LE PÈRE DE MADAME

A Frantz Jourdain.

Surtout, Annette, ayez bien soin de mon père!

C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry à sa domestique, chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture où le pauvre M. Buvignières gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite, commandeur de la Légion d'honneur et décoré d'une multitude d'ordres exotiques, M. Buvignières, aux abords de ses soixante-dix ans, avait été frappé de paralysie. Il était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille, veuve elle-même depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mère d'un garçonnet de six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait à peine ses vingt mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trésors de son excellent coeur entre ses bébés et son infortuné père.

Elle habitait, à Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du Ranelagh, et chaque après-midi, quand le temps le permettait et qu'elle en avait le loisir, elle s'en allait, accompagnée de ses enfants et de sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignières, faire une promenade dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de Lautry se trouvait retenue par quelque visite à rendre ou à recevoir, empêchée par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le malade dans sa chaise roulante, et alors:

—Surtout, ayez bien soin de mon père! Vous entendez, Annette?

—Madame peut être sans inquiétude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures étaient rares dans ces parages, et c'était sitôt fait de gagner le Bois, d'arriver à une contre-allée ou de s'engager dans un des petits chemins interdits aux cavaliers!

Or, il advint qu'une après-midi de juin, Annette qui, ce jour-là, était seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la grosse Élisa, son ancienne camarade de première communion à Saint-Bonnet de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes train-glots, tout luisants et battants neufs, escortaient Élisa, et, comme eux aussi étaient originaires de la ville de Jacques Coeur, voilà nos quatre Berrichons bientôt rassemblés côte à côte sur un banc, le long d'une pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dégoisant à coeur joie et à bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Près de ce banc, en bordure de la pelouse, se dressait un épais bouquet de bois devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de façon que le malade fût abrité le mieux possible contre le soleil et contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrétion à redouter de sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incompréhensibles, semblait ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intéresser à rien et ne vivre que pour manger, mais avec quel appétit!

L'entretien était si intéressant, si passionnant, qu'il se prolongea toute une grande heure. Quand enfin Annette se décida à prendre congé de ses pays pour regagner la maison et tourna la tête… ô stupeur! miséricorde divine! le père de madame avait disparu. Plus de voiture, plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en quête, courut d'un côté, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau, arrêtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante, éperdue…

Non, on n'avait pas vu de malade… Non, pas de petite voiture!…

Il fallait rentrer pourtant! Et comment oser?… Que répondre à madame?
Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Dans son saisissement et son affolement, la pauvre fille en vint à se dire que M. Buvignières était peut-être reparti tout seul, qu'il avait pu marcher, oui, tout d'un coup, comme ça, par miracle; qu'il s'en était retourné de lui-même, sans la prévenir, à la dérobée, sans doute pour lui jouer une farce, ramenant sa roulotte avec lui, et qu'elle allait le retrouver à la maison…

Hélas! non, il n'y était pas! Et l'on peut juger avec quelle désolation et quelle indignation Mme de Lautry accueillit les aveux de sa domestique.

—Malheureuse! Je vous le disais bien de faire attention! Je vous le recommandais bien chaque fois! Est-ce vrai? Et vous me répliquiez toujours qu'il n'y avait rien à craindre, aucun danger… Vous voyez, n'est-ce pas? Vous voyez!

* * * * *

Des jours et des semaines s'écoulèrent: malgré les déclarations faites à la police, les démarches de toute sorte et les recherches sans nombre, M. Buvignières demeurait introuvable.

Mme de Lautry, dont la foi était des plus vives, la piété ardente et profonde, avait fini par ne plus rien attendre du secours des hommes et s'en remettre entièrement à Dieu. Elle ne cessait de le prier, d'implorer sa miséricorde et sa clémence, pour qu'il protégeât l'infortuné vieillard et le lui rendît… s'il était encore de ce monde!

Un jour qu'elle était allée voir une de ses amies de pension, sa plus intime amie, Berthe Lefillol, perchée dans le haut du boulevard Saint-Michel, et qu'elle s'en revenait le long de la grille du Luxembourg, en compagnie de son petit garçon et de Mlle Suzanne, qu'Annette portait dans ses bras, elle fut accostée par une vieille femme, une mendiante, qui psalmodiait plaintivement:

—N'oubliez pas un pauv' paralytique, si vous plaît!

Elle fouilla dans sa poche, en tira une pièce de menue monnaie; mais à l'instant où elle la glissait dans la main de la mendiante, Annette jeta un cri.

—Oh! madame! madame!

Le regard de Mme de Lautry suivit celui de sa bonne… Là, à deux pas d'elle, contre le mur de soubassement de la grille, M. Buvignières était installé dans une petite voiture,—pas celle qu'il avait rue du Ranelagh, une autre moins élégante et moins cossue, plus fatiguée et défraîchie, mais proprette cependant. Oh! c'était bien lui! Sans le moindre doute! Du premier coup il était reconnaissable, quoique paraissant mieux portant, moins sanguin. Il n'y avait que sa rosette de la Légion d'honneur, qu'on avait prudemment enlevée.

—Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry.

Et une sorte d'épanouissement, de vague sourire, comme un rayon d'intime joie et de suprême allégresse, illumina la face du paralytique, toujours immobile, muet, affalé.

—Comment ce malade est-il là, madame? Où l'avez-vous trouvé? Comment osez-vous le…

Mais la mendiante, jugeant ces questions trop indiscrètes et la situation quelque peu gênante, s'était empressée de gagner le large.

—Annette, passez-moi Suzanne, et prenez cette voiture!… Ramenez monsieur!…

* * * * *

Eh bien! ce retour ne profita pas, ainsi qu'on aurait pu le croire, à M.
Buvignières.

La mendiante, la vieille mère Pellegrin, qui, durant près de dix ans, avait soigné deux paralytiques, son mari d'abord, puis un beau-frère de celui-ci, et avait vécu d'eux et bien vécu, copieusement exploité avec ces infirmes la charité publique, s'entendait comme personne à les traiter et à les gouverner.

Ils avaient beau se fâcher ou implorer, beau geindre ou vociférer, elle ne se laissait pas imposer ni attendrir, elle tenait bon et ferme: pas de vin pur, pas de viandes noires, pas de salaisons, aucun excitant, rien que de l'eau rougie et des légumes, du végétalisme.

Il est probable que Mme de Lautry, dans sa filiale tendresse, se montra moins prudente. Elle se fit une fête sans doute d'indemniser son père des jeûnes et privations qu'il avait endurées. Tant il y a que, dès le lendemain de sa rentrée au bercail, M. Buvignières commença à perdre sa bonne mine et ce regard dont la vivacité et l'éclat attestaient certainement des réapparitions de l'intelligence. Il semblait toujours fatigué à présent, toujours alourdi et ensommeillé; il avait comme peine à soulever les paupières, et, lorsqu'il regardait, c'était d'un oeil terne et fixe, atone et vitreux, inconscient, sans expression, sans vie.

Annette remarqua vite ce changement et crut devoir le signaler à sa maîtresse.

—Voyez donc, madame, comme monsieur a le teint rouge, empourpré, tout le visage congestionné… Et puis il dort tout le temps… Ça m'inquiète, madame, je vous assure.

—Mais moi également, ma fille. Oui, je me suis bien aperçue aussi de ces somnolences continuelles et de cette congestion… Je suis passée hier chez le docteur Vallier pour lui en parler et le prier de venir le plus tôt possible; je l'attends ce matin…

—Écoutez, madame, ce n'est pas pour vous commander, mais… à la place de madame, j'aurais plus de confiance dans la femme… vous savez, cette vieille femme, la mendiante qui avait emporté monsieur. Oui, elle doit certainement posséder quelque secret pour ravigoter ces malades-là!

—Annette! A quoi pensez-vous!

—Que madame veuille seulement se rappeler comment était monsieur quand nous l'avons repris, comme il avait l'air éveillé et florissant… et comparer!

—C'est vrai… Il n'y a pas à nier…, balbutia Mme de Lautry.

—Eh bien! si j'étais que de madame, je tâcherais de la retrouver, cette sorcière-là, et—je ne lui rendrais pas monsieur, non!—mais je lui demanderais comment elle faisait pour le si bien soigner.

On n'eut pas le temps d'entreprendre cette recherche et tenter cette expérience: ce jour-là même, un quart d'heure après le départ du docteur Vallier, M. Buvignières était frappé d'une nouvelle attaque et enlevé par une mort foudroyante.

* * * * *

LA JARRETIÈRE DE LA MARIÉE

A Auguste Aubry.

Roger De Vigneules vit arriver chez lui, ce matin-là, son principal créancier, le père Salomé, encore plus revêche et plus intraitable que de coutume.

—Non, monsieur le comte, je ne veux plus attendre! Assez comme ça! Vous vous moquez de moi, c'est clair comme le jour! Eh bien, je n'aime pas qu'on se moque de moi!

—Je vous assure bien, monsieur Salomé, que telle n'a jamais été mon intention, jamais!

—Allons donc! Enfin j'ai besoin d'argent: vous ne pouvez pas m'en donner, n'est-ce pas?

—Je ne le puis pas, effectivement.—Alors d'ici même je m'en vais chez l'huissier! Je m'en vais vous poursuivre, faire vendre… Il faut en finir, à la fin des fins!

—Faites! conclut Roger en étouffant un bâillement et d'un ton qui ne laissait aucun doute sur la complète inefficacité de cette menace.

—Je vous avais cependant proposé un moyen…, un moyen bien simple de vous libérer, reprit le vieux Salomé, agacé et démonté par l'imperturbable calme de son interlocuteur… Oui, si vous m'aviez écouté…

—Quoi donc?

—Vous seriez marié!

—Grand merci! J'aime mieux vous devoir!

—C'est ça! Toute la vie! Quand je vous disais que vous vous gaussiez de moi!

—Marié! Marié par vous! Moi! Vous n'y songez pas, monsieur Salomé!

—Je vous demande bien pardon, j'y songe, monsieur le comte. Ou plutôt, j'y songeais! Et permettez-moi d'ajouter que vous pourriez l'être plus mal que par moi, marié! Oui, ne vous en déplaise! J'avais justement si bien votre affaire!

—Votre petite paysanne? Votre vigneronne de la Champagne? Encore!

—Oui, monsieur le comte, encore! Ma petite vigneronne, comme vous dites! Une jeune personne tout à fait digne de vous… Six cent mille francs de dot, plus un million à la mort du père, sans compter le reste, les oncles, les tantes… Avec cela, belle à ravir, gracieuse et distinguée comme une petite reine; instruite, mais sans exagération; excellente musicienne… Elle sort du couvent, et son rêve serait d'habiter Paris et de s'entendre appeler Mme la comtesse…

—Voyez-vous ça!

—Quelle aubaine! Nous serions illico, vous tiré d'embarras, moi payé, et il vous resterait une perle, monsieur le comte, une véritable perle! Je ne lui connais qu'un défaut, un seul…

—Vous devez vous tromper, monsieur Salomé. Elle est absolument intacte et parfaite, votre perle, interrompit Roger, toujours avec son ironique placidité.

—Non, malheureusement! Elle… elle boite.

—Vous avez dit?

—Elle boite, cette jeune personne. Elle est atteinte de… claudication. Oh! très légèrement! C'est à peine visible!

—Ah çà, vous plaisantez? C'est vous qui vous moquez de moi, monsieur
Salomé!

—Pas le moins du monde! Je ne dois rien vous cacher, monsieur le comte. Je vous ai fait voir les avantages de l'affaire, le beau côté de la médaille; à présent, je vous en dévoile le revers, car il y a un revers, il y en, a toujours un…

—Au dire même de M. de la Palisse!

* * * * *

Cependant M. Justius Salomé insista si vigoureusement cette fois, se montra si éloquent et si persuasif, que Roger de Vigneules, malgré son scepticisme et son indifférence, consentit à se laisser conduire à une partie de chasse au château de Blerzy-lez-Reims, chez M. Martelot, le grand fabricant de vin de Champagne, et à entrevoir Mlle Clotilde, la jeune «vigneronne». Il en revint tout surpris et enthousiasmé.

—Mais il a raison, ce diable de Salomé! Elle est charmante, ravissante, cette petite! On la prendrait sans dot, et six cent mille francs, plus le million du papa, les espérances… Tiens, tiens, mais!… Ce ne serait pas si bête…

Son infirmité? Mais elle n'avait rien de pénible pour autrui, rien de désagréable…

—Au contraire! était même presque tenté d'ajouter Roger. Elle lui donne presque un attrait de plus, un surcroît de grâce, comme à Mlle de la Vallière!

Bref, Clotilde lui plut si fort qu'il n'hésita pas à continuer ses démarches et bientôt à solliciter sa main.

Si Roger avait été séduit par la beauté, les charmes physiques et la dot de Mlle Martelot, celle-ci, de son côté, n'était pas demeurée insensible aux qualités du jeune comte, à ses élégantes manières, son cachet aristocratique et son chic parisien, surtout au prestige de son nom et de son titre. Aussi fut-il agréé d'emblée.

—Puisque vous vous convenez, mes enfants, et que la chose est décidée, le mieux est d'en terminer tout de suite, déclara le brave M. Martelot. Nous approchons de Pâques… Le mariage pourrait avoir lieu dans la semaine de la Quasimodo.

—Parfaitement, mon cher beau-père. Les délais légaux seront expirés, et votre avis, votre proposition, s'accorde pleinement, d'ailleurs, avec mes plus vifs désirs: le plus tôt sera le mieux!

Le soir même de la cérémonie, comme tous les invités, au nombre d'une trentaine, étaient rassemblés autour d'une longue table dressée, vu la circonstance, dans le salon d'été du château, et qu'on venait, flûtes en mains, de boire à la prospérité du nouveau couple, un petit-cousin de Roger, Saturnin d'Hattonville, un jouvenceau de quinze ou seize ans, se glissa mystérieusement sous la table pour aller, selon l'antique coutume, dénouer et cueillir la jarretière de la mariée.

Mais soudain, en même temps que Clotilde se reculait en jetant un cri strident, Saturnin surgit tout défait, blême, effaré.

—Oh! oh!… Mais c'est que… elle a une jambe de bois!

—Une jambe de bois? s'écria Roger en se levant d'un bond et en considérant sa femme avec stupeur. Vous avez une…

Clotilde courba la tête et se plongea le visage dans les mains.

—Me tromper de la sorte! Oh!

—Mais je croyais que vous le saviez! Elle aussi le pensait! interrompit
M. Martelot. Nous n'avons voulu tromper personne! Comment donc!

—Une jambe de bois! Oh! oh!!… répétait Roger tout indigné et consterné.

—Allons, calmez-vous, mon ami, reprit M. Martelot, calmez-vous! C'est un petit malentendu…

—Un petit?… Par exemple! je vous trouve superbe!

—Voyons, Roger!… Pas de scandale, mon enfant!… Remettez-vous! Voyons!… J'augmenterai la dot de cinquante mille francs, ajouta-t-il à voix basse et en forçant son gendre à se rasseoir.

UNE PETITE CHARITÉ S.V.P.

A Albert Rousseau.

C'est à la suite d'un échec matrimonial que Maurice Chantenay, professeur d'histoire au collège de Saint-Aubin, sollicita son changement de résidence et parvint, grâce à ses deux volumes sur les colonies grecques et les colonies romaines, à se faufiler dans les bureaux du ministère de l'instruction publique.

M. Baudelot, gros marchand de bois de Saint-Aubin, qui clamait sur tous les tons et sur tous les toits qu'il donnait cent mille francs de dot à sa petite-fille Renée,—cent mille francs comptant! recta! pas un centime de moins!—avait trouvé ridicule, irrévérencieux et insultant même qu'un simple licencié, gagnant tout au juste deux mille huit cents francs et ne possédant d'autre avoir que son latin et ses diplômes, osât se mettre sur les rangs, prétendre à un aussi brillant parti.

—Il a du toupet, vrai, ce petit pion!

Renée, qui était orpheline et avait été élevée par ses grands-parents, avait dû se soumettre et rencogner ses larmes, car elle l'aimait, «ce petit pion». Son unique réconfort avait été de s'épancher auprès de sa grand'maman, tendre et excellente femme, mais à qui aucune manifestation de volonté n'était permise, et qui, depuis longtemps, depuis le lendemain même de son mariage, avait été assujettie et annihilée par son maître et seigneur.

Arrivé à Paris, Maurice s'était installé avec sa mère dans un très modeste appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, et avait repris là sa vie studieuse. Plus que jamais il avait besoin d'occuper et surmener son esprit, de le contraindre à oublier son rêve impossible. Et puis qui sait? Il avait en tête, sur le chantier même déjà, un grand ouvrage consacré à la géographie ancienne, et il lui tardait de mener cette oeuvre à bonne fin. Peut-être, avec beaucoup de démarches, beaucoup de remuements et de protections, réussirait-il à décrocher quelque récompense académique; un mince rayon de gloire viendrait miroiter sur son front: on verrait bien alors, là-bas, à Saint-Aubin, qu'il n'était pas un âne, et peut-être alors le père Baudelot regretterait-il de l'avoir repoussé, de l'avoir méconnu.

Et Maurice, stimulé par cet espoir, alléché par ce gentil brin de laurier, vivait confiné dans sa retraite, terré comme un bénédictin dans ses livres et ses paperasses. Il ne sortait que pour aller à son bureau, à dix heures du matin, et, dès que quatre heures avaient sonné, reprenait ponctuellement la route du logis. Alors, une fois rentré, aussitôt le dîner terminé en tête à tête avec sa mère, quelle bonne et longue soirée, tout entière remplie par de passionnantes investigations à travers les écrivains latins et leurs interprètes et glossateurs!

* * * * *

Pour se rendre à son ministère, Maurice Chantenay suivait invariablement le même chemin: rue Saint-Placide, rue da Bac, rue de Varenne et rue de Bellechasse; pour en revenir, les mêmes voies en sens inverse.

Or, il advint qu'un matin, à l'angle de la rue Saint-Placide et de la rue de Vaugirard, un mendiant l'accosta.

—Un petit sou, m'sieu, si vous plaît!… si vous plaît, m'sieu!

Maurice se laissa toucher par l'air dolent et minable du pauvre hère, et lui bailla une modique aumône.

Mais, à dater de ce jour-là, tous les matins, immanquablement, à l'heure où il débouchait dans la rue Saint-Placide, notre bureaucrate était certain de voir ce même mendiant surgir de son coin de porte, de son embuscade habituelle, tomber sur lui, l'escorter en geignant, soupirant et roulant des yeux désespérés: «M'sieu… je vous en prrrie!… M'sieu… ayez pitié!… J'ai neuf enfants… Ma femme est à l'hôpital… M'sieu!… M'sieu…je vous en prrrie!…» s'agripper férocement à ses grègues, et ne le lâcher qu'après avoir empoché son obole.

Maurice finissait par être impatienté de cette poursuite aussi méthodique et inévitable qu'acharnée et implacable, et de cet impôt forcé.

—Je ne suis plus libre à présent!… Plus moyen de passer mon chemin tranquillement… Ah! non, non, il faut que je me débarrasse de ce crampon!

Et, cette résolution prise, il modifia son itinéraire, de façon à éviter l'embuscade susdite.

* * * * *

A quelque temps de là, comme il sortait de son bureau et venait de s'engager dans la paisible rue de Varenne, il fut abordé par une vieille femme, une pauvresse, qui vaguait d'un trottoir à l'autre, guignant les passants bien mis et de physionomie paterne, ainsi que les équipages qui s'arrêtaient devant les portes d'hôtel.

—Une petite charité, mon bon monsieur, s'il vous plaît!

Maurice eut l'air de ne pas entendre, ne broncha point et doubla le pas.

—Je vous en prie, monsieur! Une petite charité!… Je suis bien malheureuse, mon bon monsieur… Ça vous portera bonheur!…

Il avait beau ne rien répondre, filer droit et presto, la pauvresse ne le quittait pas, trottinait à ses côtés, en continuant de moduler ses larmoyantes implorations.

—Une charité, monsieur!… Une petite charité!… Si peu que ce soit, monsieur!… Je vous en sssupplie!… Je vous en ssssupplie!…

—Non, ma brave femme, non! répliqua durement Maurice agacé. Parce que, si je vous donne aujourd'hui, il faudra vous donner encore demain et tous les jours que Dieu fasse. Je ne pourrai plus passer dans cette rue sans que vous me poursuiviez… Je ne donne jamais en rue. C'est un parti pris chez moi. Je ne connais que le bureau de bienfaisance; adressez-vous à votre mairie…

—Mais, monsieur, je m'y suis adressée. On m'accorde trois livres de pain par semaine. On ne peut faire plus, qu'ils m'ont dit, ces messieurs du bureau… Pour lorsss, faut bien que j'aie recours aux âmes charitables… Je suis bien malheureuse, allez, mon bon monsieur! Je viens d'être malade…Voilà plus d'un mois que je ne sors pas… Je vous promets, je vous laisserai tranquille quand vous passerez. Je n'abuserai pas…

—Est-ce bien vrai?… Vous me le promettez?… Vous ne me relancerez pas?…

—Non, monsieur, non, bien sûr!

—Eh bien, tenez!

Et il lui mit quelques gros sous dans la main.

—Merci bien, mon bon monsieur, merci bien! Ça vous portera bonheur.

Le lendemain, à la même heure, la pauvresse était encore au même endroit, en train de faire sa chasse. En apercevant de loin un monsieur en chapeau haut de forme et pardessus, elle courut à lui; mais, dès qu'elle eut reconnu son bienfaiteur de la veille, elle s'arrêta net, esquissa un timide salut et traversa la chaussée pour aller emboîter le pas à une élégante dame accompagnée d'une nounou et de son bébé.

Les jours suivants, même jeu de la part de la mendiante, qui décidément avait choisi la riche et aristocratique rue de Varenne pour champ d'opérations: elle se dirigeait d'abord droit vers Maurice, puis, à trois pas de lui, ayant constaté à qui elle allait s'adresser, elle effectuait une discrète volte-face et partait jeter le grappin de l'autre côté de la rue.

—Allons, tenez, lui dit Maurice un soir, après avoir fouillé dans sa poche et en souriant malgré lui dans sa barbe, puisque vous êtes si fidèle à votre parole…

—Je vous remercie bien, monsieur! Que le bon Dieu vous protège!

Et bientôt, peu à peu, ce fut l'employé qui, au lieu de laisser la pauvresse venir au-devant de lui, prit l'habitude d'aller à elle et de lui donner chaque jour un petit sou. Cet impôt, qu'il avait d'abord esquivé et repoussé, parce qu'on voulait l'en frapper sans son aveu et pour ainsi dire malgré lui, maintenant qu'on ne le lui réclamait plus, qu'on ne cherchait plus à le lui extorquer ou le lui soutirer à force d'insistance, d'importunité et d'astuce, il se faisait un devoir et un plaisir de l'acquitter. Il se serait plutôt détourné de sa route à présent, s'il l'eût fallu, pour rencontrer «sa» mendiante et lui verser son minuscule tribut accoutumé.

—Merci bien, merci bien, mon bon monsieur! Le Seigneur tout-puissant vous le rendra plus tard!…

* * * * *

Maurice avait fini par prendre intérêt à cette indigente, et un jour que Mme Chantenay voulait se débarrasser de quelques défroques hors d'usage, il songea à cette vieille femme et lui demanda de pousser jusque chez lui.

—Venez de bonne heure, entre huit et neuf… Vous n'oublierez pas: nº 37, rue Notre-Dame-des-Champs, M. Chantenay?

—Et je monterai directement au troisième?

—Oui, cela vaudra mieux… C'est afin que la concierge ne sache pas… Elle trouverait peut-être que ces vieux effets auraient dû lui revenir…

—N'ayez crainte, je ne soufflerai mot… Et puis elle ne verra pas ce que j'emporte.

Trois semaines environ après cette visite matinale, Maurice fut tout étonné, à sa sortie du ministère, de ne pas voir sa mendiante dans les parages habituels.

—Tiens! que se passe-t-il donc?

Le lendemain, elle ne s'y trouvait pas non plus.

—Elle a donc changé de quartier?… A moins qu'elle ne soit tombée malade?…

Mais comment s'en assurer? Il ignorait son nom. Il savait seulement qu'elle habitait dans la rue du Cherche-Midi, du côté du boulevard Montparnasse.

Elle paraissait avoir bien définitivement déserté son poste.

—Et sans rien dire?… aussi soudainement?… C'est drôle!

Il avait néanmoins presque oublié déjà cette pauvresse, quand un soir il reçut une lettre signée du commissaire de police de son quartier, par laquelle ce magistrat l'invitait à passer sans retard à son cabinet.

Il s'y présenta le lendemain matin, et aussitôt le commissaire donna l'ordre de l'introduire.

—Vous êtes bien M. Chantenay?

—Lui-même, monsieur. Voici la lettre que vous m'avez expédiée. Voici une quittance… des cartes…

—Vous avez connu une dame Tabourin, domiciliée rue du Cherche-Midi, 150?

—Tabourin? Non, monsieur, je ne connais personne de ce nom.

—Une vieille femme, une vieille mendiante, qui rôdait toujours par ici…

—Ah! bien! bien! Elle s'appelle Tabourin? Je la rencontrais d'ordinaire rue de Varenne…

—C'est ça! Et vous ne la rencontrez plus maintenant? Elle est décédée, monsieur.

—Ah!

—Et elle vous a institué son héritier.

—Moi?

—Vous-même. J'ai dû avant-hier pénétrer chez elle. Le concierge était venu m'informer qu'on la croyait morte dans sa chambre, qu'une odeur de plus en plus fétide emplissait l'escalier, se répandait dans toute la maison. J'ai fait ouvrir sa porte,—une porte de mansarde, de soupente… un taudis sans nom… Elle gisait, à demi décomposée déjà, sur la paillasse et les hardes qui lui servaient de lit. Il a fallu enlever le corps immédiatement. Eh bien, monsieur, sous ces hardes, dans ce tas de guenilles où couchait la mère Tabourin, j'ai découvert des valeurs, des billets de banque, une fortune… Cent douze mille trois cents francs, monsieur!

—Cent douze mille… Et c'est à moi qu'elle lègue…?

—A vous, oui, monsieur. Son testament, rédigé sur une demi-feuille de papier à lettres, mais en bonne et due forme, était soigneusement placé derrière un crucifix pendu au mur. Elle y déclare que, n'ayant plus ni parents, ni alliés, personne au monde, elle nomme héritier de tout ce qu'elle possède M. Chantenay fils, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, nº 37, qui a toujours été très bon pour elle…

—Pauvre vieille!

—…Qui lui faisait l'aumône chaque jour, malgré la méfiance et la terreur que lui inspirent les mendiants des rues…

—C'est vrai!

—«Mais je lui disais bien que ça lui porterait bonheur!» Ce testament, du reste, est actuellement entre les mains de Me Hurteau de la Hurteaudière, notaire, boulevard du Palais, qui est chargé de vous le remettre et qui vous attend.

* * * * *

Un mois plus tard, Maurice Chantenay était l'époux de Renée Baudelot. Le mariage avait été pompeusement et magnifiquement célébré à Saint-Aubin:—le grand-père Baudelot n'entendait pas être accusé de faire chichement les choses, lui qui donnait cent mille francs de dot à sa petite-fille, cent mille francs comptants, là, recta, rubis sur l'ongle!

La première visite des jeunes époux, en arrivant à Paris, fut, on le devine, pour la tombe de la mère Tabourin. Pas de couronnes trop grandes, pas de bouquets trop beaux pour elle. Ils lui ont acheté une concession à perpétuité, et l'ex-guenilleuse pauvresse de la rue de Varenne repose, comme une opulente douairière défunte, dans un caveau particulier, sous une dalle de marbre blanc surmontée d'une croix sculptée…

C'est le moins qu'ait pu faire pour elle son héritier improvisé.