Notes
[1]: En disant le premier, le second, le troisième corps russe, nous ne les désignons pas par le numéro qu'ils portaient dans l'armée russe, mais par leur rang dans la ligne qu'ils formaient alors autour de Wilna.
[2]: Divers historiens de cette époque ont parlé d'un orage qui éclata au moment du passage du Niémen, et ont voulu y voir de sinistres présages. Cette assertion mérite une explication. La lecture attentive des dépêches des généraux relatant les faits jour par jour, prouve que sur tous les points le mauvais temps, celui qu'on peut vraiment appeler de ce nom, ne commença que du 28 au 29 juin, et dura jusqu'au 2 ou 3 juillet. Le principal passage du Niémen ayant eu lieu le 24 à Kowno, ne fut donc précédé d'aucun signe alarmant, comme on dit que le fut chez les anciens la mort de César. Il est bien vrai que vers la fin de la journée du 24 on essuya un court orage, mais pendant la plus grande partie de la journée du 24 le temps fut beau, et il ne justifie en rien la tradition des présages sinistres. Le passage du prince Eugène à Prenn, ayant commencé le 29 au soir, fut en effet interrompu par l'orage, et c'est sans doute ce qui a fourni occasion de dire que la foudre avait averti Napoléon de la destinée qui l'attendait au delà du Niémen. C'est une preuve sur mille de la difficulté d'arriver à l'exactitude historique, et de la part que l'imagination des hommes cherche toujours à prendre dans le récit des choses aux dépens de la vérité rigoureuse. Au reste, ce détail est de peu d'importance, et nous ne le mentionnons que parce qu'il a beaucoup occupé M. Fain, et provoqué de sa part de nombreuses réflexions.
[3]: Toujours fidèle à la coutume de n'admettre que des discours dont le fond au moins est certain, je n'aurais pas reproduit ce dialogue si je n'avais sous les yeux le manuscrit très-curieux, évidemment très-impartial, dans lequel M. de Balachoff a raconté cette entrevue, et qui est tout autre qu'une brochure intéressante publiée sur son compte, mais qui ne contient ce récit que très-abrégé.
[4]: Les historiens qui ont voulu excuser la campagne de Russie se sont attachés à faire dater la ruine de l'armée de la retraite de Moscou, des grands froids qui accompagnèrent cette retraite, et des privations qu'il fallut endurer pendant une marche de 250 lieues, etc. C'est une erreur commise par des écrivains qui n'ont pas examiné de près les documents véritables. La correspondance des généraux, des ministres, des préfets même, prouve que les causes de ce grand désastre étaient plus anciennes et plus profondes. On touchait en effet à la dissolution de l'armée par suite de guerres incessantes, auxquelles il fallait suffire avec un recrutement précipité, des soldats enfants, braves mais faibles, avec des étrangers de mauvaise volonté, et un matériel qui ne résistait pas à de telles distances. Ces causes commencèrent la ruine de l'armée bien avant qu'on fût à Moscou, et la retraite de Moscou ne fit que l'achever. La fatigue, le défaut de vivres, la mortalité des chevaux, qui mit une partie de la cavalerie à pied, créèrent de très-bonne heure de funestes habitudes de vagabondage, qui se développèrent ensuite dans cette fatale campagne, lorsque les causes qui les avaient produites eurent atteint leur dernier degré d'énergie. C'est ce commencement que nous signalons ici au moyen de preuves irréfragables et soigneusement recueillies. Notre travail a été fait sur les états mêmes présentés à Napoléon par les chefs de corps, états d'après lesquels il établit ses propres calculs.
[5]: Il est bien entendu que je ne parle pas même d'après les mémoires du maréchal Saint-Cyr, plus attristants encore que mon récit, mais d'après les correspondances quotidiennes des chefs de corps. Il n'y a pas un des détails de cet exposé que je ne puisse appuyer sur des états authentiques et des calculs irréfragables.
[6]: L'historien russe Boutourlin, le meilleur narrateur étranger de cette guerre, a dit (page 453, tome II de son ouvrage) que la retraite des Russes avait été l'effet non d'un calcul, dont tout le monde s'était vanté après coup, mais de la faiblesse numérique de leur armée. Cet écrivain sensé, et généralement impartial, éprouvait le désir bien naturel de réduire à leur juste valeur les prétentions de ceux qui ont voulu s'attribuer exclusivement la gloire des événements de 1812, et se faire un mérite de ce qui ne fut le plus souvent que le produit du hasard, ou plutôt la faute de celui qui dirigeait l'armée française. Il est bien vrai, en effet, que l'armée russe se retirait parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement, et que fort souvent l'entraînement des passions agissant chez elle en sens contraire de la raison, elle eût livré bataille si son infériorité numérique le lui eût permis. Il est bien vrai encore que les mouvements de l'armée russe, à les considérer dans leurs motifs de chaque jour, furent plutôt commandés par les circonstances du moment que dirigés d'après un plan général. Mais ce serait méconnaître aussi une partie non moins importante de la vérité que de ne pas voir qu'au milieu des variations quotidiennes d'idées produites par une situation violente, il y avait cependant une pensée générale, existant dans toutes les têtes indépendamment du plan du général Pfuhl, pensée consistant à croire que plus on rétrogradait vers le centre de l'empire, plus les Français s'affaiblissaient, et plus les Russes devenaient relativement forts; qu'il ne fallait donc pas se trop chagriner d'un mouvement rétrograde indéfiniment continué, et qu'on y perdait plus en apparence qu'en réalité. La haine, l'orgueil, luttaient sans doute contre cette pensée, et la conduite des généraux russes fut le résultat d'un perpétuel conflit entre le calcul qui conseillait de rétrograder, et la passion qui poussait à combattre. Une autre idée moins généralement répandue, et à laquelle Alexandre s'était fort attaché, et que seul il pouvait mettre à exécution, parce que seul il donnait des ordres aux armées éloignées de Finlande, de Volhynie et de Moldavie, était celle d'agir sur les flancs de l'armée française, quand elle serait tout à fait engagée dans l'intérieur de la Russie. Cette idée était aussi juste que celle de rétrograder jusqu'à l'entier épuisement de l'armée française, et l'une et l'autre appliquées à propos devaient malheureusement pour nous avoir des conséquences immenses. Ces deux idées, inspirées à tout le monde par la nature même des choses, composèrent le plan des Russes, et elles appartinrent à l'esprit de tous, bien plus qu'à l'esprit d'un seul, ce qui confirme l'assertion si juste du général Clausewitz, que la campagne de 1812 se fit presque toute seule. Le général Pfuhl, en les systématisant beaucoup trop, les gâta peut-être par des exagérations, mais ces idées n'en existaient pas moins chez lui et chez d'autres, et Alexandre, lorsqu'il le récompensa plus tard, montra une justice généreuse et délicate. Quant à la pensée de se retirer, le général Boutourlin, en accordant beaucoup à la nécessité, dit vrai, mais il exagère en ôtant au calcul sa part véritable. On était forcé de se retirer, mais on se retirait avec la conviction que le dommage réel était plus grand pour l'armée française que pour l'armée russe. Si nous insistons pour éclaircir ce point de fait, c'est parce qu'il est du devoir de l'histoire de préciser l'origine des résolutions qui ont changé la face du monde. À quel soin se vouerait l'histoire, si elle négligeait celui-là?
[7]: Il faut remarquer que si plus haut (page [160]) nous l'avons présenté comme réduit à environ 23 mille hommes, c'est après les combats dont le récit va suivre; mais à l'époque dont il s'agit ici il comptait encore 28 mille hommes environ.
[8]: Je parle ici d'après la correspondance des officiers restés sur les derrières, d'après celle de M. de Bassano, des administrations, et de l'ambassade de Varsovie.
[9]: Quelques historiens ont prétendu que ce furent les mouvements ultérieurs des Russes, mouvements dont on va lire le récit, qui déterminèrent la marche de Napoléon. La correspondance du maréchal Davout et de Napoléon, inconnue de ces historiens, prouve que Napoléon avait consulté le maréchal dès le 6 août, ce qui montre que même avant le 6 il y pensait. Le premier mouvement des Russes ne se fit sentir que le 8, ne fut connu que le 9 au quartier général, et ne fut point par conséquent la cause des opérations exécutées par Napoléon autour de Smolensk.
[10]: Voici la vraie distribution des forces au moment du mouvement sur Smolensk:
| Sous Napoléon. | ||||
| Le prince Eugène à Sourage | 30 | mille hommes. | ||
| Murat à Inkowo | 14 | |||
| Ney à Liosna | 22 | |||
| Les trois divisions Morand, Friant, Gudin, entre Janowiczi et Babinowiczi. | 30 | |||
| La garde à Witebsk | 25 | |||
| —— | ———— | —— | ———— | |
| 121 | mille. | 121 | mille. | |
| Sous le maréchal Davout sur le Dniéper. | ||||
| Dessaix et Compans | 18 | mille. | ||
| Cavalerie légère | 2 | |||
| Claparède | 3 | |||
| Grouchy | 4 | |||
| Poniatowski | 15 | |||
| Westphaliens | 10 | |||
| —— | ———— | —— | ———— | |
| 52 | 52 | mille. | ||
| Latour-Maubourg | 5 ou 6 | |||
| —— | ———— | —— | ———— | |
| 57 | 57 | mille. | ||
| —— | ———— | —— | ———— | |
| Sous Napoléon | 121 | mille. | ||
| Sous Davout | 57 | |||
| —— | ———— | |||
| Total de l'armée agissante | 177 ou 178 | mille. | ||
Si on tient compte des cuirassiers Valence qui se trouvaient avec le maréchal Davout, il faut ajouter 2 mille à celui-ci, et les ôter à la masse qui était sous la main de Napoléon, ce qui donne le même résultat.
[11]: On a prêté au général Barclay de Tolly toute espèce de motifs pour expliquer la défense de Smolensk. Le prince Eugène de Wurtemberg, militaire aussi brave que spirituel, partisan avec raison de Barclay de Tolly trop déprécié dans l'armée russe, prétend que Barclay de Tolly ne défendit Smolensk que pour tromper Napoléon, et afin de ne pas trop lui révéler le projet de retraite indéfinie, dont il se serait infailliblement aperçu si on avait cédé sans combat un point tel que Smolensk. C'est là une de ces hypothèses ingénieuses au moyen desquelles on prête souvent aux hommes plus de calcul qu'ils n'en ont mis dans leur conduite. Un pareil calcul ne valait pas le sacrifice de 12 à 15 mille hommes, la perte d'un temps précieux, et des mouvements autour de Smolensk qui exposaient l'armée russe à perdre sa ligne de retraite. Les chefs d'armée comme les chefs d'État éprouvent quelquefois des sentiments dont ils ne sont pas maîtres, ou s'ils ne les éprouvent pas, sont obligés d'y céder, et ces sentiments amènent dans leur conduite des contradictions sur lesquelles, faute de les bien comprendre, on fait plus tard des commentaires à perte de vue. C'est un semblable sentiment auquel céda ici Barclay de Tolly, car livrer Smolensk sans combat eût été une honte à laquelle personne, dans l'état de l'armée russe, n'aurait voulu s'exposer. On combattit en cette occasion sans se rendre compte du résultat qu'on allait obtenir, et, après tout, se bien battre, se battre vigoureusement, ne fait jamais de tort, et épuise toujours une partie des forces physiques et morales de l'ennemi.
De son côté M. de Chambrai a prétendu que c'est pour sauver quelques magasins que l'on disputa Smolensk. On ne fait pas tuer 12 mille hommes, et on ne court pas la chance de deux jours perdus dans une retraite, pour sauver des magasins. C'est, nous le répétons, le sentiment éprouvé à la vue de la ville de Smolensk près de tomber dans les mains des Français, qui dans cette circonstance détermina Barclay de Tolly. Ce sont là des effets moraux dont il faut tenir compte à la guerre, et qui, plus que le calcul, déterminent en maintes occasions la conduite des hommes de guerre, aussi bien que celle des hommes politiques.
[12]: Le prince Eugène et le général Junot étaient à quelques lieues en arrière, sans quoi les Français eussent été 175 mille présents sous les armes.
[13]: Le colonel Boutourlin, dans son ouvrage déjà cité, et aussi impartial que peut l'être un ouvrage ennemi, écrit au moment où les passions étaient dans toute leur ferveur, a reproché à Napoléon d'avoir fort inutilement versé des torrents de sang devant Smolensk, au lieu de remonter le Dniéper pour le passer sur la gauche des Russes. Les détails dans lesquels nous sommes entrés prouvent qu'il faut bien connaître les faits, et y bien regarder, avant d'accuser Napoléon d'avoir sur le terrain manqué de penser à l'idée qui était praticable. Quand ses passions l'égaraient, il n'était, hélas! que trop facile à critiquer. Lorsqu'il agissait sur le terrain, sans céder à aucune des passions qui le dominaient trop souvent, il est rare, et on pourrait difficilement en citer des exemples, qu'il manquât à ce qu'il y avait à faire, et qu'il y eût une combinaison exécutable qui lui échappât. Les détails que nous donnons ici, et qui sont puisés à des sources authentiques, en fournissent une nouvelle preuve.
[14]: C'est l'expression de Napoléon dans son bulletin.
[15]: On ne comprend pas que M. de Boutourlin ait pu attribuer aux Français une perte de 20 mille hommes, et aux Russes une de 6 mille seulement. Jamais, il faut le dire, on n'a défiguré les faits à ce point. Le témoignage du docteur Larrey, témoin véridique et généralement bien informé, évalue la perte des Français à environ 1200 morts, et à près de 6 mille blessés. Les témoignages de l'administration donnent un chiffre moins élevé. Je crois, après avoir comparé les divers documents, que le nombre des morts fut de notre côté plus considérable que ne le dit le docteur Larrey, et celui des blessés moindre. Je crois qu'on se rapprochera de la vérité le plus possible en portant notre perte à 7 mille hommes hors de combat, morts et blessés. Comment d'ailleurs y aurait-il eu 20 mille hommes atteints par le feu sur 45 mille qui attaquèrent Smolensk, car il n'y en eut guère davantage d'engagés, quoi qu'en ait dit M. de Boutourlin, lequel évalue à 72 mille hommes le nombre de nos combattants qui prirent part à l'action. Il y eut tout au plus 15 mille hommes engagés du côté du maréchal Ney, 14 ou 15 mille du côté du maréchal Davout, et un peu moins du côté du prince Poniatowski. Le nombre de 20 mille hommes frappés dans nos rangs est donc une exagération ridicule, car il aurait fallu que la moitié des attaquants eût succombé. Quant aux pertes des Russes, les témoins les moins favorablement disposés conviennent qu'il y avait devant Smolensk plusieurs Russes renversés pour un Français. Le docteur Larrey notamment, qui n'a point cherché à adoucir le tableau de la campagne de 1812, l'affirme de la manière la plus positive. On pourrait donc attribuer avec plus de raison aux Russes qu'aux Français le chiffre de 20 mille morts ou blessés. Ce qu'on peut dire de plus vraisemblable en comparant toutes les relations, c'est que les Russes perdirent de 12 à 13 mille hommes. Nous croyons cette évaluation plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité, surtout quand on songe au chiffre généralement attribué à l'armée russe après le combat de Smolensk. Du reste nous ne donnons, suivant notre usage, ces évaluations que comme très-approximatives. On fait perdre son sérieux à l'histoire lorsqu'on se montre trop affirmatif dans des questions de cette nature. C'est en restant modeste dans sa prétention de découvrir la vérité que l'histoire peut mériter confiance lorsqu'elle devient tout à fait affirmative.
[16]: L'historien Boutourlin a placé cette rencontre à Gorbounowo; le prince Eugène de Wurtemberg, dans une relation plus récente, l'a placée à Gédéonowo. Peu importe ce détail; le fond du fait, quelque part qu'on le place, importe seul, et ce fond est incontestable.
[17]: C'est le même que la génération présente a si justement honoré sous le titre de maréchal Gérard.
[18]: C'est l'une des questions historiques qu'on s'est le plus souvent adressées, que celle de savoir pourquoi Napoléon ne s'était pas arrêté à Smolensk, et n'avait pas employé le reste de la saison à organiser la Pologne, et à préparer son point de départ pour un second mouvement offensif, qu'il aurait exécuté en 1813; en un mot, pourquoi il ne s'était pas résigné à faire cette guerre en deux campagnes, au lieu de vouloir la faire en une seule. Cette question toujours posée n'a jamais été bien résolue, parce qu'on n'avait pas cherché dans la correspondance de Napoléon, demeurée inconnue, les motifs qui, jour par jour, l'avaient entraîné de Wilna à Witebsk, de Witebsk à Smolensk, de Smolensk à Dorogobouge, de Dorogobouge à Moscou. La lecture attentive de cette correspondance, curieuse et toujours profonde, nous a tout expliqué, et nous a révélé les échelons successifs par lesquels Napoléon se trouva conduit jusqu'à Moscou même. Nous essayons, dans ce récit, de rendre cette succession de pensées avec la plus rigoureuse exactitude, et nous affirmons que c'est en courant après une bataille, dont l'effet moral lui semblait nécessaire, que Napoléon, amené de Smolensk à Dorogobouge, à Wiasma, à Ghjat, à Borodino, se trouva presque sans l'avoir voulu aux portes de Moscou. Une fois arrivé si près, y entrer ne pouvait plus être l'objet d'un doute. Reste à savoir pourquoi il y demeura si longtemps. La même correspondance nous l'apprendra encore, et nous le dirons avec la même exactitude lorsque nous serons parvenu à cette partie de notre récit.
[19]: On a raconté beaucoup d'altercations, ou fausses ou exagérées, de Napoléon avec ses lieutenants pendant cette campagne. Je me borne, en ceci comme en toutes choses, à ce qui est constaté. Je tiens d'un témoin oculaire, digne de foi, aussi dévoué à Napoléon qu'à Berthier, et occupant un rang élevé dans l'armée, le fait que je viens de rapporter. Du reste cette altercation avec Berthier a été fort connue dans le temps, et elle se trouve mentionnée dans plusieurs des mémoires contemporains. C'est la plus constatée de toutes celles qu'on a racontées, et c'est pour cela que je la crois digne d'être consacrée par l'histoire. Le personnage de Berthier, et l'authenticité du fait, me semblent lui mériter cette exception.
[20]: L'éloignement que j'éprouve pour tout ce qui n'est pas la vérité rigoureuse en histoire, m'aurait empêché de rapporter cette précieuse anecdote, malgré l'avantage qu'elle a de peindre avec justesse l'état moral des masses que nous avions à combattre, si je n'avais été certain de son authenticité. Elle m'a été racontée il y a bien des années par M. Lelorgne d'Ideville lui-même, avec les détails que je donne, et ce souvenir, qui a déjà vingt ans de date, n'aurait peut-être pas suffi pour me décider à la rapporter, si je ne l'avais trouvée reproduite tout entière, et avec les plus grandes particularités, dans la correspondance intime de M. Lelorgne d'Ideville avec M. de Bassano. C'est par M. de Bassano que M. Lelorgne d'Ideville avait été placé comme secrétaire interprète auprès de l'Empereur, et tous les soirs il payait sa dette envers M. de Bassano en lui racontant ce qui s'était passé dans la journée, surtout relativement à la personne de Napoléon. M. Lelorgne d'Ideville avait longtemps vécu en Russie, connaissait parfaitement la langue du pays, et pendant cette marche sur Moscou il fut constamment à cheval à côté de l'Empereur. Aussi était-il un des témoins les plus intéressants à entendre sur cette campagne, et sa correspondance en est-elle un des plus précieux restes. Adressée à Wilna, elle ne partagea point le sort des papiers de Napoléon, qui furent brûlés ou détruits au passage de la Bérézina.
[21]: Ce reproche assez injuste, car le maréchal Ney n'y pouvait pas grand'chose, est contenu dans une lettre que nous citons, parce qu'elle révèle l'état véritable de l'armée. Nous la copions sur la minute des archives, avec toutes ses incorrections.
«Ghjat, le 3 septembre 1812.
»Au major général.
»Mon cousin, écrivez aux généraux commandant les corps d'armée que nous perdons tous les jours beaucoup de monde par le défaut d'ordre qui existe dans la manière d'aller aux subsistances; qu'il est urgent qu'ils concertent avec les différents chefs de corps les mesures à prendre pour mettre un terme à un état de choses qui menace l'armée de sa destruction; que le nombre des prisonniers que l'ennemi fait se monte chaque jour à plusieurs centaines; qu'il faut, sous les peines les plus sévères, défendre aux soldats de s'écarter, et envoyer aux vivres comme l'ordonnance prescrit de le faire pour les fourrages, par corps d'armée quand l'armée est réunie, et par division quand elle est séparée; qu'un officier général ou supérieur doit commander le fourrage pour les vivres, et qu'une force suffisante doit protéger l'opération contre les paysans et les Cosaques; que le plus possible quand on rencontrera des habitants, on requerra ce qu'ils auront à fournir, sans faire plus de mal au pays; enfin que cet objet est si important, que j'attends du zèle des généraux et des chefs de corps pour mon service de prendre toutes les mesures capables de mettre un terme au désordre dont il s'agit. Vous écrirez au roi de Naples qui commande la cavalerie qu'il est indispensable que la cavalerie couvre entièrement les fourrageurs, et mette ainsi les détachements qui iront aux vivres à l'abri des Cosaques et de la cavalerie ennemie. Vous recommanderez au prince d'Eckmühl de ne pas s'approcher à plus de deux lieues de l'avant-garde. Vous lui ferez sentir que cela est important pour que les fourrageurs n'aillent pas aux vivres trop près de l'ennemi. Enfin vous ferez connaître au duc d'Elchingen qu'il perd tous les jours plus de monde que si on donnait bataille; qu'il est donc nécessaire que le service des fourrageurs soit mieux réglé et qu'on ne s'éloigne pas tant.»
[22]: Ces évaluations ont dû naturellement varier beaucoup. La relation de Danilewski, faite par ordre de l'empereur de Russie, et pour flatter l'orgueil national, sans tenir aucun compte de la vérité, réduit à 113 mille hommes la force de l'armée russe, oubliant qu'alors il faut supposer qu'à Smolensk, à Valoutina, elle avait perdu beaucoup plus de monde qu'on ne veut en convenir. L'un des narrateurs les plus impartiaux, le général Hoffmann, témoin oculaire, la porte à 140 mille hommes. Ce chiffre, après beaucoup de comparaisons, me semble le plus rapproché de la vérité. Du reste quelques mille hommes de plus ou de moins ne changent en rien le caractère de ce grand événement, et ces évaluations n'intéressent que la conscience de l'historien, qui ne doit pas un instant se relâcher de ses scrupules et de son ardeur pour arriver à la vérité rigoureuse.
[23]: Les nombres français sont empruntés à des états authentiques; les nombres russes aux relations ordonnées depuis, et admises par le gouvernement russe lui-même.
[24]: La supposition que Napoléon était malade à la bataille de la Moskowa, admise par des historiens respectables pour expliquer son inaction dans cette journée, n'a rien de fondé, si on la pousse jusqu'à présenter ses facultés comme atteintes. Nous avons lu et relu les correspondances les plus intimes, écrites jour par jour, en toute sincérité, par des hommes qui ne quittaient pas le quartier général, et qui n'avaient aucun intérêt à altérer la vérité, et on voit à la liberté même de leur langage, à l'absence de toute préoccupation, combien était légère l'indisposition de Napoléon. C'était un gros rhume et rien de plus. Lui et ses lieutenants en parlèrent dans leurs lettres de manière à ne laisser aucun doute sur la nature de cette indisposition. Napoléon, qui ordinairement ne se ménageait guère, et qui avait le mérite, presque indifférent au milieu de tous ses autres dons prodigieux, d'une rare bravoure personnelle, prit pendant la bataille une position où passaient encore bien des boulets, mais où il n'avait pas la presque certitude d'être frappé, comme sur le point où étaient Ney et Murat, et ce fut, avec la répugnance à engager ses réserves, la vraie cause de ses ordres tardifs et incomplets. Qu'il eût bien fait de ne pas s'exposer à un tel feu, c'est une chose hors de doute, car le salut de l'armée tenait à sa personne, et on peut se faire une idée du péril quand on songe au phénomène de 47 généraux tués ou blessés de notre côté, et autant du côté des Russes, c'est-à-dire au sacrifice de presque tous les généraux qui des deux côtés dirigèrent les troupes. Barclay de Tolly, Ney et Murat furent les seuls vraiment engagés qui échappèrent à la mort ou aux blessures. On ne pouvait paraître au feu sans être atteint. En moins de deux heures la division Compans eut cinq chefs renversés: le général Compans, le général Dupellin, le maréchal Davout, le général Rapp, le général Dessaix. Pour soustraire les hommes à ce feu effroyable, Ney, dans certains moments, faisait coucher ses soldats à terre, lui seul restant debout, puis les faisait relever quand il y avait utilité à les présenter en ligne.
[25]: C'est l'opinion du prince Eugène de Wurtemberg, qui, dans ses mémoires aussi spirituels que sensés, a parfaitement démontré la possibilité et la convenance de ce plan, si l'on eût été ce qu'on n'était pas, résolu à sacrifier Moscou.
[26]: C'est l'opinion du général Clausewitz, témoin oculaire, lequel est convaincu que les Russes ne songeaient nullement à détruire Moscou, et que le soin de conserver cette ville, en la livrant pour quelques jours aux Français, fut un des motifs de leur résolution. Cette opinion nous semble démontrée par une quantité de circonstances et de témoignages irrécusables, et c'est pour cela que nous l'adoptons comme une certitude acquise à l'histoire.
[27]: Je rapporte les faits qui précèdent d'après les renseignements les plus certains. Une multitude de témoins oculaires, Russes et Allemands, ont maintenant raconté leurs souvenirs personnels dans des mémoires pleins d'intérêt, et il n'est plus permis de conserver de doutes sur les causes et les circonstances de l'incendie de Moscou. Il est positif que l'empereur Alexandre n'en sut rien, que l'armée n'en sut pas davantage, et que le comte de Rostopchin, inspiré par une ardente haine nationale, unique haine qui soit toujours pardonnable, résolut à lui seul, sans calculer toutes les conséquences de sa résolution, l'incendie de la vieille capitale moscovite. Plus tard, revenu à plus de calme, habitant de la France, contre laquelle il avait commis cet excès de fureur, entouré de doutes jusque dans son pays sur le mérite de sa conduite, il fut ébranlé, et désavoua presque ce qu'il avait fait, de façon que cet acte extraordinaire semblerait même flétri par son auteur. On verra bientôt les conséquences, non pas militaires, mais morales d'une action qui conservera aux yeux de la postérité sa sauvage grandeur, quelques vicissitudes d'appréciation qu'elle ait encourues dans l'opinion des contemporains.
[28]: C'est une nouvelle preuve que l'armée russe était étrangère à l'incendie de Moscou. Elle n'y aurait certainement laissé ni ses soldats ni ses officiers blessés, si elle s'était attendue à cette affreuse catastrophe. Elle eût même, si ce sacrifice avait été résolu par elle, fait de Moscou un champ de bataille, comme nous l'avons déjà dit, dans lequel aurait pu périr une partie de l'armée française en sachant l'y attirer. Le prince Eugène de Wurtemberg, dans ses Mémoires, a poussé cette démonstration jusqu'au dernier degré d'évidence, et on ne peut plus détourner de son auteur la responsabilité de ce tragique événement, aussi difficile à juger du reste que l'acte de Brutus, mais qui ne doit être rejeté, quel qu'il soit, ni sur l'armée russe ni sur l'armée française.
[29]: Le docteur Larrey, l'un des témoins les mieux informés de cette situation, croyait qu'on pouvait vivre six mois sur les provisions trouvées à Moscou.
[30]: Le prince de Wurtemberg dit dans ses Mémoires que lui et beaucoup d'autres regardaient la cause russe comme perdue après la sortie de Moscou, surtout à cause du découragement qui régnait dans l'armée, mais que la vue des flammes qui dévoraient la capitale rendit à cette armée une ardeur nouvelle, et que les espérances de tous ceux qui étaient attachés à la Russie se ranimèrent instantanément. Du reste le témoignage des étrangers qui servaient dans les armées russes est unanime sur ce point. Militairement l'acte du comte de Rostopchin fut nul, moralement il eut des conséquences incalculables.
[31]: Ce projet est rapporté, mais entièrement défiguré, dans le récit de M. Fain (Manuscrit de 1812). Il est rapporté à une date qui ne peut être la véritable, car M. Fain prétend que l'Empereur le conçut et l'arrêta au château de Pétrowskoié, où il séjourna pendant l'incendie de Moscou, du 16 au 19 septembre. Or il existe aux archives et dans la correspondance de Napoléon, un exposé de ce plan, divisé en titres et articles comme un projet de loi, et contenant l'opinion de Napoléon sur l'état de la guerre de Russie, et sur les meilleurs moyens de la terminer. Ce document, l'un des plus importants de la campagne et des plus glorieux pour le génie de Napoléon, porte la date d'octobre, sans désignation de jour. Il ne pouvait donc avoir été arrêté au château de Pétrowskoié, que Napoléon quitta le 19 septembre. De plus tout donne lieu de croire, d'après les circonstances indiquées dans l'exposé lui-même, que le plan se rapporte aux deux ou trois premiers jours d'octobre, et point du tout au 16, 17 ou 18 septembre. Évidemment ce plan fut rédigé pour être communiqué aux lieutenants de Napoléon, et ne dut être abandonné qu'après une consultation avec eux. Il fut vraisemblablement conçu dans les derniers jours de septembre, et mis par écrit du 1er au 3 octobre. Dans l'ordre des idées qui ont dû se succéder dans l'esprit de Napoléon, on ne peut le placer ni avant ni après. M. Fain n'a dû avoir que le souvenir de cette dictée, et ne l'avait certainement pas sous les yeux en écrivant son ouvrage, sans quoi il l'aurait ajoutée aux pièces justificatives, dans lesquelles il a mis tout ce qu'il possédait de la correspondance de Napoléon.
[32]: Le général Clausewitz, dans ses intéressants Mémoires si remplis de sens et d'impartialité, dit formellement que la fatigue commençait à se faire sentir dans l'armée russe, qu'il était donc heureux que l'empereur Alexandre n'y fût pas, car peut-être ses dispositions habituellement pacifiques s'accordant avec celles de l'armée, on eût traité avec Napoléon, et perdu l'occasion d'affranchir l'Allemagne, ce qui pour le général Clausewitz, Allemand et Prussien, était naturellement l'objet essentiel de la guerre. Cette assertion, quoique vraie, n'empêche pas qu'il y eût aussi une part de calcul dans l'accueil fait au général Lauriston, ainsi qu'on va le voir. Il y eut tout à la fois ruse pour tromper les Français, et quelque peu de penchant pour la paix. Les sentiments des hommes sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine, ce qui rend si difficile de les démêler, et de les reproduire dans la juste mesure de la vérité.
[33]: Je n'ai pas besoin de déclarer que, toujours soigneux de ne dire que la vérité, j'emprunte ces détails aux dépêches les plus authentiques, les unes adressées au cabinet français, les autres communiquées à ce cabinet par une cour alliée qui avait conservé un ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
[34]: Cette proposition de l'amiral Tchitchakoff est certainement une des circonstances les plus curieuses de l'histoire moderne, et nous ne la rapporterions pas si nous n'en avions la certitude. Ayant pu nous procurer, non par la famille de l'amiral, établie à Paris, mais par des communications puisées à d'autres sources, la correspondance personnelle de l'empereur Alexandre avec l'amiral Tchitchakoff, nous citons la pièce suivante, qui ne laisse aucun doute sur le fait que nous alléguons.
L'empereur Alexandre à l'amiral Tchitchakoff,
«Liakow près Polotsk, le 6 (18) juillet 1812.
»J'allais vous expédier ma réponse à votre lettre du 26 juin (8 juillet), quand je reçois votre expédition du 29 (11). Je voulais approuver complétement toutes les déterminations que vous avez prises jusqu'au 26, et vous donner carte blanche pour agir: votre lettre du 29, je l'avoue, me met dans l'embarras pour la décision que j'ai à vous donner. Le plan est très-vaste, très-hardi, mais qui peut répondre de sa réussite? Et en attendant nous nous privons de tout l'effet que votre diversion pouvait produire sur l'ennemi, et en général nous nous ôtons pour un temps très-long la coopération de toutes les troupes qui se trouvent sous vos ordres, en les portant du côté de Constantinople.
»Sans parler déjà de l'opinion générale, tant de nos compatriotes que de nos alliés les Anglais et les Suédois, que nous allons choquer par une détermination pareille, n'allons-nous pas gratuitement ajouter à nos embarras? Les Autrichiens, qui en ce moment ne se trouvent en lice qu'avec 30,000 hommes, voyant l'empire ottoman menacé dans ses fondements, se trouveront obligés, si ce n'est par leur propre volonté, très-certainement par celle de l'empereur Napoléon, de faire marcher toutes leurs forces pour empêcher des résultats pareils, et alors, entrant en Moldavie et en Valachie, mettront vos derrières et même les forces avec lesquelles vous marcherez sur Constantinople dans les plus grands embarras. Si la diversion à laquelle vous paraissiez tout à fait décidé dans votre lettre du 26 juin (8 juillet) vous paraît maintenant rencontrer tant d'obstacles, il y aurait peut-être une autre détermination à prendre, plus sage que tout le reste, et qui pourrait produire des résultats non moins utiles. Ce serait, en échangeant les ratifications, de se contenter pour le moment de cette paix, sans exiger impérieusement l'alliance, et porter toutes les forces sous vos ordres par Holting et Camenisk-Podolsk du côté de Doubna, où vous seriez renforcé par toute l'armée de Tormazoff, auquel je donnerai ordre de vous remettre le commandement, en l'envoyant lui-même commander à Kiew, et avec cette armée imposante, composée de huit à neuf divisions, de marcher sur tout ce que vous rencontrerez devant vous du côté de Varsovie, et de produire une diversion très-efficace pour les deux premières armées, qui se trouvent avoir devant elles des forces très-supérieures. Je crois qu'il n'y a de choix à faire qu'entre ces deux plans, ou celui de la division du coté de la Dalmatie et de l'Adriatique, ou par la Podolie du côté de Varsovie.
»L'histoire de Constantinople peut être reproduite plus tard. Une fois nos affaires marchant bien contre Napoléon, nous pourrons reprendre vos, etc...
[35]: C'est pièces en main, d'après la correspondance même de Napoléon, et d'après une quantité de notes écrites par lui, toutes révélant sa véritable pensée, que j'avance et que j'affirme cette vérité, que Napoléon, contre la tradition reçue, fut retenu à Moscou moins par l'espérance de la paix, que par la crainte de perdre son ascendant moral et militaire en opérant un mouvement rétrograde. J'ai peu le goût de changer les versions reçues en histoire; je cherche à être vrai, non à être nouveau. On est déjà bien assez nouveau par cela seul qu'on est vrai. Je soutiens donc l'assertion dont il s'agit sur les motifs du long séjour de Napoléon à Moscou, parce que j'ai la conviction et la preuve de son exactitude.
[36]: C'est une idée généralement admise par tous les historiens soit français, soit étrangers, même par M. Fain, qui avait eu pourtant connaissance d'une partie de la correspondance impériale, que Napoléon sortit de Moscou avec la résolution définitive de quitter cette capitale pour rentrer en Pologne, et qu'il se dirigea d'abord sur la vieille route de Kalouga, avec l'intention conçue d'avance de changer de direction en chemin, de se reporter de la vieille route sur la nouvelle, afin de surprendre ainsi le passage par Malo-Jaroslawetz, et de rentrer en Pologne en passant par la riche province de Kalouga. La correspondance de Napoléon, restée secrète jusqu'ici, démontre que c'est là une erreur. Cette erreur a un premier inconvénient, c'est de laisser inconnue la vraie cause qui retarda si longtemps le départ de Napoléon, et qui ne fut autre que sa répugnance à exécuter un mouvement rétrograde, répugnance qui fut si grande qu'en sortant de Moscou il avait la prétention de ne pas évacuer cette capitale, et de ne faire qu'une manœuvre. Cette erreur a un second inconvénient, c'est de faire commettre à Napoléon une faute grave (qu'en réalité il ne commit pas), celle de suivre un chemin détourné, qui lui fit perdre deux jours, deux jours fort regrettables comme on le verra bientôt, pour se reporter de la vieille route de Kalouga sur la nouvelle, tandis qu'en prenant tout de suite la nouvelle, sauf à faire sur l'ancienne, par Murat qui s'y trouvait déjà, les démonstrations les plus apparentes, il aurait pu être le 22 ou le 23 à Malo-Jaroslawetz, ce qui aurait rendu certaine son arrivée sur Kalouga, et infaillible le succès de ce mouvement. Or cette faute, qui eut d'immenses conséquences, fut de sa part tout involontaire, car il partit d'abord avec l'intention d'aller droit à l'ennemi, et non de l'éviter, ce qui explique comment il ne craignit pas de laisser le maréchal Mortier au Kremlin. Mais chemin faisant s'étant aperçu que Kutusof restait campé obstinément sur la vieille route de Kalouga, il eut l'idée de lui échapper en le trompant, et pour cela de se porter sur la nouvelle route de Kalouga par un chemin de traverse, changement de direction qui amena la perte de deux jours, à laquelle il ne se serait pas exposé s'il avait dès le début adopté la nouvelle route. On s'explique alors que, laissant l'ennemi non battu sur ses derrières, il ne voulut plus que le maréchal Mortier restât au Kremlin avec 10 mille hommes, exposé aux coups d'une armée demeurée intacte. C'est pour n'avoir pas connu ces déterminations successives qu'on ne représente pas Napoléon tel qu'il fut véritablement dans ces moments décisifs, c'est-à-dire sortant de Moscou sans croire en sortir, quittant cette capitale sans l'idée de l'évacuer, et puis changeant tout à coup de détermination, lorsqu'il espéra par un beau mouvement gagner Kalouga sans combat.
Après avoir montré l'importance de l'erreur historique que l'on commet en faisant sortir Napoléon de Moscou autrement qu'il n'en sortit, il me reste à donner les preuves de ce que j'avance. Elles consistent en plusieurs lettres, en une suite d'ordres authentiques dont la minute existe aux archives de l'Empire, et qui ont tous été expédiés. D'abord Napoléon écrivant à Murat, à Junot, leur répète pendant plusieurs jours consécutifs qu'il sort pour repousser l'ennemi... pour aller à l'ennemi. Le 18 Napoléon fait écrire à Murat par Berthier: «L'Empereur a fait partir ce soir ses chevaux, et après-demain l'armée arrivera sur vous pour se porter sur l'ennemi et le chasser.» Le 18 il fait écrire par Berthier à l'intendant général de l'armée: «Je vous préviens que l'Empereur porte ce soir son quartier général dans le faubourg de Kalouga, afin d'être en mesure de mettre demain l'armée en mouvement pour marcher sur l'ennemi.» Le 20, à huit heures du matin, il fait écrire à Junot: «L'Empereur est parti ce matin avec l'armée pour marcher à l'ennemi, qui est entre la Nara et la Pakra, route de Kalouga.» Ces textes ne peuvent laisser aucun doute. Mais il y en a un autre qui achève de rendre absolument certaine la preuve de cette intention. Depuis quelques jours la division Broussier du prince Eugène et la cavalerie d'Ornano étaient à Fominskoïé même, sur la nouvelle route de Kalouga, par laquelle Napoléon se décida à percer dans la soirée du 20. Si dès l'origine Napoléon avait eu l'intention de suivre la nouvelle route, qui passe par Fominskoïé et Malo-Jaroslawetz, il aurait au moins laissé la division Broussier à Fominskoïé, et d'autant plus que le prince Eugène devant attaquer Malo-Jaroslawetz, il eût été naturel de concentrer dans sa main toutes les divisions de son corps. Or, au contraire, le 18 au matin, Napoléon fait écrire à Murat qu'il part pour aller à lui, «que la division Broussier est à Fominskoïé avec le général Ornano; qu'il est nécessaire qu'il lui envoie des ordres pour se porter partout où les mouvements de l'ennemi l'exigeraient, soit vers Woronowo, soit vers Desna, etc...» Or Woronowo et Desna sont sur la vieille route de Kalouga, et Napoléon n'aurait pas dégarni la nouvelle route s'il avait voulu la prendre, et aurait plutôt renforcé Murat par un envoi direct de Moscou, car il n'y avait pas plus loin pour le renforcer de Moscou que de Fominskoïé. Il est donc bien certain qu'il partit avec l'intention non pas d'éviter l'ennemi, mais de le combattre, et de le pousser devant lui, ce qui explique comment il croyait pouvoir laisser le maréchal Mortier à Moscou.
Maintenant, voulut-il en effet laisser le maréchal Mortier à Moscou? Il y a de cette intention une preuve non contestable, c'est une longue lettre du 18, dans laquelle il ordonne à ce maréchal de s'y établir avec environ 10 mille hommes, d'y faire ses vivres pour plusieurs mois, de s'y retrancher, d'y réunir tous les malades, etc. On pourrait dire que c'était là une feinte, mais d'abord il n'avait aucune raison d'employer un tel subterfuge, car il n'en avait pas besoin pour le succès de son mouvement. Secondement, lorsque Napoléon avait recours à une feinte, il l'avouait à celui qu'il en chargeait, afin que celui-ci entrât mieux dans ses intentions, et y contribuât plus sûrement, et de tous les hommes il n'y en avait pas un auquel il pût davantage confier un secret qu'au maréchal Mortier. Enfin Napoléon, employant une feinte, n'aurait pas donné tous les détails qu'il donne sur la manière de fortifier et de défendre le Kremlin. Cette lettre est tellement précise et détaillée, qu'elle ne peut laisser aucun doute sur son intention véritable. Enfin il y a de cette intention une preuve morale irréfragable. Il restait quelques centaines de blessés à Moscou, qu'il ordonna de réunir les uns au Kremlin, les autres aux Enfants trouvés, et lorsque le 20 au soir il changea de détermination, il prescrivit tout à coup au maréchal Mortier de les emmener, même sur les chevaux de l'état-major, lui rappelant qu'il y avait à Rome des récompenses pour ceux qui sauvaient un citoyen. Or si Napoléon n'avait pas voulu garder Moscou, il n'aurait pas perdu trois jours pour faire partir ces blessés, et dès le 19 il les aurait acheminés sur la route de Smolensk par les moyens qu'on dut employer le 23. Enfin, envoyant des ordres à l'intendant, il lui fait dire le 18:
Le major général à l'intendant général.
«L'Empereur ordonne que les voitures de transports militaires chargées de vivres et les ambulances soient parquées demain matin à la pointe du jour, et même dans la nuit, dans le grand emplacement qui se trouve près des obélisques de la porte de Kalouga. Je vous préviens que l'Empereur porte ce soir son quartier général dans le faubourg de Kalouga, afin d'être en mesure de mettre demain l'armée en mouvement pour marcher sur l'ennemi. Je vous recommande de donner les ordres les plus précis pour que tous les hommes restés dans les hôpitaux soient transportés demain aux Enfants trouvés, comme je vous l'ai écrit il y a un moment.
»L'Empereur laisse le maréchal duc de Trévise avec tout son corps pour garder le Kremlin et les principaux magasins de la ville. Quant au quartier général de l'intendance, composé de tout ce qui en fait partie et du trésor, il se tiendra prêt à partir demain au soir; il partira sous l'escorte de la division du général Roguet.
»L'intention de l'Empereur est que vous désigniez un ordonnateur et quelques commissaires des guerres, un directeur des hôpitaux, enfin les officiels de santé et agents nécessaires, tant pour l'administration des magasins que pour soigner les malades non transportables, qui seront tous réunis aux Enfants trouvés.
»L'Empereur étant dans l'intention de revenir ici, nous garderons les principaux magasins de farine, d'avoine et d'eau-de-vie. Tous les agents dont je viens de parler ci-dessus coucheront au Kremlin, et l'ordonnateur prendra les ordres du duc de Trévise.»
Il est donc certain que le 18 Napoléon voulait deux choses: 1o marcher à l'ennemi; 2o laisser Mortier pour garder Moscou. Tout à coup le 20 au soir, au château de Troitskoïé, ses intentions changent, et au lieu de marcher à l'ennemi, il prend à droite, et donne des instructions pour transporter l'armée de la vieille sur la nouvelle route de Kalouga. En même temps il prescrit à Mortier d'évacuer le Kremlin et de le joindre par la route de Wereja. Le style des ordres indique une détermination soudaine, instantanée et tellement nouvelle, qu'elle entraîne la révocation d'ordres déjà donnés.—Tout s'explique lorsqu'on admet qu'arrivé sur les lieux, voyant les Russes obstinés à se tenir sur la vieille route de Kalouga, et concevant l'espérance de leur dérober sa marche par la nouvelle route, il aime mieux arriver à son but sans bataille, sans dix ou douze mille blessés qu'il faudrait traîner à sa suite, et ne veut plus alors laisser Mortier seul, séparé de lui par une armée intacte et non battue. C'est l'unique version qui concorde avec tous les ordres émis. Une fois admise, elle révèle ce fait important, que Napoléon, même en quittant Moscou, ne pouvait se décider à l'évacuer, et elle fait tomber le reproche d'avoir perdu en route deux jours, dont la perte fut décisive pour le mouvement sur Kalouga. S'il avait voulu y marcher directement et sans combat, il y aurait marché tout simplement par la route nouvelle, et se serait borné à une fausse démonstration sur la vieille route.
[37]: Le prince Eugène de Wurtemberg, l'un des narrateurs étrangers les plus équitables, dit, à propos des plaintes du maréchal Ney sur le 1er corps, ces paroles: mais Ney n'avait point été ce jour-là dans la position scabreuse de son collègue.—Le prince Eugène de Wurtemberg veut parler de la journée de Wiasma.
[38]: C'est l'assertion de M. Larrey, qui, portant un thermomètre suspendu à la boutonnière de son habit, est le seul témoin oculaire dont les assertions, relativement à la température qu'on eut à essuyer pendant cette mémorable retraite, soient dignes de confiance.
[39]: On ne comprend pas comment M. de Boutourlin, écrivain sérieux, peut alléguer à tout moment des chiffres aussi étrangement exagérés que ceux qui sont énoncés dans son livre. Si on additionnait toutes les pertes énumérées après chaque action, il n'aurait plus existé un seul homme debout à notre arrivée à Wiasma. Voici un singulier exemple de ces exagérations. M. de Boutourlin dit que la journée du 18 coûta aux Français 8,500 hommes du corps de Ney qui capitulèrent, et 3,500 qui furent faits prisonniers par les Russes dans le courant du combat, sans compter les tués (tome 2, page 229). Assurément ce n'est pas trop que de supposer que le maréchal Ney perdit un millier d'hommes sur le champ de bataille: les hommes qui capitulèrent, les prisonniers, les tués, feraient donc 13 mille en tout. Or, avec son corps et la division Ricard, le maréchal Ney ne comptait pas sept mille hommes sous ses ordres en sortant de Smolensk. Comment aurait-il pu en perdre 13 mille? M. de Boutourlin dit encore, page 231 du même volume, que les Français en tout perdirent dans ces journées des 16, 17, 18 novembre, qualifiées par lui de chef-d'œuvre de l'art, 26 mille prisonniers, 10 mille tués, blessés ou noyés, et 228 bouches à feu. Ce sont là des assertions insoutenables. À ce compte il aurait fallu que l'armée française fût réduite à rien en arrivant à la Bérézina. Elle était sortie de Smolensk au nombre de 36 mille hommes armés, et de 30 mille traînards environ. Après les fatales journées de Krasnoé, la garde restait environ à 8 mille hommes, le prince Eugène à 3, le maréchal Davout à 8, le maréchal Ney à 1500, Poniatowski et Junot à 2,500: total 23 mille hommes. C'était donc tout au plus 13 mille hommes qui auraient été perdus. Reste ce qu'on put enlever de traînards, et c'est beaucoup dire que de supposer qu'on en prit 7 à 8 mille, ce qui ferait une perte de 20 mille hommes environ, et non de 36 mille. Quant à l'artillerie, l'armée avait 150 bouches à feu attelées en sortant de Smolensk, comment aurait-elle pu en perdre 228? Assurément nos désastres furent grands, et il serait aussi puéril de les dissimuler qu'il l'est de les exagérer; mais il faut songer qu'avec ces manières de compter, il ne resterait plus rien pour suffire, non pas seulement à de nouvelles exagérations, mais à la simple énumération des pertes trop réelles que nous fîmes plus tard.
[40]: La part que le général Dode eut à ces événements, les scènes dont il fut témoin, ont été rapportées de la manière la plus différente, et toujours la plus inexacte, ce qui s'explique parce que jamais il n'avait donné de communications précises sur ce point important d'histoire. Cet homme respectable et véridique, l'un des plus éclairés et des meilleurs de notre temps, exécuteur, de moitié avec le maréchal Vaillant, du beau monument élevé à la défense de la France dans les fortifications de Paris, voulut bien en 1849, quelque temps avant sa mort, écrire une relation détaillée de tout ce qu'il avait vu à l'époque du passage de la Bérézina, et me l'adresser. Le général Corbineau avait bien voulu en faire autant quelques années auparavant, et c'est dans leurs récits, signés de leur main, et dignes de toute croyance, que j'ai puisé la plupart des faits qu'on va lire. Quant au passage même de la Bérézina, c'est également dans une narration précieuse du général Chapelle et du colonel Chapuis, l'un chef d'état-major du général Éblé, l'autre commandant des pontonniers, tous deux témoins oculaires et acteurs principaux, que j'ai trouvé en partie les éléments de mon récit. Je me suis servi en outre d'une foule de relations manuscrites qui m'ont été fournies par des témoins oculaires sérieux et dignes de foi. Je puis donc affirmer la parfaite exactitude des détails extraordinaires qu'on va lire.
[41]: M. de Boutourlin, toujours prodigue de chiffres incroyables malgré son impartialité d'appréciation, parle de 7 mille prisonniers faits sur une division qui était d'environ 4 mille hommes, et dont 2 mille au moins avaient succombé dans le combat. Nous ne faisons cette remarque que dans l'intérêt de la vérité, car ces cruels désastres, dont le récit nous déchire le cœur, sont assez grands pour que nous n'ayons aucun intérêt à les diminuer, ni nos ennemis à les exagérer. N'ayant sauvé que notre gloire, il importe peu d'avoir sauvé quelques hommes de plus, lorsqu'il est malheureusement certain que presque toute l'armée se trouva détruite ou dispersée à la fin de la campagne.
[42]: Je parle ici d'après des relations manuscrites qui sont en mes mains, et qui sont dignes de toute confiance.
[43]: M. de Boutourlin suppose qu'il y eut 5 mille tués ou blessés du côté des maréchaux Oudinot et Ney, et 5 mille du côté du maréchal Victor. Ces chiffres sont inexacts. Quatre mille du côté de Victor, 3 mille du côté d'Oudinot et Ney sont à peu près la vérité. Mais les pertes de l'ennemi furent beaucoup plus grandes, car indépendamment du nombre bien plus considérable d'hommes que nous tuâmes aux Russes, nous leur fîmes environ 3 mille prisonniers par la main des cuirassiers du général Doumerc. M. de Boutourlin dit que nous perdîmes 11 mille prisonniers appartenant au corps seul de Victor, la division Partouneaux comprise. Or le maréchal Victor armé à Studianka ne conservait pas plus de 13 à 14 mille hommes avec la division Partouneaux. Il en perdit par le feu 2 mille de la division Partouneaux, 4 mille des divisions Girard et Daendels, il en ramena 5 mille; comment aurait-il pu en laisser 11 mille dans les mains des Russes? Ce sont là des exagérations évidentes. Les Russes prirent 2 mille hommes au général Partouneaux, et quelques centaines aux divisions Girard et Daendels, ce qui avec les 6 mille perdus au feu dans les trois divisions, et les 5 mille ramenés, compose les 13 ou 14 mille du corps du maréchal Victor. Les prétendus prisonniers faits par les Russes ne furent évidemment que des traînards ramassés sur les chemins. Les Russes ont parlé encore de 200 bouches à feu prises à la Bérézina. Ils prétendirent en avoir pris 220 à Krasnoé, 200 à la Bérézina, total 420. Or Napoléon n'en avait pas emporté 200 de Smolensk. D'après le rapport véridique des pontonniers, il ne resta pas un canon de l'autre côté de la Bérézina. Des traînards ramassés sur les routes, les Russes ont fait des prisonniers pris sur le champ de bataille; et des voitures de bagages ils ont fait aussi des canons pris en combattant. C'est ce qui explique chez un écrivain tel que M. de Boutourlin les étranges exagérations que nous venons de signaler.
[44]: Loin d'exagérer ces chiffres, je les ai plutôt réduits, et je les ai pris dans la correspondance même de M. de Bassano, qui envoyait tous les jours à Napoléon l'état des troupes passant par Wilna. Le chiffre des forces des généraux Schwarzenberg et Reynier, je l'ai pris dans la correspondance de ces généraux, qui certainement, en s'excusant sans cesse de ne pas obtenir de plus grands résultats, n'auraient pas exagéré les moyens dont on leur reprochait de ne pas faire un usage suffisant.
[45]: Ces assertions sont basées sur la correspondance de M. de Bassano.
[46]: La correspondance de ces deux corps d'armée donne la preuve certaine des dispositions de leurs généraux à obéir aux ordres qu'on leur aurait envoyés. Le courage de nous abandonner ne vint que beaucoup plus tard à l'Autriche; et d'ailleurs la fidélité personnelle du prince de Schwarzenberg, qui ne fléchit postérieurement que devant un grave intérêt de son pays, ne laisse aucun doute sur ce qu'on aurait pu obtenir de lui dans le moment. Nous n'avançons donc ici que des choses dont nous sommes parfaitement assuré.