont le rôle était de faire la guerre au loin, Napoléon avait résolu d'en former un huitième, sous le maréchal Mortier, qui aurait pour mission de pivoter autour de Mayence, de surveiller la Hesse, de rassurer par sa présence les confédérés allemands, de donner enfin la main au roi Louis vers Wesel. Ce corps, pris sur les troupes de l'intérieur, devait être fort de 20 mille hommes. Il fallait toute l'industrie de Napoléon pour le porter à ce nombre, car des 140 mille hommes stationnés à l'intérieur, en retranchant les dépôts, la garde impériale, il restait fort peu de troupes disponibles, indépendamment de ce huitième corps, le maréchal Brune était chargé cette année comme la précédente, de garder la flottille de Boulogne, en y employant les marins et quelques bataillons de dépôt, qui s'élevaient à environ 18 mille hommes. Napoléon ne voulait user des gardes nationales qu'avec une extrême circonspection, parce qu'il craignait d'agiter le pays, et d'étendre surtout à une trop grande partie de la population les charges de la guerre. Emploi des gardes nationales. Comptant néanmoins sur l'esprit belliqueux de certaines provinces frontières, il ne répugnait pas à lever en Lorraine, en Alsace, en Flandre, quelques détachements, peu nombreux, bien choisis, composés avec les compagnies d'élite, c'est-à-dire avec les grenadiers et les voltigeurs, et soldés au moment de leur déplacement. Il en avait fixé le nombre à 6 mille pour le Nord, et à 6 mille pour l'Est. Les 6 mille gardes nationaux du Nord, réunis sous le général Rampon, établis à Saint-Omer, organisés avec soin, mais peu éloignés de chez eux, présentaient une utile réserve, toujours prête à courir auprès du maréchal Brune, et à lui fournir le secours de son patriotisme. Les 6 mille gardes nationaux de l'Est devaient se rassembler à Mayence, former la garnison de cette place, et rendre ainsi plus disponibles les troupes du maréchal Mortier.
Le maréchal Kellermann, l'un des vétérans que Napoléon avait l'habitude de mettre à la tête des réserves, commandait les dépôts stationnés le long du Rhin, et, tout en veillant à leur instruction, il pouvait, en se servant des soldats déjà instruits, former un corps de quelque valeur, et si un danger menaçait le haut Rhin, s'y porter rapidement.
Grâce à cette réunion de moyens on avait de quoi faire face à toutes les éventualités. Que la Hesse, par exemple, excitée par les Prussiens, inspirât des inquiétudes, le maréchal Mortier partant de Mayence était en mesure de s'y rendre avec le huitième corps. Le roi Louis, placé en échelon, devait lui amener une partie du camp d'Utrecht et de Wesel. Si le danger menaçait la Hollande, le roi Louis et le maréchal Mortier avaient ordre de s'y réunir tous les deux. Le maréchal Brune lui-même y devait venir de son côté. Si, au contraire, c'était Boulogne qui se trouvait en péril, le maréchal Brune devait recevoir le secours du roi Louis, que ses instructions chargeaient d'accourir au besoin vers cette partie des frontières de l'Empire. Par ce système d'échelons, calculé avec une précision rigoureuse, tous les points exposés à un accident quelconque, depuis le haut Rhin jusqu'en Hollande, depuis la Hollande jusqu'à Boulogne, pouvaient être secourus en temps utile, et aussi vite que l'exigerait la marche de l'ennemi le plus expéditif.
Restaient à garder les côtes de France depuis la Normandie jusqu'à la Bretagne. Napoléon avait laissé plusieurs régiments dans ces provinces, et, suivant son usage, il en avait rassemblé les compagnies d'élite, en un camp volant à Pontivy, au nombre de 2,400 grenadiers et voltigeurs. Le général Boyer était chargé de les commander. Il avait à sa disposition des fonds secrets, des espions, et des détachements de gendarmes. Il devait faire des patrouilles dans les lieux suspects, et, si un débarquement menaçait Cherbourg ou Brest, s'y jeter avec les 2,400 hommes qu'il avait sous ses ordres. Napoléon ne gardait à Paris qu'un corps de 8 mille hommes, composé de trois régiments d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie. Ces régiments avaient reçu leur contingent de conscrits. Junot, gouverneur de Paris, avait l'ordre spécial de veiller sans cesse à leur instruction, et de considérer ce soin comme le premier de ses devoirs. Ces 8 mille hommes étaient une dernière réserve, prête à se rendre partout où sa présence serait nécessaire. Napoléon venait d'imaginer un moyen de faire voyager les troupes en poste, et il l'avait employé pour la garde impériale, transportée en six jours de Paris sur le Rhin. Les troupes destinées à voyager de la sorte, exécutaient le jour du départ une marche forcée à pied, puis elles étaient placées sur des charrettes, qui portaient dix hommes chacune, et qui étaient échelonnées de dix en dix lieues, de manière à parcourir 20 lieues par jour. On payait les charrettes à 5 francs par collier, et les cultivateurs, requis pour ce service, étaient loin de s'en plaindre. Napoléon avait fait préparer un travail pour les routes de la Picardie, de la Normandie et de la Bretagne, afin de transporter en quatre, cinq, ou six jours, à Boulogne, à Cherbourg ou à Brest, les 8 mille hommes laissés à Paris. La capitale serait dans ce cas livrée à elle-même.—Il faut, disait Napoléon au prince Cambacérès, qui lui exprimait ses inquiétudes à ce sujet, il faut que Paris s'habitue à ne plus voir un aussi grand nombre de sentinelles à chaque coin de rue.—Il ne devait rester dans Paris que la garde municipale, s'élevant alors à 3 mille hommes. Le nom de Napoléon, la tranquillité des temps, dispensaient de consacrer plus de forces à la garde de la capitale.
Quant aux ports de Toulon et de Gênes, Napoléon y avait laissé de suffisantes garnisons. Mais il savait bien que les Anglais n'étaient pas assez malavisés pour essayer une tentative sur des places aussi fortes. Il n'avait de craintes sérieuses que relativement à Boulogne.
Ainsi, dans le vaste cercle embrassé par sa prévoyance, il avait paré à tous les dangers possibles. Si l'Autriche, apportant à la Prusse un secours qu'elle n'en avait pas reçu, prenait part à la guerre, l'armée d'Italie, concentrée sous Masséna et appuyée sur des places de premier ordre, telles que Palma-Nova, Mantoue, Venise, Alexandrie, pouvait opposer 70 mille hommes aux Autrichiens, tandis qu'avec 12 ou 15 mille, le général Marmont se jetterait dans leur flanc par la route de la Dalmatie. L'Inn, Braunau et les Bavarois devaient suffire dans le premier moment à la défense de la Bavière. Le maréchal Kellermann avait les dépôts pour couvrir le haut Rhin. Le maréchal Mortier, le roi Louis, le maréchal Brune, par un mouvement des uns vers les autres, étaient en mesure de réunir 50 mille hommes, sur le point qui serait menacé, depuis Mayence jusqu'au Helder, depuis le Helder jusqu'à Boulogne. Paris enfin, dans un péril pressant, pourrait se réduire à ses troupes de police, et envoyer un corps de réserve sur les côtes de Normandie ou de Bretagne.
Ces combinaisons diverses, rédigées avec une clarté frappante, avec le soin le plus minutieux des détails, avaient été communiquées au prince Eugène, au roi Joseph, au roi Louis, aux maréchaux Kellermann, Mortier et Brune, à tous ceux en un mot qui devaient concourir à leur exécution. Chacun d'eux en connaissait ce qui lui était nécessaire pour s'acquitter de sa tâche. L'archichancelier Cambacérès, placé au centre, et chargé de donner des ordres au nom de l'Empereur, avait seul reçu communication de l'ensemble.
Ordres pour l'entrée en campagne de la grande armée.
Vingt-quatre ou quarante-huit heures suffisaient à Napoléon pour arrêter ses plans, et pour en ordonner les détails, quand il avait pris la résolution d'agir. Il dictait alors pendant un ou deux jours, sans presque s'arrêter, jusqu'à cent ou deux cents lettres, qui toutes ont été conservées, qui toutes demeureront d'éternels modèles de l'art d'administrer les armées et les empires. Le prince Berthier, l'interprète habituel de ses volontés, ayant dû rester à Munich pour les affaires de la Confédération du Rhin, il appela le général Clarke, et consacra les journées des 18 et 19 septembre à lui dicter ses ordres. Napoléon prévoyait qu'une vingtaine de jours s'écouleraient encore en vaines explications avec la Prusse, après lesquelles la guerre commencerait inévitablement, car les explications étaient désormais impuissantes pour terminer une pareille querelle. Il voulut donc employer ces vingt jours à compléter la grande armée, et à la pourvoir de tout ce qui pouvait lui être encore nécessaire.
Ce n'est pas en vingt jours qu'on parviendrait à mettre sur le pied de guerre une armée nombreuse, les régiments qui devraient la composer fussent-ils complétement organisés chacun de leur côté. La réunir sur le point principal du rassemblement, la distribuer en brigades et en divisions, lui former un état-major, lui procurer des parcs, des équipages, du matériel de tout genre, exigerait encore une suite d'opérations longues et compliquées. Mais Napoléon, surpris l'année précédente par l'Autriche au moment de passer en Angleterre, et cette année par la Prusse au retour d'Austerlitz, avait son armée toute prête, et cette fois même toute transportée sur le théâtre de la guerre, puisqu'elle se trouvait dans le haut Palatinat et la Franconie. État matériel et moral de la grande armée depuis Austerlitz. Elle ne laissait rien à désirer sous aucun rapport. Discipline, instruction, habitude de la guerre renouvelée récemment dans une campagne immortelle, forces réparées par un repos de plusieurs mois, santé parfaite, ardeur de combattre, amour de la gloire, dévouement sans bornes à son chef, rien ne lui manquait. Si elle avait perdu quelque chose de cette régularité de manœuvres, qui la distinguait en quittant Boulogne, elle avait remplacé cette qualité plus apparente que solide, par une assurance et une liberté de mouvements, qui ne s'acquièrent que sur les champs de bataille. Ses vêtements usés, mais propres, ajoutaient à son air martial. Comme nous l'avons dit ailleurs, elle n'avait voulu tirer des dépôts ni ses vêtements neufs ni sa solde, se réservant de jouir de tout cela lors des fêtes que Napoléon lui préparait en septembre, fêtes superbes, mais chimériques, hélas! comme le milliard promis autrefois par la Convention! Cette armée héroïque, vouée désormais à une guerre éternelle, ne devait plus connaître d'autres fêtes que les batailles, les entrées dans les capitales conquises, l'admiration des vaincus! C'est à peine si quelques-uns des braves qui la composaient étaient destinés à regagner leurs foyers, et à mourir dans le calme de la paix! Et ceux-là même en vieillissant étaient condamnés à voir leur patrie envahie, démembrée, privée de la grandeur qu'elle devait à l'effusion de leur sang généreux!
Cependant, si bien préparée que soit une armée, elle ne l'est jamais au point de ne plus éprouver aucun besoin. Napoléon, à son expérience profonde de l'organisation des troupes, joignait une connaissance personnelle de son armée, vraiment extraordinaire. Il savait la résidence, l'état, la force de tous ses régiments. Il savait ce qui manquait à chacun d'eux, en hommes ou en matériel, et s'ils avaient laissé quelque part un détachement qui les affaiblît, il savait où le retrouver. Soins pour vêtir le soldat. Son premier soin était toujours de chausser le soldat et de le garantir du froid. Il fit expédier sur-le-champ des souliers et des capotes. Il voulait que chaque homme eût une paire de souliers aux pieds, et deux dans le sac. L'une de ces deux paires fut donnée en gratification à tous les corps, et la fortune du soldat est si modique, que ce léger don n'était pas sans valeur. Il ordonna d'acheter en France et à l'étranger tous les chevaux de selle et de trait qu'on pourrait se procurer. L'armée n'en avait pas actuellement besoin, mais, dans sa sollicitude pour les dépôts, il désirait que les chevaux n'y manquassent pas plus que les hommes. Conscrits tirés des dépôts pour compléter les bataillons. Il ordonna ensuite de faire partir des dépôts, qui allaient regorger de conscrits, trois ou quatre cents hommes par régiment, afin de porter les bataillons de guerre à un effectif de huit ou neuf cents hommes chacun, sachant qu'après deux mois de campagne ils seraient bientôt réduits à celui de six ou sept cents. La force de la grande armée devait s'en trouver augmentée de vingt mille combattants, et il devenait possible alors de congédier sans la trop affaiblir les soldats usés par la fatigue, car pour cette armée de la révolution il n'y avait eu jusqu'ici d'autre terme à son dévouement que les blessures ou la mort. Remplacement des hommes usés par les fatigues. On voyait dans ses rangs de vieux soldats, attachés à leurs régiments comme à une famille, dispensés de tout service, mais toujours prêts dans un danger à déployer leur ancienne bravoure, et profitant de leurs loisirs pour conter à leurs jeunes successeurs les merveilles auxquelles ils avaient assisté. Il y avait, dans le grade de capitaine surtout, beaucoup d'officiers qui n'étaient plus en état de servir. Emploi des jeunes officiers sortis des écoles. Napoléon ordonna de tirer des écoles militaires tous les jeunes gens que leur âge rendait propres à la guerre, pour en former des officiers. Il appréciait fort les sujets fournis par ces écoles; il les trouvait non-seulement instruits, mais braves, car l'éducation élève le cœur autant que l'esprit.
Après avoir pris les moyens de rajeunir l'armée, il s'occupa de l'organisation de ses équipages. Il voulait qu'elle fût expéditive, et peu chargée de bagages. Son expérience ne le portait point à se passer de magasins, comme on l'a prétendu quelquefois, car il ne dédaignait aucun genre de prévoyance, et il ne négligeait pas plus les approvisionnements que les places fortes. Mais la guerre offensive, qu'il préférait à toute autre, ne permettait guère de créer des magasins, puisqu'il aurait fallu les créer sur le territoire ennemi, qu'on avait coutume d'envahir dès le début des opérations. Organisation des équipages, et moyens employés pour nourrir l'armée en campagne. Son système d'alimentation consistait à vivre chaque soir sur le pays occupé, à s'étendre assez pour se nourrir, pas assez pour être dispersé, et puis à traîner après soi, dans des caissons, le pain de plusieurs jours. Cet approvisionnement, ménagé avec soin, et renouvelé dès qu'on s'arrêtait, servait pour les cas de concentrations extraordinaires, qui précédaient et suivaient les batailles. Pour le transporter, Napoléon avait calculé qu'il lui fallait deux caissons par bataillon, et un caisson par escadron. En y joignant les voitures nécessaires aux malades et aux blessés, quatre ou cinq cents caissons devaient suffire à tous les besoins de l'armée. Il défendit expressément qu'aucun officier, qu'aucun général fît servir à son usage les charrois destinés aux troupes. Les transports étaient exécutés alors par une compagnie, qui louait à l'État ses caissons tout attelés. Ayant découvert que l'un des maréchaux, favorisé par cette compagnie, avait plusieurs voitures à sa disposition, Napoléon réprima cette infraction aux règles avec la dernière sévérité, et rendit le prince Berthier responsable de l'accomplissement de ses ordres. L'armée était alors exempte des abus que le temps, la richesse croissante de ses chefs, y introduisirent bientôt.
Wurzbourg devenu le centre de tous les rassemblements en hommes et en matériel.
Napoléon commanda ensuite de grands amas de grain, tout le long du Rhin, et une immense fabrication de biscuit. Ces vivres devaient être réunis à Mayence, et de Mayence dirigés par la navigation du Mein sur Wurzbourg. Située dans la haute Franconie, tout près des défilés qui aboutissent en Saxe, et dominée par une excellente citadelle, Wurzbourg devait être notre base d'opération. Napoléon rechercha si, dans les environs, il n'y aurait pas encore d'autres postes fortifiés. Les officiers, envoyés secrètement en reconnaissance, ayant désigné Forchheim et Kronach, il ordonna de les armer, et d'y mettre en sûreté les vivres, munitions, outils, dont il avait prescrit la réunion.
Wurzbourg appartenait depuis quelques mois à l'archiduc Ferdinand, celui qui avait été successivement grand-duc de Toscane, électeur de Salzbourg, et enfin, depuis la dernière paix avec l'Autriche, duc de Wurzbourg. Ce prince sollicitait son adjonction à la Confédération du Rhin, au milieu de laquelle ses nouveaux États se trouvaient enclavés. Il était doux, sage, aussi bien disposé envers la France que pouvait l'être un prince autrichien; et on était assuré d'obtenir de lui toutes les facilités désirables pour les préparatifs qu'on voulait faire. Wurzbourg devint donc le centre des rassemblements d'hommes et de matériel, ordonnés par Napoléon.
L'argent ne manquait plus depuis la crise financière de l'hiver précédent. Napoléon, d'ailleurs, avait dans le trésor de l'armée une précieuse ressource. Sans dépenser ce trésor, exclusivement consacré aux dotations de ses soldats, il y faisait des emprunts, que l'État devait rembourser ensuite, en payant l'intérêt et le capital des sommes empruntées. Napoléon avait envoyé beaucoup de numéraire à Strasbourg, et confié des fonds au prince Berthier, pour vaincre par la puissance de l'argent comptant les obstacles que rencontrerait l'exécution de ses volontés.
Augmentation de la garde impériale.
La garde impériale avait voyagé en poste, comme on l'a vu, grâce aux relais de charrettes préparés sur la route. On avait expédié ainsi 3,000 grenadiers et chasseurs à pied. Ne pouvant user de ce mode de transport pour la cavalerie et l'artillerie, on achemina par la voie ordinaire les grenadiers et les chasseurs à cheval, formant près de 3,000 chevaux, ainsi que le parc d'artillerie de la garde, fort de 40 bouches à feu. C'était une réserve de 7,000 hommes, propres à parer à tous les accidents imprévus. Napoléon, aussi prudent dans l'exécution que hardi dans la conception de ses plans, faisait grand cas des réserves, et c'était surtout pour s'en créer une qu'il avait institué la garde impériale. Mais, prompt à découvrir les inconvénients attachés aux plus excellentes choses, il trouvait l'entretien de cette garde trop dispendieux, et craignait, pour la recruter, d'appauvrir l'armée en sujets de choix. Les vélites, espèce d'engagés volontaires, dont il avait imaginé la création, pour augmenter la garde sans puiser dans l'armée, lui avaient paru trop coûteux aussi, et pas assez nombreux. Création des fusiliers de la garde. Il ordonna donc de composer, sous le titre de fusiliers de la garde, un nouveau régiment d'infanterie, dont tous les soldats seraient choisis dans le contingent annuel, dont les officiers et sous-officiers seraient pris dans la garde, qui porterait l'uniforme de celle-ci, qui servirait avec elle, serait seulement traité en jeune troupe, c'est-à-dire moins ménagé au feu, jouirait d'une très-légère augmentation de solde, et aurait bientôt toutes les qualités de la garde elle-même, sans coûter autant, et sans priver l'armée de ses soldats les meilleurs. Nouvelle formation des grenadiers Oudinot. En attendant le résultat de cette ingénieuse combinaison, Napoléon eut recours au moyen déjà usité d'extraire des corps, et de réunir en bataillons, les compagnies de grenadiers et celles de voltigeurs. C'est ainsi qu'avaient été formés, en 1804, les grenadiers d'Arras, devenus depuis grenadiers Oudinot. On avait pris à cette époque les compagnies de grenadiers de tous les régiments qui n'étaient pas destinés à faire partie de l'expédition de Boulogne. Après Austerlitz, plusieurs de ces compagnies avaient été renvoyées à leurs corps. Napoléon ordonna de joindre à celles qui étaient demeurées ensemble les grenadiers et voltigeurs des dépôts et régiments stationnés dans les 25e et 26e divisions militaires (pays compris entre le Rhin, la Meuse et la Sambre), de les organiser en bataillons de 6 compagnies chacun, et de les acheminer sur Mayence. C'était un nouveau corps de 7,000 hommes, qui, joint à la garde impériale, devait porter la réserve de l'armée à 14,000 hommes. Il y ajouta 2,400 dragons d'élite, formés en bataillons de 4 compagnies ou escadrons, et devant servir soit à pied, soit à cheval, toujours à côté de la garde. Ces dragons, tirés de la Champagne, de la Bourgogne, de la Lorraine, de l'Alsace, pouvaient être transportés en une vingtaine de jours sur le Mein.
Force totale de l'armée active.
Les réserves dont nous venons de décrire la composition, ajoutées aux conscrits tirés des dépôts, allaient accroître considérablement les forces prêtes à marcher sur la Prusse. La grande armée était composée de sept corps, dont six seulement en Allemagne, le second sous le général Marmont, ayant passé en Dalmatie. Les commandants de ces corps étaient demeurés les mêmes. Le maréchal Bernadotte commandait le premier corps fort de 20 mille hommes; le maréchal Davout commandait le troisième fort de 27; le maréchal Soult était à la tête du quatrième, dont la force s'élevait à 32 mille soldats. Le maréchal Lannes, toujours dévoué, mais toujours sensible et irritable, avait quitté un instant le cinquième corps, par suite d'un mécontentement passager. Il venait d'en reprendre le commandement au premier bruit de guerre. Ce corps montait à 22 mille hommes, même depuis que les grenadiers Oudinot n'en faisaient plus partie. Le maréchal Ney avait continué de diriger le sixième, resté à un effectif de 20 mille soldats présents au drapeau. Le septième, sous le maréchal Augereau, en comptait 17 mille. La réserve de cavalerie, dispersée dans les pays fertiles en fourrage, pouvait réunir 28 mille cavaliers. Murat, toujours chargé de la commander, avait reçu ordre de quitter le duché de Berg: il accourait tout joyeux de recommencer un genre de guerre qu'il faisait si bien, et d'entrevoir pour prix de ses exploits, non plus un duché mais un royaume.
Ces six corps, avec la réserve de cavalerie, ne présentaient pas moins de 170 mille combattants. En y ajoutant la garde, les troupes d'élite, les états-majors, le parc de réserve, on peut dire que la grande armée s'élevait à environ 190 mille hommes. Il était à présumer que dans les premiers jours elle ne serait pas rassemblée tout entière, car de la garde et des compagnies d'élite il ne devait y avoir d'arrivée que la garde à pied. Mais 170 mille hommes suffisaient, et au delà, pour le commencement de cette guerre. Les corps étaient composés des mêmes divisions, des mêmes brigades, des mêmes régiments que dans la dernière campagne: disposition fort sage, car soldats et officiers avaient appris à se connaître, et à se fier les uns aux autres. Quant à l'organisation générale, elle continuait d'être la même. C'était celle que Napoléon avait substituée à l'organisation de l'armée du Rhin, et dont il venait d'éprouver l'excellence dans la campagne d'Autriche, la première de toutes où l'on eût vu deux cent mille hommes marchant sous un seul chef. L'armée se trouvait toujours divisée en corps qui étaient complets en infanterie et artillerie, mais qui n'avaient, en fait de cavalerie, que quelques chasseurs et hussards pour se garder. Le gros de la cavalerie était toujours concentré sous Murat, et placé directement sous la main de Napoléon, par les motifs que nous avons fait connaître ailleurs. La garde, les compagnies d'élite formaient une réserve générale de toutes armes, ne quittant jamais Napoléon, et marchant près de lui, non pour veiller sur sa personne, mais pour obéir plus rapidement à sa pensée.
Les ordres de mouvement donnés pour le 3 et le 4 octobre.
Les ordres de mouvement furent donnés de manière à être exécutés dans les premiers jours d'octobre. Napoléon enjoignit aux maréchaux Ney et Soult de se réunir dans le pays de Bayreuth, pour former la droite de l'armée (voir la carte no 34); aux maréchaux Davout et Bernadotte de se réunir autour de Bamberg, pour en former le centre; aux maréchaux Lannes et Augereau de se réunir aux environs de Cobourg, pour en former la gauche. Il concentrait ainsi ses forces sur les frontières de la Saxe, dans des vues militaires dont on appréciera bientôt l'étendue et la profondeur. Murat avait ordre de rassembler la cavalerie à Wurzbourg. La garde à pied, transportée en six jours sur le Rhin, marchait vers le même point. Ces différents corps devaient être rendus à leur poste du 3 au 4 octobre. Il leur était expressément recommandé de ne pas dépasser les frontières de la Saxe.
Dernières explications avec la Prusse.
Tout étant préparé, soit pour la sûreté de l'Empire, soit pour la guerre active qu'on allait entreprendre, Napoléon résolut de quitter Paris. Il n'était rien survenu de nouveau dans les relations avec la Prusse. Le ministre Laforest avait gardé le silence prescrit par Napoléon, mais il mandait que le roi, dominé par les passions de la cour et de la jeune aristocratie, étant parti pour son armée, il n'y avait plus d'espoir de prévenir la guerre, à moins que les deux monarques, présents à leurs quartiers généraux, n'échangeassent quelques explications directes, qui fissent cesser un déplorable malentendu, et pussent satisfaire l'orgueil des deux gouvernements. Malheureusement de telles explications n'étaient guère à espérer. M. de Knobelsdorf, resté à Paris, protestait des intentions pacifiques de son cabinet. Peu initié au secret des affaires, ne partageant ni ne comprenant les passions qui entraînaient sa cour, il jouait auprès de Napoléon le rôle d'un personnage respecté mais inutile. Dispositions de toutes les cours au moment de la guerre de Prusse. Les nouvelles du Nord représentaient la Russie comme pressée de répondre aux vœux de la Prusse, et tout occupée de préparer ses armées. Les nouvelles de l'Autriche la peignaient comme épuisée, pleine de rancune à l'égard de la Prusse, et n'étant à craindre pour la France que dans le cas d'un grand revers. Quant à l'Angleterre, M. Fox une fois mort, le parti de la guerre désormais triomphant avait résumé ses prétentions dans des propositions inacceptables, telles que de concéder les îles Baléares, la Sicile et la Dalmatie aux Bourbons de Naples, c'est-à-dire aux Anglais eux-mêmes, propositions que lord Lauderdale, sincère ami de la paix, soutenait méthodiquement, et avec une naïve ignorance des intentions véritables de son cabinet. Rupture des négociations avec l'Angleterre. Napoléon ne voulut pas le congédier brusquement, mais il lui fit adresser une réponse qui équivalait à l'envoi de ses passe-ports. Il prescrivit ensuite une communication au Sénat, dans laquelle seraient exposées les longues négociations de la France avec la Prusse, et la triste conclusion qui les avait terminées. Il ordonna néanmoins de différer cette communication jusqu'à ce que la guerre fût irrévocablement déclarée entre les deux cours. Cependant, comme il fallait motiver son départ de Paris, il fit annoncer que dans un moment où les puissances du Nord prenaient une attitude menaçante, il croyait nécessaire de se mettre à la tête de son armée, afin d'être en mesure de parer à tous les événements. Il tint un dernier conseil pour expliquer aux dignitaires de l'Empire leurs devoirs et leur rôle, dans les divers cas qui pouvaient se présenter. Dispositions relatives au gouvernement de l'Empire en l'absence de Napoléon. L'archichancelier Cambacérès, l'homme auquel il réservait toute sa confiance, même quand il laissait à Paris ses deux frères Louis et Joseph, devait la posséder bien davantage, quand il n'y laissait pas un seul des princes de sa famille. Napoléon lui confia les pouvoirs les plus étendus, sous les titres divers de président du Sénat, de président du Conseil d'État, de président du Conseil de l'Empire. Junot, l'un des hommes les plus dévoués à l'Empereur, avait le commandement des troupes cantonnées dans la capitale. Il ne restait à Paris que les femmes de la famille impériale. Encore Joséphine, effrayée de voir Napoléon exposé à de nouveaux dangers, avait-elle demandé et obtenu la permission de le suivre jusque sur les bords du Rhin. Elle espérait, en s'établissant à Mayence, être plus tôt et plus fréquemment informée de ce qui lui arriverait. Outre le gouvernement de l'Empire, l'archichancelier devait avoir celui de la famille impériale. Il lui était prescrit de conseiller et de contenir les personnes de cette famille, qui manqueraient en quelque chose, ou aux convenances, ou aux règles tracées par l'Empereur lui-même.
Octob. 1806.
Départ de Napoléon.
Napoléon à Mayence.
Napoléon partit dans la nuit du 24 au 25 septembre, accompagné de l'Impératrice et de M. de Talleyrand, s'arrêta quelques heures à Metz, pour voir la place, et se dirigea ensuite sur Mayence, où il arriva le 28. Il apprit dans cette ville qu'un courrier de Berlin, qui devait lui remettre les dernières explications de la cour de Prusse, avait croisé sa marche avec la sienne, et continuait de courir vers Paris. Il ne pouvait donc obtenir, qu'en s'avançant en Allemagne, les éclaircissements définitifs qu'il attendait. Il vit à Mayence le maréchal Kellermann, préposé à l'organisation des dépôts, le maréchal Mortier, chargé de commander le huitième corps, et leur expliqua de nouveau comment ils avaient à se conduire en cas d'événement. Il fit compléter les approvisionnements de Mayence; il apporta quelques modifications à l'armement de la place; il pressa le départ des jeunes soldats tirés des dépôts, le transport des vivres et des munitions destinés à passer du Rhin dans le Mein, puis à remonter par le Mein jusqu'à Wurzbourg. Une troupe d'officiers d'ordonnance, courant dans toutes les directions, se présentant à chaque instant pour lui rendre compte des missions qu'ils avaient remplies, et habitués à ne rien affirmer qu'ils ne l'eussent vu de leurs yeux, allaient et venaient sans cesse, pour lui faire connaître l'état vrai des choses, et le point auquel était parvenue l'exécution de ses ordres. À Mayence, Napoléon renvoya sa maison civile, pour ne garder auprès de lui que sa maison militaire. Il ne put se défendre d'un moment d'émotion en voyant couler les larmes de l'Impératrice. Quoique plein de confiance, il finissait par céder lui-même à l'inquiétude générale, que faisait naître autour de lui la perspective d'une longue guerre au nord, dans des régions lointaines, contre des nations nouvelles. Il se sépara donc avec quelque peine de Joséphine et de M. de Talleyrand, et s'avança au delà du Rhin, bientôt distrait par ses vastes pensées, par le spectacle d'immenses préparatifs, d'un genre d'émotion qu'il écartait volontiers de son cœur, plus volontiers encore de son visage impérieux et calme.
Napoléon à Wurzbourg.
Une grande affluence de généraux et de princes allemands l'attendaient à Wurzbourg, pour lui offrir leurs hommages. Le nouveau duc de Wurzbourg, propriétaire et souverain du lieu, avait précédé tous les autres. Ce prince, qu'il avait connu en Italie, rappelait à Napoléon les premiers jours de sa gloire, ainsi que les relations les plus amicales, car c'était le seul des souverains italiens qu'il n'eût pas trouvé occupé à nuire à l'armée française. Aussi n'avait-il été amené qu'avec peine à lui faire subir sa part des vicissitudes générales. Napoléon fut reçu dans le palais des anciens évêques de Wurzbourg, palais magnifique, peu inférieur à celui de Versailles, pompeux monument des richesses de l'Église germanique, autrefois si puissante et si grandement dotée, maintenant si pauvre et si déchue. Communications de Napoléon avec le duc de Wurzbourg, et idée d'une alliance avec l'Autriche. Il eut avec l'archiduc Ferdinand un long entretien sur la situation générale des choses, et particulièrement sur les dispositions de la cour d'Autriche, dont ce prince était le plus proche parent, puisqu'il était frère de l'empereur François, et dont il avait une parfaite connaissance. Le duc de Wurzbourg, ami de la paix, ayant les lumières des princes autrichiens élevés en Toscane, désirait dans l'intérêt de son repos un rapprochement entre l'Autriche et la France. Il prit occasion des derniers événements pour parler à Napoléon de la grave question des alliances, pour décrier auprès de lui celle de la Prusse, et vanter celle de l'Autriche. Il essaya de lui suggérer quelques-unes des idées qui avaient prévalu dans le dernier siècle, lorsque les deux cabinets de Versailles et de Vienne, unis contre celui de Berlin, étaient liés à la fois par une guerre commune et par des mariages. Il lui rappela que cette alliance avait été l'époque brillante de la marine française, et s'efforça de lui démontrer que la France, puissante sur le continent plus qu'elle n'avait besoin de l'être, manquait actuellement de la force maritime nécessaire pour rétablir et protéger son commerce, détruit depuis quinze années. Ce langage n'avait rien de nouveau pour Napoléon, car M. de Talleyrand le faisait tous les jours retentir à ses oreilles. Le duc de Wurzbourg parut croire que la cour de Vienne saisirait volontiers cette occasion de se rapprocher de la France, et de se créer en elle un appui, au lieu d'un ennemi sans cesse menaçant. Ouvertures à l'Autriche par l'intermédiaire de M. de La Rochefoucauld. Napoléon, disposé par les circonstances présentes à accueillir de pareilles idées, en fut tellement touché qu'il écrivit lui-même à son ambassadeur, M. de La Rochefoucauld, et lui ordonna de faire à Vienne des ouvertures amicales, ouvertures assez réservées pour que sa dignité n'en souffrît pas, assez significatives pour que l'Autriche sût qu'il dépendait d'elle de former avec la France des liaisons intimes[1].
Quelque puissant et confiant qu'il fût, Napoléon commençait à croire que, sans une grande alliance continentale, il serait toujours exposé au renouvellement des coalitions, détourné de sa lutte avec l'Angleterre, et obligé de dépenser sur terre des ressources qu'il lui aurait fallu dépenser exclusivement sur mer. L'alliance de la Prusse, qu'il avait cultivée, malheureusement avec trop peu de soin, venant de lui échapper, il était naturellement conduit à l'idée d'une alliance avec l'Autriche. Mais cette idée, fort récente chez lui, était une illusion d'un instant, peu digne de la ferme clairvoyance de son esprit. Sans doute, s'il eût voulu tout à coup payer d'un sacrifice cette alliance nouvelle, et rendre à l'Autriche quelques-unes des dépouilles qu'il lui avait arrachées, l'accord eut été possible, et sincère, Dieu le sait! Mais comment demander à l'Autriche, privée en dix ans des Pays-Bas, de la Lombardie, des duchés de Modène et de Toscane, de la Souabe, du Tyrol, de la couronne germanique, comment lui demander de s'allier au conquérant, qui lui avait enlevé tant de territoires et de puissance! On pouvait bien espérer sa neutralité, après la parole donnée au bivouac d'Urschitz, et sous l'influence des souvenirs de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, mais l'amener à une alliance était une chimère de M. de Talleyrand et du duc de Wurzbourg, l'un cédant à des goûts personnels, l'autre dominé par les intérêts de sa nouvelle position. Cette tendance à rechercher une alliance impossible, prouvait bien quelle faute on avait commise en traitant légèrement l'alliance de la Prusse, qui était à la fois possible, facile, et fondée sur de grands intérêts communs. Au surplus ce rapprochement avec l'Autriche était un essai, que Napoléon tentait en passant, pour ne pas négliger une idée utile, mais dont il ne regardait pas le succès comme indispensable, dans le haut degré de puissance auquel il était parvenu. Il espérait, en effet, malgré tout ce qu'on disait des Prussiens, les battre si complétement et si vite, qu'il aurait bientôt l'Europe à ses pieds, et pour allié l'épuisement de ses ennemis, à défaut de leur bonne volonté.
Visite du roi de Wurtemberg à Wurzbourg.
On vit encore arriver à Wurzbourg un membre important de la Confédération du Rhin, c'était le roi de Wurtemberg, autrefois simple électeur, actuellement roi de la main de Napoléon, prince connu par l'emportement de son caractère, et par la pénétration de son esprit. Napoléon avait à régler avec lui les détails du mariage déjà convenu, entre le prince Jérôme Bonaparte et la princesse Catherine de Wurtemberg. Après s'être occupé de cette affaire de famille, Napoléon s'entendit avec le roi de Wurtemberg sur le concours des confédérés du Rhin, qui, tous ensemble, devaient fournir environ 40 mille hommes, indépendamment des 15 mille Bavarois concentrés autour de Braunau. Les Allemands auxiliaires s'étaient mal trouvés de servir sous le maréchal Bernadotte, pendant la campagne d'Autriche. Les Bavarois surtout demandaient comme grâce spéciale de ne plus obéir à ce maréchal. Il est convenu que les auxiliaires allemands serviront sous les ordres du prince Jérôme. Il fut décidé que l'on réunirait tous les Allemands auxiliaires en un seul corps, et qu'on les placerait à la suite de la grande armée, sous les ordres du prince Jérôme, qui avait quitté le service de mer pour le service de terre. Ce prince étant destiné à épouser une princesse allemande, et probablement à recevoir sa dot en Allemagne, il était sage de le familiariser avec les Allemands, et de familiariser les Allemands avec lui.
L'entretien de l'empereur des Français et du monarque allemand roula ensuite sur la cour de Prusse. Le roi de Wurtemberg pouvait donner à Napoléon d'utiles renseignements, car il avait les mains pleines de lettres écrites de Berlin, lesquelles peignaient avec vivacité l'exaltation qui s'était emparée de toutes les têtes, même de celles qu'on devait supposer les plus saines. Le duc de Brunswick, que son âge, sa raison éclairée, auraient dû préserver de l'entraînement général, y avait cédé lui-même, et il avait écrit au roi de Wurtemberg, pour le menacer de planter bientôt les aigles prussiennes à Stuttgard, si ce prince n'abandonnait pas la Confédération du Rhin. Le roi de Wurtemberg, peu intimidé par de semblables menaces, montra toutes ces lettres à Napoléon, qui en fit son profit, et conçut contre la cour de Prusse un redoublement d'irritation. Napoléon s'informa beaucoup de l'armée prussienne et de son mérite réel. Le roi de Wurtemberg lui vanta outre mesure la cavalerie prussienne, et la lui présenta comme si redoutable, que Napoléon, frappé de ce qu'il venait d'entendre, en parla lui-même à tous ses officiers, prit soin de les préparer à cette rencontre, leur rappela la manière de manœuvrer en Égypte, et leur dit, avec la vivacité d'expression qui lui était propre, qu'il fallait marcher sur Berlin en un carré de deux cent mille hommes.—
Le territoire saxon ayant été envahi par les Prussiens, Napoléon considère la guerre comme déclaré.
Quoique Napoléon n'eût reçu de la cour de Prusse aucune déclaration définitive, il se décida, sur le seul fait de l'invasion de la Saxe par l'armée prussienne, à considérer la guerre comme déclarée. L'année précédente, il avait qualifié d'hostilité l'invasion de la Bavière par l'Autriche; cette année il qualifia également d'hostilité l'invasion de la Saxe par la Prusse. Cette manière de poser la question était habile, car il ne paraissait intervenir en Allemagne que pour protéger les princes allemands du second ordre, contre ceux du premier. À ces conditions du reste la guerre était complétement déclarée dans le moment, car les Prussiens avaient passé l'Elbe, sur le pont de Dresde, et déjà même ils bordaient l'extrême frontière de la Saxe, comme les Français la bordaient de leur côté, en occupant le territoire franconien.
Plan de campagne.
On ne comprendrait pas le plan de campagne de Napoléon contre la Prusse, l'un des plus beaux, des plus grands qu'il ait jamais conçus et exécutés, si on ne jetait un regard sur la configuration générale de l'Allemagne.
Configuration générale de l'Allemagne.
L'Autriche et la Prusse se partagent le sol de l'Allemagne, comme elles s'en partagent la richesse, la domination, la politique, laissant entre elles un certain nombre de petits États, que leur situation géographique, les lois de l'Empire, et l'influence française, ont maintenus jusqu'ici dans leur indépendance. L'Autriche est à l'orient de l'Allemagne, la Prusse au nord. (Voir la carte no 28.) Sol de l'Autriche. L'Autriche occupe et remplit presque en entier cette belle vallée du Danube, longue, sinueuse, d'abord resserrée entre les Alpes et les montagnes de la Bohême, puis s'ouvrant au-dessous de Vienne, et, devenue large de cent lieues entre les Carpathes et les montagnes d'Illyrie, embrassant dans ces vastes berges le superbe royaume de Hongrie. C'est au fond de cette vallée qu'il faut aller chercher l'Autriche, en passant le haut Rhin entre Strasbourg et Bâle, en traversant ensuite les défilés de la Souabe, et en descendant par une marche périlleuse le cours du Danube, jusqu'au bassin au milieu duquel Vienne s'élève et domine. Sol de la Prusse. La Prusse, au contraire, est établie dans les vastes plaines du nord, dont elle occupe l'entrée. C'est pourquoi on l'appelait jadis Marche du Brandebourg. Pour parvenir chez elle, il faut non pas remonter le haut Rhin jusqu'à Bâle, mais le passer vers la moitié de son cours, à Mayence, ou le descendre jusqu'à Wesel, et franchir ainsi, ou tourner, le centre montagneux de l'Allemagne. La plaine du Nord. À peine est-on arrivé au delà des montagnes peu élevées de la Franconie, de la Thuringe et de la Hesse, qu'on débouche dans une plaine immense, que parcourent successivement le Wéser, l'Elbe, l'Oder, la Vistule, le Niémen, qui se termine, au nord, à l'Océan septentrional, et, à l'est, au pied des monts Ourals. C'est cette plaine qu'on appelle Westphalie, Hanovre, Prusse, le long de la mer du Nord, Pologne à l'intérieur du continent, Russie jusqu'à l'Oural. Sur le penchant des montagnes de l'Allemagne, par lesquelles on y arrive, c'est-à-dire en Saxe, en Thuringe, en Hesse, elle est couverte d'une solide terre végétale, et sur le bord des fleuves d'une riche terre d'alluvion. Mais dans les intervalles qui séparent ces fleuves, et surtout le long de la mer, elle est constamment sablonneuse; les eaux, sans écoulement, y forment une quantité innombrable de lacs et de marécages. Pour unique accident de terrain elle présente des dunes de sable, pour unique végétation des sapins, des bouleaux et quelques chênes. Elle est grave et triste comme la mer dont elle rappelle souvent l'image, comme la végétation élancée et sombre dont elle se couvre, comme le ciel du Nord. Elle est très-fertile sur le bord des fleuves, mais dans l'intérieur une culture maigre se développe çà et là au milieu des éclaircies des forêts de sapins; et si quelquefois elle présente le spectacle de l'abondance, c'est lorsque de nombreux bestiaux ont engraissé le sol. Mais telle est la puissance de l'économie, de la persévérance, du courage, que, dans ces sables, s'est formé un État de premier ordre, sinon riche, du moins aisé, la Prusse, œuvre hardie et patiente d'un grand homme, Frédéric II, et d'une suite de princes, qui, avant ou après Frédéric II, sans avoir son génie, ont été animés du même esprit. Et telle est aussi la puissance de la civilisation, que du sein de ces marécages, entourés de monticules sablonneux, ombragés de sapins et de bouleaux, le grand Frédéric a fait sortir la royale maison de Potsdam, le Versailles du Nord, où le génie des arts a su empreindre de grâce et d'élégance la tristesse de ces sombres et froides régions.
L'Elbe.
L'Elbe, le premier grand fleuve qu'on rencontre dans cette plaine, lorsqu'on descend des montagnes du centre de l'Allemagne, est le siége principal de la puissance prussienne, le boulevard qui la couvre, le véhicule qui transporte ses produits. Dans son cours supérieur il arrose les campagnes de la Saxe, traverse Dresde, et baigne le pied de la forteresse autrefois saxonne de Torgau. Ensuite il passe au milieu de la Prusse, entoure Magdebourg, sa principale forteresse, protége Berlin, sa capitale, laquelle est placée au delà, à égale distance de l'Elbe et de l'Oder, entre des lacs, des dunes et des canaux. Enfin, avant de se jeter dans la mer du Nord, il forme le port de la riche cité de Hambourg, qui introduit en Allemagne, par les eaux de ce fleuve, les productions de l'univers. On comprend à ce simple tracé de l'Elbe, l'ambition de la Prusse d'en posséder le cours tout entier, et d'absorber d'un côté la Saxe, de l'autre les villes anséatiques et le Hanovre, ambition qui sommeille aujourd'hui, car toutes les ambitions européennes, assouvies aux dépens de la France en 1815, paraissent sommeiller pour un temps. Mais à l'époque dont nous retraçons l'histoire, l'ébranlement des États avait mis tous les désirs en feu et en évidence. La Prusse nous avait demandé les villes anséatiques: quant à la Saxe, elle n'en avait jamais osé réclamer que la dépendance, sous le titre de Confédération du Nord; et il est naturel que Napoléon éprouvât, à l'occasion de la Saxe, toutes les jalousies qu'il éprouvait à l'occasion de la Bavière, lorsqu'il commettait la faute d'être jaloux de la Prusse.
Point décisif de la guerre quand on opère en Autriche ou en Prusse.
L'Elbe est donc le fleuve qu'il faut atteindre et franchir, quand on veut faire la guerre à la Prusse, comme le Danube est celui dont il faut descendre le cours, quand on veut faire la guerre à l'Autriche. Dès qu'on a réussi à forcer l'Elbe, les défenses de la Prusse tombent, car on lui enlève la Saxe, on annule Magdebourg, et Berlin n'a plus de protection. Les voies mêmes du commerce sont occupées par l'assaillant, ce qui devient grave, si la guerre se prolonge. Ainsi tandis qu'on est obligé à l'égard du Danube, après être arrivé vers ses sources, d'en descendre le cours jusqu'à Vienne, à l'égard de l'Elbe, il suffit de l'avoir franchi, pour avoir atteint le but principal; et, si on a conçu les vastes desseins de Napoléon, il devient alors nécessaire de courir à l'Oder, pour s'interposer entre la Prusse et la Russie, pour intercepter les secours de l'une à l'autre. Il faut même s'avancer jusqu'à la Vistule, battre la Russie en Pologne, où tant de ressentiments couvent contre elle, et suivre l'exemple d'Annibal, qui vint établir la guerre au centre des provinces italiennes, frémissantes sous le joug mal affermi de l'antique Rome. Tels sont les échelons de cette marche immense vers le Nord, qu'un seul homme a tentée jusqu'ici, Napoléon! Cette marche sera-t-elle tentée encore une fois? L'univers l'ignore. Si c'est l'intention de la Providence, que ce soit au moins une tentative sérieuse, au profit de la liberté et de l'indépendance de l'Occident!
Mais pour atteindre cette plaine septentrionale, à l'entrée de laquelle la Prusse est située, il faut traverser la contrée montagneuse qui forme le centre de l'Allemagne, ou bien la tourner en allant gagner la plage unie, qui, sous le nom de Westphalie, s'étend entre les montagnes et la mer du Nord.
Cette contrée, qui ferme l'entrée de la Prusse (voir la carte no 28), se compose d'un groupe de hauteurs boisées, long et large, qui d'un côté se lie à la Bohême, de l'autre s'élève au nord, jusqu'aux plaines de la Westphalie, au milieu desquelles il se termine, après s'être un moment redressé pour former les sommets du Hartz, si riches en métaux. Ce groupe montagneux qui sépare les eaux du Rhin de celles de l'Elbe, couvert dans sa partie supérieure de forêts, jette dans le Rhin, le Mein, la Lahn, la Sieg, la Ruhr, la Lippe, jette dans l'Elbe, l'Elster, la Saale, l'Unstrut, et enfin, directement dans la mer du Nord, l'Ems et le Wéser.
Trois routes pour pénétrer en Prusse.
Diverses routes se présentent pour le traverser. Premièrement, on peut, en partant de Mayence, se diriger à droite, remonter la vallée sinueuse du Mein, jusqu'au-dessus de Wurzbourg, et même jusqu'à ses sources. Là, aux environs de Cobourg, on rencontre les sommets boisés, qui, sous le nom de forêt de Thuringe, séparent la Franconie de la Saxe, et desquels s'échappent le Mein d'un côté, la Saale de l'autre. On les traverse par trois défilés, ceux de Bayreuth à Hof, de Kronach à Schleitz, de Cobourg à Saalfeld, puis on descend en Saxe par la vallée de la Saale. (Voir les cartes nos 28 et 34.) Telle est la première route. À gauche de ces sommets boisés qui forment la forêt de Thuringe, se trouve la seconde. Pour la suivre, on remonte le Mein, de Mayence jusqu'à Hanau; là on le quitte pour se jeter dans la vallée de la Werra, ou pays de Fulde, on laisse à droite la forêt de Thuringe, on descend par Eisenach, Gotha, Weimar, dans les plaines de la Thuringe et de la Saxe, et on arrive sur les bords de l'Elbe. Cette dernière voie a toujours été la grande route de l'Allemagne, celle de Francfort à Leipzig.
La troisième route enfin consiste à tourner le centre montagneux de l'Allemagne, et à s'élever au nord, jusqu'à ce qu'on ait atteint la plaine de la Westphalie, ce qu'on fait en suivant le cours du Rhin jusqu'à Wesel, en le passant à Wesel, en cheminant ensuite à travers la Westphalie et le Hanovre, les montagnes à droite, la mer à gauche. On trouve ainsi sur ses pas l'Ems, le Wéser, et enfin l'Elbe, devenu à cette extrémité de son cours l'un des fleuves les plus considérables de l'Europe.
De ces diverses manières de pénétrer dans la plaine du Nord, Napoléon avait choisi la première, celle qui conduit des sources du Mein aux sources de la Saale, en traversant les défilés de la Franconie.
Route préférée par Napoléon.
Les motifs de son choix étaient profonds. D'abord il avait ses troupes dans la haute Franconie, et s'il les eût transportées vers le nord, pour gagner la Westphalie, il se serait exposé à faire le double ou le triple du chemin, et à démasquer son mouvement par la longueur seule du trajet. Indépendamment de la longueur et de la signification de ce trajet, il aurait rencontré l'Ems, le Wéser, l'Elbe, et eût été obligé de franchir ces fleuves, dans la partie inférieure de leur cours, lorsqu'ils sont devenus de redoutables obstacles. Ces raisons ne laissaient de choix qu'entre deux partis: ou il fallait prendre la grande route centrale de l'Allemagne, qui se dirige par Francfort, Hanau, Fulde, Gotha, Weimar sur Leipzig, et passe à gauche de la forêt de Thuringe; ou bien il fallait remonter le Mein jusqu'à sa source, et se jeter de la vallée du Mein dans la vallée de la Saale, ce qui consistait à passer à la droite de la forêt de Thuringe. (Voir les cartes nos 28 et 34.) Cependant, entre ces deux routes, la seconde était de beaucoup préférable, par une raison qui tenait au plan général de Napoléon, et à son système de guerre. Plus il passait à droite, plus il avait chance de tourner les Prussiens par leur gauche, de les gagner de vitesse sur l'Elbe, de les séparer de la Saxe, de leur en ôter les ressources et les soldats, de franchir l'Elbe dans la partie de son cours la plus facile à traverser, de se rendre maître de Berlin, et enfin après avoir devancé les Prussiens sur l'Elbe, de les prévenir sur l'Oder, par où les Russes pouvaient arriver à leur secours. Si Napoléon atteignait ce but, il faisait quelque chose de pareil à ce qu'il avait accompli l'année précédente, en tournant le général autrichien Mack, en l'isolant des secours russes, et en coupant en deux les forces de la coalition, de manière à battre une portion après l'autre. Être le premier sur l'Elbe et sur l'Oder, était donc le grand problème à résoudre dans cette guerre. Pour cela, les défilés qui conduisent de la Franconie dans la Saxe, en passant à droite de la forêt de Thuringe, étaient la vraie route que Napoléon devait préférer, sans compter que ses troupes y étaient toutes transportées, et qu'il n'avait qu'à partir du point où elles se trouvaient pour entrer en action.
Mais ce à quoi il devait surtout s'appliquer pour réussir, c'était à mettre les Prussiens en doute sur son véritable projet, c'était à leur persuader qu'il prendrait la route de Fulde, d'Eisenach et de Weimar, c'est-à-dire la route centrale de l'Allemagne, celle qui passe à la gauche de la forêt de Thuringe. (Voir la carte no 34.) Dans ce but, il avait placé une partie de son aile gauche, composée des cinquième et septième corps, aux ordres des maréchaux Lannes et Augereau, vers Kœnigshofen et Hildburghausen, sur la Werra, donnant à croire qu'il allait se transporter dans la haute Hesse. Et en effet, il y avait là de quoi les mettre en erreur. Napoléon ne s'en était pas tenu à cette démonstration; il avait voulu accroître leurs incertitudes, en ordonnant d'autres démonstrations vers la Westphalie. La marche du roi de Hollande, précédée de faux bruits, avait eu cet objet. Cependant elle n'avait pu tromper les Prussiens, jusqu'à leur persuader que Napoléon attaquerait par la Westphalie. Outre la présence de l'armée française dans la Franconie, une circonstance accessoire avait suffi pour les éclairer. La division Dupont, toujours employée séparément depuis les combats de Haslach et d'Albeck, avait été envoyée sur le bas Rhin, afin d'occuper le grand-duché de Berg. La guerre approchant, elle avait été ramenée sur Mayence et Francfort. Ce mouvement de gauche à droite enlevait toute vraisemblance à une opération offensive du côté de la Westphalie, et conduisait à croire que l'attaque se ferait ou par le pays de Fulde, ou par la Franconie, soit à gauche, soit à droite de la forêt de Thuringe. Mais lequel de ces deux passages serait préféré par Napoléon, là était le doute, que ce profond calculateur entretenait avec un soin infini dans l'esprit des généraux prussiens.
État de l'armée prussienne.
Rien ne peut donner une idée de l'agitation qui régnait parmi ces malheureux généraux. Ils étaient tous réunis à Erfurt, sur le revers de la forêt de Thuringe, avec les ministres, le roi, la reine et la cour, délibérant dans une espèce de confusion difficile à peindre. Les forces prussiennes, rassemblées d'abord dans chaque circonscription militaire, avaient été ensuite concentrées en deux masses, l'une aux environs de Magdebourg, sous le duc de Brunswick, l'autre aux environs de Dresde, sous le prince de Hohenlohe. (Voir la carte no 34.) Armée du duc de Brunswick. L'armée principale, portée de Magdebourg à Naumbourg, sur la Saale, puis à Weimar et Erfurt, était dans ce moment autour de cette dernière ville, rangée derrière la forêt de Thuringe, son front couvert par la longueur de la forêt, et sa gauche par les rives escarpées de la Saale. Le duc de Weimar, avec un fort détachement de troupes légères, occupait l'intérieur de la forêt, et poussait des reconnaissances au delà. Le général Ruchel formait la droite de cette armée avec les troupes de Westphalie.
Armée du prince de Hohenlohe.
On pouvait évaluer à 93 mille hommes cette armée principale, en y comprenant le corps du général Ruchel. La seconde armée, organisée en Silésie, avait été dirigée sur la Saxe, pour entraîner, moitié persuasion, moitié crainte, le malheureux électeur, qui n'avait ni intérêt ni goût à la guerre. Cédant enfin après beaucoup d'hésitations, il venait de promettre 20 mille Saxons, d'assez bonnes troupes, et de livrer le pont de Dresde aux Prussiens, à condition qu'on couvrirait la Saxe, en y plaçant l'une des deux armées agissantes. Les 20 mille Saxons n'étaient pas prêts, et faisaient attendre le prince de Hohenlohe, qui remontait lentement la Saale, pour prendre position vis-à-vis des défilés qui conduisent de la Franconie en Saxe, en face du rassemblement des troupes françaises. Le contingent prussien du pays de Bayreuth, sous le commandement du général Tauenzien, s'était retiré sur Schleitz, à notre approche, et formait ainsi l'avant-garde du prince de Hohenlohe. Celui-ci, avec les 20 mille Saxons qu'il attendait, et les trente et quelques mille Prussiens de la Silésie, devait avoir sous la main un corps de plus de cinquante mille hommes.
Évaluation des forces prussiennes.
Telles étaient les deux armées prussiennes. Pour toute réserve, il y avait à Magdebourg un corps d'environ 15 mille hommes, placé sous les ordres d'un prince de Wurtemberg, brouillé avec sa famille. Il faut ajouter à cette énumération les garnisons des places de l'Oder et de la Vistule, qui montaient à environ 25 mille hommes. Ainsi les Prussiens, compris 20 mille Saxons, n'avaient pas plus de 180 ou 185 mille soldats à leur disposition, et n'en comptaient pas en propre plus de 160 ou 165 mille[2].
On allait donc opposer 180 mille Allemands à 190 mille Français, que cent mille autres devaient suivre bientôt, et qui étaient tellement aguerris, qu'ils pouvaient être présentés dans la proportion d'un contre deux, quelquefois même d'un contre trois, aux meilleures troupes européennes. Nous ne parlons pas du poids que jetaient dans la balance le génie et la présence de Napoléon. La folie d'une telle lutte était par conséquent bien grande de la part des Prussiens, sans compter la faute politique d'une guerre entre la Prusse et la France, faute, il est vrai, égale des deux côtés. État moral de l'armée prussienne. Du reste, les Prussiens étaient braves, comme le furent toujours les Allemands; mais, depuis la fin de la guerre de Sept-Ans, c'est-à-dire, depuis 1763, ils n'avaient figuré dans aucune guerre sérieuse, car leur intervention en 1792, dans la lutte de l'Europe contre la Révolution française, n'avait été ni bien longue, ni bien opiniâtre. Aussi n'avaient-ils participé à aucun des changements apportés depuis quinze ans à l'organisation des troupes européennes; ils faisaient consister l'art de la guerre dans une régularité de mouvements, qui sert beaucoup plus sur les champs de manœuvre que sur les champs de bataille; ils étaient suivis d'une quantité de bagages suffisante à elle seule pour perdre une armée, par les obstacles qu'elle apporte à sa marche. Au surplus l'orgueil, qui est une grande force morale, était extrême chez les Prussiens, surtout parmi les officiers, et il était accompagné chez eux d'un sentiment plus noble encore, d'un patriotisme irréfléchi mais ardent.
Le duc de Brunswick.
Leur armée ne péchait pas moins par la confusion des conseils que par la qualité des troupes. Le roi avait confié la direction de cette guerre au duc de Brunswick, par déférence pour la vieille renommée de ce neveu, de cet élève du grand Frédéric. Il y a des réputations établies qui sont quelquefois destinées à perdre les empires: on ne pourrait pas en effet leur refuser le commandement, et quand on le leur a déféré, le public qui aperçoit l'insuffisance sous la gloire, blâme un choix qu'il a imposé, et le rend plus fâcheux en infirmant par la critique l'autorité morale du commandement, sans laquelle l'autorité matérielle n'est rien. C'est ce qui arrivait pour le duc de Brunswick. On déplorait généralement ce choix parmi les Prussiens, et on s'en exprimait avec une hardiesse dont il eût été impossible de trouver ailleurs un exemple, car il semblait que chez cette nation la liberté d'esprit et de langage dût prendre naissance dans le sein de l'armée. Le duc de Brunswick, doué de lumières étendues, avantage que ne possèdent pas toujours les hommes dont la renommée a exagéré le mérite, se jugeait impropre aux guerres si actives et si terribles du temps. Il avait accepté le commandement par une faiblesse de vieillard, pour n'avoir pas le chagrin de le laisser à des rivaux, et il se sentait accablé sous ce fardeau. Jugeant aussi bien les autres qu'il se jugeait lui-même, il appréciait, comme elle le méritait, la folie de la cour et celle de la jeune noblesse militaire, et il n'en était pas moins effrayé que de sa propre insuffisance. À côté du duc de Brunswick se trouvait un autre débris du règne de Frédéric, c'était le vieux maréchal de Mollendorf, lui aussi chargé d'années, mais modeste, dévoué, n'exerçant aucune autorité, et uniquement appelé à donner des avis, car le roi, incertain en toutes choses, n'osant pas prendre le commandement, et ne pouvant se résoudre à le confier entièrement à personne, voulait consulter au sujet de chacune des résolutions de son état-major, et juger chaque ordre avant d'en permettre l'exécution. À la faiblesse des vieillards se joignaient les prétentions des jeunes gens, convaincus qu'à eux seuls appartenaient le talent et le droit de faire la guerre. Le prince de Hohenlohe. Le principal d'entre eux était le prince de Hohenlohe, chef de la seconde armée, et l'un des souverains allemands dépouillés de leurs États par la nouvelle Confédération du Rhin. Plein de passions et d'orgueil, il devait à quelques hardiesses heureuses, dans la guerre de 1792, la réputation d'un général habile et entreprenant. Cette réputation, fort peu méritée, avait suffi pour lui inspirer l'ambition d'être indépendant du généralissime, et d'agir d'après ses inspirations personnelles. Il en avait adressé la demande au roi, qui, n'osant ni accéder ni résister à ses désirs, avait souffert à côté du commandement en chef, un commandement secondaire, mal défini, tendant à l'isolement et à l'insubordination. Voulant attirer la guerre à lui, le prince de Hohenlohe s'efforçait d'établir le théâtre des opérations principales sur la haute Saale, où il se trouvait, tandis que le duc de Brunswick aspirait à le fixer derrière la forêt de Thuringe, où il était venu se placer. De ce triste conflit devaient naître bientôt les plus fâcheuses conséquences. Le général Ruchel, le prince Louis. Venaient ensuite les déclamateurs, comme le général Ruchel, celui qui s'était permis d'offenser M. d'Haugwitz, le prince Louis, qui avait si fort contribué à entraîner la cour, décidés les uns et les autres à ne favoriser que le plan qui aboutirait à l'offensive immédiate, dans la crainte d'un retour vers les idées pacifiques, et d'un accommodement entre Frédéric-Guillaume et Napoléon. Le maréchal Kalkreuth. Parmi ces généraux, et contrastant avec eux, se faisait remarquer le maréchal Kalkreuth, moins âgé que les uns, moins jeune que les autres, supérieur à tous par ses talents, propre encore aux fatigues quoique ayant pris une part glorieuse aux campagnes du grand Frédéric, jouissant de la confiance de l'armée et la méritant, jugeant la guerre actuelle extravagante, le chef chargé de la diriger incapable, disant de plus son opinion avec une hardiesse qui contribuait à ébranler profondément l'autorité du généralissime. C'est par lui que l'armée aurait voulu être commandée, bien qu'en présence des soldats français et de Napoléon, il n'eût peut-être pas mieux fait que le duc de Brunswick lui-même. À ces personnages militaires étaient venus s'ajouter divers personnages civils, M. d'Haugwitz, premier ministre, M. Lombard, secrétaire du roi, M. de Lucchesini, ministre de Prusse à Paris, plus une quantité de princes allemands, entre autres l'électeur de Hesse, qu'on cherchait vainement à entraîner dans la guerre, et, enfin, complétant ce pêle-mêle, la reine avec quelques-unes de ses dames, montant à cheval, et se montrant aux troupes qui la saluaient de leurs acclamations. Présence de la reine de Prusse au quartier général. Lorsque les gens sensés demandaient ce que faisait là cette personne auguste, qui, par son rang et son sexe, semblait si déplacée dans un quartier général, on répondait que son énergie était utile, qu'elle seule soutenait le roi, l'empêchait de faiblir, et on alléguait ainsi pour excuser sa présence, une raison non moins inconvenante que sa présence elle-même.
Attitude de MM. d'Haugwitz et Lombard.
M. d'Haugwitz, M. Lombard, et tous les anciens partisans de l'alliance française, essayaient d'obtenir leur pardon par un désaveu peu honorable de leur conduite antérieure. MM. d'Haugwitz et Lombard, qui avaient assez d'esprit pour juger ce qui se passait sous leurs yeux, et qui auraient dû se retirer quand la politique de paix était devenue impossible, pour laisser à M. de Hardenberg les conséquences de la politique de guerre, affectaient au contraire la plus grande chaleur de sentiments, afin qu'on crût à la sincérité de leur retour. Ils poussaient la faiblesse jusqu'à se calomnier eux-mêmes, en insinuant que leur attachement à l'alliance française n'avait été de leur part qu'une feinte pour tromper Napoléon, et pour différer une rupture qu'ils prévoyaient, mais dont le roi, toujours ami de la paix, leur avait impérieusement commandé de reculer le terme. Se donner comme des fourbes autrefois, afin de passer pour des hommes sincères aujourd'hui, n'était ni bien habile, ni bien honorable. Tout ce que gagnait M. d'Haugwitz à se conduire de la sorte, c'était de perdre en un jour le mérite d'une politique sage qui lui appartenait, pour assumer la responsabilité d'une politique désastreuse qui lui était étrangère.
M. de Gentz appelé au quartier général.
Il y avait alors en Allemagne un pamphlétaire spirituel et éloquent, ennemi ardent de la France, et dont les passions patriotiques, quoique vraies, n'étaient pas entièrement désintéressées, car il recevait des cabinets de Vienne et de Londres le prix de ses diatribes: ce pamphlétaire était M. de Gentz. C'est lui qui depuis plusieurs années écrivait les manifestes de la coalition, et remplissait les journaux de l'Europe de déclamations virulentes contre la France. MM. d'Haugwitz et Lombard l'avaient appelé au quartier général prussien, pour qu'il voulût bien rédiger le manifeste de la Prusse, et ils en étaient devant cet auteur de libelles, aux prières, aux caresses, aux excuses, l'accablant de prévenances et de marques de distinction, jusqu'à le présenter à la reine elle-même, et à lui ménager des entrevues avec cette princesse. Après l'avoir souvent dénoncé à la France comme un boute-feu vendu à l'Angleterre, ils le suppliaient en ce moment d'enflammer contre cette même France tous les cœurs allemands. Ils l'avaient chargé en outre d'être auprès de l'Autriche la caution de leur sincérité, s'excusant de combattre si tard l'ennemi commun, par l'assurance de l'avoir détesté toujours.
C'est au milieu de cette étrange réunion de militaires, de princes, de ministres, d'hommes, de femmes, tous se mêlant d'opiner, de conseiller, d'approuver ou de blâmer, qu'on discutait la politique et la guerre. M. d'Haugwitz, qui cherchait à prolonger ses illusions, comme il avait cherché à prolonger son pouvoir, tâchait de persuader à chacun que tout allait bien, très-bien, beaucoup mieux qu'on n'aurait pu l'espérer. Il se vantait d'avoir trouvé chez l'Autriche des dispositions extrêmement amicales, et parlait même de communications secrètes qui faisaient présager le concours prochain de cette puissance. Il célébrait la générosité de l'empereur Alexandre, et publiait à titre de nouvelle certaine l'arrivée immédiate des troupes russes sur l'Elbe. Il donnait comme acquise l'adhésion de l'électeur de Hesse, et l'adjonction à l'armée prussienne de trente mille Hessois, soldats les meilleurs de la Confédération. Enfin il annonçait la réconciliation soudaine de la Prusse avec l'Angleterre, et le départ d'un plénipotentiaire britannique pour le quartier général prussien. M. d'Haugwitz ne pouvait croire cependant à la vérité de ces nouvelles, car il savait que l'Autriche, gardant le souvenir de la conduite tenue à son égard, se joindrait à la Prusse le jour seulement où Napoléon serait vaincu, c'est-à-dire quand on n'aurait presque plus besoin d'elle; que les troupes russes arriveraient sur l'Elbe dans trois ou quatre mois, c'est-à-dire à une époque où la question serait décidée; que l'électeur de Hesse, toujours astucieux, attendait le résultat de la première bataille pour se prononcer; que l'Angleterre enfin, dont la réconciliation avec la Prusse était en effet certaine, ne pouvait fournir que de l'argent, tandis qu'il aurait fallu des soldats pour les opposer aux terribles soldats de Napoléon. Il savait que la question consistait toujours à vaincre avec l'armée prussienne, réduite à ses propres forces, énervée par une longue paix, commandée par un vieillard, l'armée française constamment victorieuse depuis quinze ans, et commandée par Napoléon. Mais cherchant à tromper les autres, et à se tromper lui-même, un jour, une heure de plus, il semait des bruits auxquels il ne croyait pas, et s'efforçait de couvrir de quelques ombres le précipice où l'on marchait.
Idées qui dominent les Prussiens, relativement au système de guerre qu'il convient d'adopter.
On n'était pas dans de meilleures dispositions d'esprit pour discuter les plans de campagne. Tout ce qu'on avait conclu des grandes leçons d'art militaire données par Napoléon à l'Europe, c'est qu'il fallait sur-le-champ prendre l'offensive, battre les Français avec leurs propres armes, c'est-à-dire avec l'audace et la célérité, et comme la Prusse n'était pas capable de supporter long-temps les frais d'un si grand armement, se hâter d'en finir, en livrant une bataille décisive avec toutes les forces réunies de la monarchie. On se persuadait sérieusement même après Austerlitz, même après Hohenlinden, et cent autres batailles rangées, que les Français, vifs et adroits, étaient propres surtout à la guerre de postes, mais que dans une action générale, où seraient engagées de grandes masses, la solide et savante tactique de l'armée prussienne l'emporterait sur leur inconsistante agilité. Ce qu'il fallait surtout pour plaire à ce monde agité, pour en être écouté avec faveur, c'était de parler de guerre offensive. L'idée de la guerre offensive prévaut dans tous les esprits. Quiconque eût apporté un plan de guerre défensive, quelque bien raisonné que ce plan pût être; quiconque, invoquant les règles éternelles de la prudence, aurait osé dire qu'à un ennemi profondément expérimenté, singulièrement impétueux, jusqu'alors invincible, il fallait opposer le temps, l'espace, les obstacles naturels bien choisis, en sachant attendre l'occasion, que la fortune n'accorde ni aux téméraires qui la devancent, ni aux timides qui la fuient, mais aux habiles qui la saisissent quand elle se présente, quiconque eût osé donner de tels conseils, eût été accueilli comme un lâche, ou comme un traître vendu à Napoléon. Cependant l'armée prussienne ne pouvant alors tenir tête à l'armée française, le plus simple bon sens conseillait de présenter à Napoléon d'autres obstacles que des poitrines de soldats. Plan que la prudence conseillait d'opposer à Napoléon. Ces obstacles, tels qu'on pouvait déjà les entrevoir, et tels que l'expérience les révéla bientôt, étaient la distance, le climat, la jonction des forces russes et allemandes dans les profondeurs glacées du Nord. Il ne fallait donc pas, en se portant en avant, épargner à Napoléon une moitié de la distance, transporter la guerre sous un climat tempéré, et lui fournir l'avantage de combattre les Prussiens avant l'arrivée des Russes. Il ne fallait pas surtout devant un ennemi si prompt, si adroit, si habile à profiter d'un faux mouvement, s'exposer, en prenant une position trop avancée, à être coupé de sa ligne d'opération, séparé de l'Elbe ou de l'Oder, et enveloppé, anéanti au début même de la guerre. Les Autrichiens, qu'on avait tant blâmés l'année précédente, auraient dû servir de leçon, et empêcher par le souvenir de leurs malheurs, qu'on ne donnât une seconde fois le spectacle des Allemands surpris, battus, désarmés, avant l'arrivée de leurs auxiliaires du Nord.
Ainsi la prudence enseignait qu'il fallait, au lieu de s'avancer jusqu'aux montagnes boisées qui séparent la vallée de l'Elbe de celle du Rhin, se tenir tout simplement en masse derrière l'Elbe, seule barrière qui pût arrêter les Français, leur en disputer le passage du mieux qu'on pourrait, puis l'Elbe franchi par eux, se retirer sur l'Oder, et de l'Oder sur la Vistule, jusqu'à ce qu'on eût rejoint les Russes, en tâchant de ne livrer que des actions partielles, lesquelles sans rien compromettre, auraient rendu aux Prussiens l'habitude de la guerre, qu'ils avaient perdue depuis long-temps. C'est quand on aurait pu réunir cent cinquante mille Prussiens à cent cinquante mille Russes, dans les plaines tour à tour fangeuses ou glacées de la Pologne, que les difficultés sérieuses auraient commencé pour Napoléon.
Ce n'était pas du génie, nous le répétons, mais du simple bon sens qu'il fallait pour concevoir un tel plan. D'ailleurs un Français, un grand général, Dumouriez, qui avait autrefois sauvé la France contre ce même duc de Brunswick, et qui depuis, dépravé par l'exil, tâchait de conseiller nos ennemis, sans en être écouté, Dumouriez envoyait mémoires sur mémoires aux cabinets européens, pour leur apprendre que se retirer, en opposant à Napoléon les distances, le climat, la faim et les ruines, était le plus sûr moyen de le combattre. Napoléon lui-même le pensait si bien que, lorsqu'il fut informé que les Prussiens s'avançaient au delà de l'Elbe, il refusa d'abord de le croire[3].
Il est vrai que par l'adoption d'un tel plan on perdait le concours de la Hesse et de la Saxe, les plus belles provinces de la monarchie abandonnées sans combat à l'ennemi, les ressources dont ces provinces abondaient, la capitale, et enfin l'honneur des armes compromis par une retraite aussi brusque. Mais ces objections, graves sans doute, étaient plus spécieuses que solides. La Hesse, en effet, ne voulait pas se donner à des gens qui avaient déjà le sceau de la défaite sur le front. Vingt mille Saxons ne valaient pas le sacrifice d'un bon système de guerre. Les provinces qu'on se faisait scrupule d'abandonner, allaient être perdues de gré ou de force par un mouvement offensif de Napoléon, et quand on lui avait vu parcourir l'Autriche à pas de géant, sans être arrêté par les montagnes ou les fleuves, il était puéril d'espérer les défendre contre lui. Ces lignes de la forêt de Thuringe, de l'Elbe, de l'Oder, qu'on craignait de livrer, on était certain de se les voir enlever par une seule manœuvre de Napoléon, sans en pouvoir faire les degrés successifs d'une retraite bien calculée, et en perdant, outre les provinces contenues entre ces lignes, l'armée elle-même, c'est-à-dire la monarchie. Enfin pour ce qui regardait l'honneur des armes, il fallait tenir peu de compte des apparences: une retraite qu'on peut imputer au calcul, n'a jamais compromis la réputation d'une armée.
Au surplus, aucune de ces idées n'avait été discutée dans le conseil tumultueux, où roi, princes, généraux, ministres, délibéraient sur les opérations de la prochaine guerre. Il y régnait une telle ardeur, qu'on ne souffrait la discussion qu'entre des plans offensifs, et ces plans tendaient tous à porter l'armée prussienne en Franconie, au milieu des cantonnements de l'armée française, pour surprendre celle-ci, et la rejeter sur le Rhin, avant qu'elle eût le temps de se concentrer.
Le plan, qui aurait le mieux convenu à la prudence du duc de Brunswick, eût été de rester blotti derrière la forêt de Thuringe, et d'attendre dans cette position que Napoléon débouchât par l'un ou l'autre côté de cette forêt, par les défilés de la Franconie en Saxe, ou par la route centrale de l'Allemagne, qui va de Francfort à Weimar. (Voir la carte no 34.) Dans le premier cas, les Prussiens, la droite à la forêt de Thuringe, le front couvert par la Saale, n'avaient qu'à laisser avancer Napoléon. S'il voulait les assaillir avant d'aller plus loin, ils lui opposaient les bords de la Saale, presque impossibles à franchir devant une armée de 140 mille hommes. S'il courait à l'Elbe, ils le suivaient, toujours couverts par ces mêmes bords de la Saale. Si, au contraire, ce qui était moins probable, vu le lieu choisi pour le rassemblement de ses troupes, Napoléon traversant toute la Franconie, venait gagner la route centrale d'Allemagne, le trajet était si long, qu'on avait le temps de se réunir en masse, et de choisir un terrain convenable pour lui livrer bataille, au moment où il déboucherait des montagnes. Certainement, à ne pas adopter dès l'origine la ligne de l'Elbe pour premier théâtre de guerre défensive, il n'y avait pas mieux à faire que de se placer derrière la forêt de Thuringe, comme le duc de Brunswick y était disposé.
Deux plans de guerre offensive imaginés contradictoirement par le duc de Brunswick et le prince de Hohenlohe.
Mais quoique ce fût là son avis, il n'osa pas le proposer. Cédant à l'entraînement général, il imagina un plan de guerre offensive. Le prince de Hohenlohe, son contradicteur ordinaire, en imagina un autre. Pour prendre la position qu'ils occupaient, le duc de Brunswick était parti de Magdebourg, le prince de Hohenlohe de Dresde, le premier remontant la rive gauche, le second remontant la rive droite de la Saale. On pouvait, dans le système de la guerre offensive, passer, comme nous l'avons dit, par l'un ou l'autre côté de la forêt de Thuringe, ou remonter la haute Saale, et traverser les défilés qui mettent en communication la Saxe avec la Franconie, devant lesquels se rassemblaient alors les Français, ou bien se porter du côté opposé, traverser la haute Hesse, et marcher d'Eisenach sur Fulde, Schweinfurt et Wurzbourg. (Voir la carte no 34.) Le prince de Hohenlohe, voulant jouer le rôle principal, proposait, en laissant le duc de Brunswick où il était, de remonter la haute Saale, de franchir les défilés de la Franconie, de se jeter sur le haut Mein, de surprendre les Français à peine rassemblés, et de les refouler sur le bas Mein, sur Wurzbourg, Francfort et Mayence. Une fois le refoulement commencé, le duc de Brunswick se serait joint à lui, par n'importe quelle route, pour achever la déroute des Français avec toute la masse des forces prussiennes.
Le duc de Brunswick avait formé le projet d'agir par le côté opposé, de se porter en avant par Eisenach, Fulde, Schweinfurt, Wurzbourg, c'est-à-dire par la route centrale de l'Allemagne, de tomber sur Wurzbourg même, et de couper ainsi de Mayence tous les Français qui étaient dans la Franconie. Ce projet valait assurément mieux, car tandis que le prince de Hohenlohe, en proposant de déboucher sur le haut Mein, aurait replié les Français sur le bas Mein, de Cobourg sur Wurzbourg, et aurait tendu à les rallier en les repliant, le duc de Brunswick au contraire, en se dirigeant sur Wurzbourg même, aurait coupé les Français qui étaient sur le haut Mein de ceux qui se trouvaient sur le bas Mein, se serait interposé entre Wurzbourg qui était le centre de leurs rassemblements, et Mayence qui était leur base d'opération. De plus il aurait agi avec 140 mille hommes réunis, et tenté l'offensive avec la masse de forces qu'il y faut consacrer, quand on ose la prendre. Mais quel que fût le plan qu'on adoptât, pour qu'il eût des chances de réussir, il fallait, premièrement, que l'armée prussienne fût, sinon égale en qualité à l'armée française, capable au moins de supporter sa rencontre; secondement, qu'on devançât Napoléon, et qu'on le surprit avant qu'il eût concentré toutes ses forces sur Wurzbourg. Or, le duc de Brunswick avait donné ses ordres de mouvement pour le 10 octobre, et Napoléon était à Wurzbourg le 3, à la tête de ses forces rassemblées, et en mesure de faire face à tous les événements.
Tandis qu'on disputait ainsi sur ces plans offensifs, tous fondés sur la donnée ridicule de surprendre les Français le 10 octobre, lorsque Napoléon était déjà le 3 au milieu de ses troupes réunies, on apprit son arrivée à Wurzbourg, et on commença d'entrevoir ses dispositions. Le duc de Brunswick en apprenant l'arrivée de Napoléon à Wurzbourg, renonce à son projet de guerre offensive. On comprit dès lors qu'on avait mal calculé en mesurant son activité sur celle qu'on avait soi-même, et le duc de Brunswick, qui, sans posséder le coup d'œil, la résolution, l'activité d'un grand général, était doué néanmoins d'un jugement exercé, sentit plus vivement le danger d'aller affronter l'armée française déjà formée, et ayant Napoléon à sa tête. Il renonça dès cet instant à des projets d'offensive, conçus par condescendance, et s'attacha de plus en plus à la position défensive prise derrière la forêt de Thuringe. Il s'efforça de démontrer à tous ceux qui l'entouraient, les avantages de cette position, car, leur répétait-il sans cesse, si Napoléon passait par Kœnigshofen, Eisenach, Gotha, Erfurt, ce qui l'amenait en Allemagne par la grande route centrale, on pouvait le prendre en flanc, au moment où il déboucherait des montagnes; si, au contraire, il se présentait par les défilés aboutissant de la Franconie en Saxe, sur la haute Saale, on occupait le cours de cette rivière, et on l'attendait de pied ferme derrière ses bords escarpés. D'autres raisons que le duc de Brunswick n'avouait pas, lui inspiraient pour cette position une préférence décidée. Au fond il blâmait la guerre, et il venait de découvrir avec joie une chance de la conjurer. À en croire les rapports des espions, Napoléon faisait exécuter de grands travaux défensifs vers Schweinfurt, sur la route même de Wurzbourg à Kœnigshofen et Eisenach. Il était vrai que Napoléon, afin de tromper les Prussiens, avait ordonné des travaux dans différentes directions, notamment dans celle de Schweinfurt, Kœnigshofen, Hildburghausen et Eisenach. Le duc de Brunswick en concluait, non pas que Napoléon songeait à se présenter par la grande route centrale de Francfort à Weimar, mais qu'il voulait s'établir autour de Wurzbourg, et y prendre une position défensive. Ses entretiens avec M. de Lucchesini contribuaient également à le lui persuader. Cet ambassadeur, qui avait si malheureusement irrité son cabinet deux mois auparavant par des rapports exagérés, mêlant maintenant un peu de vrai à beaucoup de faux, affirmait que Napoléon au fond ne désirait pas la guerre, qu'il avait sans doute traité légèrement la Prusse, mais qu'il n'avait jamais nourri contre elle aucun projet d'agression, et qu'il serait bien possible qu'il vînt se placer à Wurzbourg, pour y attendre derrière de bons retranchements, le dernier mot du roi Frédéric-Guillaume.
Il était bien tard pour oser produire cette vérité, et c'était choisir pour la produire l'instant où elle avait cessé d'être exacte. Si Napoléon, en effet, avant de quitter Paris, avait été peu enclin à la guerre, et très-disposé à en finir avec la Prusse au moyen de quelques explications amicales, maintenant qu'il se trouvait à la tête de son armée, et que son épée était à moitié hors du fourreau, il allait la tirer tout entière, et agir avec la promptitude qui lui était naturelle. Rien ne s'accordait moins avec son caractère, que le projet de s'établir en avant de Wurzbourg, dans une position défensive. Mais de ce projet faussement prêté à Napoléon, et des rapports de M. de Lucchesini, le duc de Brunswick concluait avec une secrète joie, qu'il était possible d'éviter la guerre, surtout si on avait la précaution de rester derrière la forêt de Thuringe, et de laisser entre les deux armées cet obstacle à leur rencontre.
Grand conseil de guerre tenu à Erfurt le 5 octobre.
Le roi, sans le dire, partageait ce sentiment. On convoqua donc le 5 octobre, à Erfurt, un dernier conseil de guerre, auquel assistèrent le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf, plusieurs officiers d'état-major, les chefs de corps, le roi lui-même et ses ministres. Ce conseil dura deux jours entiers. Le duc y proposa la question suivante: était-il prudent d'aller chercher Napoléon dans une position inattaquable, quand on n'avait plus, comme dans le premier projet d'offensive, l'espoir de le surprendre?—On disputa sur ce sujet longuement et violemment. Le prince de Hohenlohe fit encore surgir, par le moyen de son chef d'état-major, l'idée d'opérer par la haute Saale, et de franchir les défilés, au débouché desquels Napoléon avait rassemblé ses troupes. On combattit cette idée du côté du duc de Brunswick, et on fit de nouveau sentir les avantages de la position prise derrière la forêt de Thuringe. Les deux généraux en chef soutinrent ainsi une lutte opiniâtre par l'intermédiaire de leurs officiers d'état-major. Il n'y eut, au reste, d'accord nulle part. Tandis que le duc de Brunswick était en vive contestation avec le prince de Hohenlohe, M. d'Haugwitz disputait avec M. de Lucchesini, et soutenait, à propos des dispositions pacifiques prêtées à Napoléon, qu'il n'était plus temps d'y compter. Au choc des idées vint se joindre le choc des passions, et le général Ruchel se permit une nouvelle offense envers M. d'Haugwitz. Chacun n'emporta de ce débat qu'une plus grande confusion d'esprit, et une plus profonde amertume de cœur. Le roi surtout, qui cherchait avec bonne foi à s'éclairer, qui n'osait se fier à ses lumières, et qui sentait l'imminence du danger, le roi avait l'âme navrée. Le conseil de guerre tenu à Erfurt aboutit à l'idée d'une reconnaissance sur la route d'Eisenach à Schweinfurt. Dans l'impossibilité de se fixer, le conseil, éprouvant le besoin de mieux connaître les véritables résolutions de Napoléon, s'était arrêté au projet d'une reconnaissance générale, exécutée simultanément par les trois principaux corps d'armée du prince de Hohenlohe, du duc de Brunswick, et du général Ruchel. Le roi fit modifier cette singulière conclusion, en réduisant les trois reconnaissances à une seule, qui serait dirigée par le colonel de Muffling, officier d'état-major du duc de Brunswick, sur cette même route d'Eisenach à Schweinfurt, vers laquelle Napoléon semblait faire quelques préparatifs de défense. Ordre fut donné au prince de Hohenlohe de continuer la concentration de l'armée de Silésie sur la haute Saale, en laissant le général Tauenzien avec le détachement de Bayreuth, en observation vers les défilés de la Franconie. Dernière note diplomatique adressée à Napoléon. À cette mesure militaire on ajouta une mesure politique, ce fut d'envoyer à Napoléon une note définitive, pour lui signifier les résolutions irrévocables de la cour de Prusse. On devait exposer dans cette note les rapports qui avaient existé entre les deux cours, les mauvais procédés dont la France avait payé les bons procédés de la Prusse, l'obligation où était le cabinet de Berlin d'exiger une explication qui portât sur tous les intérêts en litige, et qui fût précédée par une démarche rassurante pour l'Allemagne, c'est-à-dire par la retraite immédiate des troupes françaises en deçà du Rhin. On demandait cette retraite à jour fixe, et on voulait qu'elle commençât le 8 octobre.
Assurément si on souhaitait encore la paix, la note projetée était un moyen fort mal imaginé pour la maintenir, car c'était méconnaître étrangement le caractère de Napoléon, que de lui adresser une sommation de se retirer à jour fixe. Mais tandis que le duc de Brunswick et le roi cherchaient à se ménager une dernière chance de paix, en restant derrière la forêt de Thuringe, ils étaient forcés, pour contenter les furieux qui poussaient à la guerre, de faire quelques démonstrations apparentes de fierté, se soumettant ainsi aux caprices d'une armée qui s'était transformée en multitude populaire, et qui criait, exigeait, ordonnait, comme fait la multitude quand on lui livre les rênes.
Napoléon se transporte à Bamberg, et fait ses dispositions pour entrer en Saxe.
Voilà comment les Prussiens avaient dépensé le temps que Napoléon employait de son côté en préparatifs si actifs et si bien conçus. Ne s'arrêtant pas à Wurzbourg, il s'était rendu à Bamberg, où il différait son entrée en Saxe jusqu'à un dernier mot de la Prusse, qui fit peser sur elle, et non sur lui, le tort de l'agression. Sa droite, composée des corps des maréchaux Soult et Ney, était en avant de Bayreuth, prête à déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof, sur la haute Saale. (Voir la carte no 34.) Son centre, formé des corps des maréchaux Bernadotte et Davout, précédé de la réserve de cavalerie, et suivi de la garde à pied, se trouvait à Kronach, n'attendant qu'un ordre pour s'avancer par Lobenstein sur Saalbourg et Schleitz. Sa gauche, consistant dans les corps des maréchaux Lannes et Augereau, faisant vers Hildburghausen des démonstrations trompeuses, devait au premier signal se reporter de gauche à droite, de Cobourg vers Neustadt, afin de déboucher par Grafenthal sur Saalfeld. Ces trois colonnes avaient à parcourir les défilés étroits, bordés de bois et de rochers, qui mettent en communication la Franconie avec la Saxe, et qui viennent aboutir sur la haute Saale. Toutefois la frontière de la Saxe n'était pas encore franchie, et on se tenait sur le territoire franconien, le pied levé pour marcher. La garde impériale n'était pas, il est vrai, réunie tout entière; il manquait la cavalerie et l'artillerie de cette garde, qui n'avaient pu voyager en poste comme l'infanterie; il manquait aussi les compagnies d'élite et le grand parc. Mais Napoléon avait sous la main environ 170 mille hommes, et c'était plus qu'il n'en fallait pour accabler l'armée prussienne.
En recevant le 7 la note de la Prusse, il fut extrêmement courroucé. Le major général Berthier se trouvait auprès de lui.—Prince, lui dit-il, nous serons exacts au rendez-vous; et le 8, au lieu d'être en France, nous serons en Saxe.—Il adressa sur-le-champ la proclamation suivante à son armée:
Proclamation de Napoléon à l'armée française.
«Soldats,
»L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches; des fêtes triomphales vous attendaient! Mais lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité, de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de l'alliance! Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements, ce sont aujourd'hui leurs drapeaux qu'ils se vantent de planter dans les capitales de nos alliés, ce sont nos lauriers qu'ils veulent arracher de notre front! Ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de leur armée..... Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. Aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des aigles prussiennes? Malheur donc à ceux qui nous provoquent! Que les Prussiens éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze ans! Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan!»
L'armée française se met en marche le 8 octobre, formée en trois colonnes.
Le lendemain 8 octobre, Napoléon donna l'ordre à toute l'armée de franchir la frontière de la Saxe. Les trois colonnes dont elle se composait, s'ébranlèrent à la fois. Murat, qui précédait le centre, entra le premier à la tête de la cavalerie légère et du 27e léger, et lança ses escadrons par le défilé du milieu, celui de Kronach à Lobenstein. À peine arrivé au delà des hauteurs boisées qui séparent la Franconie de la Saxe, il envoya sur la droite vers Hof, sur la gauche vers Saalfeld, divers détachements, afin de dégager l'issue des débouchés, par lesquels devaient pénétrer les autres colonnes de l'armée. Murat entre le premier en Saxe à la tête de la cavalerie. Ensuite il marcha droit de Lobenstein sur Saalbourg. Il y trouva postée sur la Saale une troupe d'infanterie et de cavalerie, appartenant au corps du général Tauenzien. L'ennemi fit mine d'abord de défendre la Saale, qui est un faible obstacle dans cette partie de son cours, et envoya plusieurs volées de canon à nos cavaliers. On lui riposta avec quelques pièces d'artillerie légère, attachées ordinairement à la réserve de cavalerie; puis on lui montra plusieurs compagnies d'infanterie du 27e léger. Il ne défendit ni le passage de la Saale, ni Saalbourg, et se retira vers Schleitz, à quelque distance du lieu de cette première rencontre. Du côté de Hof, sur notre droite, la cavalerie ne découvrit rien qui pût gêner la marche des maréchaux Soult et Ney, assez forts d'ailleurs pour se faire jour. À gauche au contraire, vers Saalfeld, elle aperçut au loin un gros rassemblement, commandé par le prince Louis. Ces deux corps du général Tauenzien et du prince Louis faisaient partie de l'armée du prince de Hohenlohe, qui, malgré l'ordre formel qu'il avait reçu de passer sur la rive gauche de la Saale, et de venir s'appuyer au duc de Brunswick, différait d'obéir, et restait dispersé dans le pays montueux que la Saale traverse à son origine.
Marche des trois colonnes de l'armée à travers les défilés de la Franconie et de la Saxe.
Les trois colonnes de l'armée française continuèrent à s'avancer simultanément par les défilés indiqués, celle de gauche demeurant toutefois un peu en arrière, parce qu'elle avait à se reporter de Cobourg sur Grafenthal, ce qui l'obligeait à faire douze lieues par des routes peu praticables à l'artillerie. Du reste nul obstacle sérieux n'arrêtait la marche de nos troupes. L'esprit de l'armée était excellent; le soldat manifestait la plus grande gaieté, et ne paraissait tenir aucun compte de quelques souffrances, inévitables dans un pays pauvre et difficile. La victoire dont il ne doutait pas, était pour lui le dédommagement à tous les maux.
Combat de Schleitz.
Le lendemain 9 octobre, le centre quitta Saalbourg, et s'avança sur Schleitz, après avoir franchi la Saale. Murat, avec deux régiments de cavalerie légère, et Bernadotte, avec la division Drouet, marchaient en tête. On arriva devant Schleitz vers le milieu du jour. Schleitz est un bourg, situé sur un petit cours d'eau qu'on appelle le Wiesenthal, et qui se jette dans la Saale. (Voir la carte no 34.) Au pied d'une hauteur au delà de Schleitz et du Wiesenthal, on apercevait rangé en bataille le corps du général Tauenzien. Il était adossé à cette hauteur, son infanterie déployée, sa cavalerie disposée sur ses ailes, l'artillerie sur son front. Il paraissait fort de 8 mille hommes d'infanterie et de 2 mille de cavalerie. Napoléon, qui avait couché dans les environs de Saalbourg, accourut sur les lieux dès le matin, et à la vue de l'ennemi il ordonna l'attaque. Le maréchal Bernadotte dirigea quelques compagnies du 27e léger, commandées par le général Maison, sur Schleitz. Le général Tauenzien, averti que le gros de l'armée française suivait cette avant-garde, ne songea pas à défendre le terrain qu'il occupait. Il se contenta de renforcer le détachement qui gardait Schleitz, afin de gagner par un petit combat d'arrière-garde le temps de se retirer. Le général Maison entra dans Schleitz, avec le 27e léger, et en repoussa les Prussiens. Au même instant, les 94e et 95e régiments de ligne, de la division Drouet, passaient le Wiesenthal, l'un au-dessous de Schleitz, l'autre dans Schleitz même, et contribuaient à précipiter la retraite de l'ennemi, qui se porta vers les hauteurs en arrière de Schleitz. On le poursuivit rapidement sur ces hauteurs, et, arrivé sur leur sommet, on en descendit le revers à sa suite. Murat, accompagné du 4e de hussards et du 5e de chasseurs (celui-ci resté un peu en arrière), serra de près l'infanterie ennemie, qui était escortée par 2 mille chevaux. En voyant le peu de forces dont Murat disposait, quelques escadrons prussiens se jetèrent sur lui. Murat les prévint, les chargea, le sabre à la main, à la tête du 4e de hussards, et les repoussa. Mais ramené bientôt par une cavalerie plus nombreuse, il manda en toute hâte le 5e de chasseurs, ainsi que l'infanterie légère du général Maison, qui n'avaient pas encore pu le joindre. Il eut dans l'intervalle plusieurs charges à supporter, et les soutint avec sa vaillance accoutumée. Heureusement le 5e de chasseurs accourut au galop, rallia le 4e de hussards, et fournit à son tour une charge vigoureuse. Mais le général Tauenzien, voulant se débarrasser de ces deux régiments de cavalerie légère, lança sur eux les dragons rouges saxons ainsi que les hussards prussiens. Dans ce moment arrivaient cinq compagnies du 27e léger, conduites par le général Maison. Celui-ci, n'ayant pas le temps de les former en carré, les arrêta sur place, de manière à couvrir le flanc de notre cavalerie, puis fit exécuter à bout portant un feu si juste, qu'il renversa sur le carreau deux cents dragons rouges. Alors toute la cavalerie prussienne prit la fuite. Murat, avec le 4e de hussards et le 5e de chasseurs, courut après elle, et refoula pêle-mêle dans les bois la cavalerie et l'infanterie du général Tauenzien. L'ennemi se retira en toute hâte, jetant sur les routes beaucoup de fusils et de chapeaux, et laissant dans nos mains environ 400 prisonniers, indépendamment de 300 morts ou blessés. Mais l'effet moral de ce combat fut plus grand que l'effet matériel, et les Prussiens purent voir dès lors à quels soldats ils avaient affaire. Si Murat, comme Napoléon lui en fit la remarque, avait eu sous la main un peu plus de cavalerie, il n'aurait pas été autant obligé de payer de sa personne, et les résultats eussent été plus considérables[4].
Napoléon fut extrêmement satisfait de ce premier combat, qui lui prouvait combien la cavalerie prussienne, quoique très-bien montée et très-habile à manier ses chevaux, était peu à craindre pour ses solides fantassins et ses hardis cavaliers. Il établit son quartier général à Schleitz, afin d'y attendre le reste de la colonne du centre, afin surtout de donner à sa droite, conduite par les maréchaux Ney et Soult, à sa gauche, conduite par les maréchaux Lannes et Augereau, le temps de franchir les défilés, et de venir prendre sur ses ailes une position de bataille. D'après ce qu'il voyait, et d'après ce que lui rapportaient ses espions, qui avaient trouvé le pays couvert de colonnes détachées, il jugeait qu'il venait de surprendre l'ennemi dans un mouvement de concentration, et qu'il allait lui causer un grand trouble. Les rapports de l'aile droite envoyés par les maréchaux Soult et Ney, apprenaient qu'ils n'avaient rien devant eux, et qu'ils apercevaient à peine quelques détachements de cavalerie s'éloignant à leur approche. Au contraire, les nouvelles de la gauche parlaient d'un corps à Saalfeld, devant lequel le maréchal Lannes devait arriver le lendemain 10. Napoléon en concluait que l'ennemi se retirait vers la Saale, et laissait ouverte la grande route de Dresde. Il était résolu, non pas à s'y engager avant d'avoir battu les Prussiens, mais à les battre sans retard, soit qu'ils vinssent à sa rencontre pour lui barrer le chemin, soit qu'il fallût aller les chercher derrière les bords escarpés de la Saale[5].
Conduite du prince de Hohenlohe en apprenant l'apparition de l'armée française.
Le prince de Hohenlohe, toujours persuadé que lui seul avait deviné les projets de Napoléon, que lui seul avait imaginé le vrai moyen de les déjouer, en proposant de le devancer dans les défilés de la Franconie, flottait entre mille pensées diverses. Tantôt il inclinait à exécuter les ordres du duc de Brunswick, et à repasser la Saale, tantôt il formait la folle résolution de se porter vers Mittel-Pöllnitz, pour y livrer bataille, et donnait ainsi à ses troupes peu propres à la marche, chargées de bagages, mal approvisionnées, des ordres et contre-ordres qui les désespéraient. Sur ces entrefaites, le prince Louis, impatient de rencontrer les Français, et voulant à tout prix devenir l'avant-garde de l'armée prussienne, avait obtenu qu'on le laissât à Saalfeld, où il était encore le 10 octobre au matin.
Combat de Saalfeld.
C'est vers ce point que la colonne française de gauche devait marcher, aussitôt qu'elle aurait débouché de Grafenthal. Parvenu le 9 à Grafenthal, Lannes qui formait la tête de cette colonne, se dirigea sur Saalfeld dès le matin du 10. Il y fut rendu de très-bonne heure. Les coteaux boisés qui bordent ordinairement la Saale, s'éloignent en ce point de son lit, et y laissent une plaine marécageuse, au milieu de laquelle la petite ville de Saalfeld s'élève, entourée de murs, et assise au bord même de la rivière. Arrivé sur le pourtour de ces hauteurs, d'où l'on plonge sur Saalfeld, Lannes aperçut en avant de la ville le corps du prince Louis, qui consistait en 7,000 fantassins et 2,000 cavaliers. Le prince avait pris une position peu militaire. Sa gauche composée d'infanterie s'appuyait à la ville et à la rivière, sa droite composée de cavalerie s'étendait dans la plaine. Dominé sur son front par le cercle des hauteurs, d'où l'artillerie française pouvait le mitrailler, il avait sur ses derrières un petit ruisseau marécageux, la Schwartza, qui vient se jeter dans la Saale au-dessous de Saalfeld, et qui est assez difficile à traverser. Sa retraite était donc fort mal assurée. S'il eût été capable de quelque sagesse, et moins obligé par ses bravades antérieures de se montrer téméraire, il aurait dû se retirer au plus tôt, et descendre la Saale jusqu'à Rudolstad ou Iéna. Malheureusement il n'était ni dans son caractère, ni dans son rôle, de reculer à la première rencontre des Français. Lannes n'avait sous la main ni le corps d'Augereau, formant avec lui la colonne de gauche, ni même son corps tout entier. Il était réduit à la simple division Suchet et à deux régiments de cavalerie légère, les 9e et 10e de hussards. Il n'en commença pas moins l'attaque tout de suite. Il disposa d'abord son artillerie sur les hauteurs d'où l'on dominait la ligne de bataille du prince Louis, et se mit à la canonner vivement. Puis il jeta sur sa gauche une partie de la division Suchet, avec ordre de filer le long des bois qui couronnaient les hauteurs, et de tourner la droite du prince Louis, en descendant sur les bords du ruisseau de la Schwartza. En peu d'instants ce mouvement fut exécuté. Tandis que l'artillerie placée en batterie sur le front des Prussiens, les occupait en leur tuant du monde, nos tirailleurs se glissant à travers les bois, commençaient sur leurs derrières un feu imprévu et d'une justesse meurtrière. Lannes, alors, fit descendre son infanterie en masse dans la plaine, pour culbuter l'infanterie ennemie. Le prince Louis, quand même il aurait eu de la guerre une expérience qui lui manquait, n'avait dans cette position aucun bon parti à prendre. Il commença par se porter vers son infanterie, afin de soutenir le choc de la division Suchet. Mais, après des efforts de bravoure dignes d'un meilleur emploi, il vit ses bataillons rompus, et poussés confusément sur les murs de Saalfeld. Ne sachant où donner de la tête, il courut à sa cavalerie, pour charger les deux régiments de hussards, qui avaient suivi le mouvement de nos tirailleurs. Il les chargea avec impétuosité, et parvint d'abord à les repousser. Mais ces deux régiments ralliés, et ramenés vigoureusement en avant, rompirent sa nombreuse cavalerie, et la poursuivirent avec une telle ardeur, que réduite à l'impossibilité de se reformer, elle se jeta en désordre dans les marécages de la Schwartza. Mort du prince Louis et dispersion de son corps d'armée. Le prince, revêtu d'un brillant uniforme, paré de toutes ses décorations, se comportait dans la mêlée avec la vaillance qui convenait à sa naissance et à son caractère. Deux de ses aides-de-camp se firent tuer à côté de lui. Bientôt entouré, il voulut se sauver; mais son cheval se trouva embarrassé dans une haie, et il fut obligé de s'arrêter. Un maréchal des logis du 10e de hussards, croyant avoir affaire à un officier d'un grade élevé, mais nullement à un prince de sang royal, courut à lui, en criant: Général, rendez-vous!—Le prince répondit à cette sommation par un coup de sabre. Le maréchal des logis, lui portant alors un coup de pointe au milieu de la poitrine, le renversa mort à bas de son cheval. On entoura le corps du prince, qui fut reconnu, et déposé, avec tous les égards dus à son rang et à son infortune, dans la ville de Saalfeld. Les troupes prussiennes et saxonnes, car il y avait sur ce point des unes et des autres, privées de chef, enfermées dans un coupe-gorge, s'échappèrent comme elles purent, nous abandonnant 20 bouches à feu, 400 morts ou blessés, et un millier de prisonniers.
Tel fut le début de la campagne. Les premiers coups de la guerre, comme le dit le lendemain Napoléon dans le bulletin de la journée, venaient de tuer l'un de ses auteurs. On était si près les uns des autres, que Napoléon à Schleitz entendait le canon de Saalfeld, que le prince de Hohenlohe l'entendait de son côté sur les hauteurs de Mittell-Pöllnitz, et que vers Iéna, sur la ligne occupée par la grande armée prussienne, on percevait distinctement ses roulements lointains. Tous les hommes sensés dans l'armée prussienne en frémissaient comme d'un signal qui annonçait de tragiques événements. Napoléon, discernant le point d'où partaient ces détonations, envoya un renfort à Lannes, et une foule d'officiers pour chercher des nouvelles. De son côté, le prince de Hohenlohe rôdait à cheval, sans donner d'ordres, et en questionnant les allants et venants sur ce qui se passait. Triste spectacle que de voir tant d'incapacité et d'imprudence, en lutte avec tant de vigilance et de génie!
Terreur panique à Iéna, à la suite du combat de Saalfeld.
Quelques heures après, les fuyards apprenaient aux deux armées le résultat de la première rencontre, et la fin tragique du prince Louis, fin bien digne de sa vie, sous le double rapport de l'imprudence et du courage. Les Prussiens purent juger ce qu'il fallait attendre de leur savante tactique, opposée à la manière de faire, simple, pratique et rapide, des généraux français.
La consternation se répandit de Saalfeld à Iéna et à Weimar. Le prince de Hohenlohe, instruit déjà par ses propres yeux du découragement qui s'était emparé des troupes du général Tauenzien, l'esprit frappé de l'échauffourée de Saalfeld, se porta de sa personne à Iéna, et fit circuler dans tous les sens l'ordre de rebrousser chemin vers la Saale, afin de se couvrir de cette rivière, si toutefois, après tant de mouvements contradictoires, on pouvait se flatter d'y arriver à temps! C'était le troisième contre-ordre donné à ces malheureux soldats, qui ne savaient plus ce qu'on voulait d'eux, et qui n'étaient pas habitués, comme les Français, à faire plusieurs marches en un jour, et à vivre de ce qu'ils se procuraient en marchant. Quelques fuyards du corps battu à Saalfeld, courant vers Iéna, et tirant sans motif, comme des soldats s'en allant à la débandade, furent pris pour des tirailleurs français. À leur aspect, une terreur indicible se répandit parmi les troupes qui se dirigeaient sur Iéna, et parmi les nombreux conducteurs de bagages. Tous se mirent à fuir en désordre, à se précipiter vers les ponts de la Saale, et de ces ponts dans les rues d'Iéna. En peu d'instants ce fut une affreuse confusion, fâcheux présage des événements qui allaient suivre.
Marche de Napoléon après les combats de Schleitz et de Saalfeld.
Napoléon, informé du combat de Saalfeld, et pressé de ramener ses ailes vers son centre, à mesure qu'il sortait des défilés par lesquels il était entré en Saxe, prescrivit à Lannes, non pas de descendre la Saale, ce qui l'aurait trop éloigné de lui, et trop rapproché de l'ennemi, mais de faire un mouvement à droite, et de se porter par Pösneck et Neustadt, vers Auma, où était fixé le quartier général. (Voir la carte no 34.). Augereau devait remplir le vide laissé entre la Saale et le corps de Lannes. Ordonnant à sa droite un même mouvement de concentration, Napoléon avait dirigé le maréchal Soult sur Weida et Géra, le long de l'Elster, et appelé le maréchal Ney à occuper Auma, lorsque le quartier général en serait parti. De la sorte il avait 170 mille hommes sous la main, à la distance de sept à huit lieues, avec la faculté d'en réunir 100 mille en quelques heures, et tout en se concentrant il s'avançait, prêt à franchir la Saale s'il fallait y forcer la position de l'ennemi, ou à courir sur l'Elbe s'il fallait l'y prévenir. Du reste, il n'avait guère fait plus de quatre à cinq lieues par jour, afin de donner à ses corps le temps de rejoindre, car ses réserves étaient encore en arrière, notamment l'artillerie et la cavalerie de la garde, ainsi que les bataillons d'élite. Bien qu'il sût, depuis les deux combats des jours précédents, ce qu'il devait penser des troupes prussiennes, il marchait avec la prudence des grands capitaines, en présence d'une armée qui aurait pu lui opposer de 130 à 140 mille hommes réunis en une seule masse. Le 12 au soir il quitta Auma pour Géra.
La cavalerie, circulant dans tous les sens au milieu des colonnes de bagages des malheureux Saxons, faisait de riches et nombreuses prises. On enleva d'un seul coup cinq cents voitures. La cavalerie, ainsi que l'écrivait Napoléon, était cousue d'or. Dispositions de Napoléon pour s'emparer des passages principaux de la Saale. Enfin les lettres interceptées, les rapports des espions, commençaient à s'accorder, et à présenter la grande armée prussienne comme changeant de position, et s'avançant d'Erfurt sur Weimar, pour se rapprocher des bords de la Saale. (Voir la carte no 34.) Elle pouvait y venir dans l'une des deux intentions suivantes: ou d'occuper le pont de la Saale à Naumbourg, sur lequel passe la grande route centrale d'Allemagne, afin de se retirer sur l'Elbe, en couvrant Leipzig et Dresde, ou de se rapprocher du cours de la Saale, pour en défendre les bords contre les Français. En face de cette double éventualité, Napoléon prit une première précaution, ce fut d'acheminer immédiatement le maréchal Davout sur Naumbourg, avec ordre d'en barrer le pont avec les 26 mille hommes du troisième corps. Il lança Murat avec la cavalerie le long des rives de la Saale, pour en surveiller le cours, et pousser des reconnaissances jusqu'à Leipzig. Il dirigea le maréchal Bernadotte sur Naumbourg, avec mission d'appuyer au besoin le maréchal Davout. Il envoya les maréchaux Lannes et Augereau sur Iéna même. Son but était de s'emparer tout de suite des deux principaux passages de la Saale, ceux de Naumbourg et d'Iéna, soit pour y arrêter l'armée prussienne, si elle voulait les franchir et se retirer sur l'Elbe, soit pour aller la chercher sur les hauteurs qui bordent cette rivière, si elle voulait y rester sur la défensive. Quant à lui, il se tint avec les maréchaux Ney et Soult, à portée de Naumbourg et d'Iéna, prêt à marcher sur l'un ou l'autre point, suivant les circonstances.
Le 13 au matin, des avis plus circonstanciés lui apprirent que l'ennemi se rapprochait définitivement de la Saale, avec la résolution encore incertaine de livrer sur ses bords une bataille défensive, ou de la passer pour courir à l'Elbe. C'était dans la direction de Weimar à Iéna que se montrait le plus gros rassemblement. Sans perdre un instant, Napoléon monta à cheval pour se rendre à Iéna. Sur l'avis que l'armée prussienne se rapproche de la Saale, Napoléon se rend à Iéna. Il donna lui-même ses instructions aux maréchaux Soult et Ney, et leur prescrivit d'être dans la soirée à Iéna, ou au plus tard dans la nuit. Il enjoignit à Murat de ramener sa cavalerie vers Iéna, et au maréchal Bernadotte de prendre à Dornbourg une position intermédiaire entre Iéna et Naumbourg. Il partit immédiatement, envoyant des officiers pour arrêter tout ce qui était en marche vers Géra, et le faire refluer sur Iéna.
La veille au soir, le maréchal Davout était entré à Naumbourg, avait occupé le pont de la Saale, et enlevé des magasins considérables, avec un bel équipage de pont. Le maréchal Bernadotte s'était joint à lui. Murat avait envoyé sa cavalerie légère jusqu'à Leipzig, et surpris les portes de cette grande cité commerçante. Lannes s'était porté sur Iéna, petite ville universitaire, située sur les bords mêmes de la Saale, et y avait refoulé pêle-mêle les troupes ennemies restées en deçà de la rivière, ainsi que les bagages qui encombraient la route. Il s'était emparé d'Iéna, et avait aussitôt poussé ses avant-postes sur les hauteurs qui la dominent. De ces hauteurs, il avait aperçu l'armée du prince de Hohenlohe, qui après avoir repassé la Saale campait entre Iéna et Weimar, et il avait pu soupçonner qu'un grand rassemblement se préparait en cet endroit.
Déterminations de l'armée prussienne après les combats de Schleitz et de Saalfeld.
Effectivement l'armée prussienne y était réunie, et prête à prendre ses dernières déterminations. Le prince de Hohenlohe s'était décidé à obéir aux ordres du duc de Brunswick, et à repasser la Saale, pour se joindre à la grande armée prussienne. Il aurait atteint cette position en meilleur ordre, et sans perdre ses bagages, s'il avait obéi plus tôt. Ses troupes y étaient rassemblées confusément, et sans vivres, ne sachant pas s'en procurer, en demandant vainement à l'armée principale, qui en possédait tout juste assez pour elle-même. Les Saxons, dont la conduite avait été honorable, mais que le hasard des événements avait fait figurer dans les deux premières rencontres, et qui voyaient leur pays livré sans défense aux Français, se plaignaient amèrement d'être peu ménagés, mal nourris, et entraînés dans une guerre qui s'annonçait de la manière la plus sinistre. On fit de son mieux pour les calmer, et cette fois on les établit en seconde ligne derrière les Prussiens.
Cependant, malgré ces tristes débuts, on était rassemblé le long de la forêt de Thuringe, ayant la Saale pour arrêter les Français s'ils voulaient la franchir, ou pour descendre en sûreté vers l'Elbe s'ils se hâtaient d'y courir. C'était le cas, puisqu'on avait attaché tant de prix à cette position, de persévérer dans l'idée qu'on s'en était faite, et de profiter des avantages qu'elle offrait. La Saale, en effet, quoique guéable, coule dans un lit qui présente une sorte de gorge continuelle. La rive gauche, sur laquelle étaient campés les Prussiens, est couverte de hauteurs abruptes, dont la rivière baigne le pied, dont une suite de bois couvre le sommet. Au delà se trouvent des plateaux ondulés, très-propres à recevoir une armée. En descendant d'Iéna jusqu'à Naumbourg (voir la carte no 35), les obstacles au passage deviennent plus grands que partout ailleurs. Il n'y avait, outre Iéna et Naumbourg, que trois issues par lesquelles on pût pénétrer, celles de Löbstedt, de Dornbourg et de Cambourg, éloignées de deux lieues les unes des autres, et très-faciles à défendre. Puisqu'au lieu de s'établir derrière l'Elbe, on avait voulu se porter à la rencontre des Français, et combattre en masse, il n'y avait pas un site plus avantageux que la rive gauche de la Saale pour engager une action générale. On s'était privé à la vérité des dix mille hommes composant l'avant-garde du duc de Weimar, et envoyés en reconnaissance au delà de la forêt de Thuringe; on en avait perdu cinq ou six mille en morts, prisonniers et fuyards, dans les combats de Schleitz et Saalfeld; mais il restait encore 50 mille hommes au prince de Hohenlohe, 66 mille au duc de Brunswick, 17 ou 18 mille au général Ruchel, c'est-à-dire 134 mille hommes, armée fort redoutable derrière une position comme celle de la Saale, depuis Iéna jusqu'à Naumbourg. En plaçant de gros détachements devant les principaux passages, et la masse un peu en arrière, dans une position centrale, de manière à pouvoir courir en force sur le point attaqué, on était en mesure de livrer à l'armée française une bataille dangereuse pour elle, et sinon de lui arracher la victoire, du moins de la lui disputer tellement, que la retraite devînt facile, et le sort de la guerre incertain.
Mais le désordre d'esprit ne faisait que s'accroître dans l'état-major prussien. Le duc de Brunswick, qui avait montré jusque-là une assez grande justesse de raisonnement, et qui avait paru apprécier les avantages de la position occupée, dans les divers cas possibles, le duc de Brunswick maintenant que l'un de ces cas, et le plus prévu, se réalisait, semblait avoir subitement perdu le sens, et voulait décamper en toute hâte. Le mouvement du maréchal Davout sur Naumbourg avait été pour lui un trait de lumière. Il avait conclu de l'apparition de ce maréchal sur Naumbourg, que Napoléon voulait, non pas livrer bataille, mais précipiter sa marche vers l'Elbe, couper les Prussiens de la Saxe, et même de la Prusse, comme il avait coupé le général Mack de la Bavière et de l'Autriche. La crainte d'être enveloppé, ainsi que l'avait été le général Mack, et réduit comme lui à poser les armes, troublait l'esprit ordinairement juste de ce malheureux vieillard. Il voulait donc partir à l'instant pour gagner l'Elbe. En Prusse on s'était raillé avec si peu de pitié, avec si peu de justice, de l'infortuné Mack, qu'on perdait la raison à la seule idée de se trouver dans la même position, et que, pour l'éviter, on s'exposait à tomber dans d'autres positions qui ne valaient pas mieux. Cependant la situation actuelle était loin de ressembler à celle du général autrichien. Le duc de Brunswick pouvait bien être débordé, séparé de la Saxe, par un mouvement rapide de Napoléon sur l'Elbe, peut-être devancé sur Berlin, mais il était impossible qu'il fût enveloppé et obligé de capituler. Soit qu'il perdît une bataille sur la Saale, soit qu'il fût prévenu sur l'Elbe, il avait une retraite assurée vers Magdebourg et le bas Elbe, et bien qu'il fût exposé à y arriver en mauvais état, il ne pouvait être pris dans les vastes plaines du Nord, comme les Autrichiens dans le coupe-gorge de la vallée du Danube. D'ailleurs, tandis que l'armée du général Mack comptait tout au plus 70 mille hommes, celle du duc de Brunswick en comptait 144 mille, en ralliant le duc de Weimar, et une telle armée n'est pas facile à envelopper, au point d'être réduite à poser les armes. Mais puisqu'on avait tant voulu combattre, tant désiré rencontrer les Français, songé même à passer les montagnes afin d'aller les chercher en Franconie, pourquoi, lorsqu'on les rencontrait enfin sur un terrain excellent pour soi, très-difficile pour eux, pourquoi ne pas s'y établir en masse, afin de les précipiter dans le lit profond et rocailleux de la Saale, à l'instant où ils tenteraient de s'élever sur les hauteurs? Mais tout sang-froid avait disparu, depuis que l'ennemi qu'on bravait de loin, était si près, depuis qu'à Schleitz et Saalfeld, la qualité de l'armée prussienne s'était montrée si peu supérieure à celle des armées autrichiennes et russes.
Le duc de Brunswick prend le parti de décamper pour se rapprocher de l'Elbe.
Le duc de Brunswick, impatient de se dérober au sort tant redouté du général Mack, prit le parti de décamper immédiatement, et de se porter sur l'Elbe à marches forcées, en se couvrant de la Saale, ce qui entraînait l'abandon de Leipzig, de Dresde, et de toute la Saxe aux Français. Le prince de Hohenlohe, après s'être tardivement décidé à repasser la Saale, campait sur les hauteurs d'Iéna. (Voir la carte no 34.) Le duc de Brunswick lui enjoignit d'y rester pour fermer ce débouché, pendant que l'armée principale, filant derrière l'armée de Silésie, irait joindre la Saale à Naumbourg, et la descendrait jusqu'à l'Elbe.
Il ordonna au général Ruchel de s'arrêter à Weimar le temps nécessaire pour rallier l'avant-garde, engagée dans une reconnaissance inutile au delà de la forêt de Thuringe, et quant à lui, emmenant les cinq divisions de l'armée principale, il résolut de décamper le 13, de suivre la grande route de Weimar à Leipzig jusqu'au pont de Naumbourg, de laisser à ce pont trois divisions pour le garder, tandis qu'avec deux autres il irait s'assurer du passage de l'Unstrut, l'un des affluents de la Saale, puis cet obstacle franchi de replier les trois divisions postées à Naumbourg, d'attirer à lui le prince de Hohenlohe et le général Ruchel demeurés en arrière, et de longer ainsi les bords de la Saale jusqu'à la jonction de cette rivière avec l'Elbe, aux environs de Magdebourg.
Tel fut le plan de retraite adopté par le duc de Brunswick. Ce n'était pas la peine de quitter la ligne défensive de l'Elbe, dont on n'aurait jamais dû s'écarter, pour la rejoindre sitôt, et avec de si grands dangers.
Le duc de Brunswick, avec l'armée principale, marche sur Naumbourg, en laissant le prince de Hohenlohe à Iéna.
En conséquence, l'armée principale reçut l'ordre de se mettre en mouvement dans la journée même du 13 octobre. Le prince de Hohenlohe reçut celui d'occuper les hauteurs d'Iéna, et de fermer ce passage tandis que les cinq divisions du duc de Brunswick, quittant Weimar, iraient coucher le soir à Naumbourg. Ces cinq divisions devaient se suivre à une lieue les unes des autres, et faire six lieues dans la journée. Ce n'est pas ainsi que marchaient les Français quand ils avaient un but important à atteindre. Weimar évacué, le général Ruchel devait s'y porter immédiatement. Toutes ces dispositions étant arrêtées et communiquées à ceux qui étaient chargés de les exécuter, l'armée du duc de Brunswick se mit en marche, ayant en tête le roi, les princes, la reine elle-même, et suivie d'une masse de bagages à rendre toute manœuvre impossible. Le canon se faisant entendre de si près, on ne pouvait plus souffrir la reine au quartier général. Sa présence, après avoir été une inconvenance, devenait un péril pour elle, un sujet d'inquiétude pour le roi. Il fallut une injonction formelle de celui-ci pour la décider à partir. Elle s'éloigna enfin les yeux pleins de larmes, ne doutant plus depuis les combats de Schleitz et de Saalfeld, des funestes suites d'une politique, dont elle était la malheureuse instigatrice.
Pendant que le duc de Brunswick marchait ainsi sur Naumbourg, le prince de Hohenlohe resté sur les hauteurs d'Iéna avec 50 mille hommes, et ayant en arrière-garde le général Ruchel avec 18 mille, s'occupa de rétablir un peu d'ordre dans ses troupes, de faire battre la campagne par des chariots afin de recueillir des vivres, de procurer surtout quelque soulagement aux Saxons, dont le mécontentement était extrême. Partageant l'opinion du duc de Brunswick que les Français couraient vers Leipzig et vers Dresde, pour être rendus les premiers sur l'Elbe, il ne s'occupait guère de la ville d'Iéna, et prenait peu de soin des hauteurs situées en arrière de cette ville.
Arrivée de Napoléon à Iéna dans l'après-midi du 13 octobre.
Durant cette même après-midi du 13 octobre, Napoléon, comme on l'a vu, s'était rapidement transporté de Géra sur Iéna, en se faisant suivre de toutes ses forces. Il y arriva de sa personne vers le milieu du jour. Le maréchal Lannes, qui l'avait devancé, l'y attendait avec impatience. Sans perdre un moment, ils montèrent tous deux à cheval pour aller reconnaître les lieux. (Voir la carte no 35.) À Iéna même la vallée de la Saale commence à s'élargir. La rive droite sur laquelle nous cheminions est basse, humide, couverte de prairies. La rive gauche au contraire, celle qu'occupaient les Prussiens, présente des hauteurs escarpées, qui dominent à pic la ville d'Iéna, et qu'on gravit par des ravins étroits, tortueux, ombragés de bois. À gauche d'Iéna, une gorge plus ouverte, moins abrupte, qu'on appelle le Mühlthal, est devenue le passage à travers lequel on a pratiqué la grande route d'Iéna à Weimar. Cette route suit d'abord le fond du Mühlthal, puis s'élève en forme de colimaçon, et se déploie sur les plateaux en arrière. Il aurait fallu un rude assaut pour forcer ce passage, plus ouvert à la vérité, mais gardé par une grande partie de l'armée prussienne. Aussi n'était-ce point par là qu'on pouvait songer à gravir les plateaux, afin d'y livrer bataille aux Prussiens.
Mais une autre ressource venait de s'offrir. Les hardis tirailleurs de Lannes, s'engageant dans les ravins qu'on rencontre au sortir d'Iéna, avaient réussi à s'élever sur la hauteur principale, et ils avaient aperçu tout à coup l'armée prussienne campée sur les plateaux de la rive gauche. Suivis bientôt de quelques détachements de la division Suchet, ils s'étaient fait place en repoussant les avant-postes du général Tauenzien. Ainsi, grâce à la hardiesse de nos soldats, les hauteurs qui dominent la rive gauche de la Saale étaient conquises, mais par une route malheureusement peu accessible à l'artillerie. C'est là que Lannes conduisit Napoléon, au milieu d'un feu de tirailleurs qui ne cessait pas, et qui rendait les reconnaissances fort dangereuses.
Napoléon découvre l'armée prussienne des hauteurs d'Iéna, et fait ses dispositions pour assurer à son armée les moyens de déboucher sur ces hauteurs.
La principale des hauteurs qui dominent la ville d'Iéna, s'appelle le Landgrafenberg, et depuis les événements mémorables dont elle a été le théâtre, elle a reçu des habitants le nom de Napoléonsberg. Elle est la plus élevée de la contrée. (Voir la carte no 35.) Napoléon et Lannes, en contemplant de cette hauteur la campagne environnante, le dos tourné à la ville d'Iéna, voyaient à leur droite la Saale couler dans une gorge sinueuse, profonde, boisée, jusqu'à Naumbourg, qui est à six ou sept lieues d'Iéna. Ils voyaient devant eux des plateaux ondulés, s'étendant au loin, et s'inclinant par une pente insensible vers la petite vallée de l'Ilm, au fond de laquelle est située la ville de Weimar. Ils apercevaient à leur gauche la grande route d'Iéna à Weimar, s'élevant par une suite de rampes de la gorge du Mühlthal sur ces plateaux, et courant en ligne droite sur Weimar. Ces rampes qui présentent, comme nous l'avons dit, une sorte de colimaçon, en ont reçu le nom allemand, et s'appellent la Schnecke. Sur cette même route d'Iéna à Weimar se trouvait échelonnée l'armée prussienne du prince de Hohenlohe, sans qu'on pût en préciser le nombre. Quant au corps du général Ruchel posté à Weimar, la distance ne permettait pas de le découvrir. Il en était de même pour la grande armée du duc de Brunswick, qui marchant de Weimar sur Naumbourg, était cachée dans les enfoncements de la vallée de l'Ilm.
Napoléon ayant devant lui une masse de troupes dont on ne pouvait guère apprécier la force, supposa que l'armée prussienne avait choisi ce terrain comme champ de bataille, et fit tout de suite ses dispositions, de manière à déboucher avec son armée sur le Landgrafenberg, avant que l'ennemi accourût en masse pour le jeter dans les précipices de la Saale. Il fallait se hâter, et profiter de l'espace conquis par nos tirailleurs pour s'établir sur la hauteur. On n'en avait, il est vrai, que le sommet, car à quelques pas seulement se trouvait le corps du général Tauenzien, séparé de nos troupes par un léger pli de terrain. (Voir la carte no 35.) Ce corps était appuyé à deux villages, l'un sur notre droite, celui de Closewitz, entouré d'un petit bois, l'autre sur notre gauche, celui de Cospoda, entouré également d'un bois de quelque étendue. Napoléon voulait laisser les Prussiens tranquilles dans cette position jusqu'au lendemain, et en attendant, conduire une partie de son armée sur le Landgrafenberg. Napoléon porte le corps de Lannes et la garde sur le Landgrafenberg. L'espace qu'il occupait pouvait contenir le corps de Lannes et la garde. Il ordonna de les amener sur-le-champ par les ravins escarpés, qui servent à monter d'Iéna au Landgrafenberg. À gauche il plaça la division Gazan, à droite la division Suchet, au milieu et un peu en arrière la garde à pied. Il fit camper celle-ci en un carré de quatre mille hommes, et il établit son propre bivouac au centre de ce carré. C'est depuis lors que les habitants du pays ont appelé cette hauteur le Napoléonsberg, en marquant par un amas de pierres brutes l'endroit où ce personnage, populaire partout, même dans les lieux où il ne s'est montré que terrible, passa cette nuit mémorable.
Napoléon fait pratiquer pendant la nuit une route pour son artillerie.
Mais ce n'était pas tout que d'amener l'infanterie sur le Landgrafenberg, il fallait y transporter l'artillerie. Napoléon courant à cheval dans tous les sens, trouva un passage moins escarpé que les autres, et par lequel l'artillerie traînée avec grand effort pouvait passer. Malheureusement la voie était trop étroite. Napoléon manda sur-le-champ un détachement de soldats du génie, et la fit élargir en taillant le roc. Lui-même, dans son impatience, dirigeait les travaux une torche à la main. Il ne s'éloigna que bien avant dans la nuit, lorsqu'il eut vu rouler les premières pièces de canon. Il fallut douze chevaux pour traîner chaque voiture d'artillerie jusqu'au sommet du Landgrafenberg. Napoléon se proposait d'attaquer le général Tauenzien à la pointe du jour, et de conquérir en le poussant brusquement, l'espace nécessaire au déploiement de son armée. Le maréchal Augereau chargé d'attaquer à gauche, par le vallon du Mühlthal. Craignant toutefois de déboucher par une seule issue, voulant aussi diviser l'attention de l'ennemi, il prescrivit vers la gauche à Augereau de s'engager dans la gorge du Mühlthal, de porter sur la route de Weimar l'une de ses deux divisions, et de gagner avec l'autre le revers du Landgrafenberg, afin de tomber sur les derrières du général Tauenzien. Le maréchal Soult chargé d'attaquer à droite par Löbstedt et Closewitz. À droite, il ordonna au maréchal Soult, dont le corps parti de Géra devait arriver dans la nuit, de gravir les autres ravins, qui de Löbstedt et de Dornbourg débouchent sur Closewitz, afin de tomber également sur les derrières du général Tauenzien. Avec cette double diversion à gauche et à droite, Napoléon ne doutait pas de forcer les Prussiens dans leur position, et de se procurer la place qu'il fallait à son armée pour se déployer. Le maréchal Ney et Murat devaient s'élever sur le Landgrafenberg par la route que Lannes et la garde avaient suivie.
La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre du carré formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux. Mais l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenue tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer, toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de Naumbourg, et même de le franchir s'il était possible, pour tomber sur les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout, s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc des Prussiens, s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt qu'il pourrait avec sa cavalerie.
Dispositions du prince de Hohenlohe.
Pendant que Napoléon faisait ces dispositions, le prince de Hohenlohe était dans une complète ignorance du sort qui l'attendait. Toujours persuadé que le gros de l'armée française, au lieu de s'arrêter devant Iéna, courait sur Leipzig et Dresde, il supposait qu'il aurait tout au plus affaire aux corps des maréchaux Lannes et Augereau, lesquels, ayant passé la Saale, après le combat de Saalfeld, devaient, selon lui, se montrer entre Iéna et Weimar, comme s'ils fussent descendus des hauteurs de la forêt de Thuringe. Dans cette idée, ne songeant pas à faire front vers Iéna, il n'avait opposé de ce côté que le corps du général Tauenzien, et avait rangé son armée le long de la route d'Iéna à Weimar. Sa gauche composée des Saxons gardait le sommet de la Schnecke, sa droite s'étendait jusqu'à Weimar, et se liait au corps du général Ruchel. Cependant le feu de tirailleurs qu'on entendait sur le Landgrafenberg ayant répandu une sorte d'émoi, et le général Tauenzien demandant du secours, le prince de Hohenlohe fit prendre les armes à la brigade saxonne de Cerrini, à la brigade prussienne de Sanitz, à plusieurs escadrons de cavalerie, et dirigea ces forces vers le Landgrafenberg, pour en chasser les Français, qu'il croyait à peine établis sur ce point. Au moment où il allait exécuter cette résolution, le colonel de Massenbach lui apporta de la part du duc de Brunswick l'ordre réitéré de n'engager aucune action sérieuse, de se borner à bien garder les passages de la Saale, et surtout celui de Dornbourg qui inspirait des inquiétudes, parce qu'on y avait aperçu quelques troupes légères. Le prince de Hohenlohe, devenu le plus obéissant des lieutenants, lorsqu'il aurait fallu ne pas l'être, s'arrêta tout à coup devant ces injonctions du quartier général. Il était singulier néanmoins, pour obtempérer à l'ordre de ne pas engager une bataille, d'abandonner le débouché par lequel on devait le lendemain en recevoir une désastreuse. Quoi qu'il en soit, renonçant à reprendre le Landgrafenberg, il se contenta d'envoyer la brigade saxonne Cerrini au général Tauenzien, et de placer à Nerkwitz, en face de Dornbourg, sous les ordres du général Holzendorf, la brigade prussienne Sanitz, les fusiliers de Pelet, un bataillon de Schimmelpfennig, enfin plusieurs détachements de cavalerie et d'artillerie. Il expédia quelques chevaux-légers à Dornbourg même, pour savoir ce qui s'y passait. Le prince de Hohenlohe s'en tint à ces dispositions; il revint à son quartier général de Capellendorf, près de Weimar, se disant qu'avec 50 mille hommes, et même 70 mille en comptant le corps de Ruchel, gardé vers Dornbourg par le général Holzendorf, vers Iéna par le général Tauenzien, faisant front vers la chaussée d'Iéna à Weimar, il punirait les deux maréchaux Lannes et Augereau de leur audace, s'ils osaient l'attaquer avec les 30 ou 40 mille Français dont ils pouvaient disposer, et rétablirait l'honneur des armes prussiennes gravement compromis à Schleitz et à Saalfeld.
Bataille d'Iéna, livrée le 14 octobre.
Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à ses lieutenants, et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente, que, vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder, séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps français qui se laisserait battre, ferait échouer les plus vastes desseins, et se déshonorerait à jamais. Les divisions Suchet et Gazan s'avancent à travers un brouillard épais, et s'emparent des villages de Closewitz et de Cospoda. Il les engagea fort à se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec leur fermeté ordinaire. Les cris: En avant! Vive l'Empereur! accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et allèrent donner l'alarme au général Tauenzien. Le corps de Lannes s'ébranlait en ce moment au signal de Napoléon. La division Suchet, partagée en trois brigades, s'avançait la première. La brigade Claparède, composée du 17e léger et d'un bataillon d'élite, marchait en tête, déployée sur une seule ligne. Sur les ailes de cette ligne, et pour la garantir des attaques de la cavalerie, les 34e et 40e régiments, formant la seconde brigade, étaient disposés en colonne serrée. La brigade Vedel déployée fermait cette espèce de carré. À gauche de la division Suchet, mais un peu en arrière, venait la division Gazan, rangée sur deux lignes, et précédée par son artillerie. On s'avança ainsi en tâtonnant dans le brouillard. La division Suchet se dirigeait sur le village de Closewitz qui était à droite, la division Gazan se dirigeait sur le village de Cospoda qui était à gauche. Les bataillons saxons de Frédéric-Auguste et de Rechten, le bataillon prussien de Zweifel, apercevant à travers le brouillard une masse en mouvement, firent feu tous ensemble. Le 17e léger supporta ce feu, et le rendit immédiatement. On se fusilla ainsi quelques instants, voyant la lueur, entendant le bruit de la fusillade, mais sans se distinguer les uns les autres. Les Français, en s'approchant, finirent par découvrir le petit bois qui entourait le village de Closewitz. Le général Claparède s'y jeta vivement, et, à la suite d'un combat corps à corps, l'eut bientôt emporté, ainsi que le village de Closewitz lui-même. Après avoir privé de cet appui la ligne du général Tauenzien, on continua de marcher sous les balles qui partaient du sein de cette brume épaisse. La division Gazan, de son côté, déborda le village de Cospoda, et s'y établit. Entre ces deux villages, mais un peu plus loin, se trouvait un petit hameau, celui de Lutzenrode, occupé par les fusiliers d'Erichsen. La division Gazan l'enleva également, et on put alors se déployer plus à l'aise. En ce moment, les deux divisions de Lannes essuyèrent de nouvelles décharges d'artillerie et de mousqueterie. C'étaient les grenadiers saxons de la brigade Cerrini, qui, après avoir recueilli les avant-postes du général Tauenzien, se reportaient en avant, et exécutaient leurs feux de bataillon avec autant d'ensemble que s'ils avaient été sur un champ de manœuvre. Le 17e léger, qui tenait la tête de la division Suchet, ayant épuisé ses cartouches, on le fit passer sur les derrières. Le 34e prit sa place, entretint le feu quelque temps, puis joignit les grenadiers saxons à la baïonnette, et les rompit. La déroute ayant bientôt gagné le corps entier du général Tauenzien, les divisions Gazan et Suchet ramassèrent une vingtaine de canons et beaucoup de fuyards. Défaite du corps du général Tauenzien. À partir du Landgrafenberg, les plateaux ondulés sur lesquels on venait de se déployer, allaient, comme nous l'avons dit, en s'inclinant vers la petite vallée de l'Ilm. On marchait donc vite, sur un terrain en pente, et à la suite d'un ennemi en fuite. Dans ce mouvement rapide on déborda deux bataillons de Cerrini, ainsi que les fusiliers de Pelet, restés aux environs de Closewitz. Ces troupes furent rejetées pour le reste de la journée vers le général Holzendorf, commis la veille à la garde du débouché de Dornbourg.
Napoléon ayant acquis l'espace nécessaire au déploiement de son armée, suspend l'action pour donner à ses autres colonnes le temps d'arriver.
Cette action n'avait pas duré deux heures. Il en était neuf, et Napoléon avait dès lors réalisé la première partie de son plan, qui consistait à s'emparer de l'espace nécessaire au déploiement de son armée. Au même instant, ses instructions s'exécutaient sur tous les points avec une ponctualité remarquable. Vers la gauche, le maréchal Augereau, après avoir dirigé la division Heudelet ainsi que son artillerie et sa cavalerie dans le fond du Mühlthal, sur la grande route de Weimar, gravissait avec la division Desjardins les revers du Landgrafenberg, et venait former sur les plateaux la gauche de la division Gazan. Vers la droite, le maréchal Soult, dont une seule division était arrivée, celle du général Saint-Hilaire, s'élevait de Löbstedt sur les derrières de Closewitz, en face des positions de Nerkwitz et d'Alten-Göne, occupées par les débris du corps de Tauenzien, et par le détachement du général Holzendorf. Le maréchal Ney, impatient d'assister à la bataille, avait détaché de son corps un bataillon de voltigeurs, un bataillon de grenadiers, le 25e léger, deux régiments de cavalerie, et avec cette troupe d'élite il avait pris les devants. Il entrait dans Iéna à l'heure même où s'achevait le premier acte de la journée. Murat enfin, revenant au galop avec les dragons et les cuirassiers des reconnaissances exécutées sur la basse Saale, remontait vers Iéna à perte d'haleine. Napoléon résolut donc de s'arrêter quelques instants sur le terrain conquis, pour laisser à ses troupes le temps d'arriver en ligne.
Le prince de Hohenlohe averti du danger par la déroute du général Tauenzien, range son armée en bataille.
Sur ces entrefaites, les fuyards du général Tauenzien avaient donné l'éveil au camp entier des Prussiens. Au bruit du canon, le prince de Hohenlohe était accouru sur la route de Weimar, où campait l'infanterie prussienne, ne croyant pas encore à une action générale, et se plaignant de ce qu'on fatiguât les troupes par une prise d'armes inutile. Bientôt détrompé, il prit ses mesures pour livrer bataille. Sachant que les Français avaient passé la Saale à Saalfeld, il s'était attendu à les voir paraître entre Iéna et Weimar, et il avait rangé son armée le long de la route qui va de l'une à l'autre de ces villes. Cette conjecture ne se réalisant pas, il fallait changer ses dispositions: il le fit avec promptitude et résolution. Il envoya le gros de l'infanterie prussienne, sous les ordres du général Grawert, pour occuper les positions abandonnées du général Tauenzien. Il laissa vers la Schnecke, qui allait former sa droite, la division Niesemeuschel, composée des deux brigades saxonnes Burgsdorf et Nehroff, du bataillon prussien Boguslawski, et d'une nombreuse artillerie, avec ordre de défendre jusqu'à la dernière extrémité les rampes par lesquelles la route de Weimar s'élève sur les plateaux. Il leur donna, pour les seconder, la brigade Cerrini ralliée et renforcée de quatre bataillons saxons. En arrière de son centre, il plaça une réserve de cinq bataillons sous le général Dyherrn, pour appuyer le général Grawert. Il fit rallier à quelque distance du champ de bataille et pourvoir de munitions les débris du corps de Tauenzien. Quant à sa gauche, il prescrivit au général Holzendorf de se porter en avant, s'il le pouvait, pour tomber sur la droite des Français pendant qu'il s'efforcerait lui-même de les arrêter de front. Il adressa au général Ruchel l'avis de ce qui se passait, et la prière d'accélérer sa marche. Enfin il courut de sa personne avec la cavalerie prussienne et l'artillerie attelée, à la rencontre des Français, afin de les contenir, et de protéger la formation de l'infanterie du général Grawert.
Renouvellement de l'action vers les dix heures du matin.
Il était environ dix heures, et l'action du matin, interrompue depuis une heure, allait recommencer plus vivement. Tandis qu'à droite, le maréchal Soult, débouchant de Löbstedt, gravissait les hauteurs avec la division Saint-Hilaire, tandis qu'au centre le maréchal Lannes, avec les divisions Suchet et Gazan, se déployait sur les plateaux conquis le matin, et qu'à gauche, le maréchal Augereau, s'élevant du fond du Mühlthal, avait gagné le village d'Iserstedt, le maréchal Ney, dans son ardeur de combattre, s'était avancé avec ses trois mille hommes d'élite, caché par le brouillard, et avait pris place entre Lannes et Augereau, en face du village de Vierzehn-Heiligen, qui occupait le milieu du champ de bataille. Il arrivait au moment même où le prince de Hohenlohe accourait à la tête de la cavalerie prussienne. Le maréchal Ney s'engage avant l'ordre de l'Empereur, et se trouve aux prises avec une grande partie de l'armée prussienne. Se trouvant tout à coup en face de l'ennemi, il s'engage avant que l'Empereur ait ordonné la reprise de l'action. L'artillerie à cheval du prince de Hohenlohe s'étant déjà mise en batterie, Ney lance sur cette artillerie le 10e de chasseurs. Ce régiment profitant d'un petit bouquet de bois pour se former, en débouche au galop, s'élève par sa droite sur le flanc de l'artillerie prussienne, sabre les canonniers, et enlève sept pièces de canon, sous le feu de toute la ligne ennemie. Mais une masse de cuirassiers prussiens fond sur lui, et il est obligé de se retirer précipitamment. Ney lance alors le 3e de hussards. Ce régiment manœuvre comme avait fait le 10e de chasseurs, profite du bouquet de bois pour se former, s'élève sur le flanc des cuirassiers, puis se rabat soudainement sur eux, les met en désordre, et les force à se retirer. Ce n'était pas assez toutefois de deux régiments de cavalerie légère pour tenir tête à trente escadrons de dragons et de cuirassiers. Nos chasseurs et nos hussards sont bientôt obligés de chercher un abri derrière notre infanterie. Le maréchal Ney porte alors en avant le bataillon de grenadiers et le bataillon de voltigeurs qu'il avait amenés, les forme en deux carrés, puis, se plaçant lui-même dans l'un des deux, les oppose aux charges de la cavalerie prussienne. Il laisse approcher les cuirassiers ennemis jusqu'à vingt pas de ses baïonnettes, et les terrifie par l'aspect d'une infanterie immobile qui a réservé ses feux. À son signal, une décharge à bout portant couvre le terrain de morts et de blessés. Plusieurs fois assaillis, ces deux carrés demeurent inébranlables.
Napoléon, sur la hauteur du Landgrafenberg, avait été fort étonné d'entendre recommencer le feu sans son ordre. Il avait appris avec plus d'étonnement encore que le maréchal Ney, qu'il supposait en arrière, était aux prises avec les Prussiens. Contenance héroïque du maréchal Ney. Il accourt fort mécontent, et arrivé près de Vierzehn-Heiligen aperçoit de la hauteur le maréchal Ney qui se défendait, au milieu de deux faibles carrés, contre toute la cavalerie prussienne. Cette contenance héroïque était faite pour dissiper tout mécontentement. Napoléon envoie le général Bertrand avec deux régiments de cavalerie légère, les seuls qu'il eût sous la main en l'absence de Murat, pour contribuer à dégager le maréchal Ney, et ordonne à Lannes d'avancer avec son infanterie. Lannes avec son corps arrive au secours du maréchal Ney. L'intrépide Ney, en attendant qu'on le dégage, ne se déconcerte pas. Tandis qu'il renouvelle avec quatre régiments à cheval les charges de sa cavalerie, il porte le 25e d'infanterie légère à sa gauche, afin de s'appuyer au bois d'Iserstedt, qu'Augereau s'efforçait d'atteindre de son côté; il fait avancer le bataillon de grenadiers jusqu'au petit bois qui avait protégé ses chasseurs, et lance le bataillon de voltigeurs sur le village de Vierzehn-Heiligen, pour s'en emparer. Mais au même instant Lannes venant à son secours, jette dans ce village de Vierzehn-Heiligen le 21e régiment d'infanterie légère, et, se mettant de sa personne à la tête des 100e, 103e, 34e, 64e, 88e de ligne, il débouche en face de l'infanterie prussienne du général Grawert. Celle-ci se déploie devant le village de Vierzehn-Heiligen, avec une régularité de mouvement due à de longs exercices. Elle se range en bataille, et commence un feu de mousqueterie régulier et terrible. Les trois petits détachements de Ney souffrent cruellement; mais Lannes, s'élevant sur la droite de l'infanterie du général Grawert, tâche de la déborder, malgré les charges répétées de la cavalerie du prince de Hohenlohe qui vient l'assaillir dans sa marche.
Efforts du prince de Hohenlohe pour s'emparer de Vierzehn-Heiligen.
Le prince de Hohenlohe soutient bravement ses troupes au milieu du danger. Le régiment de Sanitz se débande, il le reforme sous le feu. Il veut ensuite faire enlever à la baïonnette par le régiment de Zastrow le village de Vierzehn-Heiligen, espérant par là décider la victoire. Cependant on lui annonce que d'autres colonnes ennemies commencent à paraître, que le général Holzendorf, aux prises avec des forces supérieures, ne se trouve pas en mesure de le seconder, que le général Ruchel toutefois est près de le joindre avec son corps d'armée. Il juge alors qu'il convient d'attendre ce puissant secours, et fait couvrir d'obus le village de Vierzehn-Heiligen, voulant l'attaquer par les flammes, avant de l'attaquer avec ses baïonnettes. Il envoie en même temps officiers sur officiers au général Ruchel, pour le presser d'accourir, et lui promettre la victoire s'il arrive en temps utile, car, selon lui, les Français sont sur le point de reculer. Vaine illusion d'un courage bouillant mais aveugle! À cette heure, la fortune en décide autrement. Augereau débouche enfin à travers le bois d'Iserstedt avec la division Desjardins, dégage la gauche de Ney, et commence à échanger des coups de fusil avec les Saxons, qui défendent la Schnecke, tandis que le général Heudelet les attaque en colonne, sur la grande route d'Iéna à Weimar. De l'autre côté du champ de bataille le corps du maréchal Soult, après avoir chassé du bois de Closewitz les restes de la brigade Cerrini, ainsi que les fusiliers de Pelet, et rejeté au loin le détachement de Holzendorf, fait entendre son canon sur le flanc des Prussiens. Napoléon, en voyant arriver le reste de ses colonnes, ébranle la garde, et donne l'impulsion décisive. Napoléon, voyant le progrès de ses deux ailes, et apprenant l'arrivée des troupes restées en arrière, ne craint plus d'engager toutes les forces présentes sur le terrain, la garde comprise, et donne l'ordre de se porter en avant. Une impulsion irrésistible se communique à la ligne entière. Déroute de l'armée prussienne. On pousse devant soi les Prussiens rompus; on les culbute sur ce terrain incliné, qui descend du Landgrafenberg vers la vallée de l'Ilm. Le régiment de Hohenlohe et les grenadiers de Hahn de la division Grawert, sont presque entièrement détruits par le feu ou par la baïonnette. Le général Grawert lui-même est gravement blessé, pendant qu'il dirige son infanterie. Aucun corps ne tient plus. La brigade Cerrini mitraillée recule sur la réserve Dyherrn, qui oppose en vain ses cinq bataillons au mouvement des Français. Bientôt découverte, cette réserve se voit abordée, enveloppée de toutes parts et réduite à se débander. Le corps de Tauenzien, rallié un instant et ramené au feu par le prince de Hohenlohe, est entraîné comme les autres dans la déroute générale. La cavalerie prussienne, profitant de l'absence de la grosse cavalerie française, fournit des charges pour couvrir son infanterie rompue; mais nos chasseurs et nos hussards lui tiennent tête, et, bien que ramenés plusieurs fois, reviennent sans cesse à la charge, soutenus, enivrés par la victoire. Un affreux carnage suit cette retraite en désordre. On fait à chaque pas des prisonniers; on enlève l'artillerie par batteries entières.
Arrivée en ligne du corps du général Ruchel.
Dans ce grand péril survient enfin, mais trop tard, le général Ruchel. Il marche sur deux lignes d'infanterie, ayant à gauche la cavalerie appartenant à son corps, et à droite la cavalerie saxonne, commandée par le brave général Zeschwitz, qui était venu spontanément prendre cette position. Il gravit au pas ces plateaux, inclinés du Landgrafenberg à l'Ilm. Tandis qu'il monte, autour de lui descendent comme un torrent les Prussiens et les Français, les uns poursuivis par les autres. Il est ainsi accueilli par une sorte de tempête, dès son apparition sur le champ de bataille. Pendant qu'il s'avance, le cœur navré à la vue de ce désastre, les Français se précipitent sur lui avec l'impétuosité de la victoire. Désastre du corps du général Ruchel. La cavalerie qui couvrait son flanc gauche est dispersée la première. Cet infortuné général, ami peu sage mais ardent de son pays, s'offre de sa personne au premier choc. Il est frappé d'une balle au milieu de la poitrine, et emporté mourant dans les bras de ses soldats. Son infanterie, privée de la cavalerie qui la couvrait, se voit attaquée en flanc par les troupes du maréchal Soult, et menacée de front par celles des maréchaux Lannes et Ney. Les bataillons placés à l'extrême gauche de la ligne, saisis de terreur, se débandent, et entraînent dans leur fuite le reste du corps d'armée. Pour surcroît d'infortune, les dragons et les cuirassiers français arrivent au galop, sous la conduite de Murat, impatients de prendre part à la bataille. Ils entourent ces malheureux bataillons débandés, sabrent ceux qui essayent de tenir, et poursuivent les autres jusqu'aux bords de l'Ilm, où ils font une grande quantité de prisonniers.
Les troupes saxonnes sont enveloppées et prises.
Il ne restait sur le champ de bataille que les deux brigades saxonnes Burgsdorf et Nehroff, lesquelles, après avoir honorablement défendu la Schnecke, contre les divisions Heudelet et Desjardins du corps d'Augereau, avaient été forcées dans leur position par l'adresse des tirailleurs français, et opéraient leur retraite, disposées en deux carrés. Ces carrés présentaient trois faces d'infanterie et une d'artillerie, celle-ci formant la face en arrière. Les deux brigades saxonnes se retiraient, tour à tour s'arrêtant, faisant feu de leurs canons, et puis reprenant leur marche. L'artillerie d'Augereau les suivait en leur envoyant des boulets; une nuée de tirailleurs français, courant après elles, les harcelait à coups de fusil. Murat, qui venait de culbuter les restes du corps de Ruchel, se rejette sur les deux brigades saxonnes, et les fait charger à outrance par ses dragons et ses cuirassiers. Les dragons abordent la première sans y entrer; mais ils reviennent à la charge, y pénètrent et l'enfoncent. Le général d'Hautpoul avec les cuirassiers attaque la seconde, la rompt, et y commet les ravages qu'une cavalerie victorieuse exerce sur une infanterie rompue. Ces infortunés n'ont d'autre ressource que de se rendre prisonniers. Le bataillon prussien Boguslawski est enfoncé à son tour, et traité comme les autres. Le brave général Zeschwitz, qui était accouru avec la cavalerie saxonne au secours de son infanterie, fait de vains efforts pour la soutenir; il est ramené, et forcé de céder à la déroute générale.
Murat rallie ses escadrons, et court vers Weimar pour recueillir de nouveaux trophées. À quelque distance de cette ville se trouvaient réunis pêle-mêle, des détachements d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, au sommet d'une descente longue et rapide, que forme la grande route, pour joindre le fond de la vallée de l'Ilm. Ces troupes, confusément accumulées, étaient appuyées à un petit bois, qu'on appelle le bois de Webicht. Tout à coup apparaissent les casques brillants de la cavalerie française. Quelques coups de fusil partent instinctivement de cette foule éperdue. Affreuse déroute de l'armée prussienne. À ce signal, la masse, saisie de terreur, se précipite sur la descente qui aboutit à Weimar: fantassins, cavaliers, artilleurs, tous se jettent les uns sur les autres dans ce gouffre. Nouveau désastre, et bien digne de pitié! Murat lance une partie de ses dragons, qui poussent à coups de pointe cette cohue épouvantée, et la poursuivent jusque dans les rues de Weimar. Avec les autres, il fait un détour, dépasse Weimar, et coupe la retraite aux fuyards, qui se rendent par milliers.
Horrible spectacle que présente les villes d'Iéna et de Weimar.
Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante mille au plus avaient combattu, et suffi pour culbuter l'armée prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeaux, ni officiers, courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français, morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On voyait étendus sur la terre, et en nombre plus qu'ordinaire, une quantité d'officiers prussiens, qui avaient noblement payé de leur vie leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, 200 pièces de canon, étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et des plateaux où l'on avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar, et la menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau commerce d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à Iéna, une partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en maîtres de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna, s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et entendait les cris de Vive l'Empereur! se mêler aux gémissements des mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable, si le génie, si l'héroïsme déployés, n'en rachetaient l'horreur, et si la gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses rayons éblouissants!
Événements du côte de Naumbourg: autre bataille livrée à quatre lieues de celle d'Iéna.
Mais quelque grands que fussent les résultats déjà obtenus, Napoléon ne connaissait pas encore toute l'étendue de sa victoire, ni les Prussiens toute l'étendue de leur malheur. Tandis que le canon retentissait à Iéna, on l'entendait aussi dans le lointain à droite, vers Naumbourg. Napoléon avait souvent regardé de ce côté, se disant que les maréchaux Davout et Bernadotte, qui réunissaient à eux deux cinquante mille hommes, n'avaient guère à craindre le reste de l'armée prussienne, dont il croyait avoir eu la plus forte partie sur les bras. Il leur avait renouvelé plusieurs fois l'ordre de se faire tuer jusqu'au dernier, plutôt que d'abandonner le pont de Naumbourg. Le prince de Hohenlohe, qui se retirait l'âme remplie de douleur, avait entendu lui aussi le canon du côté de Naumbourg, et il inclinait à s'y porter, attiré, repoussé tour à tour, par les nouvelles venues d'Awerstaedt, lieu où était campée l'armée du duc de Brunswick. Des coureurs disaient que cette armée avait remporté une victoire complète, d'autres au contraire qu'elle avait essuyé un désastre plus éclatant que celui de l'armée de Hohenlohe. Bientôt le prince apprit la vérité. Voici ce qui s'était passé encore dans cette journée mémorable, marquée par deux sanglantes batailles, livrées à quatre lieues l'une de l'autre.
Marche de l'armée du duc de Brunswick vers le pont de Naumbourg.
L'armée royale avait marché la veille en cinq divisions sur la grande route de Weimar à Naumbourg. Parcourant ces plateaux, ondulés comme les vagues de la mer, qui forment le sol de la Thuringe, et viennent se terminer en côtes abruptes vers les rives de la Saale, elle s'était arrêtée à Awerstaedt, un peu avant le défilé de Kösen, position militaire fort connue. Elle avait fait cinq ou six lieues, et on estimait que c'était beaucoup pour des troupes peu habituées aux fatigues de la guerre. Elle avait donc bivouaqué le 13 au soir, en avant et en arrière du village d'Awerstaedt, et très-mal vécu, faute de savoir subsister sans magasins. Description du terrain entre Awerstaedt et Naumbourg. Comme le prince de Hohenlohe, le duc de Brunswick paraissait donner peu d'attention aux débouchés par lesquels il était possible que les Français survinssent. (Voir la carte no 35.) Au delà d'Awerstaedt, et avant d'arriver au pont de Naumbourg sur la Saale, se rencontre une espèce de bassin, assez vaste, coupé par un ruisseau, qui va rejoindre après quelques détours l'Ilm et la Saale. Ce bassin, dont les deux plans sont inclinés l'un vers l'autre, semble un champ de bataille fait pour recevoir deux armées, en n'opposant à leur rencontre que le faible obstacle d'un ruisseau facile à franchir. La route de Weimar à Naumbourg le parcourt tout entier, descend d'abord vers le ruisseau, le passe sur un petit pont, s'élève ensuite sur le plan opposé, traverse un village qu'on nomme Hassenhausen, et qui est le seul point d'appui existant au milieu de ce terrain découvert. Après Hassenhausen, la route, parvenue sur le bord extérieur du bassin dont il s'agit, s'arrête tout à coup, et descend par des contours rapides sur les rives de la Saale. C'est là ce qu'on appelle le défilé de Kösen. Au-dessous se trouve un pont auquel on a donné le nom de pont de Kösen, ou de Naumbourg.
Puisqu'on savait les Français de l'autre côte de la Saale à Naumbourg, il était naturel d'aller prendre position, au moins avec une division, sur le sommet des rampes de Kösen, non pour franchir le passage, qu'il s'agissait de masquer seulement, mais pour en interdire l'accès aux Français, pendant que les autres divisions poursuivraient, couvertes par la Saale, leur mouvement de retraite. Personne n'y songea dans l'état-major prussien. Négligence de l'armée prussienne à l'égard du défilé de Kösen. On se contenta d'envoyer en reconnaissance quelques patrouilles de cavalerie, qui se retirèrent après avoir fait le coup de pistolet avec les avant-postes du maréchal Davout. On apprit par ces patrouilles que les Français ne s'étaient point établis au défilé de Kösen, et on se crut en sûreté. Le lendemain, trois divisions devaient traverser le bassin que nous venons de décrire, occuper les rampes par lesquelles on descend sur les bords de la Saale, et les deux autres divisions, sous le maréchal Kalkreuth, cheminant derrière les trois premières, avaient ordre de s'emparer du pont de Freybourg sur l'Unstrut, pour assurer à l'armée le passage de cet affluent de la Saale.
C'est en vain qu'à la guerre on pense à beaucoup de choses, si on ne pense pas à toutes: le point oublié est justement celui par lequel l'ennemi vous surprend. Il était aussi grave en ce moment de négliger le défilé de Kösen, que d'abandonner le Landgrafenberg à Napoléon.
Vigilance du maréchal Davout.
Le maréchal Davout, que Napoléon avait placé à Naumbourg, joignait au sens le plus droit une fermeté rare, une sévérité inflexible. Il était porté à la vigilance autant par l'amour du devoir, que par le sentiment d'une infirmité naturelle, qui consistait dans une très-grande faiblesse de la vue. Cet homme de guerre illustre devait ainsi à un défaut physique une qualité morale. Ayant de la peine à discerner les objets, il s'appliquait à les observer de très-près: quand il les avait vus lui-même, il les faisait voir par d'autres; il accablait sans cesse de questions ceux qui étaient autour de lui, ne prenait aucun repos, n'en laissait à personne, qu'il ne se crût suffisamment informé, et ne se résignait jamais à vivre dans l'incertitude où tant de généraux s'endorment, en livrant au hasard leur gloire et la vie de leurs soldats. Le soir il était allé de sa personne reconnaître ce qui se passait au défilé de Kösen. Quelques prisonniers faits à la suite d'une escarmouche, lui avaient appris que la grande armée prussienne s'approchait, conduite par le roi, les princes et le duc de Brunswick. Sur-le-champ il avait envoyé un bataillon au pont de Kösen, et prescrit à ses troupes d'être sur pied dès le milieu de la nuit, afin d'occuper avant l'ennemi les hauteurs qui dominent la Saale. Dans le moment le maréchal Bernadotte se trouvait à Naumbourg, avec l'ordre de se porter là où il croirait être le plus utile, et notamment de seconder le maréchal Davout, si celui-ci en avait besoin. Le maréchal Davout se rendit à Naumbourg, fit part au maréchal Bernadotte de ce qu'il venait d'apprendre, lui proposa de combattre ensemble, lui offrit même de se placer sous son commandement, car ce n'était pas trop des 46 mille hommes qu'ils avaient à eux deux, pour tenir tête aux 80 mille hommes que la renommée attribuait à l'armée prussienne. Le maréchal Bernadotte refuse de seconder le maréchal Davout, et le laisse seul en présence de l'armée prussienne. Le maréchal Davout insista, au nom des plus graves considérations. Si le maréchal Lannes, ou tout autre, eût été à la place du maréchal Bernadotte, on n'aurait pas eu beaucoup de temps à perdre en vaines explications. Le généreux Lannes, en voyant apparaître l'ennemi, eût embrassé même un rival détesté, et eût combattu avec le dernier dévouement. Mais le maréchal Bernadotte, interprétant les ordres de l'Empereur de la manière la plus fausse, voulut absolument quitter Naumbourg pour se porter sur Dornbourg, où l'ennemi n'était point signalé[6]. D'où pouvait provenir une aussi étrange résolution? Elle provenait de ce sentiment détestable, qui souvent fait sacrifier le sang des hommes, le salut de l'État, à la haine, à l'envie, à la vengeance. Le maréchal Bernadotte éprouvait pour le maréchal Davout une aversion profonde, conçue sur les plus frivoles motifs. Il partit, laissant le maréchal Davout réduit à ses propres forces. Ce dernier restait avec trois divisions d'infanterie et trois régiments de cavalerie légère. Le maréchal Bernadotte emmenait même une division de dragons, qui avait été détachée de la réserve de cavalerie, pour seconder le premier et le troisième corps, et dont il ne lui appartenait pas de disposer exclusivement.
Bataille d'Awerstaedt, livrée le 14 octobre, en même temps que celle d'Iéna.
Cependant le maréchal Davout n'hésita pas sur le parti qu'il avait à prendre. Il résolut de barrer le chemin à l'ennemi, et de se faire tuer avec le dernier homme de son corps d'armée, plutôt que de laisser ouverte une route que Napoléon mettait tant de prix à fermer. Dans la nuit du 13 au 14, il était en marche vers le pont de Kösen, avec les trois divisions Gudin, Friant et Morand, formant 26 mille hommes présents au drapeau, la plus grande partie en infanterie, heureusement la meilleure de l'armée, car la discipline était de fer sous cet inflexible maréchal. C'est avec ces 26 mille hommes qu'il s'attendait à en combattre 70 suivant les uns, 80 suivant les autres, en réalité 66 mille. Quant aux soldats, ils n'étaient pas habitués à compter avec l'ennemi, quelque nombreux qu'il fût. En toute circonstance ils se tenaient pour obligés, et pour certains de vaincre.
Le maréchal Davout franchit avant le jour le défilé de Kösen, et arrive le premier sur le champ de bataille d'Awerstaedt.
Le maréchal après avoir fait prendre les armes long-temps avant le jour, franchit le pont de Kösen, qu'il avait occupé la veille au soir, gravit avec la division Friant les rampes de Kösen, et déboucha vers six heures du matin sur les hauteurs qui forment l'un des côtés du bassin de Hassenhausen. Peu d'instants après, les Prussiens paraissaient sur le côté opposé, de façon que les deux armées auraient pu s'apercevoir aux deux extrémités de cette espèce d'amphithéâtre, si le brouillard qui à cette heure enveloppait le champ de bataille d'Iéna, n'eût enveloppé aussi celui d'Awerstaedt. La division prussienne Schmettau marchait en tête, précédée d'une avant-garde de cavalerie de 600 chevaux, aux ordres du général Blucher. Un peu en arrière venait le roi, avec le duc de Brunswick et le maréchal de Mollendorf. Le général Blucher était descendu jusqu'au ruisseau fangeux qui traverse le bassin, avait passé le petit pont, et montait au pas la grande route, quand il rencontra un détachement français de cavalerie, commandé par le colonel Bourke et le capitaine Hulot. Rencontre des deux avant-gardes aux environs de Hassenhausen. On se tira des coups de pistolet à travers le brouillard, on fit de notre côté quelques prisonniers aux Prussiens. Le détachement français, après cette reconnaissance hardie, exécutée au milieu d'un brouillard épais, vint se ranger sous la protection du 25e de ligne, que conduisait le maréchal Davout. Celui-ci fit placer quelques pièces d'artillerie sur la chaussée même, et tirer à mitraille sur les 600 chevaux du général Blucher, lesquels furent bientôt mis en désordre. Une batterie attelée qui suivait ces 600 chevaux, fut enlevée par deux compagnies du 25e, et amenée à Hassenhausen. Cette première rencontre révélait toute la gravité de la situation. On allait avoir une grande bataille à livrer. Dispositions du maréchal Davout. Toutefois l'incertitude produite par le brouillard devait retarder l'engagement, car on ne pouvait, de part ni d'autre, tenter aucun mouvement sérieux, en présence d'un ennemi pour ainsi dire invisible. Le maréchal Davout, venant de Naumbourg pour fermer la retraite aux Prussiens, tournait le dos à l'Elbe et à l'Allemagne. Il avait la Saale à sa gauche, à sa droite des hauteurs boisées: les Prussiens venant de Weimar avaient la position contraire. Le maréchal Davout, grâce au retard causé par le brouillard, eut le temps de poster convenablement la division Gudin arrivée la première, et composée des 25e, 85e, 12e, 21e de ligne, et de six escadrons de chasseurs. Il plaça le 85e dans le village de Hassenhausen, et comme à la droite de Hassenhausen (droite des Français), mais un peu en avant, se trouvait un petit bois de saules, il dispersa dans ce bois un grand nombre de tirailleurs, qui ouvrirent un feu meurtrier sur la ligne prussienne, que l'on commençait à discerner. Les trois autres régiments furent disposés à droite du village, deux d'entre eux déployés, et rangés de manière à présenter une double ligne, le troisième en colonne, prêt à se former en carré sur le flanc de la division. Le terrain à la gauche de Hassenhausen fut réservé pour recevoir les troupes du général Morand. Quant à celles du général Friant, leur position devait être déterminée par les circonstances de la bataille.
L'action engagée avant que les Prussiens aient pu faire leurs dispositions.
Le roi de Prusse, le duc de Brunswick et le maréchal de Mollendorf, qui avaient franchi le ruisseau avec la division Schmettau, délibérèrent à la vue des dispositions qu'ils apercevaient en avant de Hassenhausen, s'il fallait attaquer sur-le-champ. Le duc de Brunswick voulait attendre la division Wartensleben, pour agir avec plus d'ensemble, mais le roi et le maréchal de Mollendorf étaient d'avis de ne pas différer le combat. Du reste la fusillade devint si vive qu'il fallut y répondre, et s'engager tout de suite. On se déploya donc avec la division Schmettau, en face du terrain occupé par les Français, ayant devant soi Hassenhausen, qui, au milieu de ce terrain découvert, allait devenir le pivot de la bataille. On essaya de riposter aux tirailleurs français, embusqués derrière les saules, mais ce fut sans effet, car outre leur adresse, ces tirailleurs avaient un abri, et alors on se porta un peu sur la droite de Hassenhausen (droite pour les Français, gauche pour les Prussiens), afin de se garantir d'un feu plongeant et meurtrier. Attaque de la division Schmettau contre la division Gudin, à la droite de Hassenhausen. La division Schmettau s'approcha des lignes de notre infanterie pour la fusiller, et le brouillard commençant à se dissiper, elle découvrit l'infanterie de la division Gudin rangée à la droite de Hassenhausen. Le général Blucher à cet aspect réunit sa nombreuse cavalerie, et, décrivant un détour, vint pour charger en flanc la division Gudin. Mais celle-ci ne lui en laissa pas le temps. Le 25e qui était en première ligne, disposa sur-le-champ en carré son bataillon de droite; le 21e qui était en seconde ligne, suivit cet exemple; enfin le 12e régiment qui était en arrière-garde, forma un seul carré de ses deux bataillons, et ces trois masses hérissées de baïonnettes attendirent avec une tranquille assurance les escadrons du général Blucher. Les généraux Petit, Gudin, Gauthier avaient pris place chacun dans un carré. Le maréchal allait de l'un à l'autre. Le général Blucher, que distinguait un bouillant courage, exécuta une première charge, qu'il eut soin de diriger en personne. Inutiles assauts de la cavalerie de Blucher contre l'infanterie du général Gudin. Mais ses escadrons n'arrivèrent pas jusqu'à nos baïonnettes, une grêle de balles les arrêtant sur place, et les forçant à se détourner brusquement. Le général Blucher avait eu son cheval tué; il prit celui d'un trompette, recommença la charge jusqu'à trois fois, mais toujours sans succès, et fut bientôt entraîné lui-même dans la déroute de sa cavalerie. Nos escadrons de chasseurs, soigneusement gardés en réserve sous la protection d'un petit bois, se lancèrent à la suite de cette cavalerie fugitive, et l'obligèrent à disparaître plus vite en lui tuant quelques hommes.
Arrivée en ligne de la division Friant.
Jusqu'ici le troisième corps conservait son terrain, sans aucun ébranlement. La division Friant, celle qui s'était si bien conduite à Austerlitz, parut en cet instant sur le lieu du combat. Le maréchal Davout, voyant que les efforts de l'ennemi se dirigeaient sur la droite de Hassenhausen, porta la division Friant vers cet endroit, et concentra la division Gudin autour de Hassenhausen, qui, d'après toutes les apparences, allait être attaquée violemment. Il envoya en même temps l'ordre au général Morand de hâter le pas, pour venir se placer à la gauche du village.
Du côté des Prussiens, la seconde division, celle de Wartensleben, arrivait tout essoufflée, retardée qu'elle avait été par un encombrement de bagages qui s'était produit sur les derrières. La division Orange arrivait aussi à perte d'haleine, long-temps retenue par la même cause. Le défaut d'habitude de la guerre rendait chez cette armée les mouvements lents, décousus, embarrassés.
Attaque furieuse contre le village de Hassenhausen.
Le moment était venu où le combat devait s'engager avec fureur. La division Wartensleben se dirigea vers la gauche de Hassenhausen, tandis que la division Schmettau, conduite avec vigueur par les officiers prussiens, s'avança devant Hassenhausen même, puis replia ses deux ailes autour de ce village, afin de l'envelopper. Heureusement trois des régiments du général Gudin s'y étaient jetés. Le 85e, qui en occupait le front, se comporta dans cette journée avec une valeur héroïque. Refoulé dans l'intérieur du village, il en barrait le passage avec une invincible fermeté, répondant par un feu continu et adroitement dirigé à la masse épouvantable des feux prussiens. Ce régiment avait déjà perdu la moitié de son effectif qu'il tenait ferme sans s'ébranler. Pendant ce temps, la division Wartensleben profitant de ce que la division Morand n'avait pas encore occupé la gauche de Hassenhausen, menaçait de tourner le village en se faisant précéder par une immense cavalerie. À cette vue, le général Gudin avait déployé le quatrième de ses régiments, le 12e, à la gauche de Hassenhausen, pour empêcher qu'il ne fût débordé. Il était évident à tous les yeux que, sur ce terrain découvert, le village de Hassenhausen étant le seul appui des uns, le seul obstacle des autres, on devait se le disputer avec acharnement. Le brave général Schmettau, à la tête de ses fantassins, reçut un coup de feu qui l'obligea de se retirer. Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français, éprouvait un secret désespoir, et croyait toucher à la catastrophe, dont le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. Ce vieux guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre lui-même à la tête des grenadiers prussiens, et les conduire à l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain, qui se trouve à côté de la chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au village. Le duc de Brunswick et le maréchal de Mollendorf mortellement blessés à l'attaque de Hassenhausen. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen l'atteint au visage, et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, après avoir jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne reconnaisse pas l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur s'empare de l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre à cette journée: il s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le roi a un cheval tué sans quitter le feu. Arrivée en ligne de la division Orange. La division Orange arrive enfin. On la partage en deux brigades, l'une va soutenir la division Wartensleben à la gauche de Hassenhausen (gauche des Français), pour essayer de faire tomber la position, en la tournant; l'autre va remplir à droite l'espace que la division Schmettau a laissé vacant, pour se jeter sur Hassenhausen. Cette seconde brigade doit surtout arrêter la division Friant, qui commence à gagner du terrain sur le flanc de l'armée prussienne.
Le maréchal Davout, présent sans cesse au plus fort du danger, pousse à droite la division Friant, laquelle échange une vive fusillade avec la brigade de la division Orange qui lui est opposée. Au centre, à Hassenhausen même, il soutient les cœurs en annonçant l'arrivée de Morand. Arrivée en ligne de la division Morand. À gauche, où Morand paraît enfin, il court ranger cette division, non pas la plus brave des trois, car toutes trois l'étaient également, mais la plus nombreuse. L'intrépide Morand amenait cinq régiments, le 13e léger, et les 61e, 51e, 30e, 17e de ligne. Ces cinq régiments présentaient neuf bataillons, le dixième ayant été laissé à la garde du pont de Kösen. Ils viennent occuper le terrain uni qui est à la gauche de Hassenhausen. Les Prussiens avaient braqué sur ce terrain une nombreuse artillerie, prête à foudroyer les troupes qui se montreraient. Chacun des neuf bataillons, après avoir gravi les rampes de Kösen, devait déboucher sur le plateau sous la mitraille de l'ennemi. Rude engagement de la division Morand contre une grande partie de l'armée prussienne. Ils se déploient néanmoins les uns à la suite des autres, se formant à l'instant même où ils arrivent en ligne, malgré les décharges répétées de l'artillerie prussienne. Le 13e léger paraît le premier, se forme, et se porte rapidement en avant. Mais s'étant trop avancé, il est obligé de se replier sur les autres régiments. Le 61e qui vient après, accueilli comme le 13e, n'en est point ébranlé. Un soldat, que ses camarades avaient surnommé l'Empereur, à cause d'une certaine ressemblance avec Napoléon, apercevant dans sa compagnie quelque flottement, court en avant, se place en jalon, et s'écrie: Mes amis, suivez votre Empereur!—Tous le suivent, et se serrent sous cette grêle de mitraille. Les neuf bataillons achèvent leur déploiement, et marchent en colonnes, ayant leur artillerie dans l'intervalle d'un bataillon à l'autre. Le maréchal Davout, pendant qu'il conduit ses bataillons, reçoit un biscaïen à la tête, qui perce son chapeau à la hauteur de la cocarde, et lui enlève des cheveux sans entamer le crâne. Les neuf bataillons se posent en face de la ligne ennemie, et font reculer la division Wartensleben, ainsi que la brigade d'Orange, venue à l'appui. Elles dégagent en gagnant du terrain le flanc de Hassenhausen, et obligent la division Schmettau à reployer ses ailes, qu'elle avait étendues autour du village. Après une assez longue fusillade, la division Morand voit s'amasser sur sa tête un nouvel orage: c'est une masse énorme de cavalerie, qui paraît se réunir derrière les rangs de la division Wartensleben. Attaque de toute la cavalerie prussienne contre la division Morand. L'armée royale menait avec elle la meilleure et la plus nombreuse portion de la cavalerie prussienne. Elle pouvait présenter 14 à 15 mille cavaliers, supérieurement montés, et formés aux manœuvres par de longs exercices. Les Prussiens veulent, avec cette masse de cavalerie, tenter un effort désespéré contre la division Morand. Ils se flattent, sur le terrain uni qui sépare Hassenhausen de la Saale, de la fouler sous les pieds de leurs chevaux, ou de la précipiter de haut en bas, le long des rampes de Kösen. S'ils réussissent, la gauche de l'armée française étant culbutée, Hassenhausen enveloppé, Gudin pris dans le village, la division Friant n'a plus qu'à battre en retraite au pas de course. Mais le général Morand, à l'aspect de ce rassemblement, dispose sept de ses bataillons en carrés, et en laisse deux déployés pour se lier à Hassenhausen. Il s'établit dans l'un de ces carrés, le maréchal Davout s'établit dans un autre, et ils se disposent à recevoir de pied ferme la masse d'ennemis qui s'apprête à fondre sur eux. Fermeté de l'infanterie du général Morand. Tout à coup les rangs de l'infanterie de Wartensleben s'ouvrent, et vomissent les torrents de la cavalerie prussienne, qui, sur ce point, ne compte pas moins de dix mille chevaux, conduits par le prince Guillaume. Elle entreprend une suite de charges qui se renouvellent à plusieurs reprises. Chaque fois, nos intrépides fantassins, attendant avec sang-froid l'ordre de leurs officiers, laissent venir les escadrons ennemis à trente ou quarante pas de leurs lignes, puis exécutent des décharges si justes, si meurtrières, qu'ils abattent des centaines d'hommes et de chevaux, et se créent ainsi un rempart de cadavres. Dans l'intervalle de ces charges, le général Morand et le maréchal Davout passent d'un carré dans un autre, pour donner à chacun d'eux l'encouragement de leur présence. Les cavaliers prussiens réitèrent avec fureur ces rudes assauts, mais n'arrivent pas même jusqu'à nos baïonnettes. La division Morand, en se portant en avant, décide un mouvement général de retraite dans toute l'armée prussienne. Enfin, après une fréquente répétition de cette scène tumultueuse, la cavalerie prussienne découragée se retire derrière son infanterie. Alors le général Morand, rompant ses carrés, déploie ses bataillons, les forme en colonnes d'attaque, et les pousse sur la division Wartensleben. L'infanterie prussienne, abordée avec vigueur, recule devant nos soldats, et descend en rétrogradant jusqu'au bord du ruisseau. En même temps, le général Friant à droite, force la première brigade de la division Orange à se retirer, et, par suite de ce double mouvement, la division Schmettau, débordée sur ses deux ailes, horriblement décimée, est réduite à lâcher pied, et à s'éloigner de ce village de Hassenhausen, disputé avec tant de violence à la division Gudin.
Les trois divisions prussiennes sont ainsi ramenées au delà du ruisseau marécageux, qui traverse le champ de bataille. L'armée française s'y arrête un instant, pour reprendre haleine, car ce combat inégal durait depuis six heures, et nos soldats expiraient de fatigue. La division Gudin, chargée de défendre Hassenhausen, avait essuyé des pertes énormes; mais la division Friant avait médiocrement souffert; la division Morand, peu maltraitée par la cavalerie, comme toute infanterie qui n'a pas été rompue, atteinte plus gravement par l'artillerie, se trouvait cependant très en état de combattre, et toutes trois étaient prêtes à recommencer, s'il le fallait, pour tenir tête aux deux divisions prussiennes de réserve, restées spectatrices du combat, sur le bord opposé du bassin où se livrait la bataille. Ces deux divisions de réserve, Kuhnheim et d'Arnim, sous le maréchal Kalkreuth, attendaient le signal pour entrer en ligne à leur tour, et renouveler la lutte.
Délibération autour du roi de Prusse pour savoir s'il faut recommencer le combat.
Pendant ce temps on délibérait autour du roi de Prusse. Le général Blucher était d'avis de réunir la masse entière de la cavalerie aux deux divisions de réserve, et de se jeter sur l'ennemi en désespérés. Le roi avait partagé d'abord cette opinion; mais on faisait valoir auprès de lui, que, si l'on différait seulement d'une journée, on serait rejoint par le prince de Hohenlohe et par le corps du général Ruchel, et qu'on écraserait les Français au moyen de cette réunion de forces. La supposition n'était pas très-fondée, car, s'il était permis de compter sur la jonction des corps de Hohenlohe et de Ruchel, les Français, qu'on avait devant soi, devaient être rejoints aussi par la grande armée. Aucune chance ne valait donc celle qu'on pouvait trouver dans un dernier effort, tenté tout de suite, et avec la volonté de vaincre ou de mourir, bien que cette chance elle-même ne fût pas grande, vu l'état des divisions Friant et Morand. Cependant la retraite fut ordonnée. Le roi avait montré une bravoure rare, mais la bravoure n'est pas le caractère. D'ailleurs les âmes autour de lui étaient profondément abattues.
L'avis de la retraite prévaut, et l'armée prussienne se retire couverte par les deux divisions de réserve.
On commença dans l'après-midi le mouvement de retraite. Le maréchal Kalkreuth s'avança pour le couvrir avec ses deux divisions fraîches. Le général Morand avait profité d'un accident de terrain qu'on appelle le Sonnenberg, et qui était situé à la gauche du champ de bataille, pour placer des batteries qui faisaient sur la droite des Prussiens un feu des plus incommodes. Le maréchal Davout ébranla ses trois divisions, et les porta vivement au delà du ruisseau. On marcha malgré le feu des divisions de réserve, on les joignit à portée de fusil, et on les força de battre en retraite, sans désordre, il est vrai, mais précipitamment. Si le maréchal Davout avait eu les régiments de dragons emmenés la veille par le maréchal Bernadotte, il aurait fait des milliers de prisonniers. Il en prit cependant plus de 3 mille, outre 115 pièces de canon, capture énorme pour un corps qui n'en possédait lui-même que 44. Arrivé sur l'autre côté du bassin où l'on avait combattu, il arrêta son infanterie, et apercevant aux environs d'Apolda les troupes du maréchal Bernadotte, il invita celui-ci à tomber sur l'ennemi, et à ramasser les vaincus, que son corps épuisé de fatigue ne pouvait suivre plus long-temps. Les soldats du maréchal Bernadotte, qui mangeaient la soupe autour d'Apolda, étaient indignés, et se demandaient ce qu'on faisait de leur courage dans un pareil moment.
Résultats de la bataille d'Awerstaedt.
L'armée prussienne avait perdu 3 mille prisonniers, 9 ou 10 mille hommes tués ou blessés, plus le duc de Brunswick, le maréchal de Mollendorf, le général Schmettau, frappés mortellement, et surtout un nombre immense d'officiers, qui avaient bravement fait leur devoir. Le corps du maréchal Davout avait essuyé des pertes cruelles. Sur 26 mille hommes il en comptait 7 mille hors de combat. Les généraux Morand et Gudin étaient blessés; le général de Billy était tué; la moitié des généraux de brigade et des colonels étaient morts ou atteints de blessures graves. Jamais journée plus meurtrière, depuis Marengo, n'avait ensanglanté les armes françaises, et jamais aussi un plus grand exemple de fermeté héroïque n'avait été donné par un général et ses soldats.
L'armée royale se retira, sous la protection des deux divisions de réserve, que conduisait le maréchal Kalkreuth. Le rendez-vous, assigné à tous les corps désorganisés par la bataille, était Weimar, derrière le prince de Hohenlohe, qu'on supposait encore sain et sauf. Le roi y marcha, fort triste sans doute, mais comptant, sinon sur un retour de fortune, au moins sur une retraite en bon ordre, grâce aux 70 mille hommes du prince de Hohenlohe et du général Ruchel. Il cheminait, accompagné d'un fort détachement de cavalerie, lorsqu'on découvrit sur les derrières du champ de bataille d'Iéna, les troupes du maréchal Bernadotte. À leur vue on ne douta plus qu'il ne fût arrivé quelque accident à l'armée du prince de Hohenlohe. La seule vue du corps de Bernadotte, quoique inactif, jette en désordre l'armée prussienne qui se retire. On quitta précipitamment la route de Weimar, pour se jeter à droite sur celle de Sommerda. (Voir la carte no 34.) Mais bientôt la vérité fut connue tout entière, car l'armée du prince de Hohenlohe cherchait dans le moment auprès de l'armée du roi, l'appui que l'armée du roi cherchait auprès d'elle. On se rencontra par mille bandes détachées qui fuyaient dans toutes les directions, et les uns et les autres apprirent qu'ils avaient été vaincus, chacun de leur côté. À cette nouvelle le désordre, moins grand d'abord dans l'armée du roi, parce qu'elle n'était pas poursuivie, y fut porté au comble. Horrible déroute de l'armée prussienne. Une terreur subite s'empara de toutes les âmes; on se mit à courir confusément sur les routes, sur les sentiers, voyant partout l'ennemi, et prenant des fuyards pleins d'effroi eux-mêmes, pour les Français victorieux. Par surcroît de malheur, on trouva sur les chemins cette masse énorme de bagages, que l'armée prussienne, amollie par une longue paix, traînait à sa suite, et dans le nombre une quantité de bagages royaux, qui n'étaient pas en rapport avec la simplicité personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mais que la présence de la cour avait rendus nécessaires. Pressés de se soustraire au péril, les soldats des deux armées prussiennes regardaient comme une calamité ces obstacles à la rapidité de leur fuite. La cavalerie se détournait, et se jetait à travers la campagne, se sauvant par escadrons isolés. L'infanterie rompait ses rangs, ravageant, culbutant ces bagages incommodes, et laissant au vainqueur le soin de les piller, parce qu'avant tout elle voulait fuir. Bientôt les deux divisions du maréchal Kalkreuth, restées seules en bon ordre, furent atteintes du désespoir général, et, malgré l'énergie de leur chef, commencèrent à se dissoudre. Les cadres se dégarnissaient d'heure en heure, et les soldats, qui n'avaient point partagé les passions de leurs officiers, trouvaient plus simple, en abandonnant leurs armes, et en se cachant dans les bois, de se dérober aux conséquences de la défaite. Les routes étaient jonchées de sacs, de fusils, de canons. C'est ainsi que se retirait l'armée prussienne, à travers les plaines de la Thuringe, et vers les montagnes du Hartz, présentant un spectacle bien différent de celui qu'elle offrait peu de jours auparavant, lorsqu'elle promettait de se conduire devant les Français tout autrement que les Autrichiens ou les Russes[7].
L'armée de Hohenlohe fuyait partie à droite vers Sommerda, partie à gauche vers Erfurt, au delà de Weimar. Une moitié de l'armée royale, celle qui avait quitté le champ de bataille la première, avec ordre de se diriger sur Weimar, trouvant cette ville dans les mains de l'ennemi, allait à Erfurt, portant avec elle ses chefs mortellement blessés, le duc de Brunswick, le maréchal de Mollendorf, le général Schmettau. Le reste de l'armée royale marchait vers Sommerda, non que cela fût ordonné, mais parce que Sommerda, Erfurt, étaient les villes qui se rencontraient sur les derrières du pays où l'on avait combattu. Personne n'avait pu donner un ordre depuis que ce délire de terreur s'était emparé de toutes les têtes. Le roi, entouré de quelque cavalerie, marchait vers Sommerda. Le prince de Hohenlohe, qui s'était retiré avec 12 ou 15 cents chevaux, n'en avait pas 200, quand il arriva le lendemain matin 15 à Tennstädt. Il demandait des nouvelles du roi, qui en demandait de lui. Aucun chef ne savait où étaient les autres.
Pendant cette terrible nuit, les vainqueurs ne souffraient pas moins que les vaincus. Ils étaient couchés sur la terre, bivouaquant par la nuit la plus froide, n'ayant presque rien à manger, à la suite d'une journée de combat, naturellement peu productive en vivres. Beaucoup d'entre eux, atteints plus ou moins gravement, gisaient sur la terre, à côté des blessés ennemis, confondant leurs gémissements, car ce n'est pas dans un si court intervalle que l'ambulance la mieux organisée aurait pu ramasser douze ou quinze mille blessés. Napoléon, par bonté autant que par calcul, avait, durant plusieurs heures, veillé de sa personne à leur enlèvement, et il était rentré ensuite à Iéna, où il avait trouvé, lui aussi, un redoublement de nouvelles, c'est-à-dire l'annonce d'une seconde victoire, plus glorieuse encore que celle qui avait été remportée sous ses yeux. Satisfaction de Napoléon en apprenant la bataille d'Awerstaedt. Son indignation contre le maréchal Bernadotte. Il se refusait d'abord à croire tout ce qu'on lui mandait, parce qu'une lettre du maréchal Bernadotte, pour excuser par un mensonge une conduite impardonnable, lui disait que le maréchal Davout avait à peine neuf à dix mille hommes devant lui. Un officier du maréchal Davout, le capitaine Trobriand, étant venu lui apprendre qu'on avait eu 70 mille hommes à combattre, il ne put ajouter foi à ce rapport, et lui répondit: Votre maréchal y voit double.—Mais quand il sut tous les détails, il ressentit la joie la plus vive, et combla d'éloges, bientôt après de récompenses, l'admirable conduite du troisième corps. Il fut indigné contre le maréchal Bernadotte, et peu surpris. Dans le premier moment il voulut sévir avec éclat, et songea même à ordonner un jugement devant un conseil de guerre. Mais la parenté, une sorte de faiblesse à sévir autrement qu'en paroles véhémentes, firent bientôt dégénérer sa résolution de sévérité en un mécontentement, qu'il ne prit du reste aucun soin de cacher. Le maréchal Bernadotte en fut quitte pour des lettres du prince Berthier et de Napoléon lui-même, lettres qui durent le rendre profondément malheureux, s'il avait le cœur d'un citoyen et d'un soldat.
Témoignages de satisfaction donnés au maréchal Davout et à son corps d'armée.
Le lendemain matin Duroc fut envoyé à Naumbourg. Il portait au maréchal Davout une lettre de l'Empereur, et des témoignages éclatants de satisfaction pour tout le corps d'armée.—Vos soldats et et vous, monsieur le maréchal, disait Napoléon, avez acquis des droits éternels à mon estime et à ma reconnaissance.—Duroc devait se rendre dans les hôpitaux, visiter les blessés, leur apporter la promesse de récompenses éclatantes, et prodiguer l'argent à tous ceux qui en auraient besoin. La lettre de l'Empereur fut lue dans les chambrées où l'on avait entassé les blessés, et ces malheureux, criant Vive l'Empereur! au milieu de leurs souffrances, exprimaient le désir de recouvrer la vie pour la lui dévouer encore.
Dispositions de Napoléon pour suivre l'armée prussienne dans sa fuite.
Napoléon, dès le lendemain 15 octobre, se mit en mesure de profiter de la victoire, avec cette activité qu'aucun capitaine, ancien ou moderne, n'égala jamais. Il prescrivit d'abord aux maréchaux Davout, Lannes et Augereau, dont les corps avaient beaucoup souffert dans la journée du 14, de se reposer deux ou trois jours à Naumbourg, à Iéna, à Weimar. Mais le maréchal Bernadotte, dont les soldats n'avaient pas tiré un coup de fusil, les maréchaux Soult et Ney, qui n'avaient eu qu'une partie de leurs troupes engagées, Murat, dont la cavalerie n'avait eu à essuyer que des fatigues, furent portés en avant, pour harceler l'armée prussienne, et en ramasser les débris, faciles à capturer dans l'état de désorganisation où elle était tombée. Murat, qui avait couché à Weimar, eut ordre de courir avec ses dragons à Erfurt le 15 au matin, et Ney de le suivre immédiatement. (Voir la carte no 34.) Le maréchal Soult dut, par Sommerda, Greussen, Sondershausen, Nordhausen, marcher à la suite de l'armée ennemie, et la poursuivre à travers la Thuringe, vers ces montagnes du Hartz, où elle semblait, dans son désordre, chercher un refuge. Il fut enjoint au maréchal Bernadotte de se diriger le jour même sur l'Elbe, en se portant vers la droite de l'armée par Halle et Dessau. On remarquera que Napoléon, soigneux de se concentrer la veille d'une grande bataille, le lendemain, quand il avait frappé l'ennemi, divisait ses corps, comme un vaste réseau, pour prendre tout ce qui fuyait, habile ainsi à modifier l'application des principes de la guerre, selon les circonstances, et toujours avec la justesse et l'à-propos qui assurent le succès.
Napoléon rend la liberté aux prisonniers saxons.
Ces ordres donnés, Napoléon accorda quelques soins à la politique. La direction que suivaient les Prussiens en se retirant, les éloignait de la Saxe. De plus, Napoléon tenait en son pouvoir une bonne partie des troupes saxonnes, qui avaient honorablement combattu, quoique fort peu satisfaites, tant de la guerre à laquelle on avait entraîné leur pays, que des mauvais procédés dont elles croyaient avoir à se plaindre de la part des Prussiens. Napoléon fit assembler à Iéna, dans une salle de l'Université, les officiers des troupes saxonnes. Se servant d'un employé des affaires étrangères, appelé auprès de lui, il leur adressa des paroles qui furent immédiatement traduites. Il leur dit qu'il ne savait pas pourquoi il était en guerre avec leur souverain, prince sage, pacifique, digne de respect; qu'il avait même tiré l'épée pour arracher leur pays à la dépendance humiliante dans laquelle le tenait la Prusse, et qu'il ne voyait pas pourquoi les Saxons et les Français, avec si peu de motifs de se haïr, persisteraient à combattre les uns contre les autres; qu'il était prêt, quant à lui, à leur donner un premier gage de ses dispositions amicales, en leur rendant la liberté, et en respectant la Saxe, pourvu qu'ils lui promissent, de leur côté, de ne plus porter les armes contre la France, et que les principaux d'entre eux allassent à Dresde proposer et faire accepter la paix. Les Saxons délivrés par Napoléon acceptent avec transport ses propositions pacifiques. Les officiers saxons, saisis d'admiration à la vue du personnage extraordinaire qui leur parlait, touchés de la générosité de ses propositions, répondirent par le serment unanime de ne plus servir, ni eux ni leurs soldats, pendant cette guerre. Quelques-uns s'offrirent à partir sur-le-champ pour Dresde, assurant qu'avant trois jours ils auraient apporté le consentement de leur souverain.
Par cet acte habile, Napoléon voulait désarmer le patriotisme germanique, si fort excité par les soins de la Prusse, et en traitant avec cette douceur un prince justement respecté, s'acquérir le droit de traiter avec rigueur un prince qui n'était estimé de personne. Ce dernier était l'électeur de Hesse, qui avait contribué par ses mensonges à provoquer la guerre, et qui, depuis la guerre, cherchait à trafiquer de son adhésion, résolu de se donner à celle des deux puissances que la victoire favoriserait. C'était un ennemi secret, dévoué aux Anglais, chez lesquels il avait déposé ses richesses. Napoléon n'avait garde en s'avançant en Prusse, de laisser un tel ennemi sur ses derrières. Les principes de la guerre commandaient de s'en débarrasser, et ceux d'une loyale politique ne le défendaient pas, car ce prince avait été pour la Prusse et pour la France un voisin sans foi. Napoléon exécute ses desseins à l'égard de l'électeur de Hesse, et envoie le 8e corps pour s'emparer de ses États. Sur-le-champ, avant d'aller plus loin, Napoléon ordonna au huitième corps de quitter Mayence, et de se porter sur Cassel, bien que ce corps ne dût pas compter encore plus de 10 à 12 mille hommes. Il prescrivit à son frère Louis de marcher par la Westphalie sur la Hesse, et de se joindre au maréchal Mortier avec 12 ou 15 mille hommes, pour concourir à exécuter les arrêts de la victoire. Toutefois, ne jugeant pas convenable de charger l'un de ses frères d'une commission aussi rigoureuse, il conseilla au roi Louis d'envoyer ses troupes au maréchal Mortier, et d'abandonner à celui-ci le soin d'opérer l'expropriation de la maison de Hesse, avec l'obéissance et la probité qui le distinguaient. Le maréchal Mortier devait déclarer que l'électeur de Hesse avait cessé de régner (forme déjà adoptée à l'égard de la maison de Naples), s'emparer de ses États au nom de la France, et licencier son armée, en offrant à ceux des soldats hessois qui voudraient encore servir de se rendre en Italie. C'étaient pour la plupart des hommes robustes, bien disciplinés, fort habitués à porter les armes hors de leur patrie, pour le compte de ceux qui les payaient, notamment pour le compte des Anglais, qui les employaient dans l'Inde avec beaucoup d'avantage. L'armée hessoise se composait de 32 mille soldats de toutes armes. C'était un précieux résultat que de ne plus laisser derrière soi cette force redoutable, surtout en voulant se porter au nord, aussi loin que le projetait Napoléon.
Avec ces divers ordres, Napoléon envoya sur le Rhin la nouvelle de ses éclatants succès, nouvelle qui devait dissiper les espérances de ses ennemis, les craintes de ses amis, et accroître chez les soldats restés à l'intérieur le zèle à rejoindre la grande armée. Suivant son usage, il y ajouta une multitude d'instructions pour l'appel des conscrits, pour l'organisation des dépôts, pour le départ des détachements destinés à recruter les cadres, et pour le règlement des affaires civiles, qui, sous son règne, ne souffraient jamais des préoccupations de la guerre.
Napoléon se transporte d'Iéna à Weimar.
D'Iéna, Napoléon se rendit à Weimar. Il y trouva toute la cour du grand-duc, compris la grande-duchesse sœur de l'empereur Alexandre. Il n'y manquait que le grand-duc lui-même, chargé du commandement d'une division prussienne. Cette cour polie et savante avait fait de Weimar l'Athènes de la moderne Allemagne, et sous sa protection Goëthe, Schiller, Wieland, vivaient honorés, riches et heureux. La grande-duchesse, qu'on accusait d'avoir contribué à la guerre, accourut au-devant de Napoléon, et troublée du tumulte qui régnait autour d'elle, s'écria en l'approchant: Sire, je vous recommande mes sujets.—Vous voyez, Madame, ce que c'est que la guerre, lui répondit froidement Napoléon.—Du reste, il s'en tint à cette vengeance, traita cette cour ennemie mais lettrée, comme Alexandre eût traité une ville de la Grèce, se montra plein de courtoisie envers la grande-duchesse, ne lui exprima aucun déplaisir de la conduite de son mari, fit respecter la ville de Weimar, et ordonna qu'on eût les soins convenables pour les généraux blessés, dont cette ville était remplie. De Weimar il prit à droite, et se dirigea sur Naumbourg, pour féliciter lui-même le corps du maréchal Davout, pendant que ses lieutenants poursuivaient à outrance l'armée prussienne.
Murat entre dans Erfurt.
L'infatigable Murat, dans cet intervalle, avait galopé avec ses escadrons jusqu'à Erfurt, et investi la place, qui, quoique de force médiocre, était cependant entourée d'assez bonnes murailles, et pourvue d'un matériel considérable. Elle regorgeait de blessés et de fuyards. On y avait transporté le maréchal de Mollendorf, pour lequel Napoléon avait recommandé les plus grands égards. Murat somma Erfurt, en faisant appuyer sa sommation par l'infanterie du maréchal Ney. Il n'y avait parmi les fuyards prussiens personne qui fût capable de tenir tête aux Français, et de répondre par une résistance énergique à l'impétuosité de leur poursuite. D'ailleurs quatorze à quinze mille fuyards, dont six mille blessés, la plupart mourants, un désordre inouï, n'étaient guère des éléments de défense. La place capitula le soir même du 15. On y recueillit, outre les six mille blessés prussiens, neuf mille prisonniers et un butin immense. Murat et Ney en partirent immédiatement pour suivre le gros de l'armée prussienne.
Poursuite de l'armée prussienne sur Sondershausen et Nordhausen.
Murat avait envoyé à Weissensée les dragons de Klein, pour intercepter les corps qui fuyaient isolément. (Voir la carte no 34.) Cette ville était entre Sommerda où le roi avait passé la première nuit, et Sondershausen où il devait passer la seconde. Le général Klein y devança les Prussiens. Le général Blucher, arrivé avec sa cavalerie, fut fort étonné de rencontrer déjà sur son chemin les dragons de Murat. Ayant demandé à parlementer, il engagea une sorte de négociation avec le général Klein, et s'appuyant d'une lettre écrite par Napoléon au roi de Prusse, lettre qui contenait, disait-on, des offres de paix, il affirma sur sa parole qu'un armistice venait d'être signé. Le général Klein crut le général Blucher et ne mit aucun obstacle à sa retraite. Cette ruse de guerre sauva les restes de l'armée prussienne. Le général Blucher et le maréchal Kalkreuth purent ainsi se rendre à Greussen. Mais le maréchal Soult suivait ces corps d'armée sur la même route. Le lendemain matin 16, il atteignit à Greussen l'arrière-garde du maréchal Kalkreuth, lequel, voulant gagner du temps, fit valoir à son tour la fable d'un armistice. Le maréchal Soult ne s'y laissa pas prendre; il déclara ne pas croire à l'existence d'un armistice, et, après avoir employé quelques instants en pourparlers, afin de donner à son infanterie le temps de rejoindre, attaqua Greussen, l'emporta de vive force, et ramassa encore beaucoup de prisonniers, de chevaux et de canons. Le jour suivant 17, poursuivis et poursuivants s'acheminèrent sur Sondershausen et Nordhausen, les uns abandonnant aux autres des bagages, des canons, des bataillons entiers. On avait déjà recueilli plus de 200 bouches à feu sur toutes les routes, et plusieurs milliers de prisonniers.
Le prince de Hohenlohe est nommé commandant en chef de l'armée prussienne en retraite.
Le roi de Prusse arrivé à Nordhausen, y trouva le prince de Hohenlohe. Croyant encore aux talents de ce général, qui avait été battu comme le duc de Brunswick, mais qui avait aux yeux de l'armée, le mérite d'avoir blâmé le plan du généralissime, il le chargea du commandement en chef. Toutefois il laissa le commandement des deux divisions de la réserve au vieux Kalkreuth, lequel avait aussi le mérite d'avoir beaucoup blâmé tout ce qui s'était fait. Le roi de Prusse, après avoir déféré le commandement au prince de Hohenlohe, part pour Berlin. Cette mesure fut la seule que prit le roi après ce grand désastre. Triste, silencieux, montrant un visage sévère aux insensés qui avaient voulu la guerre, mais leur épargnant des reproches qu'ils auraient pu lui rendre, car s'ils avaient eu le tort de la folie, il avait eu celui de la faiblesse, il s'achemina vers Berlin, dans un moment où ce n'eût pas été trop de sa présence à l'armée pour remettre les esprits abattus, divisés, aigris, pour faire de tous ces débris un corps qui retardât le passage de l'Elbe, couvrît quelque temps Berlin, et en se retirant sur l'Oder, apportât aux Russes un contingent d'une certaine valeur. Ce départ était une faute grave, et peu digne du courage personnel que Frédéric-Guillaume avait montré pendant la bataille. Ce monarque n'ajouta qu'un acte à la nomination du prince de Hohenlohe, ce fut d'écrire à Napoléon, pour lui exprimer son regret d'être en guerre avec la France, et lui proposer d'ouvrir sur-le-champ une négociation.
Direction donnée à la retraite de l'armée prussienne par le prince de Hohenlohe.
Le roi ayant quitté le quartier général sans donner aucune instruction militaire à ses généraux, ceux-ci agirent sans le moindre concert. Le prince de Hohenlohe réunit les débris des deux armées, moins la réserve confiée au maréchal Kalkreuth, et en forma trois détachements, deux de troupes conservant quelque organisation, un troisième comprenant la masse des fuyards. Il les dirigea tous les trois, par un mouvement à droite, sur l'Elbe, en les faisant marcher par trois lignes d'étapes différentes, mais placées sur la même direction, de Nordhausen à Magdebourg. Il y aurait eu peu d'avantage à se jeter dans le Hartz, car, outre le défaut de ressources en vivres, cette chaîne montagneuse n'offrait ni assez d'éloignement, ni assez de profondeur, pour servir d'asile à l'armée fugitive. On y aurait été poursuivi par les Français, très-alertes dans les montagnes, et, peut-être la chaîne traversée, on les eût trouvés encore au delà, barrant la route de l'Elbe. C'était donc une détermination bien conçue que de se détourner à droite, pour se porter directement sur l'Elbe et Magdebourg. Cependant on traînait après soi un parc de grosse artillerie, qui ralentissait beaucoup la marche. On imagina de le confier au général Blucher, qui, tournant par le côté opposé les montagnes du Hartz, par Osterode, Seesen, Brunswick, devait descendre dans les plaines du Hanovre, sans être suivi par les Français, car il était à présumer que ceux-ci se jetteraient en masse sur les pas de la grande armée prussienne, et n'iraient pas courir après un détachement à travers les difficiles routes de la Hesse. En conséquence le général Blucher, avec deux bataillons et un gros corps de cavalerie, se chargea d'escorter le grand parc. Le duc de Weimar, qui s'était enfoncé avec l'avant-garde dans la forêt de Thuringe, en était bientôt revenu au bruit des deux batailles perdues. Il longeait le pied des montagnes, côtoyant du plus loin qu'il pouvait les deux armées française et prussienne. Il reçut à temps l'avis du mouvement que devait exécuter le général Blucher, et résolut de se joindre à lui par Osterode et Seesen. Le maréchal Kalkreuth, après avoir séjourné quelques heures à Nordhausen pour couvrir la retraite, se dirigea droit sur l'Elbe, au-dessous de Magdebourg, aimant à marcher seul, et mécontent d'avoir passé successivement sous les ordres de deux généraux qu'il estimait peu, tandis qu'il croyait, non sans raison, avoir mérité le commandement en chef.
Les maréchaux Soult, Ney et Murat poursuivent les restes de l'armée prussienne vers Magdebourg.
Les maréchaux Ney, Soult et Murat se mirent à la poursuite de la grande armée prussienne, forçant de marche pour la rejoindre, et lui enlevant à chaque pas des prisonniers et du matériel. Mais la route de Nordhausen à Magdebourg n'était pas assez longue pour qu'ils eussent le temps de gagner les Prussiens de vitesse. Ils atteignaient toutefois le but principal, en ne leur laissant pas un jour de repos, et en leur ôtant ainsi tout moyen de se réorganiser, et de former encore sur l'Elbe un rassemblement de quelque consistance.
Marche du corps de Bernadotte sur Halle.
Pendant ce temps, le maréchal Bernadotte avait marché sur Halle pour y passer la Saale, et gagner l'Elbe vers Barby ou Dessau. (Voir la carte no 34.) Halle est sur la basse Saale, au-dessous du point où cette rivière reçoit l'Elster, et au-dessus du point où elle se réunit à l'Elbe. À son départ de Weimar pour se retirer sur l'Elbe en se couvrant de la Saale, le duc de Brunswick avait ordonné au prince Eugène de Wurtemberg de se porter sur Halle, à la rencontre de la grande armée prussienne. Ce prince y était venu avec un corps d'environ 17 à 18 mille hommes, formant la dernière ressource de la monarchie. Il s'y était établi pour recueillir dans un bon poste l'armée battue. Mais elle ne se dirigeait pas vers lui, puisqu'elle avait pris la route de Magdebourg, et à sa place on vit paraître, le 17 octobre au matin, un détachement de troupes françaises. C'était la division Dupont, qui, pour le moment, suivait le corps du maréchal Bernadotte. À peine arrivé en vue de Halle, le général Dupont, qui avait ordre d'attaquer, se hâta de reconnaître lui-même la position de l'ennemi. La Saale se divise en plusieurs bras devant la ville de Halle. On la passe sur un pont d'une grande longueur, qui traverse à la fois des prairies inondées et plusieurs bras de rivière. Ce pont était garni d'artillerie, et en avant se trouvait une troupe d'infanterie. Dans les îles qui séparent la rivière en plusieurs bras, on avait disposé des batteries, qui enfilaient la route par laquelle arrivaient les Français. À l'extrémité du pont se présente la ville, dont les portes étaient barricadées. Enfin au delà sur les hauteurs qui dominent le cours de la Saale, on apercevait le corps d'armée du prince de Wurtemberg rangé en bataille. Il fallait donc franchir le pont, forcer les portes de Halle, pénétrer dans la ville, la traverser, et enlever les hauteurs en arrière. C'était une suite de difficultés presque insurmontables. À cette vue, le général Dupont, qui avait livré les beaux combats de Haslach et de Dirnstein, arrête sa résolution sur-le-champ. Il se décide à culbuter les troupes postées aux avenues du pont, puis à enlever le pont, la ville et les hauteurs. Le pont de Halle enlevé par une audacieuse tentative du général Dupont. Il revient, reprend des mains du maréchal Bernadotte sa division, que celui-ci avait mal à propos disséminée[8], et la dispose de la manière suivante. Il place en colonne sur la route le 9e léger, sur la droite le 32e de ligne (celui qui s'était rendu si fameux en Italie et que commandait toujours le colonel Darricau), puis le 96e en arrière pour appuyer tout le mouvement. Cela fait, il donne le signal, et conduisant ses troupes lui-même, les lance au pas de course sur le poste d'infanterie établi à la tête du pont. On essuie d'horribles décharges de mousqueterie et de mitraille, mais on arrive avec la rapidité de l'éclair; on refoule sur le pont les troupes qui le gardent, on les y poursuit, malgré le feu qui part de tous les côtés, et qui atteint Français et Prussiens. Après une mêlée de quelques instants, on parvient à l'autre bout du pont, on entre pêle-mêle dans la ville avec les fuyards. Là, une vive fusillade s'engage au milieu des rues avec les Prussiens; bientôt cependant on les expulse de la ville, et on en ferme les portes sur eux.
Le général Dupont avait éprouvé des pertes, mais il avait pris presque toutes les troupes qui défendaient le pont, ainsi que leur nombreuse artillerie. Toutefois l'opération n'était pas terminée. Le corps d'armée du prince de Wurtemberg se tenait de l'autre côté de la ville, sur les hauteurs en arrière. Il fallait l'en déloger, si on voulait demeurer maître de Halle et du pont de la Saale. Le corps du prince Eugène de Wurtemberg mis en déroute par la division Dupont. Le général Dupont laisse à ses troupes le temps de reprendre haleine; puis, faisant ouvrir les portes de la ville, il dirige sa division vers le pied des hauteurs. Le feu de douze mille hommes bien postés accueille les trois régiments français, qui ne comptaient pas plus de cinq mille combattants. Ils s'avancent néanmoins en plusieurs colonnes, avec la vigueur de troupes habituées à ne reculer devant aucun obstacle. En même temps le général Dupont porte l'un de ses bataillons sur le flanc de la position, la tourne, puis, quand il aperçoit l'effet produit par cette manœuvre, donne l'impulsion à ses colonnes d'attaque. Ses trois régiments s'élancent malgré le feu de l'ennemi, escaladent les hauteurs, et, parvenus sur le sommet, en délogent les Prussiens. Un nouveau combat s'engage avec le corps entier du duc de Wurtemberg sur le terrain placé au delà. Mais la division Drouet arrive dans le moment, et sa présence, ôtant tout espoir à l'ennemi, met fin à ses efforts.
Ce brillant combat coûta aux Français 600 morts ou blessés, et environ mille aux Prussiens. On fit à ceux-ci 4 mille prisonniers. Le duc de Wurtemberg se retira en désordre sur l'Elbe, par Dessau et Wittenberg, se hâtant de détruire tous les ponts. Un de ses régiments, celui de Trescow, qui venait de Magdebourg le rejoindre par la rive gauche de la Saale, fut surpris et enlevé presque tout entier. Ainsi la réserve même des Prussiens était en fuite, et aussi désorganisée que le reste de leur armée.
Napoléon traverse le champ de bataille de Rosbach en se rendant à Halle.
Napoléon, venu à Naumbourg, pour voir le champ de bataille d'Awerstaedt, et complimenter de sa belle conduite le corps du maréchal Davout, s'y était à peine arrêté, et s'était rendu à Mersebourg. Sur son chemin se trouvait le lieu où fut livrée la bataille de Rosbach. Parfaitement versé dans l'histoire militaire, il savait avec exactitude les moindres détails de cette action célèbre, et il envoya le général Savary pour rechercher le monument qui avait été élevé en mémoire de la bataille. Le général Savary le découvrit dans un champ moissonné. C'était une petite colonne, haute seulement de quelques pieds. Les inscriptions en étaient effacées. Des troupes du corps de Lannes, qui passaient sur les lieux, l'enlevèrent, et en placèrent les fragments sur un caisson qui fut acheminé vers la France.
Napoléon se transporta ensuite à Halle. Il ne put s'empêcher d'admirer le fait d'armes de la division Dupont. On voyait sur le terrain des morts de cette division, qu'on n'avait pas eu le temps d'ensevelir, et qui portaient l'uniforme du 32e régiment.—Quoi! encore du 32e! s'écria Napoléon. On en a tant tué en Italie, que je croyais qu'il n'en restait plus.—Il combla de ses éloges les troupes du général Dupont.
Ordres pour le passage de l'Elbe sur tous les points.
Les mouvements de l'armée ennemie commençaient à s'éclaircir. Napoléon dirigea la poursuite conformément à son plan général, qui consistait à déborder les Prussiens, à les prévenir sur l'Elbe et sur l'Oder, à s'interposer entre eux et les Russes, pour empêcher leur jonction. Il ordonna au maréchal Bernadotte de descendre la Saale jusqu'à l'Elbe, et de passer ce fleuve sur un pont de bateaux près de Barby, non loin du confluent de la Saale et de l'Elbe. (Voir les cartes nos 34 et 36.) Il prescrivit aux maréchaux Lannes et Augereau, qui avaient eu deux ou trois jours pour se refaire, de franchir la Saale sur le pont de Halle, et l'Elbe sur le pont de Dessau, en rétablissant ce dernier, s'il était détruit. Il avait déjà prescrit au maréchal Davout de laisser tous ses blessés à Naumbourg, de se porter avec son corps d'armée à Leipzig, et de Leipzig à Wittenberg, pour s'emparer du passage de l'Elbe sur ce dernier point. Maître en temps utile du cours de l'Elbe, depuis Wittenberg jusqu'à Barby, il avait les plus grandes chances d'être arrivé le premier à Berlin et sur l'Oder.
Chemin faisant, bien que Leipzig appartînt à l'électeur de Saxe, Napoléon ordonna au maréchal Davout une mesure rigoureuse contre les négociants de cette ville, qui étaient les principaux trafiquants des marchandises anglaises en Allemagne. Napoléon, cherchant à punir sur le commerce de la Grande-Bretagne la guerre qu'elle faisait à la France, voulait intimider les villes commerçantes du Nord, telles que Brême, Hambourg, Lubeck, Leipzig, Dantzig, lesquelles s'appliquaient à ouvrir aux Anglais le continent, qu'il s'appliquait à leur fermer. Il enjoignit donc à tout négociant de déclarer les marchandises anglaises qu'il possédait, ajoutant que, si les déclarations paraissaient mensongères, leur exactitude serait vérifiée par des visites, et les fausses allégations punies des peines les plus graves. Toutes les marchandises déclarées durent être confisquées au profit de l'armée française.
Pendant ce temps nos troupes continuèrent leur marche vers l'Elbe. Le maréchal Bernadotte passa ce fleuve à Barby, mais moins promptement qu'il n'en avait l'ordre. Napoléon, qui s'était contenu après l'affaire d'Awerstaedt, céda cette fois à son mécontentement, et fit adresser par le prince Berthier au maréchal Bernadotte une lettre dans laquelle, à propos du passage tardif de l'Elbe, on lui rappelait amèrement le départ précipité de Naumbourg, le jour des deux batailles d'Iéna et d'Awerstaedt[9]. Cependant, comme il arrive, quand on suit moins les règles de la froide justice que les mouvements de son âme, Napoléon, trop indulgent la première fois, fut trop rigoureux la seconde, car la lenteur du maréchal Bernadotte à passer l'Elbe était bien plus la faute des éléments que la sienne. Le maréchal Lannes passe l'Elbe à Dessau, le maréchal Davout à Wittenberg. Lannes se jeta sur Dessau, et de là sur le pont de l'Elbe, que les Prussiens avaient à moitié détruit. Il s'empressa de le rétablir. Le maréchal Davout, parvenu à Wittenberg, trouva les Prussiens également occupés à détruire le pont de l'Elbe, et prêts à faire sauter un magasin à poudre peu éloigné de la ville. Les habitants, qui étaient Saxons, et qui savaient déjà que Napoléon voulait épargner à la Saxe les conséquences de la guerre, se hâtèrent de sauver eux-mêmes le pont de Wittenberg, d'arracher les mèches, et d'aider les Français à prévenir une explosion. C'est le 20 octobre que les maréchaux Davout, Lannes et Bernadotte franchissaient l'Elbe, six jours après les batailles d'Iéna et d'Awerstaedt. Il n'y avait pas eu, comme on le voit, une heure perdue. Deux grandes batailles, une action des plus vives à Halle, n'avaient pris que le temps employé à combattre, et la marche de nos colonnes n'en avait pas été suspendue un seul instant. Les Prussiens eux-mêmes, bien que leur fuite fût rapide, n'atteignaient l'Elbe que le 20 octobre, et ils le passaient à Magdebourg, le jour même où les maréchaux Lannes et Davout le passaient à Dessau et à Wittenberg. Mais ils y arrivaient dans un état de désorganisation croissante, incapables d'en défendre le cours inférieur, et n'ayant même pas l'espérance d'atteindre avant eux la ligne de l'Oder, condition à laquelle était attaché leur salut.
Napoléon, malgré son impatience d'être rendu à Berlin, afin de diriger ses troupes sur l'Oder, s'arrêta une journée à Wittenberg, pour y prendre des précautions de marche, qu'il avait soin de multiplier à mesure qu'il portait la guerre à de plus grandes distances. On l'a déjà vu, lorsqu'il s'enfonçait en Autriche, se ménager des points d'appui à Augsbourg, à Braunau, à Linz. Points d'appui créés par Napoléon sur la route de l'armée. Dans l'expédition, bien autrement longue, qu'il entreprenait cette fois, il voulait se créer sur sa route des lieux de sûreté pour ses hommes fatigués ou malades, pour les recrues qu'on lui envoyait de France, pour le matériel en munitions et en vivres qu'il se proposait de réunir. Erfurt pris, il avait changé sa ligne d'étapes, et, au lieu de la faire passer à travers la Franconie, province par laquelle il était entré en Prusse, il lui avait rendu sa direction naturelle, en la faisant passer par la grande route ordinaire et centrale de l'Allemagne, par Mayence, Francfort, Eisenach, Erfurt, Weimar, Naumbourg, Halle et Wittenberg. Erfurt assigné comme premier dépôt sur la route de l'armée. Erfurt était pourvu d'assez bonnes défenses, et rempli d'un matériel considérable. Napoléon en fit le premier relais de la route militaire qu'il voulait tracer à travers l'Allemagne. Wittenberg établi comme second dépôt, et pourvu d'immenses ressources en tout genre. Wittenberg possédait d'anciennes fortifications à moitié détruites. Par ce motif, mais surtout par la considération du pont existant sur l'Elbe, Napoléon ordonna de remettre cette place en état, autant du moins que cela se pouvait dans l'espace de deux ou trois semaines. Il confia une forte somme d'argent au général Chasseloup, pour employer, en les payant, six ou sept mille ouvriers du pays, et construire à défaut d'ouvrages réguliers, des ouvrages de campagne d'un grand relief. Il fit déchausser les anciennes escarpes, relever celles qui manquaient de hauteur, et là où le temps ne permettait pas l'usage de la maçonnerie, il prescrivit de remplacer la pierre par le bois, qui était fort abondant dans les forêts voisines. On dressa d'immenses palissades, on édifia en quelque sorte un camp romain, comme en édifiaient les anciens conquérants du monde au milieu des Gaules et de la Germanie. Napoléon, dans cette même ville de Wittenberg, fit bâtir des fours, amasser des grains, confectionner du biscuit. Il voulut aussi qu'on réunît en ce même endroit le grand parc d'artillerie, et qu'on y organisât des ateliers de réparation. Il s'empara des édifices et lieux publics, pour y créer des hôpitaux capables de contenir les blessés et les malades d'une nombreuse armée. Enfin, sur les remparts improvisés de ce vaste dépôt, il ordonna de mettre en batterie plus de cent bouches à feu de gros calibre, recueillies dans sa marche victorieuse. Il avait nommé le général Clarke gouverneur d'Erfurt, il nomma le général Lemarois, l'un de ses aides-de-camp, gouverneur de Wittenberg. Les blessés, distingués en grands et petits blessés, c'est-à-dire en blessés qui pouvaient rentrer dans les rangs sous peu de jours, ou en blessés auxquels il fallait beaucoup de temps pour se rétablir, furent répartis entre Wittenberg et Erfurt. Les petits blessés restèrent à Wittenberg, de manière à pouvoir rejoindre leurs corps immédiatement, les autres furent envoyés à Erfurt. Chaque régiment, outre le dépôt principal qu'il avait en France, eut ainsi un dépôt de campagne à Wittenberg. On devait laisser dans ce dernier les hommes fatigués ou légèrement indisposés, afin que, soignés quelques jours, ils pussent se remettre en marche, sans encombrer les routes, sans y présenter le spectacle d'une queue d'armée, malade, impotente, s'allongeant à proportion de la rapidité des mouvements et de la durée de la guerre. Les détachements de conscrits partant de France en corps avaient ordre de s'arrêter à Erfurt et à Wittenberg, pour y être passés en revue, munis de ce qui leur manquait, accrus des hommes rétablis, et dirigés sur leurs régiments. Enfin, à ces mêmes dépôts, mais surtout à celui de Wittenberg, Napoléon ordonna d'envoyer l'immense quantité de beaux chevaux qu'on ramassait de toutes parts en Allemagne. Il prescrivit à tous les régiments de cavalerie de les traverser à leur tour, afin de s'y remonter. Même ordre fut donné aux dragons venus de France à pied. Ils devaient trouver là les chevaux qu'ils n'avaient pas pu se procurer en France. Ainsi Napoléon concentrait sur ces points, dans un asile bien défendu, toutes les ressources du pays conquis, qu'il avait l'art d'enlever à l'ennemi, et d'appliquer à son propre usage. Victorieux et marchant en avant, c'étaient des relais abondamment fournis de vivres, de munitions, de matériel, et placés sur la route des corps qui venaient renforcer l'armée. Réduit à se retirer, c'étaient des appuis et des moyens de se refaire, placés sur la ligne de retraite.
Après avoir tout vu, tout ordonné lui-même, Napoléon quitta Wittenberg, et s'achemina sur Berlin. La destinée voulait que, dans l'espace d'une année, il eût visité en vainqueur Berlin et Vienne. Le roi de Prusse, qui lui avait écrit pour demander la paix, lui envoya M. de Lucchesini, afin de négocier un armistice. Napoléon ne reçut point M. de Lucchesini, et confia au maréchal Duroc le soin de faire au ministre du roi Frédéric-Guillaume la réponse commandée par les circonstances. C'était en effet donner aux Russes le temps de secourir les Prussiens, que d'accorder un armistice. Cette raison militaire ne permettait pas de réplique, à moins qu'on ne se présentât avec les pouvoirs formels de la Russie et de la Prusse, pour traiter immédiatement de la paix, aux conditions que Napoléon était en droit d'imposer après ses dernières victoires.
Marche sur Berlin.
Il expédia donc à tous ses corps l'ordre de marcher sur Berlin. Le maréchal Davout dut partir de Wittenberg, par la route directe de Wittenberg à Berlin, celle de Jüterbock (voir la carte no 36), Lannes et Augereau par celle de Treuenbrietzen et Potsdam. Napoléon, avec la garde à pied et à cheval, qui était maintenant réunie, et de plus renforcée de sept mille grenadiers et voltigeurs, marchait entre ces deux colonnes. Il voulait qu'en récompense de la journée d'Awerstaedt le maréchal Davout entrât le premier à Berlin, et reçût des mains des magistrats les clefs de la capitale. Quant à lui, avant de se rendre à Berlin, il se proposait de séjourner à Potsdam, dans la retraite du grand Frédéric. Les maréchaux Soult et Ney eurent l'ordre d'investir Magdebourg, Murat celui de rester embusqué quelques jours autour de cette grande place, afin d'y ramasser les bandes de fuyards qui s'y jetaient en foule.—C'est une souricière, lui écrivait Napoléon, dans laquelle, avec votre cavalerie, vous prendrez tous les corps détachés qui cherchent un lieu sûr pour traverser l'Elbe.—Murat devait ensuite rejoindre la grande armée à Berlin, pour de là courir sur l'Oder.
Rencontre que fait Napoléon dans une maison écartée, à la suite d'un orage.
Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, il partit le 24 octobre, et passa par Kropstadt, pour se rendre à Potsdam. Faisant la route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif. Cependant on lui offrit de s'abriter dans une maison située au milieu des bois, et appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français, que, par crainte autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers, autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: Voilà l'Empereur!—Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement Napoléon.—Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en Égypte.—Et que faisiez-vous en Égypte?—J'étais l'épouse d'un officier qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir, et me confier l'éducation de ses enfants.—Le visage d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à coup adouci.—Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension; et quant à votre fils, je me charge de son éducation.—
Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces résolutions, et dit en souriant: Je n'avais jamais eu d'aventure dans une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.—
Napoléon à Postdam.
Il arriva le 24 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le philosophe de Sans-Souci, et avec quelque raison, car il sembla porter le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses peuples s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit en s'écriant: Voilà un beau présent pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre! Ils seront heureux sans doute quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui qui les vainquit à Rosbach!—Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques, n'offensait assurément ni Frédéric, ni la nation prussienne. Mais combien est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait du haut du trône l'un des promoteurs de la révolution française, couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de cette révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d'Iéna! Quel spectacle! Malheureusement ces retours de la fortune n'étaient pas les derniers!
Entrée du Maréchal Davout à Berlin, le 25 Octobre.
Pendant que le quartier général était à Potsdam, le maréchal Davout entrait le 25 octobre à Berlin, avec son corps d'armée. Le roi Frédéric-Guillaume, en se retirant, avait livré Berlin au gouvernement de la bourgeoisie, présidée par un personnage considérable, le prince de Hatzfeld. Les représentants de cette bourgeoisie offrirent au maréchal Davout les clefs de la capitale, qu'il leur rendit, en disant qu'elles appartenaient à plus grand que lui, c'est-à-dire à Napoléon. Il laissa un seul régiment dans la ville, pour y faire la police de moitié avec la milice bourgeoise, puis il alla s'établir à une lieue plus loin, à Friederichsfeld, dans une forte position, la droite à la Sprée, la gauche à des bois. Par ordre de Napoléon, il campa militairement, son artillerie braquée, une partie de ses soldats consignée au camp, l'autre allant visiter alternativement la capitale conquise par leurs exploits. Il fit construire des baraques en paille et en sapin, pour que les troupes fussent à l'abri des rigueurs de la saison. Il n'était pas nécessaire de recommander au maréchal Davout la discipline: il ne fallait veiller avec lui qu'à la rendre moins sévère. Le maréchal Davout promit aux magistrats de Berlin de respecter les personnes et les propriétés, comme le doivent des conquérants civilisés, à condition qu'il obtiendrait des habitants une soumission complète et des vivres, pendant le temps fort court que l'armée avait à passer dans leurs murs, ce qui, pour une ville telle que Berlin, ne pouvait constituer une charge bien pesante.
Du reste, le lendemain de l'entrée des Français dans Berlin, les boutiques étaient ouvertes. Les habitants circulaient paisiblement dans les larges rues de cette capitale, et même en plus grand nombre que de coutume. Ils semblaient tout à la fois chagrins et curieux, impressions naturelles chez un peuple patriote mais vif, éclairé, frappé de tout ce qui est grand, jaloux de connaître les généraux et les soldats les plus renommés qu'il y eût alors au monde. Ils désapprouvaient d'ailleurs leur gouvernement d'avoir entrepris une guerre insensée, et cette désapprobation devait atténuer la haine qu'ils portaient à des vainqueurs provoqués. Le maréchal Lannes fut envoyé sur Potsdam et Spandau. Le maréchal Augereau traversa Berlin à la suite du maréchal Davout; et Napoléon, après avoir séjourné le 24 et le 25 à Potsdam, le 26 à Charlottenbourg, fixa au 27 son entrée à Berlin.
Entrée triomphale de Napoléon à Berlin.
C'était pour la première fois qu'il allait paraître en vainqueur dans une capitale conquise. Il ne s'était pas montré ainsi à Vienne, qu'il avait à peine visitée, vivant toujours à Schœnbrunn, loin des regards des Viennois. Mais aujourd'hui, soit orgueil d'avoir terrassé une armée réputée invincible, soit désir de frapper l'Europe par un spectacle éclatant, soit aussi l'ivresse de la victoire, montant à sa tête plus haut que de coutume, il voulut faire dans Berlin une entrée triomphale.
Le 27 au matin toute la population de la ville était sur pied, afin d'assister à cette grande scène. Napoléon entra entouré de sa garde, et suivi par les beaux cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty. La garde impériale, richement vêtue, était ce jour-là plus imposante que jamais. En avant les grenadiers et les chasseurs à pied, en arrière les grenadiers et les chasseurs à cheval, au milieu les maréchaux Berthier, Duroc, Davout, Augereau, et au sein de ce groupe, isolé par le respect, Napoléon dans le simple costume qu'il portait aux Tuileries et sur les champs de bataille, Napoléon, objet des regards d'une foule immense, silencieuse, saisie à la fois de tristesse et d'admiration, tel fut le spectacle offert dans la longue et vaste rue de Berlin, qui conduit de la porte de Charlottenbourg au palais des rois de Prusse. Le peuple était dans les rues, la riche bourgeoisie aux fenêtres. Quant à la noblesse, elle avait fui, remplie de crainte, et couverte de confusion. Les femmes de cette bourgeoisie prussienne semblaient avides du spectacle qui était sous leurs yeux: quelques-unes laissaient couler des larmes; aucune ne poussait des cris de haine, ou des cris de flatterie pour le vainqueur! Heureuse la Prusse de n'être pas divisée, et de garder sa dignité dans son désastre! L'entrée de l'ennemi n'était pas chez elle la ruine d'un parti, le triomphe d'un autre; et il n'y avait pas dans son sein une indigne faction, saisie d'une joie odieuse, applaudissant à la présence des soldats étrangers! Nous, Français, plus malheureux dans nos revers, nous avons vu cette joie exécrable, car nous avons tout vu dans ce siècle, les extrêmes de la victoire et de la défaite, de la grandeur et de l'abaissement, du dévouement le plus pur et de la trahison la plus noire!
Accueil accordé par Napoléon aux représentants de la ville de Berlin.
Napoléon reçut des magistrats les clefs de Berlin, puis il se rendit au palais, où il donna audience à toutes les autorités publiques, tint un langage doux, rassurant, promit l'ordre de la part de ses soldats, à condition de l'ordre de la part des habitants, ne se montra sévère dans ses propos que pour l'aristocratie allemande, qui était, disait-il, l'unique auteur des maux de l'Allemagne, qui avait osé le provoquer au combat, et qu'il châtierait, en la réduisant à mendier son pain en Angleterre. Il s'établit dans le palais du roi, y reçut les ministres étrangers représentants des cours amies, et fit appeler M. de Talleyrand à Berlin.
Emploi que Napoléon fait des bulletins.
Ses bulletins, récit de tout ce que l'armée accomplissait chaque jour, souvent aussi réponses véhémentes à ses ennemis, recueils de réflexions politiques, leçons aux rois et aux peuples, étaient rapidement dictés par lui, et ordinairement revus par M. de Talleyrand, avant d'être publiés. Il y racontait chacun des progrès qu'il faisait dans le pays ennemi; il y racontait même ce qu'il apprenait des causes politiques de la guerre. Il affecta, dans ceux qu'il publia en Prusse, de prodiguer les hommages à la mémoire du grand Frédéric, les marques d'estime à son malheureux successeur, en laissant percer toutefois quelque pitié pour sa faiblesse, et les sarcasmes les plus virulents contre les reines qui se mêlaient des affaires d'État, qui exposaient leurs époux et leurs pays à d'affreux désastres: traitement peu généreux envers la reine de Prusse, assez accablée par le sentiment de ses fautes et de ses malheurs, pour qu'on n'ajoutât pas l'outrage à l'infortune! Ces bulletins, où éclatait avec trop peu de retenue la licence du soldat vainqueur, valurent à Napoléon plus d'un blâme, au milieu des cris d'admiration que ses triomphes arrachaient à ses ennemis eux-mêmes.
Paroles de Napoléon aux envoyés du duc de Brunswick.
Dans son irritation contre le parti prussien, promoteur de la guerre, il reçut sévèrement les envoyés du duc de Brunswick, qui avait été mortellement blessé à la bataille d'Awerstaedt, et qui, avant d'expirer, recommandait au vainqueur sa famille et ses sujets.—Qu'aurait à dire, leur répondit Napoléon, qu'aurait à dire celui qui vous envoie, si je faisais subir à la ville de Brunswick la subversion dont il menaçait, il y a quinze ans, la capitale du grand peuple auquel je commande? Le duc de Brunswick avait désavoué le manifeste insensé de 1792; on aurait pu croire qu'avec l'âge la raison commençait à l'emporter chez lui sur les passions, et cependant il est venu prêter de nouveau l'autorité de son nom aux folies d'une jeunesse étourdie, qui a perdu la Prusse! C'était à lui qu'il appartenait de remettre à leur place femmes, courtisans, jeunes officiers, et d'imposer à tout le monde l'autorité de son âge, de ses lumières, et de sa position. Il n'en a pas eu la force, et la monarchie prussienne est abattue, les États de Brunswick sont en mon pouvoir. Dites au duc de Brunswick que j'aurai pour lui les égards dus à un général malheureux, justement célèbre, frappé par le fer qui peut nous atteindre tous, mais que je ne saurais voir un prince souverain dans un général de l'armée prussienne.—
Ces paroles, publiées par l'ordinaire voie des bulletins, donnaient à comprendre que Napoléon ne voulait pas mieux traiter la souveraineté du duc de Brunswick que celle de l'électeur de Hesse. Du reste, s'il se montrait dur avec les uns, il se montrait avec les autres bienveillant et généreux, ayant soin de varier ses traitements suivant la participation connue de chacun à la guerre. Ses expressions à l'égard du vieux maréchal de Mollendorf furent pleines de convenance. Il y avait dans Berlin le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, et père du prince Louis, ainsi que la princesse sa femme. Il s'y trouvait aussi la veuve du prince Henri et deux sœurs du roi, l'une en couche, l'autre malade. Napoléon alla visiter ces membres de la famille royale, avec tous les signes d'un profond respect, et les toucha par ces témoignages venus de si haut, car il n'y avait pas alors de souverain dont les attentions eussent un aussi grand prix que les siennes. Dans la situation à laquelle il était parvenu, il savait calculer ses moindres témoignages de bienveillance ou de sévérité. Usant en ce moment du droit qui appartient à tous les généraux en temps de guerre, celui d'intercepter les correspondances pour découvrir la marche de l'ennemi, il saisit une lettre du prince de Hatzfeld, dans laquelle celui-ci paraissait informer le prince de Hohenlohe de la position de l'armée française autour de Berlin. Le prince de Hatzfeld, comme chef du gouvernement municipal établi à Berlin, avait promis par serment de ne rien entreprendre contre l'armée française, et de ne s'occuper que du repos, de la sûreté, du bien-être de la capitale. La grâce du prince de Hatzfeld accordée aux larmes de son épouse. C'était un engagement de loyauté envers le vainqueur, qui consentait à laisser subsister, dans l'intérêt du pays vaincu, une autorité qu'il aurait pu abolir. Toutefois la faute était bien excusable, puisqu'elle partait du plus honorable des sentiments, le patriotisme. Napoléon, qui craignait que les autres bourgmestres n'imitassent cet exemple, et qu'alors tous ses mouvements ne fussent révélés heure par heure à l'ennemi, voulut intimider les autorités prussiennes par un acte de rigueur éclatant, et ne fut pas fâché que cet acte de rigueur tombât sur l'un des principaux membres de la noblesse, accusé d'avoir été chaud partisan de la guerre, accusation fausse, car le prince de Hatzfeld était du nombre des seigneurs prussiens qui avaient de la modération, parce qu'ils avaient des lumières. Napoléon fit appeler le prince Berthier, et chargea le maréchal Davout, sur la sévérité duquel il comptait, de former une commission militaire, qui appliquerait à la conduite du prince de Hatzfeld les lois de la guerre contre l'espionnage. Le prince Berthier, en apprenant la résolution prise par Napoléon, tenta de vains efforts pour l'en dissuader. Les généraux Rapp, Caulaincourt, Savary, n'osant se permettre des remontrances qui ne semblaient bien placées que dans la bouche du major général, étaient consternés. Comme ils ne savaient plus à quels moyens recourir, ils cachèrent le prince dans le palais même, sous prétexte de le faire arrêter, puis ils avertirent la princesse de Hatzfeld, personne intéressante, et qui se trouvait enceinte, du danger dont son mari était menacé. Elle accourut au palais. Il était temps, car la commission assemblée demandait les pièces de conviction. Napoléon, au retour d'une course dans Berlin, venait de descendre de cheval; la garde battait aux champs, et il franchissait le seuil du palais, quand la princesse de Hatzfeld, conduite par Duroc, se présenta tout éplorée devant lui. Ainsi surpris il ne pouvait refuser de la recevoir; il lui accorda audience dans son cabinet. Elle était saisie de terreur. Napoléon, touché, la fit approcher, et lui donna la lettre interceptée à lire.—Eh bien! madame, lui dit-il, reconnaissez-vous l'écriture de votre mari?—La princesse, tremblante, ne savait que répondre. Mais bientôt prenant soin de la rassurer, Napoléon ajouta: Jetez au feu cette pièce, et la commission militaire sera dépourvue des preuves de conviction.—
Cet acte de clémence, que Napoléon ne pouvait refuser après avoir vu la princesse de Hatzfeld, lui coûta cependant, parce qu'il entrait dans ses projets d'intimider la noblesse allemande, particulièrement les magistrats des villes, qui révélaient à l'ennemi le secret de ses opérations. Plus tard il connut le prince de Hatzfeld, apprécia son caractère et son esprit, et se sut gré de ne l'avoir pas livré à la justice militaire. Heureux les gouvernements, quand il se rencontre de sages amis pour apporter un retard à leurs rigueurs! Il n'est pas nécessaire que ce retard soit bien long, pour qu'ils aient cessé de vouloir les actes auxquels ils se portaient d'abord avec le plus de véhémence.
Napoléon, dans cet intervalle, n'avait cessé de diriger les mouvements de ses lieutenants contre les débris de l'armée prussienne. Placé à Berlin avec ses principales forces, il coupait aux Prussiens la route directe de l'Elbe à l'Oder, et ne leur laissait pour atteindre ce dernier fleuve que des chemins longs, presque impraticables, faciles à intercepter. Berlin, en effet, est situé entre l'Elbe et l'Oder, à égale distance de ces deux fleuves. (Voir la carte no 36.) Les plaines de sable, que nous avons déjà décrites, en s'approchant de la Baltique vers le Mecklembourg, se relèvent en dunes, et présentent une suite de lacs de toute grandeur, parallèles à la mer, et auxquels on ne saurait donner de nom, tant ils sont multipliés. L'écoulement de ces lacs, contrarié par la chaîne des dunes, au lieu de s'opérer directement vers la mer, s'opère en dedans du pays, par un cours d'eau peu considérable, peu rapide, le Havel, qui coule vers Berlin, où il se rencontre avec la Sprée, venue d'une direction opposée, c'est-à-dire de la Lusace, province qui sépare la Saxe de la Silésie. Dispositions de Napoléon pour envelopper et prendre les restes de l'armée prussienne. Le Havel et la Sprée, confondus près de Berlin, se répandent autour de Spandau et de Potsdam, y forment de nouveaux lacs, que la main du grand Frédéric a pris soin d'embellir, et par un mouvement à gauche se rendent à l'Elbe. Ils décrivent ainsi une ligne transversale, qui d'un côté unit Berlin à l'Elbe, et de l'autre, continuée par le canal de Finow, joint cette capitale à l'Oder. C'est à travers ce pays, sillonné de cours d'eau naturels ou artificiels, couvert de lacs, de forêts, de sables, que devaient fuir les restes errants de l'armée prussienne.
Napoléon, établi dès le 24 octobre à Potsdam et à Berlin, était en mesure de les prévenir sur toutes les directions. Il tenait le corps de Lannes à Spandau, les corps d'Augereau et de Davout à Berlin même, enfin le corps de Bernadotte au delà de Berlin, les uns et les autres prêts à marcher, au premier indice qu'on aurait de la direction adoptée par l'ennemi. Napoléon avait lancé la cavalerie autour de Berlin, de Potsdam, et sur les rives du Havel et de l'Elbe, pour recueillir des informations.
Reddition de Spandau.
Déjà Spandau s'était rendu. Cette place, située tout près de Berlin, au milieu des eaux de la Sprée et du Havel, forte par son site et par ses ouvrages, aurait pu opposer une longue résistance. Mais telles avaient été la présomption et l'incurie du gouvernement prussien, qu'il n'avait pas même armé la place, quoique les magasins dont elle était pourvue continssent un matériel considérable. Le 25, jour de l'entrée du maréchal Davout à Berlin, Lannes se présenta sous les murs de Spandau, et menaça le gouverneur des plus sévères traitements, s'il ne consentait pas à se rendre. Les canons n'étaient pas sur les murs; la garnison, partageant l'effroi qui avait gagné tous les cœurs, demandait à capituler. Le gouverneur était un vieux militaire auquel l'âge avait ôté toute énergie. Lannes le vit, le terrifia par le récit des désastres de l'armée prussienne, et lui arracha une capitulation, en vertu de laquelle la place fut immédiatement livrée aux Français, et la garnison déclarée prisonnière de guerre. Il fallait à la fois l'imprévoyance du gouvernement, qui avait négligé d'armer cette forteresse, et la démoralisation qui régnait partout, pour expliquer une aussi étrange capitulation.
L'Empereur courut de sa personne à Spandau, et résolut d'en faire son troisième dépôt en Allemagne. Ce nouveau réduit offrait d'autant plus d'avantage, qu'il était situé à trois ou quatre lieues de Berlin, entouré d'eau, parfaitement fortifié, et rempli d'une immense quantité de grains. Napoléon ordonna de l'armer sur-le-champ, d'y construire des fours, d'y amasser des munitions, d'y organiser des hôpitaux, d'y créer enfin les mêmes établissements qu'à Wittenberg et à Erfurt. Il y envoya sans délai tout ce qui avait été pris à Berlin en artillerie, fusils et munitions de guerre. On avait trouvé dans cette capitale 300 bouches à feu, 100 mille fusils, beaucoup de poudre et de projectiles. Ce vaste matériel, joint à un amas considérable de grains, fut de la sorte garanti contre toute tentative du peuple de Berlin, peuple actuellement calme et docile, mais dont un revers, si nous venions à en essuyer un, pouvait changer la soumission en révolte.
Tandis qu'on s'occupait de ces mesures de prévoyance, les courses non interrompues de la cavalerie légère avaient révélé la marche de l'armée prussienne. Les onze jours écoulés depuis la bataille d'Iéna, ces onze jours employés par les Français à gagner l'Elbe, à le franchir, à occuper Berlin, avaient été employés par les Prussiens à gagner l'Elbe également, à y réunir leurs débris épars, à s'élever ensuite vers le Mecklembourg, pour atteindre, par un détour au nord, la ligne de l'Oder. (Voir la carte no 36.) Ce mouvement vers le Mecklembourg étant démasqué, Napoléon lança Murat sur Oranienbourg et Zehdenick, pour suivre les bords du Havel et du canal de Finow. C'était le long de ces lignes militaires, et protégé par elles, que le prince de Hohenlohe devait diriger sa marche. Murat et Lannes dirigés vers le Mecklembourg pour envelopper le prince de Hohenlohe. Napoléon ordonna de les côtoyer, de manière à se tenir toujours entre l'ennemi et l'Oder, et puis, quand on aurait débordé les Prussiens, de chercher à les envelopper, afin de les prendre jusqu'au dernier homme. Le maréchal Lannes fut acheminé à la suite de Murat, avec la recommandation de marcher aussi vite que la cavalerie. Le maréchal Bernadotte eut ordre de se porter à la suite de Lannes. Le maréchal Davout, après les trois ou quatre jours de repos qu'il lui fallait, dut se rendre à Francfort-sur-l'Oder, le maréchal Augereau et la garde durent rester à Berlin. Les maréchaux Ney et Soult, comme nous l'avons dit, avaient mission d'investir Magdebourg.
Retraite du prince de Hohenlohe.
L'infortuné prince de Hohenlohe avait pris effectivement la résolution qu'on lui prêtait. Poursuivi à outrance par les Français, il était arrivé à Magdebourg, espérant y trouver du repos, des vivres, du matériel, et surtout le temps nécessaire à la réorganisation de son armée. Vaine espérance! Le défaut de précautions, pour le cas d'une retraite, si facile à prévoir, se reproduisait partout. Il n'y avait à Magdebourg d'autres approvisionnements que ceux qui étaient indispensables à la garnison. Séjour momentané à Magdebourg. Le vieux gouverneur, M. de Kleist, après avoir pourvu aux premiers besoins des fuyards, et leur avoir donné un peu de pain, refusait de les nourrir plus long-temps, dans la crainte de diminuer ses propres ressources, s'il venait à être assiégé. Les bagages s'étaient tellement encombrés dans l'intérieur de Magdebourg, que l'armée n'avait pas pu s'y loger. On avait été forcé d'établir la cavalerie sur les glacis, l'infanterie dans les chemins couverts. Bientôt même le harcèlement continuel de la cavalerie française, qui venait enlever des détachements entiers sous le canon de la place, avait obligé les troupes prussiennes à passer de l'autre côté de l'Elbe. Enfin M. de Kleist, effrayé du désordre qui régnait au dedans et au dehors de Magdebourg, pressa instamment le prince de Hohenlohe de continuer sa retraite vers l'Oder, et de lui laisser la liberté dont il avait besoin pour se mettre en défense. Le prince de Hohenlohe n'eut donc que deux jours pour réorganiser une armée qui ne se composait plus que de débris, et dans laquelle il fallait réunir plusieurs bataillons pour en former un seul. De plus, le maréchal Kalkreuth ayant été rappelé par le roi dans la Prusse orientale, le prince de Hohenlohe était chargé de recueillir les deux divisions de réserve, et contraint de les aller joindre sur le bas Elbe, fort au-dessous de Magdebourg.
Le prince de Hohenlohe, au sortir de Magdebourg, prend sa direction au nord, pour aller joindre l'Oder à Stettin.
Au milieu de ces embarras, le prince de Hohenlohe se mit en marche sur trois colonnes. À sa droite, le général Schimmelpfennig, avec un détachement de cavalerie et d'infanterie, devait couvrir l'armée du côté de Potsdam, Spandau et Berlin, côtoyer d'abord le Havel, puis, quand on serait remonté assez haut pour tourner Berlin, longer le canal de Finow, flanquer ainsi la retraite jusqu'à Prenzlow et Stettin, car on ne pouvait, à cause de la position des Français, rejoindre l'Oder que vers son embouchure. (Voir la carte no 36.) Le gros de l'infanterie, marchant au centre, à égale distance du corps de Schimmelpfennig et de l'Elbe, devait passer par Genthin, Rathenau, Gransée et Prenzlow. La cavalerie, qui était déjà sur les bords de l'Elbe, où elle profitait de l'abondance des fourrages, devait suivre les bords de ce fleuve par Jérichow et Havelberg, les quitter ensuite pour se porter au nord, et aboutir par Wittstock, Mirow, Strelitz, Prenzlow, au point commun de Stettin.
Retraite du général Blucher et du duc de Weimar en tournant le Hartz.
Le corps du duc de Weimar, et le grand parc, conduit par le général Blucher, avaient heureusement tourné le Hartz par la Hesse et le Hanovre, sans être inquiétés par les Français, qui s'étaient hâtés de courir à l'Elbe. Le duc de Weimar, au moyen d'une manœuvre assez adroite, avait réussi à tromper le maréchal Soult. Feignant d'abord d'attaquer la ligne d'investissement autour de Magdebourg, puis se dérobant tout à coup, il avait subitement passé l'Elbe à Tangermunde, et gagné ainsi la rive droite. Il amenait avec lui 12 ou 14 mille hommes. Le général Blucher avait passé le fleuve au-dessous. Le prince de Hohenlohe assigna au duc de Weimar le rendez-vous convenu de Stettin, qu'il devait atteindre en traversant le Mecklembourg, et déféra au général Blucher le commandement des troupes battues devant Halle, troupes qui avaient passé des mains du duc de Wurtemberg dans celles du général Natzmer. Le général Blucher était chargé de faire avec ces troupes l'arrière-garde de l'armée prussienne.
Si ces forces étaient parvenues à échapper aux Français, et à gagner Stettin, elles auraient pu, après qu'on les aurait réorganisées, et réunies au contingent de la Prusse orientale, former derrière l'Oder une armée de quelque valeur, et donner utilement la main aux Russes. Le prince de Hohenlohe avait conservé 25 mille hommes au moins. Le corps de Natzmer, avec les autres débris du général Blucher, en comptait environ 9 à 10 mille. Les troupes du duc de Weimar s'élevaient à 13 ou 14 mille. C'était par conséquent une force totale d'environ 50 mille hommes, qui, jointe à une vingtaine de mille demeurés dans la Prusse orientale, pouvait présenter encore 70 mille combattants, et, combinée avec les Russes, jouer un rôle important. Il restait 22 mille hommes pour défendre Magdebourg. Les Saxons, se hâtant de profiter de la clémence de Napoléon à leur égard, étaient retournés chez eux.
Le prince de Hohenlohe avait à opérer sa retraite au milieu d'un pays pauvre, difficile à parcourir, et à travers les nombreux escadrons de la cavalerie française. Celle-ci, qui s'observait d'abord en présence de la cavalerie prussienne, dont on lui vantait le mérite, enivrée maintenant de ses succès, était devenue si audacieuse, que de simples chasseurs ne craignaient plus de se mesurer avec des cuirassiers.
Marche du corps de Hohenlohe.
Le prince se mit donc en route le 22 octobre, par les chemins indiqués, le corps de flanqueurs de Schimmelpfennig se dirigeant sur Plaue, l'infanterie sur Genthin, la cavalerie sur Jérichow. On marchait lentement à cause des sables, de l'épuisement des hommes et des chevaux, et du peu d'habitude des fatigues. Sept ou huit lieues par jour étaient tout ce que pouvaient faire ces troupes, tandis que l'infanterie française, au besoin, en parcourait jusqu'à quinze. De plus, une très-grande indiscipline s'était introduite dans les corps. Le malheur, qui aigrit les âmes, avait diminué le respect envers les chefs. La cavalerie surtout s'en allait confusément, sans obéir à aucun ordre. Le prince de Hohenlohe fut obligé d'arrêter l'armée, et de lui adresser une sévère allocution, pour la ramener au sentiment de ses devoirs. Indiscipline des vaincus et des vainqueurs. Il fit même fusiller un cavalier qui avait blessé un officier. Du reste, il faut reconnaître que c'est là l'effet habituel des grands revers, et quelquefois aussi des grands succès, car la victoire a son désordre comme la défaite. Les Français, avides de butin, couraient comme les Prussiens dans toutes les directions, sans se conformer aux ordres de leurs chefs; et le maréchal Ney écrivit à l'Empereur, que, si on ne l'autorisait pas à faire quelques exemples, la vie des officiers ne serait plus en sûreté. Singulières conséquences du bouleversement des États! Les mouvements précipités que ce bouleversement entraîne, désorganisent le vaincu et le vainqueur. Nous étions arrivés à la perfection de la grande guerre, et déjà nous touchions presque à la limite où elle devient une immense confusion!
Le 23, les Prussiens étaient, l'infanterie à Rathenau, la cavalerie à Havelberg. Mais l'empressement qu'ils avaient mis à couper les ponts arrêta la marche du corps de droite, celui de Schimmelpfennig, et ils furent obligés de se rapprocher de l'Elbe par une conversion à gauche, afin d'éviter les nombreux cours d'eau qui se rencontrent entre le Havel et l'Elbe. Ils se détournèrent jusqu'à Rhinow. Le 24, ils étaient, la cavalerie à Kiritz, l'infanterie à Neustadt, le corps de Schimmelpfennig à Fehrbelin. Le corps de Natzmer, transmis ici même au général Blucher, remplaça vers Rhinow le corps principal, dont il formait l'arrière-garde.
Parvenu à ce point, le prince de Hohenlohe dut délibérer sur la marche à suivre ultérieurement. On s'était élevé au nord fort au-dessus de Berlin, Spandau et Potsdam. À chaque pas l'armée se désorganisait davantage. Le colonel d'état-major de Massenbach fut d'avis d'accorder un jour de repos aux troupes, afin de les réorganiser, et d'être au moins en état de combattre, si l'on venait à rencontrer les Français. Le prince de Hohenlohe répondit avec raison, qu'un, deux, et même trois jours, ne suffiraient pas pour réorganiser l'armée, et pourraient donner aux Français le temps de la couper de Stettin et de l'Oder. Suivant l'usage, on adopta un parti moyen: on se fixa un rendez-vous commun vers Gransée, où l'on devait passer une revue générale, et adresser des allocutions aux troupes, pour les rappeler à leurs devoirs. De là on continuerait la marche sans désemparer. Ce rendez-vous de Gransée fut fixé au 26.
Mais déjà, les Français étant avertis, la cavalerie de Murat courait vers Fehrbelin d'un côté, vers Zehdenick de l'autre. Lannes, après être entré dans Spandau le 25, se mettait en marche le 26 au soir avec son infanterie, pour appuyer Murat. Trois corps d'armée français attachés à la poursuite des Prussiens. Le maréchal Soult était sur les pas du duc de Weimar, pendant que le maréchal Ney investissait Magdebourg. Enfin, le maréchal Bernadotte s'avançait entre les maréchaux Soult et Lannes. Ainsi trois corps d'armée français, outre la cavalerie de Murat, moins toutefois les cuirassiers retenus à Berlin, poursuivaient en ce moment les Prussiens. Réunion momentanée des Prussiens à Gransée. Le 26, l'infanterie du prince de Hohenlohe était à Gransée, au rendez-vous indiqué, rangée autour de son général, écoutant ses exhortations, accueillant l'espérance d'être bientôt à Stettin, et de pouvoir se reposer derrière l'Oder. Le corps de Schimmelpfennig surpris et culbuté par les dragons français à Zehdenick. Mais au même instant les dragons de Murat surprenaient à Zehdenick le corps de Schimmelpfennig, culbutaient sa cavalerie, lui tuaient 300 cavaliers, en prenaient 7 ou 800, et obligeaient l'infanterie de ce corps de flanqueurs à se disperser dans les bois.
Le prince de Hohenlohe, pour éviter les Français, fait un détour sur Furstenberg, tandis que Murat et Lannes se dirigent sur Prenzlow.
Cette nouvelle, portée par les paysans et les fuyards à Gransée, engagea le prince de Hohenlohe à décamper sur-le-champ, et à se détourner encore une fois à gauche vers Furstenberg, au lieu de marcher à Templin, qui était la route directe de Stettin. Il avait ainsi l'espoir de rallier à lui la cavalerie, et de s'éloigner en même temps des Français. Mais, tandis qu'il exécutait ce détour, Murat se dirigeait par la route la plus courte sur Templin, et Lannes, ne s'arrêtant ni le jour ni la nuit, se tenait toujours en vue des escadrons de Murat.
Le soir, le prince de Hohenlohe coucha à Furstenberg, et y fit passer la nuit à son infanterie, pendant que Lannes employait cette même nuit à marcher. Français et Prussiens continuèrent de s'élever au nord vers Templin et Prenzlow, point commun de la route de Stettin, cheminant à quelques lieues les uns des autres, et séparés seulement par un rideau de bois et de lacs. Ils avaient sept milles à parcourir pour atteindre Prenzlow (douze lieues). Le 27 au matin, le prince de Hohenlohe partit pour Boitzenbourg, faisant dire à la cavalerie de le joindre, et à l'arrière-garde, commandée par le général Blucher, de hâter le pas.
Il marcha toute la journée, n'ayant pour ses troupes d'autre nourriture que celle que leur fournissait le patriotisme des villageois, qui plaçaient sur les routes des amas de pain, et des chaudières remplies de pommes de terre. On approcha de Boitzenbourg vers le soir, et le seigneur de cet endroit, M. d'Arnim, vint annoncer qu'il avait fait préparer autour de son château des bivouacs abondamment pourvus de vivres et de boissons. C'était une heureuse nouvelle pour des gens expirant de fatigue et de faim. En approchant de Boitzenbourg, des coups de feu détruisirent cette espérance d'un peu de repos et de nourriture. Les chevaux-légers de Murat, déjà parvenus à Boitzenbourg, mangeaient les vivres destinés aux Prussiens. Trop peu nombreux cependant pour tenir tête à ceux-ci, ils quittèrent Boitzenbourg. Les infortunés soldats du prince de Hohenlohe dévorèrent ce qui restait; mais la présence des cavaliers français les avertissait de se hâter. Ils partirent la nuit même, en faisant encore un détour à gauche pour éviter les Français, et les prévenir à Prenzlow. Les Prussiens prévenus à Prenzlow. Ils marchèrent toute la nuit, se flattant de les gagner de vitesse. Au point du jour, ils commençaient à découvrir Prenzlow; mais sur la droite, à travers les bois et les lacs qui jalonnaient la route, on avait entrevu des cavaliers forçant le pas. Le brouillard ne permettait pas de reconnaître la couleur de leur uniforme. Étaient-ce des Français, étaient-ce des Prussiens? On s'interrogeait avec anxiété, les uns croyant avoir aperçu le panache blanc d'un régiment prussien, les autres au contraire croyant reconnaître le casque des dragons de Murat. Enfin, au milieu de ces conjectures de la crainte et du désir, on arrive en vue de Prenzlow, les Français, assure-t-on, n'ayant pas encore paru. On pénètre dans un faubourg, long d'un quart de lieue. Une moitié de l'armée prussienne y est déjà entrée, quand tout à coup le cri Aux armes! se fait entendre. Les dragons français, survenus au moment où une partie de l'armée prussienne est dans Prenzlow, en attaquent la queue, et la refoulent dans Prenzlow même. Ils la chargent en tous sens, puis s'élancent dans les rues de la ville. Les dragons de Pritwitz, poussés par les dragons français, se rejettent sur l'infanterie prussienne, et la culbutent. C'est une mêlée effroyable, dont la peur accroît encore le tumulte et le danger. L'armée prussienne, coupée en plusieurs morceaux, s'enfuit au delà de Prenzlow, et prend position le mieux qu'elle peut sur la route de Stettin. Capitulation de Prenzlow, et capture de la plus grande partie de l'armée prussienne. Bientôt elle est enveloppée, et Murat fait sommer le prince de Hohenlohe de se rendre. Le prince navré de douleur, mais repoussant avec horreur l'idée d'une capitulation, refuse ce qu'on lui propose.—Eh bien, répond Murat à l'officier qui lui apporte ce refus, vous serez sabrés tous, si vous ne vous rendez pas.—Une dernière espérance soutient encore le cœur du prince de Hohenlohe. Il croit que Murat n'amène avec lui que de la cavalerie. Mais l'infanterie de Lannes, qui depuis Spandau avait marché jour et nuit, ne s'arrêtant que pour manger, arrive au même instant. Le colonel d'état-major de Massenbach vient affirmer qu'il l'a vue. Dès lors plus de chance de se sauver. Murat demande à entretenir le prince de Hohenlohe. Le soldat devenu prince, et resté aussi généreux qu'il était intrépide, console le général prussien, lui promet une capitulation honorable, la plus honorable qu'il pourra lui accorder, dans la limite des instructions données par Napoléon. Murat exige que tous les soldats soient prisonniers, mais il consent à ce que les officiers demeurent libres, et puissent emporter ce qu'ils possèdent, à condition toutefois de ne pas servir pendant la durée de la guerre. Il consent aussi à ce que les soldats soient affranchis de la formalité humiliante de jeter leurs armes en défilant devant les Français. C'est la différence qui, dans ce malheur, doit les distinguer des troupes de l'Autrichien Mack. Le prince de Hohenlohe, voyant qu'il ne peut obtenir mieux, sentant même que Murat ne peut accorder davantage, retourne auprès de ses officiers, les fait ranger en cercle autour de lui, et, les yeux remplis de larmes, leur expose l'état des choses. Il était de ceux qui avaient le plus déclamé contre toute espèce de capitulation. Mais il reconnaît qu'il n'y a plus aucune ressource, pas même celle d'un combat honorable, car les munitions manquent, et l'esprit des troupes est arrivé au dernier degré d'abattement. Personne n'offrant un expédient, on rompt le cercle, en proférant des malédictions, et en brisant ses armes.
La capitulation est donc signée par le prince, et, dans le courant de cette journée, 28 octobre, un an après la catastrophe du général Mack, 14 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie, se constituent prisonniers de guerre. Les vainqueurs étaient ivres de joie, et quelle joie fut jamais mieux fondée! Tant de hardiesse à manœuvrer, tant de patience à supporter des privations égales au moins à celles qu'avaient supportées les vaincus, tant d'ardeur à faire des marches encore plus rapides que les leurs, méritaient bien un tel prix! Il y eut malheureusement des désordres dans Prenzlow, causés par l'empressement des soldats à recueillir le butin, qu'ils considéraient comme un fruit légitime de la victoire. Mais les officiers français déployèrent la plus grande fermeté pour protéger les officiers prussiens. Les écrivains allemands leur ont eux-mêmes rendu cette justice. En 1815, les départements du nord de la France n'ont pas eu la même justice à rendre aux Prussiens.
Mais les Français avaient encore d'autres trophées à recueillir. Un certain nombre d'escadrons et de bataillons prussiens, qui n'étaient pas entrés dans Prenzlow, avaient marché plus au nord, sur Passewalck. La cavalerie légère du général Milhaud les atteignit. Reddition de Stettin. Six régiments de cavalerie, plusieurs bataillons d'infanterie, un parc d'artillerie à cheval, mirent bas les armes. Pendant ce temps, le général Lasalle, avec des hussards et des chasseurs, courait à Stettin, suivi par l'infanterie de Lannes. Chose merveilleuse, un officier de cavalerie légère osa sommer Stettin, place forte, ayant une nombreuse garnison, et une immense artillerie! Le général Lasalle vit le gouverneur, lui parla avec tant de conviction du complet anéantissement de l'armée prussienne, que ce gouverneur rendit la place avec tout ce qu'elle contenait, et livra prisonnière une garnison de 6 mille hommes. Lannes y entra le lendemain. Rien assurément ne saurait mieux donner l'idée de la démoralisation des Prussiens, et de la terreur qu'inspiraient les Français, qu'un fait aussi étrange et aussi nouveau dans les annales de la guerre.
De toute l'armée prussienne, il n'y avait plus à prendre que le général Blucher et le duc de Weimar, accompagnés d'une vingtaine de mille hommes. Ce dernier reste pris, on pouvait dire que 160 mille hommes avaient été détruits ou faits prisonniers en quinze jours, sans qu'un seul eût repassé l'Oder. Le général Blucher et le corps du duc de Weimar avaient à leur poursuite les maréchaux Soult et Bernadotte. Ils allaient bientôt être atteints par Murat lui-même, et ils se trouvaient coupés de l'Oder, puisque Lannes occupait Stettin. Ils conservaient donc bien peu de chances de salut.
Injustice à l'égard des troupes de Lannes, gracieusement réparée par Napoléon.
Napoléon, en apprenant ces nouvelles, éprouva la plus vive satisfaction.—Puisque vos chasseurs, écrivit-il à Murat, prennent des places fortes, je n'ai plus qu'à licencier mon corps du génie, et à faire fondre ma grosse artillerie.—Dans le bulletin, il ne nomma que la cavalerie, et omit l'infanterie de Lannes, qui avait cependant contribué à la capitulation de Prenzlow autant que la cavalerie elle-même. Cette omission était due à ce que Murat, pressé de rendre compte des faits d'armes de sa cavalerie, n'avait pas songé à parler du corps de Lannes. Quand celui-ci reçut le bulletin, il n'osa le lire à ses soldats, dans la crainte de les affliger.—Mon dévouement à votre personne, écrivit-il à Napoléon, me mettra toujours au-dessus de toutes les injustices, mais ces braves soldats que j'ai fait marcher jour et nuit, sans repos, sans nourriture, que leur dirai-je? Quelle récompense peuvent-ils espérer, sinon de voir leur nom publié par les cent voix de la Renommée, dont vous seul disposez?—Cette belle émulation, cette ardente jalousie de gloire, qui d'ailleurs ne se manifestait ici que par une noble tristesse, n'était pas l'un des signes les moins remarquables de cet enthousiasme héroïque qui échauffait alors toutes les âmes.
Napoléon, singulièrement affectueux pour Lannes, lui répondit: «Vous et vos soldats, vous êtes des enfants. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas tout ce que vous avez fait pour seconder la cavalerie? Il y a de la gloire pour tous. Un autre jour ce sera votre tour de remplir de votre nom les bulletins de la grande armée.»
Lannes, transporté, assembla son infanterie sur l'une des places publiques de Stettin, et fit lire dans les rangs la lettre de Napoléon. Aussi joyeux que lui, ses soldats accueillirent cette lecture par des cris répétés de Vive l'Empereur! Quelques-uns même firent entendre ce cri étrange: Vive l'empereur d'Occident! Cette appellation singulière, qui répondait si parfaitement à la secrète ambition de Napoléon, naissait ainsi de l'exaltation de l'armée, et elle prouvait qu'aux yeux de tous il remplissait déjà l'Occident de sa puissance et de sa gloire.
Lannes, dans l'effusion non de la flatterie mais de la joie, car satisfait lui-même, il voulait que son maître le fût aussi, Lannes écrivit: Sire, vos soldats crient: Vive l'empereur d'Occident! devons-nous désormais vous adresser nos lettres sous ce titre[10]?—
Napoléon ne répondit pas, et ce titre, qui avait jailli pour ainsi dire de l'enthousiasme des soldats, ne fut pas pris. Dans la pensée de Napoléon, il n'était qu'ajourné. Des grandeurs qu'il a rêvées, c'est la seule qui ne se soit pas réalisée, même un instant. Et encore, s'il n'a pas eu le titre d'empereur d'Occident, il en a eu la vaste domination. Mais l'orgueil humain aime de la puissance le titre autant que la puissance même.
Le prince de Hohenlohe une fois enlevé, il ne restait plus à prendre que le général Blucher avec l'arrière-garde, et le corps d'armée du duc de Weimar. Ce dernier corps avait passé sous les ordres du général de Vinning, depuis que le duc de Weimar, acceptant le traitement accordé par Napoléon à toute la maison de Saxe, avait quitté l'armée. C'étaient encore 22 mille hommes à faire prisonniers, après quoi il ne devait pas exister un seul détachement de troupes prussiennes du Rhin à l'Oder. Napoléon ordonna de les poursuivre sans relâche, afin de ramasser jusqu'au dernier homme.
Lannes s'établit à Stettin, dans le but d'occuper cette place importante, et de procurer à ses fantassins un repos dont ils avaient grand besoin. Murat, les maréchaux Bernadotte et Soult suffisaient pour achever la destruction de 22 mille Prussiens exténués de fatigues. Il ne s'agissait que de marcher pour les prendre, à moins toutefois qu'ils ne réussissent à gagner la mer, et à trouver assez de bâtiments pour les transporter dans la Prusse orientale. Aussi Murat se dirigea-t-il en grande hâte sur la route du littoral, afin de leur en interdire l'approche. Il poussa jusqu'à Stralsund, pendant que le maréchal Bernadotte, parti des environs de Berlin, et le maréchal Soult des bords de l'Elbe, s'élevaient au nord pour jeter l'ennemi dans le réseau de la cavalerie française. (Voir la carte no 36.)
Le général Blucher est le dernier des généraux prussiens qui tienne encore la campagne.
Le général Blucher avait pris à Waren, près du lac de Muritz, le commandement des deux corps prussiens. Se réfugier vers la Prusse orientale par l'Oder était impossible, puisque le fleuve se trouvait gardé dans toutes les parties de son cours par l'armée française. L'accès du littoral et de Stralsund était déjà intercepté par les cavaliers de Murat. Il ne restait d'autre ressource que de rebrousser chemin, et de revenir sur l'Elbe. Il rebrousse chemin vers l'Elbe. Le général Blucher forma ce projet, espérant se jeter dans Magdebourg, en augmenter la force jusqu'à convertir la garnison en un véritable corps d'armée, et fournir, appuyé sur cette grande forteresse, une brillante résistance. Il s'achemina donc vers l'Elbe, pour tenter de le passer aux environs de Lauenbourg.
Ses illusions furent de courte durée. Bientôt des patrouilles ennemies lui apprirent qu'il était enveloppé de toutes parts, qu'à sa droite Murat côtoyait déjà la mer, qu'à sa gauche les maréchaux Bernadotte et Soult lui fermaient l'accès de Magdebourg. Ne sachant plus à quel projet s'arrêter, il marcha quelques jours droit devant lui, c'est-à-dire vers le bas Elbe, comme aurait pu faire un corps français retournant en France par le Mecklembourg et le Hanovre. À chaque instant il s'affaiblissait, parce que ses soldats, ou s'enfuyaient dans les bois, ou aimaient mieux se rendre prisonniers, que de supporter plus long-temps des fatigues devenues intolérables. Il en perdait aussi un bon nombre dans des combats d'arrière-garde, qui, grâce à la nature difficile du pays, ne tournaient pas toujours en défaite complète, mais finissaient constamment par l'abandon du terrain disputé, et par le sacrifice de beaucoup d'hommes pris ou hors de combat.
Le général Blucher se réfugie à Lubeck.
Il marcha ainsi du 30 octobre au 5 novembre. Ne sachant plus où porter ses pas, il imagina un acte violent, que la nécessité toutefois pouvait justifier. Il avait sur son chemin la ville de Lubeck, l'une des dernières villes libres conservées par la constitution germanique. Neutre de droit, elle devait rester étrangère à toute hostilité. Le général Blucher résolut de s'y jeter de vive force, de s'emparer des grandes ressources qu'elle contenait, en vivres comme en argent, et, s'il ne pouvait pas s'y défendre, de saisir tous les bâtiments de commerce qu'il trouverait dans ses eaux, pour embarquer ses troupes, et les transporter vers la Prusse orientale.
Nov. 1806.
En conséquence, le 6 novembre, il entra violemment dans Lubeck, malgré la protestation des magistrats. Les remparts de la ville, imprudemment convertis en promenade publique, avaient perdu leur principale force. D'ailleurs la ville était si dépourvue de garnison, que le général Blucher n'eut pas de peine à y pénétrer. Il logea ses soldats chez les habitants, où ils prirent tout ce dont ils avaient besoin, et de plus exigea des magistrats une large contribution. Lubeck, comme on sait, est situé sur la frontière du Danemark. Un corps de troupes danoises gardait cette frontière. Le général Blucher signifia au général danois, que, s'il la laissait violer par les Français, il la violerait à son tour, pour se réfugier dans le Holstein. Le général danois ayant déclaré qu'il se ferait tuer avec son corps tout entier, plutôt que de souffrir une violation de territoire, le général Blucher s'enferma dans Lubeck, avec la confiance de n'être pas tourné par les Français, si la neutralité du Danemark était respectée. Mais, tandis qu'il croyait jouir de quelque sûreté dans Lubeck, protégé par les restes de la fortification, et dédommagé par l'abondance d'une grande ville commerçante des privations d'une pénible retraite, les Français parurent. Les Français enlèvent Lubeck de vive force. La neutralité de Lubeck n'existait plus pour eux, et ils avaient le droit d'y poursuivre les prussiens. Arrivés le 7, ils attaquèrent le jour même les ouvrages qui couvraient les portes appelées Burg-Thor et Mühlen-Thor. Le corps du maréchal Bernadotte enleva l'une, celui du maréchal Soult enleva l'autre, en escaladant sous la mitraille, et avec une audace inouïe, des ouvrages qui, bien qu'affaiblis, présentaient encore des obstacles difficiles à vaincre. Un combat acharné s'engagea dans les rues. Les infortunés habitants de Lubeck virent leur opulente cité convertie en un champ de carnage. Les Prussiens, taillés en pièces ou enveloppés, furent obligés de s'enfuir, après avoir laissé plus de mille morts sur la place, environ 6 mille prisonniers, et toute leur artillerie. Le général Blucher sortit de Lubeck, et alla prendre position entre le territoire à moitié inondé des environs de Lubeck, et la frontière danoise. Il s'arrêta là, n'ayant plus ni vivres ni munitions. Capitulation de Lubeck. Cette fois il fallait bien se rendre, et, après avoir tant blâmé le général Mack depuis un an, le prince de Hohenlohe depuis huit jours, imiter leur exemple. Le général Blucher capitula donc le 7 novembre, avec tout son corps d'armée, aux mêmes conditions que le prince de Hohenlohe. Il voulut ajouter quelques mots à la capitulation. Murat le permit par égard pour son malheur. Les mots ajoutés disaient qu'il se rendait faute de munitions. Cette capitulation procura aux Français 14 mille prisonniers, qui, joints à ceux qu'on avait déjà pris dans Lubeck, en élevaient le nombre total à 20 mille.
À partir de ce jour, il ne se trouvait plus un seul corps prussien du Rhin à l'Oder. Les 70 mille hommes qui avaient cherché à gagner l'Oder étaient dispersés, tués ou prisonniers. Reddition de Custrin. Tandis que ces événements se passaient dans le Mecklembourg, l'importante place de Custrin, sur l'Oder, se soumettait à quelques compagnies d'infanterie commandées par le général Petit. Quatre mille prisonniers, des magasins considérables, la seconde position du bas Oder, étaient le prix de cette nouvelle capitulation. Ainsi les Français occupaient sur l'Oder les places de Stettin et de Custrin. Le maréchal Lannes était établi à Stettin, le maréchal Davout à Custrin.
Reddition de Magdebourg.
Restait sur l'Elbe la grande place de Magdebourg, qui contenait 22 mille hommes de garnison et un vaste matériel. Le maréchal Ney en avait entrepris l'investissement. S'étant procuré quelques mortiers, à défaut d'artillerie de siége, il menaça plusieurs fois la place d'un bombardement, menace qu'il se garda bien de mettre à exécution. Deux ou trois bombes, jetées en l'air, intimidèrent la population, qui entoura l'hôtel du gouverneur, demandant à grands cris qu'on ne l'exposât pas à d'inutiles ravages, puisque la monarchie prussienne était désormais réduite à l'impossibilité de se défendre. La démoralisation était si complète chez les généraux prussiens, que ces raisons furent tenues pour bonnes, et que le lendemain de la capitulation de Lubeck, le général Kleist livra Magdebourg avec 22 mille prisonniers.
Ainsi, depuis l'ouverture de la campagne, les Prussiens avaient fait quatre fois, à Erfurt, à Prenzlow, à Lubeck, à Magdebourg, ce qu'ils avaient tant reproché aux Autrichiens d'avoir fait une fois à Ulm. Cette remarque n'a pas pour but d'offenser leur malheur, d'ailleurs bien réparé depuis, mais de prouver qu'il aurait fallu un an auparavant respecter l'infortune d'autrui, et ne pas déclarer les Autrichiens si lâches, par le calcul mesquin de faire paraître les Français moins braves et moins habiles.
Caractères et résultats de cette prodigieuse campagne.
Des 160 mille hommes qui avaient composé l'armée active des Prussiens, il ne restait donc pas un débris. En écartant les exagérations, que dans la surprise de tels succès, on répandit en Europe, il est certain que 25 mille hommes environ avaient été tués ou blessés, et 100 mille faits prisonniers. Des 35 mille autres, pas un seul n'avait repassé l'Oder. Ceux qui étaient Saxons avaient regagné la Saxe. Ceux qui étaient Prussiens avaient jeté leurs armes, et fui à travers les campagnes. On pouvait dire avec une complète vérité qu'il n'existait plus d'armée prussienne. Napoléon était maître absolu de la monarchie du grand Frédéric: il ne fallait en excepter que quelques places de la Silésie incapables de résister, et la Prusse orientale, protégée par la distance et par le voisinage de la Russie. Napoléon avait enlevé tout le matériel de la Prusse en canons, fusils, munitions de guerre; il avait acquis des vivres pour nourrir son armée pendant une campagne, vingt mille chevaux pour remonter sa cavalerie, et assez de drapeaux pour en charger les édifices de sa capitale. Tout cela s'était accompli en un mois, car, entré le 8 octobre, Napoléon avait reçu la capitulation de Magdebourg, qui fut la dernière, le 8 novembre. Et c'est ce rapide anéantissement de la puissance prussienne, qui rend si merveilleuse la campagne que nous venons de raconter! Que 160 mille Français, parvenus à la perfection militaire par quinze ans de guerre, eussent vaincu 160 mille Prussiens énervés par une longue paix, le miracle n'était pas grand! Mais c'est un événement étonnant que cette marche oblique de l'armée française, combinée de telle manière que l'armée prussienne, constamment débordée pendant une retraite de deux cents lieues, de Hof à Stettin, n'arrivât à l'Oder que le jour même où ce fleuve était occupé, fut détruite ou prise jusqu'au dernier homme, et qu'en un mois le roi d'une grande monarchie, le second successeur du grand Frédéric, se vît sans soldats et sans États! C'est, disons-nous, un événement étonnant, quand on songe surtout qu'il ne s'agissait pas ici de Macédoniens battant des Perses lâches et ignorants, mais d'une armée européenne battant une autre armée européenne, toutes deux instruites et braves.
Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la sommation de quelques hussards, ou de quelques compagnies d'infanterie légère, on le trouvera dans la démoralisation, qui suit ordinairement une présomption folle! Après avoir nié, non pas les victoires des Français qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les Prussiens en furent tellement saisis à la première rencontre, qu'ils ne crurent plus la résistance possible, et s'enfuirent en jetant leurs armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins aux ennemis de la France. Après Iéna le continent entier semblait appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai, que le génie, après avoir désespéré l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses fautes.
FIN DU LIVRE VINGT-CINQUIÈME.