MISS FAUVETTE

Pauvre petite Fauvette!

C'est dans l'ombreux jardin d'un couvent de la rue de Picpus que je l'ai vue pour la première fois. Elle avait quinze ans, et, depuis l'âge de six ans, elle était enfermée là, quasi abandonnée. Ses sorties se passaient, l'hiver, dans la salle de récréation ou la chambrette de quelque compatissante religieuse; l'été, dans le préau ou sur un banc, à l'ombre d'une de ces minuscules chapelles de bois peint décorées d'une Vierge en plâtre et de chandeliers de plomb, que les soeurs s'étaient plu à ériger çà et là sous un massif d'arbustes, au centre d'un rond-point, ou à l'extrémité d'une allée.

De temps à autre cependant, le jeudi, on la demandait au parloir. C'était son père, un homme déjà tout grisonnant, frisant la soixantaine, mais de belle prestance encore, ayant un cachet d'élégance et de distinction qu'elle savait apprécier déjà et dont elle était fière. Il l'embrassait, la questionnait un instant sur sa santé, ses jeux et ses études, tirait de sa poche quelque chatterie: sac de chocolat ou de petits fours, boîte de caramels ou de fruits confits, et vite, vite, s'envolait. Il avait toujours l'air si pressé, ce pauvre papa!

Une fois par an, une seule fois, et encore pas toujours, vers la fin d'août ou le commencement de septembre, tantôt une domestique, tantôt le papa en personne venait la prendre et l'emmenait soit aux alentours de Paris, dans une luxueuse maison de plaisance, soit au bord de la mer, dans quelque coquette villa.

C'était là seulement qu'elle voyait, qu'elle entrevoyait sa mère,—une grande et belle femme, aux yeux de velours, au teint «de lis et de roses», d'une fraîcheur éclatante, au galbe du visage allongé, mais bien rempli, d'un modelé superbe, à l'allure à la fois imposante et nonchalante.

Puis, quinze jours après, la petite Fauvette était réintégrée dans sa cage.

Malgré cette sorte d'inaffection ou d'indifférence, Fauvette était loin d'être triste et n'avait nullement l'aspect d'une victime. Au contraire, c'était même à sa belle humeur, à son réjouissant babil, aussi bien qu'à la mignonne sveltesse de son petit corps toujours en mouvement et à sa légèreté d'oiseau, qu'elle devait d'avoir été dépossédée par ses compagnes de ses nom et prénom d'Andrée Vaucamp et baptisée de son gai surnom.

Un soir d'avril,—Fauvette allait entrer dans ses dix-sept ans,—Mme de Saint-Aldonce, la supérieure, l'ayant fait appeler d'urgence, elle trouva près d'elle la femme de chambre de sa mère, Claudine, tout de noir vêtue, et on lui apprit, avec les ménagements et circonlocutions d'usage, que son père venait de mourir subitement, frappé d'une congestion cérébrale.

C'était le premier deuil qui atteignait Andrée, et, bien qu'elle n'eût guère vécu dans le cercle de la famille, elle ne laissa pas de ressentir vivement ce coup et de verser de grosses larmes. N'était-ce pas lui, ce cher papa, lui seul, qui lui avait témoigné quelque intérêt, donné quelques parcelles de son temps et quelques réconfortantes caresses?

Le surlendemain de la funèbre cérémonie, après avoir à peine pu embrasser sa mère, qui s'était cloîtrée dans sa chambre, miss Fauvette regagnait le couvent. Elle était toute dépaysée au dehors, toute éberluée, et avait hâte, malgré son chagrin, de reprendre sa place auprès de ses compagnes, sous la tutelle des bonnes soeurs.

Mais son séjour dans cette pieuse retraite n'allait pas tarder à être de nouveau et définitivement interrompu: trois semaines environ après la mort de son mari, Mme Vaucamp se présenta au parloir de l'établissement,—pour la première fois,—et annonça à sa fille qu'elle venait la retirer de pension et qu'elle la garderait près d'elle désormais.

* * * * *

Mme Vaucamp était bien changée. Soit que la perte qu'elle venait d'éprouver l'eût profondément affectée, soit qu'elle eût profité de ce deuil pour abandonner certaines pratiques de toilette propres à réparer plus ou moins les «irréparables outrages», elle n'avait plus ce teint éblouissant et ces cheveux d'un noir si lustré qu'Andrée lui avait toujours connus. Subitement ils étaient devenus tout gris, des cheveux, presque blancs, et de petites rides, toutes fines encore, mais nombreuses, étaient apparues çà et là, avaient zébré son front et s'irradiaient aux commissures des paupières. Elle avait néanmoins fort belle mine encore et grand air; sa taille était restée mince et souple, élancée, et, avec son buste opulent, ses sculpturales épaules, Mme Noémi Vaucamp avait conservé sa grâce empreinte de dignité et de noblesse, son port de reine. Même la teinte argentée de sa chevelure, qu'on aurait dite poudrée à frimas, ne lui messeyait nullement et donnait à sa physionomie une très piquante et très originale expression.

M. Vaucamp, qui, de son vivant, dirigeait une importante sucrerie à Saint-Denis, n'avait pas, surtout dans ses dernières années, très habilement conduit sa barque: la plus grosse part de la fortune qu'il laissait appartenait à sa veuve. Une cinquantaine de mille francs tout au plus devaient revenir à Andrée du chef de son père.

Mme Vaucamp, riche encore de trente mille livres de rente, n'apporta que peu de changements à son train de maison. Le cocher fut congédié, mais on prit un coupé au mois, on conserva le grand appartement de l'avenue de Villiers, et les trois domestiques, cuisinière, femme de chambre et valet de chambre.

Cependant la vie, jusqu'alors très mondaine, dissipée et tapageuse de la belle Mme Noémi Vaucamp, s'était sensiblement modifiée.

D'abord, pour obéir aux conventions, observer le deuil, il fallait bien laisser de côté théâtre, bals, fêtes, grands dîners. Puis, sous le coup de cette mort, quelques judicieuses réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit de notre veuve. Elle s'était tout à coup rappelée qu'elle avait une fille, une grande fille, d'âge à être pourvue—déjà!—bonne à marier, comme on dit, et avait conclu que cette enfant lui serait d'un grand secours dans la circonstance et l'aiderait à supporter son isolement obligatoire.

En outre, et pendant qu'elle était en veine de réflexion, de sagesse et de hardiesse, Mme Vaucamp avait osé supputer le nombre de ses années, sans tricher, et avait reconnu tout bas qu'elle venait d'atteindre le chiffre de quarante-trois; et, tout en rendant hommage à l'éclat si juvénile de son regard, à la toute printanière fraîcheur de son sourire, aux purs contours et à la blancheur satinée de ses épaules, elle n'avait pas craint d'examiner son visage à nu et sans fard, ses cheveux sans teinture, et elle avait eu le suprême courage de s'avouer qu'il était temps,—peut-être!—de rentrer au port et de ferler la voile.

Miss Fauvette, transplantée du couvent dans le vaste appartement, devenu soudain silencieux et morne, de l'avenue de Villiers, n'eut d'autre occupation que de tenir compagnie à sa mère,—de faire connaissance avec cette hautaine belle dame, qui l'appelait «fillette», qu'elle nommait «maman», et avec qui elle n'avait jamais passé jusqu'ici cinq minutes en tête-à-tête. Avec sa douceur de caractère, sa gentillesse native, elle s'appliqua instinctivement à lui plaire, à gagner son affection.

Les deux femmes sortaient peu. Leurs visites se bornaient à quelques intimes, dont un vieil ami du défunt, M. Pagès, gros entrepreneur de constructions, qui habitait à proximité de Mme Vaucamp et était le subrogé tuteur d'Andrée.

Marié à une chétive femme, qui, depuis des années, ne quittait son lit que pour aller s'étendre sur sa chaise longue, devant son balcon, M. Pagès, tout en cherchant de son mieux à adoucir le sort de cette malheureuse, n'avait demandé de distractions et de consolations qu'au travail. Son bureau, ses affaires, c'était sa vie.

Ancien agent secondaire des ponts et chaussées, puis dessinateur et métreur chez un architecte, il n'était parvenu à la fortune qu'à force d'énergie et de ténacité. Il se souvenait de ses origines; il avait conservé ses manières simples, voire communes, sa rondeur, ses brusques familiarités avec ses ouvriers qu'il tutoyait tous indistinctement; mais il avait gardé aussi son bon coeur, son intelligente générosité, toujours active, en éveil, toujours à l'affût d'une misère à soulager, de quelque effort à soutenir, à encourager. Il savait comme il est difficile de faire sa trouée, petite ou grande, et quel grand bien fait un peu d'aide.

C'est ainsi qu'il s'était pris d'affection pour un de ses commis, un garçon de vingt-cinq ans, sans famille, jadis placé par quelque bienfaiteur anonyme à l'institution de Saint-Nicolas, où il avait été doté d'une instruction rudimentaire mais pratique.

Par son assiduité au travail, son zèle soutenu, ses réelles connaissances, aussi bien que par la régularité de sa vie et son irréprochable conduite, Antonin Lefuel justifiait pleinement l'intérêt que lui portait son patron et qu'il avait su capter aussi, il faut bien le dire, par une excessive souplesse, une obséquiosité qui allait jusqu'à la platitude et que M. Pagès prenait pour une marque de dévouement, mille petites flagorneries qui chatouillaient délicieusement son amour-propre.

Antonin était ambitieux avant tout, et un ambitieux que les scrupules n'embarrasseraient jamais beaucoup; il se l'était promis dès qu'il avait commencé à comprendre la vie. Joli garçon, au surplus, de taille moyenne, mais bien prise, des yeux bleus toujours souriants et caressants, une superbe barbe noire toute frisottante, dont il était très fier et qu'il soignait avec amour, il était des mieux armés pour éveiller de prime abord et conquérir les sympathies féminines.

Mme Vaucamp et sa fille, dans leurs visites à Mme Pagès, avaient eu plus d'une fois occasion de rencontrer le protégé de l'entrepreneur. Ces visites, à mesure que le deuil des deux femmes approchait de sa fin, devenaient plus fréquentes, et un jour arriva où, la connaissance étant déjà amplement faite, Mme Vaucamp invita M. Lefuel à venir la voir.

—J'y suis tous les vendredis, dit-elle.

Très touché de cette faveur, de cet insigne honneur, le jeune commis se confondit en remerciements et ne tarda pas à profiter de l'invitation.

La conduite de Mme Vaucamp, en cette circonstance, n'avait fait que répondre aux intimes désirs d'Andrée.

Souvent, en sortant de chez Mme Pagès, la mère et la fille s'étaient entretenues de M. Antonin Lefuel.—Comme il avait l'air bien, ce jeune homme! Réservé, plein de tact, et de l'esprit, et du goût, des façons si aimables, si distinguées, que sais-je!

Miss Fauvette lui trouvait toutes les qualités, et la maman s'empressait d'acquiescer, d'enchérir même:

—Oh! certainement! Il est parfait, parfait!…

* * * * *

Ce penchant que miss Fauvette éprouvait pour Antonin Lefuel, elle le savait payé de retour, à n'en pas douter: certaines pressions de main un peu prolongées, certains regards empreints de respectueuse mais franche cordialité, de confiance, et, par instants, de joie et de gratitude, le lui avaient insidieusement révélé.

Peu à peu cette flamme naissante s'aviva. Andrée se surprit comptant les jours qu'elle avait à passer sans le voir, épiant sa venue, l'appelant tout bas, avec une fébrile impatience. Sa pensée maintenant ne cessait de l'évoquer; elle ne voyait que lui, ne vivait que pour lui.

Élevée, comme elle l'avait été, dans l'isolement du couvent, subitement tirée de cette solitude et transportée dans l'entourage de sa mère, elle n'avait jamais connu d'autre cavalier servant, jamais approché d'autre homme, et du premier coup son coeur s'était donné.

Antonin ne s'en tenait plus maintenant à ses visites du vendredi. Parfois, et précisément les jours où elle s'était absentée, où sa mère l'avait fait conduire chez quelque ancienne amie de pension, miss Fauvette le trouvait, à son retour, intimement installé auprès de Mme Vaucamp, dans le petit salon qui lui servait de boudoir. Et elle était bien heureuse de la surprise: c'était pour elle, évidemment, pour attendre sa rentrée, qu'il s'était ainsi attardé.

Un soir qu'elle avait eu ce suprême bonheur et qu'Antonin, après lui avoir, comme de coutume, tendrement serré la main, venait de prendre congé d'elle et de sa mère:

—Tu ne sais pas, fillette? Il faut que je t'annonce une nouvelle, dit sans plus de préambule Mme Vaucamp. Je vais me remarier.

—Ah!

—Oui, avec M. Antonin.

—Lui! Anton…

La petite Fauvette demeura bouche bée, les yeux écarquillés, hagards, les bras rompus, tout ahurie, anéantie.

—Je devine bien ce qu'on dira, reprit d'une voix hésitante Mme Vaucamp, qui éprouvait le besoin d'expliquer et d'excuser sa folie, et s'efforçait de dissimuler son embarras.—Oui, je me doute bien!.. Il est trop jeune… Mais pour deux ou trois années que j'ai de plus que lui!… D'ailleurs, cela ne regarde personne, n'est-ce pas donc, ma chérie? Je n'ai de compte à rendre à qui que ce soit… Et puis il est si posé, si réfléchi, si sérieux… bien plus sérieux que moi! D'emblée on s'en aperçoit: j'ai l'air d'une enfant, moi; tandis que lui, avec son air grave…

Oh! oui, elle l'était, peu sérieuse, l'incorrigible coquette: elle se rendait justice. Mais, ce qu'elle omettait de rapporter, ce qu'elle ignorait, c'est que le bel Antonin n'avait tourné ses vues sur elle qu'après s'être prudemment renseigné sur la situation de fortune respective de la mère et de la fille. Elle eût d'ailleurs pu continuer longtemps à discourir et déraisonner de la sorte: la petite Fauvette n'entendait rien, restait sans voix, sans mouvement, sans pensée.

* * * * *

Malgré l'énergique désapprobation de M. Pagès et les sourires moqueurs des «bonnes amies», le mariage eut lieu. Mais quelqu'un manqua à la cérémonie,—quelqu'un disparu le matin même, et dont on trouva le cadavre, cinq jours après, sous un chaland amarré le long du quai de Grenelle.

Pauvre miss Fauvette!