Notes
[1]: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était dans les hôpitaux.
[2]: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et 16e.
[3]: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32, qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie, et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes. Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie. Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.
[4]: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques, et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils sont importants à constater avec précision, parce que le général Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états particuliers de Napoléon.
[5]: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et fort détaillée.
[6]: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure, fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de 1808 à 1811.
[7]: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens, et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second du discours qu'il prononça dans la procédure.
[8]: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit, après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est pas le moins important de ces documents, la correspondance du général Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son cœur, qui eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations, prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés, l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales). Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur (et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen), il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois exemplaires à la Chancellerie, pour être statué ultérieurement sur la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve complètement éclairci, qui contient la justification du général Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!—Il sentait dès lors les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand cœur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment d'impartialité.
[9]: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit. J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne. Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de ravages.
[10]: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le chamois s'appelle izard.
[11]: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents aussi précieux qu'intéressants.
[12]: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps après.
[13]: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le contenu.
[14]: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette impatience dans toute sa vérité.
[15]: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.
[16]: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce sujet:
«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés, plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter scrupuleusement l'article proposé.»
[17]: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:
«Erfurt, le 6 octobre 1808.
»Sire,
»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt, lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord.
«Signé Champagny.»
«Erfurt, le 8 octobre 1808.
»Sire,
»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en ces mots:
«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.»
»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.—Quand, comment connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second, celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance, défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit, dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.»
»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment. Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je désespère de la vaincre.
»Je suis avec respect, etc.
»Signé Champagny.»
[18]: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie, et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches ouvertes relativement aux provinces cédées.
[19]: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.
[20]: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.
[21]: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan, chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et Napoléon n'y étaient pas.
«Le maréchal Jourdan au général Belliard.
»Vittoria, le 30 octobre 1808.
»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés prendre nos positions.
»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval. Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les choses doivent rester dans l'état où elles sont!
»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a son goût et sa manière de voir.
»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite. Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître?
»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»
[22]: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean, remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.
Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre.
«Bayonne, 4 novembre 1808.
»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits, que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût été sûr de leur arrivée.
»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est autant de jeté dans l'eau.»
Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre.
«Tolosa, le 5 novembre 1808.
»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens d'ordonner que la réserve de bœufs soit contremandée; elle est inutile, ce sera une économie de 2 millions.
»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous savez que les marchés ne produisent que des friponneries.
»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours meilleur.
»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la disposition dudit commissaire.
»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts. Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.
»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour, on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais. Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»
[23]: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation, et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit ici.
Le major général au maréchal Lefebvre.
«Vittoria, 6 novembre 1808, à midi.
»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi, mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues.
»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal, vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère et Ruffin sont devant l'ennemi, et manœuvrent pour le couper, ce n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent inactives à Bilbao.
»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les Asturies.
»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa.
»Alexandre.»
Le major général au maréchal Victor.
«Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit.
«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte, vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols, avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi? Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait. Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en chef.
»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant de cette ville le 5 au soir.
»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que vous teniez votre corps réuni, et que vous manœuvriez pour vous mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à Bilbao.
»Alexandre.»
[24]: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous semble digne d'être rapportée:
L'Empereur au roi d'Espagne.
«Cubo, le 10 novembre 1808.
»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.
»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.
»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.
»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas pour rire.
»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une brigade du général Mouton.
»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.
»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.
»Napoléon.»
[25]: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud, le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda, route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños. La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits; le lecteur prononcera lui-même en les lisant:
Le major général au maréchal Ney, à Aranda.
«Burgos, le 18 novembre 1808, à midi.
»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid, ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre. À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria, la droite sur Aranda.»
Le major général au maréchal Ney, à Almazan.
«Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir.
»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.»
Le major général au maréchal Ney, par Agreda.
«Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin.
»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait été prise.
»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños; ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins. Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de Castaños.
»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux, abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños, et ayez-en votre part. Voilà votre but.»
Le major général au maréchal Ney, par Agreda.
«Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir.
»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal, vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre, d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se portait sur Madrid.»
Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara.
«Chamartin, le 8 décembre 1808.
»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure perte à Soria.
»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.»
L'Empereur au maréchal Lannes.
«Aranda, le 27 novembre 1808.
»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»
[26]: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon, consignées tout au long dans le Moniteur de cette époque.
[27]: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes. J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes, et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de jalousie il ne descendait pas au-dessous.
[28]: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.
[29]: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des maréchaux.
[30]: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de la guerre et au roi d'Espagne:
Au ministre de la guerre.
«Valladolid, le 13 janvier 1809.
«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux, qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et qu'on les battra. J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent. Le duc d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants, et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes qu'avait cette armée.»
Au roi d'Espagne.
«Valladolid, 11 janvier 1809.
«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople, la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas davantage. Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter Astorga.
«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»
[31]: Au roi d'Espagne.
«Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.
«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept, connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé comme par un coup de sifflet.»
Au roi d'Espagne.
«Valladolid, 16 janvier 1809.
«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter. Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent coquins que Belliard a fait arrêter.
«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su depuis que, dans le fond du cœur, on a été bien aise de n'avoir pas été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de toute la nation.»
[32]: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de l'ancienne Secrétairerie d'État.
[33]: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de la guerre.
[34]: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche. Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants. Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons pris quinze bouches à feu.
«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)»
..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec un acharnement dont on ne peut se faire une idée. Enfin, Sire, c'est une guerre qui fait horreur. Le feu est dans ce moment sur trois ou quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps.
..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000 hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs murailles, autant ils sont misérables en plaine.»
[35]: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait encore les détails quelques jours avant sa mort.