CHAPITRE XV
Cortége heureux des saints martyrs, lève-toi! porte tes yeux vers le ciel, ta patrie; vois le trône d'or qui t'est promis, la palme du vainqueur, l'immortelle couronne!
(DOLE.)
Les captifs chrétiens furent jetés dans le cachot d'une des prisons destinées à recevoir les plus abjects et les plus infâmes criminels. Pour eux, qui ne regardaient les heures qui allaient s'écouler entre l'instant présent et l'éternité que comme un orageux mais court passage d'un séjour de misères à la splendeur des clartés éternelles, le lieu dans lequel s'écoulait cette période transitoire était de bien peu d'importance; et, comme ils employèrent la plus grande partie de la nuit à des exercices de dévotion, la lugubre prison fut convertie pour un moment en un temple du Dieu vivant.
Vers le matin, Aurélius engagea son petit troupeau à tâcher d'obtenir une heure de sommeil, afin de fortifier leurs corps pour la terrible épreuve qu'ils avaient à subir.
La jeune et ardente Bretonne était dans une trop grande exaltation pour qu'il lui fût possible de prendre aucun repos; elle resta absorbée dans une extase de hautes et célestes méditations, tandis que Lélia, accablée par l'excès de la fatigue et par les pénibles agitations de son âme, était tombée sur la pierre froide du cachot, et, la tête appuyée sur les genoux d'Alda, dormait profondément.
Aurélius, qui, comme Alda, avait passé la nuit sans fermer les yeux, éveilla ses compagnons avant le second chant du coq; mais, observant avec compassion les traces croissantes de la souffrance sur le visage de la jeune Romaine, au moment où ses traits étaient éclairés par les premiers rayons du soleil levant, et la pâleur mortelle répandue sur ses joues, il ne voulut pas permettre qu'on troublât le profond repos dans lequel elle était ensevelie. Elle ne se réveilla donc que lorsque ses compagnons de captivité, ayant terminé leurs actes d'adoration et de prières, entonnèrent l'hymne suivant:
Tu peux, Seigneur, apporter le baume de l'espérance
Aux coeurs brisés par la douleur,
Et la foi, guidée par tes lumières,
Ouvre ses ailes et prend son essor vers le Ciel.
Tu peux, de ton sourire,
Eclairer le plus noir cachot,
Et faire éclore la rose
Dans le plus aride désert.
Tu peux verser sur le captif condamné à mort
Les torrents d'une gloire intarissable,
Et lui enseigner à franchir avec joie
Le seuil redouté de la mort.
Et maintenant nos âmes, réveillées,
Se préparent à quitter le séjour d'ici-bas;
Et, délivrées des soins et des maux de la terre,
A voler vers toi, ô mon Dieu!
Avec toi, Seigneur, sont la paix et la joie
Et l'éternel repos;
Et la béatitude, sans mélange d'aucune peine,
Est le partage des bienheureux.
Lélia se leva précipitamment quand la mélodie sacrée cessa, semblant s'évanouir dans le ciel, et se jeta dans les bras d'Alda en s'écriant: "Alda, ma soeur, y sommes-nous déjà?
—Où, Lélia? demanda sa compagne en l'embrassant à son retour.
—Au ciel, Alda, sans doute; je rêvais dans ce moment même que le terrible combat était fini, et j'entendais les chants séraphiques des esprits bienheureux, auxquels sous semblions nous joindre tous.
—C'était un songe, jeune fille, qui se réalisera promptement pour vous et pour nous tous, dit Aurélius, à moins, et Dieu nous en préserve, qu'il ne se trouve quelqu'un parmi nous qui puisse faiblir en vue du ciel.
—Mon père, dit Lélia, unissons-nous tous, dans une ardente prière, à Celui de qui vient la force, pour que nous sachions tous souffrir jusqu'à la fin." Et Aurélius commença une prière au Dieu de toute grâce, à laquelle se joignirent tous ceux qui étaient présents. Mais tandis que les condamnés chrétiens priaient avec ferveur, les pas précipités de la multitude et le roulement des chariots dans les rues qui étaient au-dessus de la prison, parvinrent à leurs oreilles jusqu'au fond du cachot, avec un bruit ressemblant, à cette distance, à celui des flots de la mer; dès lors ils furent avertis que l'heure était arrivée où ils allaient être appelés à la dernière et redoutable épreuve par laquelle ils devaient confesser leur foi.
La foule tumultueuse et agitée du peuple se portait avec empressement vers l'amphithéâtre, qui leur promettait pour ce jour-là les jouissances d'un spectacle encore plus attrayant pour leurs instincts dépravés et barbares que celui d'un combat de gladiateurs condamnés à s'entre-tuer au milieu de l'arène ensanglantée, et allait offrir une heure d'un amusement plus cruel et plus raffiné à ceux qui trouvaient leur bonheur dans les tourments et l'agonie de leurs semblables.
N'est-ce pas la pratique de ces atrocités qui attira enfin la vengeance du Ciel sur la coupable Rome, cette ville païenne et persécutrice, qui est désignée dans l'Apocalypse comme "une prostituée revêtue d'écarlate et assise sur ses sept collines, ivre du sang des martyrs." C'est vraiment avec justice que le saint exilé de Patmos, au temps de qui ces abominations commencèrent, et qu'on peut dire avoir été témoin oculaire des cruelles persécutions de Néron contre les chrétiens, appliqua cette image à la ville impériale des Césars.
"Mes enfants, dit Aurélius à ses compagnons quand les portes du cachot s'ouvrirent pour donner passage aux soldats romains qui venaient les chercher pour les conduire à la mort, je dois vous avertir qu'une grande tentation sera placée aujourd'hui devant vous. Priez, afin de pouvoir résister aux piéges que vous tendront les ennemis de votre âme, et courir victorieusement pour remporter le prix qui vous attend au bout de la carrière; car on vous offrira la vie à la condition de commettre un acte d'idolâtrie."
L'avertissement d'Aurélius aurait paru inutile à voir l'allégresse avec laquelle la troupe de condamnés s'avançait pour obéir à la sentence qui les vouait à la mort et à des tortures inouïes. Il n'y eut donc pas dans le cachot un seul retardataire; pas un regard ne se reporta en arrière quand ils s'avancèrent à travers les rues, encombrées par la foule, qui conduisaient à l'amphithéâtre.
Lorsqu'ils entrèrent sous le fatal portique, on leur offrit la vie, ainsi que l'avait annoncé Aurélius, à la condition, bien simple à remplir, de jeter une poignée d'encens dans le feu qui était allumé sur les autels des dieux de Rome; et au même moment on entendit, venant de l'intérieur de l'amphithéâtre, les cris barbares de la foule affamée du spectacle qui lui était promis.
"Les chrétiens aux lions! les chrétiens aux lions!" Telles étaient les paroles qui annonçaient pour la première fois aux victimes dévouées le genre de mort qui leur était destiné. Aurélius les entendit avec un sourire calme, et, repoussant d'un geste d'horreur l'encens qu'on lui présentait, il franchit d'un pas ferme les portes ouvertes de l'arène dans laquelle il devait subir son supplice. Son exemple fut suivi par ceux des condamnés qui lui succédaient immédiatement dans la file qui s'avançait, et alors on ferma subitement les portes, après avoir admis autant de victimes que les impitoyables spectateurs désiraient en voir exposées ensemble à la rage des bêtes féroces.
L'instant suivant, le morne silence qui avait suivi l'entrée des victimes fut rompu par de retentissants et épouvantables rugissements, auxquels se joignit un cri général poussé par les femmes qui composaient une partie des spectateurs, en voyant entrer les lions affamés. Les clameurs tumultueuses d'une joie féroce annoncèrent le moment où ils s'élançaient sur leur proie humaine; puis une seconde acclamation, suivie bientôt de l'ouverture des portes afin de donner entrée à de nouvelles victimes, fit connaître à ceux qui étaient dehors que l'oeuvre de la mort était accomplie. Six des captifs chrétiens avaient déjà scellé de leur sang leur profession de foi.
Alda et Lélia, comme les plus jeunes entre les prisonniers, fermaient la marche des six qui restaient, et virent avec un frémissement d'horreur les quatre qui auraient dû les précéder à travers les portes de l'arène fatale pâlir et chanceler quand on leur présenta l'alternative qui avait été si résolûment rejetée par Aurélius et ses compagnons de martyre; puis enfin, quand l'amphithéâtre retentit encore une fois de ce cri effrayant: "Les chrétiens aux lions!" d'une main tremblante et en détournant les yeux, jeter l'encens sur le feu qui brûlait devant les idoles, et racheter lâchement leur vie au pris d'une apostasie de leur Dieu.
Alda, le coeur palpitant d'inquiétude, jeta des yeux scrutateurs sur les traits altérés de sa pâle et languissante compagne, frémissant de la voir, elle aussi, fléchir devant cette redoutable épreuve; mais quand elle rencontra le regarde de haute et fixe résolution qui rayonnait dans les yeux noirs et mélancoliques de la jeune Romaine, alors élevés vers le ciel dans une fervente et silencieuse prière, elle se reprocha le doute qui avait traversé son esprit sur la fermeté de la foi de Lélia, qui, quoique d'une nature moins ardente et moins passionnée que la sienne, était cependant aussi forte et aussi courageuse.
"Alda, dit celle-ci, as-tu vu l'acte que ces malheureux ont commis?
—Oui, répondit Alda, et je prie Dieu de leur pardonner, et de nous préserver du malheur de céder à la même tentation; car vois, le moment est arrivé."
En effet, on présentait l'encens aux deux jeunes amies; et le prêtre de Jupiter, touché de compassion en voyant leur beauté, leur jeunesse et la tendre union qui paraissait subsister entre elles, employa tous les sophismes de son éloquence pour les décider à échapper aux horreurs de la mort qui les attendait, en rendant un simple hommage à la statue de son dieu. Mais elles repoussèrent ses sollicitations avec une dignité calme, et entrèrent dans l'arène fatale sans témoigner aucune crainte.
Leur apparition fit naître un murmure d'admiration, presque de pitié, parmi les spectateurs qui encombraient les siéges de l'amphithéâtre. Le cruel empereur lui-même, en voyant l'héroïque fermeté avec laquelle ces deux jeunes vierges, si remarquablement belles, attendaient le sort épouvantable qui leur était destiné, se leva, et leur demanda si elles ne voulaient pas acheter leur délivrance en offrant à sa propre statue l'hommage d'adoration qu'elles avaient refusé à celles des dieux.
"Vain et présomptueux mortel, non!" répondirent en même temps les deux jeunes amies; et dans ce moment Lélia rencontra les yeux de Quintus Flavius, qui était avec sa nouvelle épouse parmi les spectateurs, pour jouir du spectacle de son martyre et de celui de ses compagnons. Quoique cette vue rappelât une rougeur passagère sur les joues décolorées de la jeune victime, elle n'eut pas le pouvoir d'ébranler la tranquille résolution avec laquelle elle se préparait à subir la dernière épreuve de sa vie, malgré toutes les terreurs dont elle était accompagnée. La foi avait donné à son âme des ailes qui l'élevaient vers le ciel; et si cet objet de sa tendresse, autrefois si chéri, occupa sa dernière pensée sur la terre, c'est parce que cette pensée fut une prière à son Père céleste pour qu'il lui plût d'ouvrir les yeux de Quintus Flavius à la connaissance de la vérité, et de lui pardonner le crime d'avoir assisté au sacrifice de sa fiancée.
Tous les yeux se tournèrent en ce moment sur les deux jeunes victimes; le signal avait été donné par le barbare empereur lui-même pour que les bêtes féroces fussent introduites dans l'arène déjà ensanglantée, et deux terribles lions s'élancèrent avec rage sur la scène en poussant des rugissements qui ébranlèrent l'amphithéâtre.
La jeune Bretonne jeta sur les animaux furieux un regard intrépide; puis, étendant les bras vers Lélia, elle s'écria: "Ne mourrons-nous pas ensemble, mon amie?"
Lélia tomba sur son sein, et cacha son visage dans les plis de son vêtement.
L'instant d'après le sang des deux martyres coulait en flots mêlés: ces deux jeunes vierges, autrefois implacables ennemies, expiraient dans les bras l'une de l'autre, unies par les liens de la plus tendre affection, et leurs âmes affranchies entraient au même moment dans cette joie éternelle que ne peut comprendre aucun entendement humain.