LA SÉPULTURE DE WANHÂB

Dans le crépuscule du soir, l'Astre transformé en brasier circulaire, les Vieillards surgirent de la caverne, suivis de de la horde mélancolique; deux guerriers jeunes portaient le squelette de Wanhâb, et la lueur rouge, sur le crâne pâle, à travers la cage thoracique tombait comme un symbole de haute angoisse, désuétude du jour vernal sur les ruines d'un être jeune disparu à jamais dans l'Abîme des métamorphoses. Tardive s'écouta la horde à travers la savane, et les sanglots sourds de l'épouse et de la mère coupaient la taciturnité de la scène.

Quand on atteignit l'Arbre-Sépulcre, quand les porteurs eurent escaladé la colline, on vit un vieillard se mettre auprès de Wanhâb, et tous attendirent sa parole, car il était renommé pour parler aux autres hommes. Et le vieillard se tint immobile quelque temps, laissant remonter des choses anciennes dans sa mémoire, les confuses synthèses acquises par sa race encore tout à la nature et n'ayant conçu aucun mystère au delà des formes matérielles:

—Hommes... Wanhâb fils de Djeb... né parmi nous... était un chasseur intrépide et un travailleur habile... l'urus, le léopard et l'hyène ont connu sa force... il a taillé les dépouilles de la bête et s'en est fait des vêtements et des armes... il a tiré des outils de la pierre bienfaisante... Hommes... Wanhâb fils de Djeb... est sorti de la vie... il ne chassera plus, il ne dépouillera plus la bête et ne tirera plus d'outils de la pierre bienfaisante... et parce que c'était un compagnon fidèle et sage... nous regrettons Wanhâb, fils de Djeb.

—Nous regrettons Wanhâb fils de Djeb! répétèrent les voix de la horde.

Puis, il descendit un silence plus pesant et les têtes des Troglodytes s'élevèrent pour voir gravir l'Arbre-Sépulcre par un chasseur agile. Il glissa de branche en branche, à travers les squelettes des Ancêtres.

Lorsqu'il parvint à une branche libre, on suspendit Wanhâb fils de Djeb, à la lanière tressée dont il tenait un bout et la dépouille à claires-voies du trépassé monta lentement parmi les feuillages. De l'horizon tiède et du grand zénith il émanait des langueurs si douces, un si charmant souffle de vie et une majesté si pacifique, que les compagnons de Wanhâb et sa mère et sa veuve oubliaient la douleur et l'effroi de la mort. Enfin, le squelette, fixé, vacilla faiblement parmi les autres squelettes, et la horde se dispersa dans le crépuscule. Aux caps du fleuve, sur la pointe des collines légères, les natures contemplatives virent se diviser la lumière en mille figurations éphémères. Bientôt ne resta plus sous l'arbre que le noyau des compagnons intimes et des parents. Et la cendre vint sur les gloires célestes. Un jour de plus disparut à la profondeur du passé. Une nuit de plus découvrit un pan de l'Infini. Frissonnants, alors, avec des imaginations embryonnaires, avec la pensée du trépas et de la nuit emmêlées, les humbles préhistoriques fidèles à Wanhâb ajoutèrent un rêve aux millions de rêves dont naquirent les cultes, dont naquirent les mariages de la Peur, du Surnaturel et de l'Immortalité.

Cependant, la jeune épouse restait prostrée sur l'herbe, ses cheveux coulant parmi les gramens, comme les feuilles du saule pleurent sur les nénuphars des étangs. Et Thérann le vainqueur, ami de Wanhâb, eut pitié d'elle et sentit trembler son cœur, parce que la chevelure de la femme était belle et son cou rond et blanc dans les clartés finales du jour. Il dit alors des paroles douces, et elle leva ses prunelles sur lui. Et le vœu de la large nature, que tout recommence et que la blessure de l'âme se ferme dans les êtres jeunes encore, commença de s'accomplir pour elle. Elle songea que Thérann était fort parmi les forts, et sans férocité pour les femmes et les enfants. Et quand les ténèbres furent victorieuses, ils restèrent l'un à côté de l'autre, sans mouvement et sans parole, mais sentant se lever des lendemains en eux, tandis que les loups roulaient sur la savane, que l'hyène ricanait au bord du fleuve et que les grands carnivores se levaient dans leur force.

J.-H. Rosny.