Notes

[1]: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés, avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés. J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la fois les documents français et les documents espagnols enlevés à Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit le commanderont.

[2]: Depuis prince de Lucques et de Parme.

[3]: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux, mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents, le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie, sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM. les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable, dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre, les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des choses.

[4]:

27,369,022 fr.pour 465 jours,se décomposant ainsi qu'il suit:
Pour 130 jours14,385,680fr.
Pour 197 jours8,609,872
Pour 138 jours4,373,470
—————
27,369,022

[5]: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut signé que le 6 mars 1808.

[6]: M. de Saint-Didier.

[7]: Canal du Nord.

[8]: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.

[9]: Canal de Saint-Quentin.

[10]: Canal de Bourgogne.

[11]: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps. Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.

[12]: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20 millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.

[13]: Les historiens font trop souvent penser et parler les personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire, sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre, complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.

[14]: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après, lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.

[15]: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même, confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses correspondances.

[16]: C'est d'après cette note elle-même, et les propres instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce récit.

[17]: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le Moniteur (no 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui put croire que le décret n'existait pas.

[18]: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière la plus authentique.

[19]: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris, peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.

[20]: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine, et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances. Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité. Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations. Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza. Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs, l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños, O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer, étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels que des inspections de la veille, ou des registres et des états de caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis. J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.

[21]: Il existe au Louvre des échantillons de cette correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne.

«À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg.

»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le cœur d'un grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance. Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence.

»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable! C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R. ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du traité lui-même ne s'y aurait pas opposé.

»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A. I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I. en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I. et R.

»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume. On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier.

»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il n'est pas possible de transcrire le langage du cœur, mais dans le mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération

»Son invariable serviteur,

»Manuel.

»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»

[22]: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris, ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne, et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il s'adresse, et n'était pas recherché par eux.

Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais:

«Paris, le 9 septembre 1807.

»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je suis loin de m'y opposer.

»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas présentées avec plus de détail, et surtout que vous n'ayez pas fait connaître comment elles vous sont parvenues. Telle a été la réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir. Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez? Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une certaine manière? Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par qui vous l'a-t-il fait dire? Ces questions vous sont faites par l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.

»Champagny.»

Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais:

«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous m'avez données dans la correspondance secrète et indirecte que nous avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez, qui a toute ma confiance. Je dois enfin à vos bontés ce que je n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si long-temps retenus dans mon cœur. Je profite donc de ce moment heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre adjointe, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de lui écrire.

»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, entouré jusque dans ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux malins.—Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus pouvoirs pour traiter cette affaire jusqu'à sa conclusion, et je ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma reconnaissance.

»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait que S. M. I. jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra de moi.

»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau.

»Ferdinand.

»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»

[23]: Voici le texte même de cette lettre:

Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon.

«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais. Hélas! mon cœur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux! Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de le remplacer et dans mon cœur et sur le trône. Je suis en ce moment à la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de ses conseils.

»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I. et R. en sa sainte et digne garde.

»Charles.

»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»

[24]: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des autres.

[25]: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence, l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses:

Lettre de l'Empereur au roi de Naples.

«Fontainebleau, 21 octobre 1807.

»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue.

»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère, combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement calculées.

»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos ordonnances.»

[26]: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété, que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore, c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince, et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5 novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29. Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29 octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3 ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de son audace et de la patience de la nation espagnole.

[27]: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à quitter le Portugal en produisant un Moniteur du 11 novembre, arrivé par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant que la maison de Bragance avait cessé de régner. Cette assertion, si elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le Moniteur ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de Bragance avait cessé de régner. Cette forme employée en 1806 contre la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le Moniteur le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais le Moniteur du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du 12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant:

«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais; il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal. Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est inévitable.»

C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le Moniteur qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et être communiqué au prince régent de Portugal.

[28]: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M. Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise, quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa responsabilité.

[29]: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte, et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les détails que j'ai retracés.

[30]: Ces paroles sont textuellement extraites de la correspondance secrète, si souvent citée par nous.

[31]: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff, envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre. Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse exactitude de la citation qui suit:

«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses engagements et à son amitié, est prêt à y concourir.

»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde.

»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de Constantinople et la Romélie.

»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie.

»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie, donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors, pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure.

»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie, qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.

»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter leur destinée.

»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre indépendants des Turcs.

»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre vœu, exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de cette maison.

»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés Impériales.

»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais, d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte ottomane, il y concourrait volontiers.

»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse, qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses relations de limites et commerciales.

»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte.

»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait, cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison d'Autriche jusqu'à la mer.

»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de l'empereur Napoléon.

»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place, d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours si propre à refroidir l'amitié.

»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter, à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la rivière Moriza jusqu'à la mer.

»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et commerciales.

»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1o qu'il conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2o que si l'empereur Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de ses troupes aux troupes françaises; 3o que si Smyrne ou telle autre possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis.

»4o Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera requise.

»5o L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance.

»6o L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos; qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes qu'elle y ferait à ses alliés.

»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M. l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de jactance.»

[32]: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.

[33]: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.

[34]: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de la famille royale au delà des mers.

[35]: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans le Moniteur, mais en très-petite partie, et après de notables altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de celle de M. de Monthyon ont été insérés au Moniteur, mais fort altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais ce récit.

[36]: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et de Napoléon, par leur contenu et par leur date.

[37]: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon, qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter, quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: J'ai rapporté vos intentions au prince Murat. Le prince Murat répond à l'Empereur: Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout marchera suivant vos désirs. Ensuite, jour par jour, Murat raconte tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts, découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour le général Savary.

[38]: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit méritait par son importance une attention toute particulière, et je crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais été d'abord disposé à contester.

[39]: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je trace ce récit.