Notes

[1]: Nous citons la lettre suivante, écrite par Napoléon à M. de La Rochefoucauld, comme preuve des dispositions que nous lui prêtons en ce moment. Il ne faut attribuer les expressions violentes dont il se sert en parlant de la Prusse, qu'à l'irritation que lui inspirait la conduite inattendue de cette cour à son égard. Ce n'est pas dans ces termes qu'il s'exprimait ordinairement, surtout envers le roi de Prusse, pour lequel il n'avait cessé d'éprouver et de professer une estime véritable.

À M. de La Rochefoucauld, mon ambassadeur près S. M. l'empereur d'Autriche.

«Wurzbourg, le 3 octobre 1806.

»Je suis depuis hier à Wurzbourg, ce qui m'a mis à même de m'entretenir long-temps avec S. A. R. Je lui ai fait connaître ma ferme résolution de rompre tous les liens d'alliance qui m'attachaient à la Prusse, quel que soit le résultat des affaires actuelles. D'après mes dernières nouvelles de Berlin, il est possible que la guerre n'ait pas lieu; mais je suis résolu à n'être point l'allié d'une puissance si versatile et si méprisable. Je serai en paix avec elle sans doute, parce que je n'ai point le droit de verser le sang de mes peuples sous de vains prétextes. Cependant le besoin de tourner mes efforts du côté de ma marine me rend nécessaire une alliance sur le continent. Les circonstances m'avaient conduit à l'alliance de la Prusse; mais cette puissance est aujourd'hui ce qu'elle a été en 1740, et dans tous les temps, sans conséquence et sans honneur. J'ai estimé l'empereur d'Autriche, même au milieu de ses revers, et des événements qui nous ont divisés; je le crois constant et attaché à sa parole. Vous devez vous en expliquer dans ce sens, sans cependant y mettre un empressement trop déplacé. Ma position et mes forces sont telles, que j'ai à ne redouter personne: mais enfin tous ces efforts chargent mes peuples. Des trois puissances de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, il m'en faut une pour alliée. Dans aucun cas on ne peut se fier à la Prusse: il ne reste que la Russie et l'Autriche. La marine a fleuri autrefois en France, par le bien que nous a fait l'alliance de l'Autriche. Cette puissance, d'ailleurs, a besoin de rester tranquille, sentiment que je partage aussi de cœur. Une alliance fondée sur l'indépendance de l'empire ottoman, sur la garantie de nos États, et sur des rapprochements qui consolideraient le repos de l'Europe, et me mettraient à même de jeter mes efforts du côté de ma marine, me conviendrait. La maison d'Autriche m'ayant fait faire souvent des insinuations, le moment actuel, si elle sait en profiter, est le plus favorable de tous. Je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait connaître plus en détail mes sentiments au prince de Bénévent, qui ne manquera pas de vous en instruire. Du reste, votre mission est remplie, le jour où vous aurez fait connaître, le plus légèrement possible, que je ne suis pas éloigné d'adhérer à un système qui serrerait mes liens avec l'Autriche. Ne manquez pas d'avoir l'œil sur la Moldavie et la Valachie, afin de me prévenir des mouvements des Russes contre l'empire ottoman. Sur ce, etc.

»Napoléon.»

[2]: Voici le tableau des forces prussiennes le plus exact à notre avis:

Avant-garde sous le duc de Weimar10,000hommes.
Corps principal sous le duc de Brunswick66,000
Troupes de Westphalie, formant sous le général Ruchel la droite du duc de Brunswick17,000
———
Total de l'armée principale93,000hommes.
Corps du prince de Hohenlohe (Saxons compris)50,000hommes.
Réserve sous le prince de Wurtemberg15,000
Garnisons de l'Oder et de la Vistule25,000
———
Total des forces prussiennes183,000 hommes.

On peut néanmoins les évaluer à 185,000, car le corps du prince de Hohenlohe était en général estimé à plus de 50 mille hommes.

[3]: Voici un fragment de lettre qui révèle la manière de penser de Napoléon à cet égard:

À M. le maréchal prince de Neufchâtel.

«Saint-Cloud, 24 septembre 1806.

»Mon cousin, je vous envoie la copie des ordres de mouvement de l'armée, que je vous ai adressés le 20 du courant au matin, et que je suis fâché de ne pas vous avoir envoyés douze heures après le départ de mon courrier du 20 septembre, parce qu'il aurait pu être intercepté. Cependant je n'ai pas lieu de le craindre. Vous aurez dû recevoir, le 24 à midi, mon premier courrier du 20. Quand la présente vous parviendra, ce qui sans doute aura lieu le 27, des ordres auront été donnés au maréchal Soult, qui sera parti dès le 26; et, comme il lui faut trois ou quatre jours de marche pour se rendre à Amberg, il pourrait y être le 30, quoiqu'il n'ait l'ordre que d'y être le 3. Vous recevrez le présent courrier le 27, afin que vous accélériez le mouvement du maréchal Soult. Il importe qu'il arrive vite à Amberg, puisque l'ennemi est à Hof, extravagance dont je ne le croyais pas capable, pensant qu'il resterait sur la défensive le long de l'Elbe.....

»Signé Napoléon.»

[4]:

Au grand-duc de Berg et de Clèves, à Schleitz.

«Au quartier général impérial et royal, le 10 octobre 1806, à 5 heures du matin.

»Le général Rapp m'a fait connaître l'heureux résultat de la soirée. Il m'a paru que vous n'aviez pas sous la main assez de cavalerie réunie. En l'éparpillant toute, il ne vous restera rien. Vous avez 6 régiments; je vous avais recommandé d'en avoir au moins 4 dans la main. Je ne vous en ai vu hier que 2. Les reconnaissances sur la droite deviennent aujourd'hui beaucoup moins importantes: le maréchal Soult arrivant à Plauen, c'est sur Pösneck et sur Saalfeld qu'il faut porter de fortes reconnaissances pour savoir ce qui s'y passe. Le maréchal Lannes est arrivé le 9 au soir à Grafenthal. Il attaquera demain Saalfeld. Vous savez combien il m'importe de connaître dans la journée le mouvement sur Saalfeld, afin que, si l'ennemi avait réuni là plus de 25 mille hommes, je pusse y faire marcher des renforts par Possheim et les prendre en queue. J'ai donné l'ordre aux divisions Dupont et Beaumont de se porter sur Schleitz. Il faut, à tout événement, reconnaître une belle position en avant de Schleitz qui puisse servir de champ de bataille à plus de 80 mille hommes. Cela ne doit pas vous empêcher de profiter de la pointe du jour pour pousser de fortes reconnaissances sur Auma et Pösneck, en les faisant même soutenir par la division Drouet. La première division du maréchal Davout sera à Saalbourg, les deux autres divisions seront en avant, près d'Obersdorf, et sa cavalerie légère en avant. Je donne ordre au maréchal Ney de se rendre à Tanna. Votre grande affaire doit être aujourd'hui d'abord de profiter de la journée d'hier pour ramasser le plus de prisonniers et recueillir le plus de renseignements possible; 2o de reconnaître Auma et Saalfeld, afin de savoir positivement quels sont les mouvements de l'ennemi. Sur ce, etc.

»Napoléon.»

[5]: Nous citons la lettre suivante, qui indique la pensée de Napoléon en ce moment.

Au maréchal Soult, à Plauen.

«Obersdorf, le 10 octobre 1806, 8 heures du matin.

»Nous avons culbuté hier les 8 mille hommes qui, de Hof, s'étaient retirés à Schleitz, où ils attendaient des renforts dans la nuit. Leur cavalerie a été écharpée et un colonel a été pris. Plus de 2 mille fusils et casquettes ont été trouvés sur le champ de bataille. L'infanterie prussienne n'a pas tenu. Nous n'avons ramassé que 2 ou 300 prisonniers, parce que c'était la nuit, et qu'ils se sont éparpillés dans les bois. Je compte sur un bon nombre ce matin.

»Voici ce qui me semble le plus clair: il paraît que les Prussiens avaient le projet d'attaquer; que leur gauche débouche demain par Iéna, Saalfeld et Cobourg; que le prince de Hohenlohe avait son quartier général à Iéna et le prince Louis à Saalfeld. L'autre colonne débouche par Meiningen sur Fulde. De sorte que je suis porté à penser que vous n'avez personne devant vous, peut-être pas mille hommes jusqu'à Dresde. Si vous pouvez leur écraser un corps, faites-le. Voici mes projets pour aujourd'hui. Je ne puis pas marcher, j'ai trop de choses en arrière. Je pousserai mon avant-garde à Auma. J'ai reconnu un bon champ de bataille en avant de Schleitz pour 80 ou 100 mille hommes. Je fais marcher le maréchal Ney à Tanna: il se trouvera à deux lieues de Schleitz. Vous-même, de Plauen, n'êtes pas assez loin pour ne pas pouvoir y venir dans vingt-quatre heures.

»Le 5, l'armée prussienne a fait encore un mouvement sur la Thuringe, de sorte que je la crois arriérée d'un grand nombre de jours. Ma jonction avec ma gauche n'est pas encore faite, si ce n'est par des postes de cavalerie qui ne signifient rien.

»Le maréchal Lannes n'arrive qu'aujourd'hui à Saalfeld, à moins que l'ennemi n'y soit en forces considérables.

»Ainsi les journées des 10 et 11 seront perdues pour marcher en avant. Si ma jonction est faite, je pousserai jusqu'à Neustadt et Triplitz. Après cela, quelque chose que fasse l'ennemi, s'il m'attaque, j'en serai enchanté; s'il se laisse attaquer, je ne le manquerai pas. S'il file par Magdebourg, vous serez avant lui à Dresde. Je désire beaucoup une bataille. Si l'ennemi a voulu m'attaquer, c'est qu'il a une grande confiance dans ses forces. Il n'y a point d'impossibilité alors qu'il attaque. C'est ce qu'il peut me faire de plus agréable. Après cette bataille, je serai avant lui à Dresde et à Berlin.

»J'attends avec impatience ma garde à cheval; 40 pièces d'artillerie et 3 mille chevaux comme ceux-là ne sont pas à dédaigner. Vous voyez actuellement mes projets pour aujourd'hui et demain. Vous êtes maître de vous conduire comme vous l'entendrez, mais procurez-vous du pain, afin que, si vous venez me joindre, vous en ayez pour quelques jours.

»Si vous trouvez à faire quelque chose contre l'ennemi à une marche de vous, vous pouvez le faire hardiment. Établissez de petits postes de cavalerie pour correspondre rapidement de Schleitz à Plauen. Jusqu'à cette heure, il me semble que la campagne commence sous les plus heureux auspices.

»J'imagine que vous êtes à Plauen. Il est très-convenable que vous vous en empariez.

»Faites-moi connaître ce que vous croyez avoir devant vous. Rien de ce qui était à Hof ne s'est retiré par Dresde.

»P. S. Je reçois à l'instant votre dépêche du 9 à six heures du soir. J'approuve les dispositions que vous avez faites. Le renseignement que les mille chevaux qui étaient à Plauen se sont retirés à Géra ne me laisse point de doutes que Géra ne soit le point de réunion de l'armée ennemie. Je doute qu'elle puisse s'y réunir entièrement avant que j'y sois. Au reste, dans la journée je recevrai d'autres renseignements et j'aurai des idées plus précises. Vous-même à Plauen, les lettres interceptées à la poste vous en fourniront.»

[6]: Nous citons une lettre de l'Empereur au prince de Ponte-Corvo, écrite après la bataille d'Awerstaedt, et qui confirme toutes nos assertions. Elle renferme l'expression d'un mécontentement que Napoléon éprouvait encore plus vivement qu'il ne l'exprimait.

Au prince de Ponte-Corvo.

«Wittenberg, 23 octobre 1806.

»Je reçois votre lettre. Je n'ai point l'habitude de récriminer sur le passé, puisqu'il est sans remède. Votre corps d'armée ne s'est pas trouvé sur le champ de bataille, et cela eût pu m'être très-funeste. Cependant, d'après un ordre très-précis, vous deviez vous trouver à Dornbourg, qui est un des principaux débouchés de la Saale, le même jour que le maréchal Lannes se trouvait à Iéna, le maréchal Augereau à Kala, et le maréchal Davout à Naumbourg. Au défaut d'avoir exécuté ces dispositions, je vous avais fait connaître dans la nuit, que, si vous étiez encore à Naumbourg, vous deviez marcher sur le maréchal Davout pour le soutenir. Vous étiez à Naumbourg lorsque cet ordre est arrivé; il vous a été communiqué, et cependant vous avez préféré faire une fausse marche pour retourner à Dornbourg, et par là vous ne vous êtes pas trouvé à la bataille, et le maréchal Davout a supporté les principaux efforts de l'armée ennemie. Tout cela est certainement très-malheureux, etc.

»Napoléon.»

[7]: Nous ne faisons que reproduire ici le tableau tracé par les officiers prussiens eux-mêmes dans les différents récits qu'ils ont publiés.

[8]: Nous rapportons ici l'assertion contenue dans les Mémoires du général Dupont. Nous pouvons affirmer que dans ces Mémoires, encore manuscrits, et fort intéressants, le général Dupont n'est pas le détracteur du maréchal Bernadotte. Il le traite en ami, comme tous ceux qui ont triomphé en 1815, lorsque la France succombait.

[9]: Nous citons cette lettre, qui existe au dépôt de la guerre.

Le maréchal Berthier au maréchal Bernadotte.

«Halle, le 21 octobre 1806.

»L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge de vous écrire qu'il est très-mécontent de ce que vous n'avez pas exécuté l'ordre que vous avez reçu de vous porter hier à Calbe, pour jeter un pont à l'embouchure de la Saale, à Barby. Cependant vous deviez sentir que toutes les dispositions de l'Empereur étaient combinées.

»Sa Majesté, qui est très-fâchée que vous n'ayez pas exécuté ses ordres, vous rappelle à ce sujet que vous ne vous êtes point trouvé à la bataille d'Iéna; que cela aurait pu compromettre le sort de l'armée et déjouer les grandes combinaisons de Sa Majesté, et a rendu douteuse et très-sanglante cette bataille, qui l'aurait été beaucoup moins. Quelque profondément affecté qu'ait été l'Empereur, il n'avait pas voulu vous en parler, parce qu'en se rappelant vos anciens services il craignait de vous affliger, et que la considération qu'il a pour vous l'avait porté à se taire; mais, dans cette circonstance, où vous ne vous êtes pas porté à Calbe, et où vous n'avez pas tenté le passage de l'Elbe, soit à Barby, soit à l'embouchure de la Saale, l'Empereur s'est décidé à vous dire sa façon de penser, parce qu'il n'est point accoutumé à voir sacrifier ses opérations à de vaines étiquettes de commandement.

»L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge encore de vous parler d'une chose moins grave: c'est que, malgré l'ordre que vous avez reçu hier, vous n'avez pas encore envoyé ici trois compagnies pour conduire vos prisonniers. Il en reste à Halle 3,500 sans aucune escorte: l'Empereur, monsieur le maréchal, vous ordonne d'envoyer sur-le-champ un officier d'état-major à la tête de trois compagnies complètes formant 300 hommes, pour prendre tous les prisonniers qui sont à Halle et les conduire à Erfurt. Il ne reste ici que la garde impériale, et l'Empereur ne veut pas qu'elle escorte les prisonniers faits par votre corps d'armée. Il est neuf heures, et il n'est pas question des trois compagnies que je vous ai demandées hier.»

[10]: Nous citons quelques-unes des lettres du maréchal Lannes, qui font connaître l'esprit des troupes françaises à cette époque, et qui peuvent servir à donner à ces prodigieux événements leur vrai caractère.

Le maréchal Lannes à l'Empereur.

«Stettin, le 2 novembre 1806.

»Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire; il m'est impossible de lui rendre le plaisir qu'elle m'a fait éprouver. Je ne désire rien tant au monde que d'être sûr que Votre Majesté sache que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour sa gloire.

»J'ai fait part à mon corps d'armée de ce que Votre Majesté a bien voulu me dire pour lui. Il serait impossible de peindre à Votre Majesté le contentement qu'il a ressenti. Une seule parole d'elle suffit pour rendre les soldats heureux.

»Trois hussards s'étaient égarés du côté de Gartz; ils se sont trouvés au milieu d'un escadron ennemi. Ils ont couru à lui en le couchant en joue, et lui disant qu'un régiment le cernait, qu'il fallait sur-le-champ mettre pied à terre. Le commandant de cet escadron a fait mettre pied à terre et a rendu les armes à ces trois hussards, qui ont conduit ici l'escadron prisonnier de guerre.

»J'aurais désiré connaître les intentions de Votre Majesté pour savoir si j'aurais pu porter la division Suchet à Stargard, et la cavalerie en avant. Par ce moyen, nous aurions économisé les vivres de la place de Stettin, auxquels cependant je n'ai pas encore touché. Les soldats sont cantonnés dans les environs et vivent chez les habitants.

»J'ai fait aujourd'hui le tour de la place avec le général Chasseloup, il la trouve mauvaise; je crois aussi qu'il faudrait y dépenser beaucoup d'argent pour la mettre en état de défense. Nous avons été à Damm, c'est une superbe position naturelle; on n'y arrive que par une chaussée d'une lieue et demie, sur laquelle se trouvent au moins quarante ponts. Je pense que, si Votre Majesté veut aller en avant, elle rendra cette position imprenable.

»On vient de m'assurer que le roi avait très-mal traité les messieurs qui l'entourent, et qui lui avaient conseillé la guerre; qu'on ne l'avait jamais vu aussi en colère; qu'il leur avait dit qu'ils étaient des coquins, qu'ils lui avaient fait perdre sa couronne; qu'il ne lui restait d'autre espoir que d'aller trouver le grand Napoléon, et qu'il comptait sur sa générosité.

»Je suis avec le plus profond respect, etc.

»Lannes.»

«Passewalck, le 1er novembre 1806.

«Sire, j'ai eu l'honneur d'annoncer hier à Votre Majesté 30 pièces de canon, 60 caissons, autant de chariots chargés de munitions, le tout attelé de huit à dix chevaux par voiture, et 1,500 canonniers d'artillerie légère. En vérité, Sire, je n'ai jamais rien vu de plus beau que ces hommes. C'est un superbe parc. Je le fais partir d'ici ce matin et le dirige sur Spandau. Presque tous ces canonniers sont à cheval, et marchent dans le plus grand ordre. Votre Majesté pourrait, si elle le voulait, les faire conduire en Italie. Je suis sûr qu'en mettant avec eux quelques officiers qui parlassent allemand, ces gens-là serviraient parfaitement. Je désirerais que Votre Majesté vît ce convoi; cela la déciderait à l'envoyer dans le royaume d'Italie.

»Le grand-duc de Berg m'écrit qu'il compte joindre l'ennemi, c'est-à-dire le grand corps du duc de Weimar et de Blucher, avec le prince de Ponte-Corvo, dans la journée de demain. Il a déjà fait quelques prisonniers de la queue de la colonne. D'après cet avis, je rappelle toute la cavalerie légère que j'avais envoyée sur Boitzenbourg, et vais rassembler tout mon corps d'armée à Stettin.

»On a trouvé dans cette place plus de 200 pièces de canon sur leurs affûts, et beaucoup d'autres de rechange, infiniment de poudre, de munitions et de magasins.

»Je jetterai toute ma cavalerie légère sur la rive droite de l'Oder. Je ferai ramasser tous les blés et farines que je pourrai pour augmenter nos magasins; je ferai faire des fours et autant de biscuit qu'il me sera possible.

»La garnison de Stettin était de 6,000 hommes; je les fais escorter sur Spandau par un régiment de la division Gazan. Il ne reste plus qu'un régiment à ce général. La division Suchet a fourni également beaucoup de monde pour l'escorte des prisonniers, de manière que mon corps d'armée est réduit à bien peu de chose.

»Si Stettin offre assez de moyens pour habiller le soldat, je le ferai, car il est tout nu. On s'occupe de dresser l'inventaire de ce qui existe dans la place. J'aurai l'honneur de l'adresser à Votre Majesté.

»En attendant, je prie Votre Majesté Impériale de me faire connaître ses intentions le plus tôt possible. Mon quartier général sera ce soir à Stettin.

»J'ai fait lire hier la proclamation de Votre Majesté à la tête des troupes. Les derniers mots qu'elle contient ont vivement touché le cœur des soldats. Ils se sont tous mis à crier: Vive l'empereur d'Occident! Il m'est impossible de dire à Votre Majesté combien ces braves gens l'aiment, et vraiment on n'a jamais été aussi amoureux de sa maîtresse qu'ils le sont de votre personne. Je prie Votre Majesté de me faire savoir si elle veut qu'à l'avenir j'adresse mes dépêches à l'Empereur d'Occident, et je le demande au nom de mon corps d'armée.

»Je suis avec le plus profond respect, etc.

»Lannes.»

[11]: Nous rapportons ici fidèlement le sens d'une quantité de lettres, qui ont été conservées en original, dans les innombrables papiers de Napoléon aux Archives de l'ancienne Secrétairerie d'État.

[12]: Nous citons à ce sujet quelques lettres de Napoléon, qui nous semblent dignes d'être reproduites.

Au ministre de l'intérieur.

«Posen, 6 décembre 1806.

»La littérature a besoin d'encouragements; vous en êtes le ministre. Proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres, qui ont de tout temps illustré la nation.

»Vous aurez reçu le décret que j'ai pris sur le monument de la Madeleine, et celui qui rapporte l'établissement de la Bourse sur cet emplacement. Il est cependant nécessaire d'avoir une Bourse à Paris. Mon intention est de faire construire une Bourse qui réponde à la grandeur de la capitale, et au nombre d'affaires qui doivent s'y faire un jour. Proposez-moi un local convenable. Il faut qu'il soit vaste, afin d'avoir des promenades autour. Je voudrais un emplacement isolé.

»Quand j'ai assigné un fonds de trois millions pour la construction du monument de la Madeleine, je n'ai voulu parler que du bâtiment et non des ornements, auxquels, avec le temps, je veux employer une bien plus forte somme. Je désire qu'au préalable on achète les chantiers environnants, afin de faire une grande place circulaire au milieu de laquelle se trouvera le monument, et autour de laquelle je ferai bâtir des maisons sur un plan uniforme.

»Il n'y aurait pas d'inconvénient à nommer le pont de l'École militaire le pont d'Iéna. Proposez-moi un décret pour donner les noms des généraux et des colonels qui ont été tués à cette bataille aux différentes nouvelles rues.

»Sur ce, etc.

»Napoléon.»

Au ministre de l'intérieur.

«Finkenstein, le 30 mai 1807.

»Après avoir examiné attentivement les différents plans du monument dédié à la Grande Armée, je n'ai pas été un moment en doute. Celui de M. Vignon est le seul qui remplisse mes intentions. C'est un temple que j'avais demandé, et non une église. Que pouvait-on faire, dans le genre des églises, qui fût dans le cas de lutter avec Sainte-Geneviève, même avec Notre-Dame, et surtout avec Saint-Pierre de Rome? Le projet de M. Vignon réunit à beaucoup d'autres avantages, celui de s'accorder beaucoup mieux avec le palais du Corps Législatif, et de ne pas écraser les Tuileries.

»Je ne veux rien en bois. Les spectateurs doivent être placés, comme je l'ai dit, sur des gradins de marbre formant les amphithéâtres destinés au public... Rien, dans ce temple, ne doit être mobile et changeant; tout, au contraire, doit y être fixé à sa place. S'il était possible de placer à l'entrée du temple le Nil et le Tibre, qui ont été apportés de Rome, cela serait d'un très-bon effet. Il faut que M. Vignon tâche de les faire entrer dans son projet définitif, ainsi que des statues équestres qu'on placerait au dehors, puisque réellement elles seraient mal dans l'intérieur. Il faut aussi désigner le lieu où l'on placera l'armure de François Ier prise à Vienne et le quadrige de Berlin.

»Il ne faut pas de bois dans la construction de ce temple... Du granit et du fer, tels doivent être les matériaux de ce monument. On objectera que les colonnes actuelles ne sont pas de granit; mais cette objection ne serait pas bonne, puisque avec le temps on peut renouveler ces colonnes sans nuire au monument. Cependant, si l'on prouvait que l'emploi du granit entraînerait dans une trop grande dépense et dans de longs délais, il faudrait y renoncer; car la condition principale du projet, c'est qu'il soit exécuté dans trois ou quatre ans, et, au plus, en cinq ans. Ce monument tient en quelque chose à la politique; il est dès lors du nombre de ceux qui doivent se faire vite. Il convient néanmoins de s'occuper à chercher du granit pour d'autres monuments que j'ordonnerai, et qui, par leur nature, peuvent permettre de donner trente, quarante ou cinquante ans à leur construction.

»Je suppose que toutes les sculptures intérieures seront en marbre, et qu'on ne me propose pas des sculptures propres aux salons et aux salles à manger des femmes des banquiers de Paris. Tout ce qui est futile n'est pas simple et noble; tout ce qui n'est pas de longue durée ne doit pas être employé dans ce monument. Je répète qu'il n'y faut aucune espèce de meubles, pas même des rideaux.

»Quant au projet qui a obtenu le prix, il n'atteint pas mon but; c'est le premier que j'ai écarté. Il est vrai que j'ai donné pour base de conserver la partie du bâtiment de la Madeleine qui existe aujourd'hui; mais cette expression est une ellipse. Il était sous-entendu que l'on conserverait de ce bâtiment le plus possible, autrement il n'y aurait pas eu besoin de programme, il n'y avait qu'à se borner à suivre le plan primitif. Mon intention était de n'avoir pas une église, mais un temple, et je ne voulais ni qu'on rasât tout, ni qu'on conservât tout. Si ces deux propositions étaient incompatibles, savoir, celle d'avoir un temple et celle de conserver les constructions actuelles de la Madeleine, il était simple de s'attacher à la définition d'un temple: par temple, j'ai entendu un monument tel qu'il y en avait à Athènes, et qu'il n'y en a pas à Paris. Il y a beaucoup d'églises à Paris, il y en a dans tous les villages. Je n'aurais assurément pas trouvé mauvais que les architectes eussent fait observer qu'il y avait une contradiction entre l'idée d'avoir un temple et l'intention de conserver les constructions faites pour une église. La première était l'idée principale, la seconde était l'idée accessoire. M. Vignon a donc deviné ce que je voulais...

»Napoléon.»

[13]: Le maréchal Davout, fort partisan du rétablissement de la Pologne, écrivait, à la date du 1er décembre: «Les levées d'hommes se font très-facilement, mais il manque des personnes qui puissent diriger leur organisation et leur instruction. Il manque aussi des fusils. L'esprit est excellent à Varsovie; mais les grands se servent de leur influence pour calmer l'ardeur qui est générale dans les classes moyennes. L'incertitude de l'avenir les effraye, et ils laissent assez entendre qu'ils ne se déclareront ouvertement que, lorsqu'en déclarant leur indépendance, on aura pris l'engagement tacite de la garantir.

»Varsovie, le 1er décembre 1806.»

[14]: Nous citons la lettre suivante, qui indique bien la situation au moment dont il s'agit dans ce récit.

Au général Clarke.

«Lowicz, 18 décembre 1806, sept heures du soir.

»J'arrive à Lowicz. Je vous écris pour vous ôter toute espèce d'inquiétude. Il n'y a rien ici de nouveau. Les armées sont en présence. Les Russes sont sur la rive droite de la Narew, et nous sur la rive gauche. Indépendamment de Praga, nous avons deux têtes de pont: une à Modlin, l'autre sur la Narew, à l'embouchure de l'Ukra. Nous avons Thorn, et une armée à vingt lieues en avant qui manœuvre sur l'ennemi. Toutes ces nouvelles sont pour vous. Il est possible que d'ici à huit jours il y ait une affaire qui finisse la campagne. Prenez vos précautions pour qu'il n'y ait aucun fusil ni à Berlin ni dans les campagnes, que Spandau et Custrin soient en bon état, et que partout on fasse un bon service.

»Écrivez à Mayence et à Paris, pour dire seulement que vous écrivez, qu'il n'y a rien de nouveau, ce qu'il faut faire, en général, tous les jours, quand il ne passe pas de mes courriers: cela déconcerte les mauvais bruits.

»Napoléon.»

[15]: Les lecteurs qui se souviennent d'avoir vu figurer le 14e de ligne avec son colonel Savary au passage de la Vistule, à Thorn, sous les ordres du maréchal Ney, auront de la peine à s'expliquer comment ce même régiment peut se trouver, le 24 décembre, sous le maréchal Augereau, au passage de l'Ukra à Kolozomb. L'explication est facile: c'est que ce régiment, laissé à Bromberg par le maréchal Augereau lorsque celui-ci remonta la rive gauche de la Vistule depuis Thorn jusqu'à Modlin, resta pour un moment à la disposition du maréchal Ney, et opéra sous ses ordres le passage de la Vistule à Thorn.

Nous n'ajouterions pas cette note, qui peut paraître inutile, si quelques critiques peu attentifs et peu instruits, ne nous avaient accusé de faire figurer dans différentes actions des corps qui n'y avaient eu aucune part. Il y a des attaques dont il faut peu s'inquiéter; cependant, par respect pour le lecteur impartial, nous tenons à lui prouver que nous n'avons rien négligé pour parvenir à l'exactitude la plus rigoureuse.

[16]: Le narrateur Plotho, officier de l'armée russe et témoin oculaire, avoue lui-même le chiffre de 43 mille hommes.

[17]: C'est l'assertion du narrateur Plotho lui-même, qui, pour faire ressortir le mérite de l'armée russe, rabaisse celui de son gouvernement, en s'attachant toujours à réduire le chiffre des forces employées. Il était étrange, en effet, de ne pouvoir pas, sur sa propre frontière, présenter à un ennemi qui venait de si loin, plus de 90 mille hommes capables de combattre.

[18]: Voici la force véritable des corps, établie d'après la confrontation de nombreuses pièces authentiques.

Le maréchal Lannes.12,000hommes.
Le maréchal Davout.18,000
Le maréchal Soult.20,000
Le maréchal Augereau.10,000
Le maréchal Ney.10,000
Le maréchal Bernadotte.12,000
Le général Oudinot.6,000
La garde6,000
La cavalerie de Murat10,000
———
Total104,000

Si l'on retranche de ce chiffre total de 104,000 hommes

12,000Lanneslaissés aux environs de Varsovie,
6,000Oudinot
12,000Bernadottedevant rester entre Thorn et Graudenz.
———
30,000

il reste 74 mille hommes de troupes actives, pouvant se trouver réunies sous la main de Napoléon.

[19]: Nous n'oserions pas, en présence des fausses assertions des historiens étrangers et français, avancer une telle vérité, si elle ne reposait sur les documents les plus authentiques.

[20]:

Les Russes avaient perdu1,500hommesà Mohrungen.
1,000à Bergfried.
3,000à Waltersdorf.
2,000à Hoff.
1,000à Heilsberg.
500à Eylau.
——
Total9,000hommes.

[21]: Expression de Napoléon, dans le récit qu'il donna lui-même de la bataille.

[22]: C'est la propre assertion du narrateur Plotho.

[23]: Nous empruntons ce détail aux mémoires militaires et manuscrits du maréchal Davout.

[24]: Expression de Napoléon dans l'un de ses bulletins.

[25]: Il est rare qu'on parvienne à constater les pertes essuyées dans une bataille avec autant de précision qu'on peut le faire pour la bataille d'Eylau. Je me suis livré, afin d'y réussir, à un travail attentif, et voici la vérité, autant du moins qu'il est possible de l'obtenir en pareille matière. L'inspecteur des hôpitaux constata le soir même, à Eylau, l'existence de 4,500 blessés, et le lendemain, après avoir fait le tour des villages environnants, il en porta le nombre total à 7,094. Son rapport a été conservé. Les rapports des divers corps présentent, au contraire, un chiffre beaucoup plus considérable, et qui ferait monter à 13 ou 14 mille le nombre des hommes atteints plus ou moins gravement. Cette différence s'explique par la manière dont les auteurs de ces rapports entendent le mot de blessés. Les chefs de corps comptent jusqu'aux moindres contusions, chacun d'eux naturellement cherchant à faire valoir les souffrances de ses soldats. Mais la moitié des hommes désignés comme blessés ne songeaient pas même à se faire soigner, et la preuve en est dans le rapport du directeur des hôpitaux. Du reste, un mois après, une controverse fort curieuse s'établit par lettres, entre Napoléon et M. Daru. M. Daru ne trouvait pas plus de six mille blessés dans les hôpitaux de la Vistule. Cela paraissait contestable à Napoléon, qui croyait en avoir davantage, surtout en comprenant dans ce nombre les blessés de la bataille d'Eylau, et ceux des combats qui l'avaient précédée, depuis la levée des cantonnements. Cependant, après mûr examen, on n'en trouva jamais plus de six mille et quelques cents, et moins de six mille pour Eylau même, ce qui, en tenant compte des morts survenues, s'accorde parfaitement avec le chiffre de 7,094 fourni par le directeur des hôpitaux. Nous croyons donc être dans le vrai en portant à 3 mille morts et 7 mille blessés les pertes de la bataille d'Eylau. Napoléon, en parlant dans son bulletin de 2 mille morts et de 5 à 6 mille blessés, avait, comme on le voit, peu altéré la vérité, en comparaison de ce qu'avaient fait les Russes. On peut même dire que le soir de la bataille, il était fondé à n'en pas supposer davantage.

Quant aux pertes des Russes, j'ai adopté leurs propres chiffres, et ceux qui furent constatés par les Français. Nous trouvâmes 7 mille cadavres, et dans les lieux environnants 5 mille blessés. Ils durent en emmener un beaucoup plus grand nombre. L'Allemand Both dit qu'ils ramenèrent 14,900 blessés à Kœnigsberg, lesquels moururent presque tous de froid. Il admet d'ailleurs qu'ils eurent 7 mille morts, et laissèrent 5 mille blessés sur le champ de bataille. Ajoutez 3 à 4 mille prisonniers, et on arrive à une perte totale de 30 mille hommes, qui ne peut guère être contestée. Le général Benningsen, toujours si peu exact, avoua lui-même dans son récit une perte de 20 mille hommes.

[26]: L'Empereur ne put jamais le fixer exactement, par suite de la mobilité continuelle de l'effectif des corps.

[27]: «Une rivière ni une ligne quelconque, écrivait-il à Bernadotte (6 mars, Osterode), ne peuvent se défendre qu'en ayant des points offensifs; car, quand on n'a fait que se défendre, on a couru des chances sans rien obtenir. Mais, lorsqu'on peut combiner la défense avec un mouvement offensif, on fait courir à l'ennemi plus de chances qu'il n'en fait courir au corps attaqué. Faites donc travailler jour et nuit aux têtes de pont de Spanden et de Braunsberg.»

[28]: 13 avril.

[29]: Nous avons cru devoir raconter avec quelque détail le siége de Dantzig, parce que c'est un beau modèle de siége régulier, et le plus remarquable peut-être de notre siècle, parce que les exemples de siéges réguliers, si fréquents et si parfaits sous Louis XIV, sont devenus fort rares de nos jours, parce que celui de Dantzig eut l'insigne honneur d'être couvert par Napoléon à la tête de deux cent mille hommes, parce qu'il est enfin l'épisode indispensable, qui lie la campagne d'hiver à la campagne d'été, dans l'immortelle guerre de Pologne.

[30]: Ces nombres sont empruntés aux états trouvés dans la place.

[31]: Il est fort difficile de connaître au juste ce qui se passait entre ces souverains, vivant dans un tête-à-tête continuel, et ne faisant guère au public qui les entourait la confidence de leurs dispositions secrètes. Mais on a su par les communications de la cour de Prusse à plusieurs petites cours allemandes ce qui se passait au quartier général, et d'ailleurs l'assertion que je produis ici est tirée des récits que la reine de Prusse fit elle-même à l'un des diplomates respectables du temps.

[32]:

Effectif.Présents sous les armes.
Ney25mille17mille.
Davout40 30
Soult43 31 ou 32
Bernadotte36 24
Murat30 20
Garde12 8 ou 9
Lannes20 15
Mortier15 10
—— ——
221mille155mille.

En ajoutant les Polonais de Zayonschek, 5 mille pour 7 ou 8 mille, on a 160 mille combattants sur 228 mille hommes d'effectif total.

[33]: Ces détails sont tirés des Mémoires militaires du général Dupont, Mémoires encore manuscrits et remplis du plus haut intérêt.

[34]: Voici comment le narrateur Plotho a raconté la retraite du maréchal Ney à Deppen:

«Les Français, maîtres passés dans l'art de la guerre, résolurent en ce jour ce problème si difficile, d'entreprendre, sous les yeux d'un ennemi de beaucoup plus fort et pressant vivement, une retraite devenue indispensable, et de la rendre le moins préjudiciable possible. Ils s'en tirèrent avec le plus grand savoir-faire. Le calme et l'ordre, et en même temps la rapidité qu'apporta le corps de Ney à se rassembler au signal de trois coups de canon; le sang-froid et la circonspection attentive qu'il mit à exécuter sa retraite, pendant laquelle il opposa une résistance renouvelée à chaque pas, et sut tirer parti en maître de chaque position; tout cela prouva le talent du capitaine qui commandait les Français, et l'habitude de la guerre portée chez eux à la perfection, aussi bien que l'auraient pu faire les plus belles dispositions et la plus savante exécution d'une opération offensive. Pour attaquer avec succès, comme pour opposer une résistance régulière dans une retraite, il faut de rares qualités, il faut des vertus difficiles à pratiquer, et pourtant il est nécessaire que tout cela soit réuni dans le même personnage pour former le grand capitaine.»

[35]:

Davout30mille.
Ney15
Lannes15
Soult30
La garde8
Murat18
Mortier10
——
126mille.

[36]: L'historien russe Plotho dit que le général Benningsen était atteint de la maladie de la pierre.

[37]:

Oudinot7,000
Grouchy1,800
9e hussards, chevaux-légers et cuirassiers saxons.1,200
——
10,000

[38]:

Oudinot7,000
Verdier7,000
Cavalerie de Lannes1,200
Dupas6,000
Nansouty3,500
Grouchy1,800
——
26,500

[39]: Je tiens ces détails de M. le maréchal Mortier, que j'avais l'honneur de connaître, et qui me les a souvent racontés lui-même.

[40]: Rien n'est plus difficile que d'évaluer avec une exactitude rigoureuse les forces d'une armée le jour d'une bataille. Rarement on a des états authentiques, et, quand on a pu s'en procurer, il est plus rare encore que ces états s'accordent avec la réalité. M. Dérode, dans un excellent travail sur la bataille de Friedland, s'est servi d'un état extrait de l'ouvrage du général Mathieu Dumas, état qui, bien qu'il ait été pris au dépôt de la guerre, est inexact sous plusieurs rapports. On rédigeait dans les bureaux du ministère à Paris, des états auxquels ne répondaient pas toujours les faits qui se passaient sur la Vistule. Il existe au Louvre, dans le riche dépôt des papiers de Napoléon, des livrets faits pour lui seul, qu'il avait toujours sous la main, et qui, renouvelés mois par mois, contenaient la description exacte de chacun des corps agissant sous ses ordres. Les feuillets de ces livrets étaient écrits d'un seul côté, et sur l'autre on portait quelquefois à l'encre rouge les changements survenus dans le mois. C'est dans ces livrets, et à condition de ne pas même les prendre comme base absolue, à condition d'en modifier sans cesse les données par l'appréciation des circonstances du moment, c'est dans ces livrets qu'on peut, disons-nous, chercher la vérité approximative. Je n'ai pas trouvé, pour l'année 1807, les livrets correspondant aux mois de mai, de juin, de juillet; il a donc fallu me servir de ceux des mois de mars et d'août, quoique celui du mois de mars soit trop incomplet, car l'armée n'avait pas reçu alors tous les renforts qui lui arrivèrent en mai et en juin, et que celui du mois d'août soit trop complet au contraire, car à cette époque une portion considérable de forces, en marche pendant les événements de juin, avait rejoint. Mais, en se servant de ces états, en les comparant entre eux, en les rectifiant surtout par la correspondance de Napoléon, et en s'éclairant, pour la bataille de Friedland, d'une note écrite de sa main, laquelle donne la force de plusieurs des corps qui figurèrent à cette bataille, on peut arriver à l'évaluation suivante, que je crois fort rapprochée de la vérité. J'ajouterai que cette approximation de la vérité suffit, car, pour juger un grand événement comme Friedland ou Austerlitz, il importe peu de savoir si ce furent 80 ou 82 mille hommes qui combattirent. Deux ou trois mille combattants de plus ou de moins ne changent rien, ni au caractère de l'événement, ni aux combinaisons qui le décidèrent. Si l'historien ne doit négliger aucun soin pour arriver à la vérité absolue, c'est parce qu'il doit s'en faire une habitude constante, afin de ne jamais laisser se relâcher en lui le goût scrupuleux du vrai; mais l'important c'est le caractère, non le détail minutieux des choses.

Voici donc le tableau le plus vraisemblable des forces de l'armée française à la journée de Friedland:

La garde, quoique portée à 9 mille hommes, n'avait dans ses rangs ni les marins ni les dragons, et avait fait sur les fusiliers une perte notable. Elle comptait tout au plus 7,500 hommes présents 7,500
La note citée, écrite de la main de Napoléon, évalue les grenadiers Oudinot à 7,000 hommes présents7,000
La division Verdier à8,000
L'infanterie saxonne à4,000
Le 9e de hussards à400
Les cuirassiers saxons à600
Les chevaux-légers saxons à200
———
Ce qui faisait pour le corps de Lannes un total de20,200
Mais les Saxons avaient été laissés à Heilsberg sauf toutefois troisbataillons, qui, suivant quelques relations, se trouvaient àFriedland. La division Verdier avait essuyé à Heilsberg une pertenotable, et enfin on avait marché très-vite. Je crois donc qu'on seradans le vrai en évaluant ainsi le corps de Lannes:
Oudinot7,000
Verdier6,500
Saxons1,200
Cavalerie1,200
——
15,900
(L'artillerie est comprise dans les divisions d'infanterie.)
Lannes 15,900
Le corps de Ney était de 16 à 17 mille hommes présents sous les armes au moment de l'entrée en campagne, ce qui résulte d'une lettre du maréchal Ney à Napoléon. Il n'avait pas perdu moins de 2,000 à 2,500 hommes en morts, blessés et prisonniers aux deux combats de Guttstadt et de Deppen. Il était donc tout au plus, en tenant compte des marches, de 14 mille hommes.
Ney 14,000
Le maréchal Mortier, d'après la note citée de Napoléon, avait à la division Dupas6,400
À la division Dombrowski4,000
Il possédait un détachement de chevaux bataves, dont la désignation est incertaine dans la note citée1,500
——
Total11,900
Quand on sait, par les lettres du maréchal Lefebvre, ce qui en étaitdes Polonais, de leur exactitude à suivre le drapeau, on ne peut pasporter le corps du maréchal Mortier à plus de 10 mille hommes.
Mortier 10,000
Le corps du maréchal Bernadotte, commandé par le général Victor, étaiten mars, sans la division de dragons, de 22,000 hommes environ,présents sous les armes. Il fut recruté depuis, mais il avait laisséplusieurs postes en arrière, et, s'il monta à 25,000 hommes, iln'avait pas dû en amener plus de 22 mille à Friedland.
Victor 22,000
La cavalerie comprenait les cuirassiers du général Nansouty, desquels il faut défalquer les pertes de la marche, celles d'Heilsberg, etc.3,500
Les dragons du général Grouchy1,800
Les dragons du général La Houssaye1,800
Les dragons du général Latour-Maubourg, qui comptait six régiments:2,400
La cavalerie légère des généraux Beaumont et Colbert2,000
———
11,50011,500
———
On trouve donc pour le total de l'armée 80,900
Je crois par conséquent qu'on peut dire que l'armée française était de80 mille hommes environ à la bataille de Friedland, dont 25 mille,comme on le verra, ne tirèrent pas un coup de fusil. Il restait lecorps du maréchal Davout qui n'avait pas combattu, et qui était de 29à 30 mille à l'entrée en campagne, de 28 mille, si on veut tenircompte de ce qu'on laisse en arrière en marchant; le maréchal Soultayant perdu environ 5 mille hommes à Heilsberg, et ne devant guère enavoir plus de 27 mille; enfin Murat avec environ 10,000 hommes, ce quiporterait le total de l'armée en action dans le moment:
À Friedland 80,000
Devant Kœnigsberg, ou en marche sur cette ville.Davout28,000
Soult27,000
Murat10,000
———
Total 145,000

Ce total de 145 mille hommes agissants correspondrait bien et aux forces qui existaient le 5 juin, et aux pertes que supposent les différents combats livrés depuis le 5 juin. En comptant en effet ces pertes à 12 ou 15 mille hommes, en morts, blessés, prisonniers, détachés ou traînards, on retrouve les 160,000 hommes de l'entrée en campagne. Bien que ces nombres soient empruntés aux seuls documents dignes de foi, documents éclaircis, modifiés par une correspondance de chaque jour, nous les regardons comme approximatifs, et rien de plus. Et si nous sommes entré dans ces détails, c'est pour donner une idée de la difficulté d'arriver en ce genre à une exactitude rigoureuse. Mais, nous le répétons, si l'historien, pour ne se relâcher jamais de ses devoirs, doit aspirer à la vérité rigoureuse, la postérité qui le lit, rassurée par ses efforts, peut se contenter, quant aux nombres et aux détails, de la vérité générale. C'est cette vérité générale qui lui importe, qui lui suffit, car c'est elle qui constitue le vrai caractère des choses et des événements.

[41]: Deux mille, dit le maréchal Ney dans son rapport.

[42]: Il est fort difficile de savoir avec exactitude ce qui s'est passé dans les longs entretiens que Napoléon et Alexandre eurent ensemble à Tilsit. Toute l'Europe a retenti à cet égard de récits controuvés, et on a non-seulement supposé des entretiens chimériques, mais publié une quantité de traités, sous le nom d'articles secrets de Tilsit, absolument faux. Les Anglais surtout, pour justifier leur conduite ultérieure à l'égard du Danemark, ont mis au jour beaucoup de prétendus articles secrets de Tilsit, les uns imaginés après coup par les collecteurs de traités, les autres véritablement communiqués dans le temps au cabinet de Londres par des espions diplomatiques, qui, en cette occasion, gagnèrent mal l'argent qu'on leur prodiguait. Grâce aux documents authentiques et officiels dans lesquels j'ai eu la faculté de puiser, je vais donner pour la première fois les véritables stipulations de Tilsit, tant publiques que secrètes; je vais surtout faire connaître la substance des entretiens de Napoléon et d'Alexandre. Je me servirai pour cela d'un monument fort curieux, probablement condamné pour long-temps à demeurer secret, mais dont je puis sans indiscrétion extraire ce qui est relatif à Tilsit. Il s'agit de la correspondance particulière de MM. Savary et de Caulaincourt avec Napoléon, et de la correspondance de Napoléon avec eux. Le général Savary demeura quelques mois à Saint-Pétersbourg comme envoyé extraordinaire, M. de Caulaincourt y séjourna plusieurs années à titre d'ambassadeur. Le dévouement de l'un, la véracité de l'autre, ne permettent pas de douter du soin qu'ils apportèrent à faire connaître à Napoléon la vérité tout entière, et je dois dire que le ton de sincérité de cette correspondance les honore tous les deux. Craignant de substituer leur jugement à celui de Napoléon, et voulant le mettre en mesure de juger par lui-même, ils prirent l'habitude de joindre à leurs dépêches un procès-verbal, par demandes et par réponses, de leurs conversations intimes avec Alexandre. L'un et l'autre le voyaient presque tous les jours en tête-à-tête, dans la plus grande familiarité, et, en rapportant mot pour mot ce qu'il disait, ils en ont tracé, sans y prétendre, le portrait le plus intéressant et certainement le plus vrai. Beaucoup de gens, et notamment beaucoup de Russes, pour excuser Alexandre de son intimité avec Napoléon, mettent cette intimité sur le compte de la politique, et, le faisant plus profond qu'il ne fut, disent qu'il trompait Napoléon. Cette singulière excuse ne serait pas même essayée, si on avait lu la correspondance dont il s'agit. Alexandre était dissimulé, mais il était impressionnable, et dans ces entretiens on le voit s'échapper sans cesse à lui-même, et dire tout ce qu'il pense. Il est certain qu'il s'attacha quelque temps, non pas à la personne de Napoléon, qui lui inspira toujours une certaine appréhension, mais à sa politique, et qu'il la servit très-activement. Il avait conçu une ambition fort naturelle, que Napoléon laissa naître, qu'il flatta quelque temps, et qu'il finit par décevoir. C'est alors qu'Alexandre se détacha de la France, s'en détacha avant de l'avouer, ce qui constitua pour un moment la fausseté dont les Russes lui font honneur, mais ce qui n'en était presque pas une, tant il était facile de discerner dans son langage et dans ses mouvements involontaires, le changement de ses dispositions. J'anticiperais sur le récit des temps ultérieurs, si je disais ici quelle fut cette ambition d'Alexandre, que Napoléon flatta, et qu'il finit par ne pas satisfaire. Ce que je dois dire en ce moment, c'est comment la longue suite des entretiens d'Alexandre avec MM. Savary et de Caulaincourt, a pu me servir à éclaircir le mystère de Tilsit. Voici comment j'y suis parvenu. Alexandre plein du souvenir de Tilsit, rappelait sans cesse à MM. Savary et de Caulaincourt tout ce qui s'était fait et dit, dans cette célèbre entrevue, et racontait souvent les conversations de Napoléon, les propos tour à tour profonds ou piquants recueillis de sa bouche, les promesses surtout qu'il disait en avoir reçues. Tout cela fidèlement transcrit le jour même, était mandé à Napoléon qui contestait quelquefois, d'autres fois admettait visiblement, comme ne pouvant pas être contesté, ce qu'on lui rappelait. C'est dans la reproduction contradictoire de ces souvenirs, que j'ai puisé les détails que je vais fournir, et dont l'authenticité ne saurait être mise en doute. J'ai obtenu en outre d'une source étrangère, également authentique et officielle, la communication de dépêches fort curieuses, contenant les épanchements de la reine de Prusse, à son retour de Tilsit, avec un ancien diplomate, digne de sa confiance et de son amitié. C'est à l'aide de ces divers matériaux que j'ai composé le tableau qu'on va lire, et que je crois le seul vrai, entre tous ceux qu'on a tracés des scènes mémorables de Tilsit.

[43]: Ce sont les propres expressions de Napoléon, répétées par Alexandre racontant à M. de Caulaincourt ce qui s'était passé à Tilsit.

[44]: Je tiens ces détails de M. Méneval lui-même, témoin oculaire, et outre la véracité de ce témoin respectable, j'ai pour garant de leur exactitude les correspondances de MM. Savary et de Caulaincourt, lesquelles prouvent que la limite des Balkans ne fut jamais franchie, malgré tous les efforts d'Alexandre.

[45]: Je publie non le texte, mais l'analyse rigoureusement exacte du traité, dont le véritable sens est resté inconnu jusqu'ici.