SÉANCE PREMIÈRE
CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.
LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez, mes sœurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de commencer la journée.
CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons notre travail avec plus d'ardeur.
LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!
ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne.
CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains qui naîtront aujourd'hui.
LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la journée!
CLOTHO, à Atropos, en lui présentant un paquet de fils. Tenez, Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau, qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les frontières de Perse.
ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (Elle coupe.)
En voilà pour le moins trente mille à bas.
CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.
ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours! Allons, mes sœurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition.
LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.
ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans!
CLOTHO, apportant un autre paquet de fils. Autre paquet de guerriers que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime, et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains.
LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.
ATROPOS, coupant. J'en vais exterminer un grand nombre de part et d'autre.
CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais.
ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.
LACHESIS, présentant deux écheveaux. On assiége en Allemagne une place importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser.
ATROPOS, coupant une partie des deux écheveaux. Détruisons plus d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts.
LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de la ville pour les assiégés.
CLOTHO, montrant un autre écheveau. Tranchez cet écheveau, vous ferez périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement.
ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte ne sont bons qu'à noyer.
LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les côtes d'Albanie.
CLOTHO. Soit.
ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé, pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans.
LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter ainsi par les Turcs.
CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de poissons que les poissons ne mangent d'hommes.
ATROPOS, coupant tout l'écheveau à un fil près. Les monstres marins vont faire bonne chère.
LACHESIS, apportant un autre écheveau. Nouveau paquet de fils à couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent. Combien ferons-nous périr de citoyens?
CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur; autrement le genre humain finirait bientôt.
ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin.
LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns aux autres en un clin-d'œil: en un mot, nous avons l'univers sous nos yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux que nous voudrons ôter du monde.
CLOTHO, apportant un gros paquet de fils. Voici les fils des habitants de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux; faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.
ATROPOS, coupant une partie des fils. Que ces Espagnols sont glorieux!
LACHESIS, présentant un nouvel écheveau. Ce petit écheveau contient les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca: ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service à leur prince.
ATROPOS, après avoir coupé l'écheveau. Ces Indiens du Pérou sont de bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus humainement qu'ils n'ont fait.
CLOTHO, donnant un petit paquet de fils. Jupiter va lancer sa foudre auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui sont dessus.
ATROPOS, coupant. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.
LACHESIS, présentant un écheveau. Vous voyez soixante-quinze religieux mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre, s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le carreau?
CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un provincial et un définiteur.
ATROPOS, après avoir coupé. L'affaire en est faite; il y a quinze morts et vingt blessés.
LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines bas-bretons.
CLOTHO, tenant plusieurs fils. Nouvelle opération pour nous.
ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?
CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table, ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?
LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie se fasse. Vous souvient-il, mes sœurs, que nous avons filé à ces deux demoiselles des jours bien agréables.
ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.
CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses guichetiers.
LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret.
ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne.
CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté, brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge, disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes, presque dans le même temps, chez un peuple voisin.
LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents, comme vous voyez.
CLOTHO, apportant un écheveau. Cette petite botte de fils parisiens va nous amuser quelques moments.
ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.
LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.
CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis, et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille, il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.
LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses opérations chimiques.
ATROPOS, coupant le fil. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.
CLOTHO, tirant un autre fil de l'écheveau. Tandis que vous êtes si pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.
LACHESIS. D'où vient donc...?
CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.
ATROPOS, coupant. Je vais par charité mettre fin à son embarras.
CLOTHO, souriant et tirant un fil du même écheveau. Quelle bonté! il faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action charitable.
ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper.
CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende.
LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence. C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger.
ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la décrépitude.
CLOTHO, montrant un autre fil. Faites donc main-basse sur ce vieux professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.
LACHESIS, riant. La plaisante consolation.
ATROPOS, coupant. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de l'antiquité.
CLOTHO, présentant trois fils à la fois. Voici encore trois mortels qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en ville.
LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages.
ATROPOS, tranchant les trois fils. C'est leur faire plaisir que d'abréger une vie triste.
CLOTHO, montrant un autre fil. Ce fil délié attend de nous la même grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir décrépite.
ATROPOS, coupant. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin.
LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes.
CLOTHO, présentant deux fils. Ces deux fils féminins méritent aussi un coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance, la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans soudoyé des cadets.
LACHESIS, d'un air railleur. Je plains ces deux pauvres créatures.
ATROPOS, coupant les deux fils. Cessez de les plaindre, elles ne vivent plus.
CLOTHO, donnant un autre fil. Donnez promptement un passe-port pour les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous comblerez par-là les vœux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle apprend la musique.
ATROPOS, coupant. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son mari.
LACHESIS, apportant un fil. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres, il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus, comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir dit, qu'il ne veut plus même en entendre.
ATROPOS, coupant. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.
CLOTHO va prendre un nouveau fil qu'elle apporte. Parmi les vieillards qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement, qu'il n'a plus que la peau et les os.
LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand crime.
CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons moins de dureté que les moines.
ATROPOS coupe le fil. Prêtons-lui donc notre assistance.
LACHESIS, présentant un autre fil. Payons en même temps les dettes d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.
ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent les ombres heureuses. (Elle coupe le fil.)
CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses créanciers.
LACHESIS, apportant un nouveau fil. Il me vient une maligne envie que je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils, qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des vœux qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a point d'enfants.
ATROPOS, coupant. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre.
LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point, vont devenir ses héritiers. Lachesis et Clotho prennent chacune plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés.
CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.
ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter?
CLOTHO, présentant trois fils à la fois. Point de miséricorde pour ces trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers des trois états.
ATROPOS, tranchant les trois fils. Puisque vous le voulez, le seigneur de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un instant à la redoutable prairie[4] où Æacus les attend pour les interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare.
[ [4] Platon, dans le Gorgias, dit qu'Æacus et Rhadamante rendaient leurs arrêts dans une prairie où il y avait deux routes, qui conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elysées; que la juridiction d'Æacus s'étendait sur l'Europe, celle de Rhadamante sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficultés que ces deux juges ne pouvaient résoudre, ils avaient recours à Minos, qui, le sceptre d'or à la main, se tenait assis et prononçait souverainement.
Du temps de Platon, la terre n'était divisée qu'en deux parties.
LACHESIS, donnant un fil à couper. Délivrons le genre humain de cet abbé prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui s'endette de tous côtés, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin la nécessité d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme le tonneau des Danaïdes, se vide sitôt qu'elle est remplie. Si tous les rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait à bout de les dépenser.
ATROPOS, se hâtant de couper. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mérite pas de voir le jour.
CLOTHO, présentant un nouveau fil. Point de pardon pour ce plaideur extravagant. Sa partie est une femme qui a été sa maîtresse pendant vingt années pour le moins; il l'a depuis peu épousée, et il plaide en séparation.
ATROPOS, coupant. Quel fou!
LACHESIS, donnant un autre fil. Finissons les divisions qui règnent dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait soixante-quinze ans passés, il ne veut pas que ses deux fils se mêlent de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui.
ATROPOS, tranchant le fil du père. Je vais mettre d'accord le père et les enfants.
CLOTHO, offrant un autre fil. Coupez ce fil; c'est celui d'un ecclésiastique des plus patelins qu'il y ait dans le séminaire: l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nommé à une abbaye considérable; il a déjà envoyé son argent à Rome pour payer ses bulles; elles sont en chemin; faisons disparaître monsieur l'abbé avant qu'elles arrivent.
ATROPOS, tranchant le fil. Il n'aura pas le plaisir de les voir.
LACHESIS, donnant un autre fil et riant. Un gros cochon d'homme gourmand rêve qu'il est à table, et se réveille en sursaut; il sonne une clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui préparer pour son dîner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas.
ATROPOS, coupant. Vous voilà satisfaite.
CLOTHO, apportant un écheveau. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et d'autres pareils honnêtes gens, qui sortent des prisons de Londres pour aller subir le châtiment auquel ils ont été condamnés par la justice. L'étonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu de leur supplice.
ATROPOS, coupant l'écheveau. Oh! les Anglais sont des hommes bien résolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a point, soit que, persuadés qu'il faut tôt ou tard cesser de vivre, il leur soit indifférent de mourir aujourd'hui ou demain.
LACHESIS. Attendez, mes chères sœurs: je fais une réflexion. Nous sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne détruisons que des sujets insensés, inutiles ou incommodes dans la société civile: à quoi pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins cruelles que les Euménides, doivent s'occuper? On dirait, à voir le choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons à paraître équitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils désapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs plaintes et de leurs murmures.
CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destinées une espèce de chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des coups moins mesurés; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous reconnaisse à la malice et à la barbarie de nos opérations.
ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les fils des mortels les plus respectés sur la terre, et soyons insensibles à la douleur que nous allons causer.
LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermeté.
CLOTHO, tirant un fil d'un nouvel écheveau. Le beau coup à faire, ma chère Atropos! remplissons d'étonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce fil; c'est un meurtre digne de nous: ôtons la vie et la couronne à ce jeune Empereur, qui fait concevoir à ses peuples de si belles espérances: il a jeté les yeux sur une princesse de sa cour, et il se dispose à la faire monter sur le trône: tout est prêt pour son mariage, dont la cérémonie se fera demain si nous l'avons pour agréable; mais prenons plaisir à tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons l'appareil de ses noces en funérailles; répandons la consternation dans son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers courtisans.
ATROPOS, coupant. L'affaire en sera bientôt faite: le fil de la vie d'un souverain n'est pas plus difficile à couper qu'un autre.
LACHESIS, apportant un fil. Une jeune et charmante princesse, qui fait l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle est environnée de médecins qui se flattent qu'ils la guériront; mais rendons leurs espérances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans les maladies aiguës.
ATROPOS, coupant. Je vais lui porter le coup mortel, sans être touchée des larmes du prince son époux, qui se désespère au pied de son lit, ni des lamentations des femmes qui sont autour d'elle.
CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermeté, je reconnais ma sœur. Courage, Atropos; après les deux expéditions que vous venez de faire, je ne crains pas que vous refusiez de prêter la main à celle-ci. (Elle lui présente un fil.)
ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil?
CLOTHO. C'est celui d'un général d'armée, d'un grand capitaine, qui réunit en lui toutes les qualités des héros: faites-lui sentir votre ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et le feu respectent depuis soixante-dix ans.
ATROPOS, coupant. Nous lui avons filé tant de jours glorieux, qu'il doit mourir content.
LACHESIS, donnant un autre fil. Main basse, main basse sur cet illustre magistrat, qui aime l'éclat et la dépense, juge fort aimé, fort estimé et des plus éclairés.
ATROPOS, d'un air étonné. Vous n'y faites pas réflexion, Lachesis?
LACHESIS. Pardonnez-moi.
ATROPOS. Nous ferons mal notre cour à ma mère, en ôtant sitôt du nombre des vivants un de ses plus zélés sacrificateurs.
LACHESIS. Coupez, coupez toujours à bon compte. Thémis nous grondera d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui représenterons que les Parques n'épargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle affectionne sera fort bien remplacé.
ATROPOS. Oh! Thémis se contentera de ces raisons... (Elle coupe le fil.)... Voilà notre magistrat dépouillé du pouvoir de juger les autres: il va paraître lui-même devant les juges des enfers, et entendre prononcer son arrêt.