III
Il y a des femmes, et elles ne sont pas rares, dit-on, qui, non seulement ne s'intéressent pas aux livres, ainsi que le notait tout à l'heure M. Adolphe Brisson, mais qui empêchent les autres de s'y intéresser, qui empêchent surtout leurs maris d'en acheter. Tout argent détourné de la communauté au profit des libraires ou bouquinistes est considéré par elles comme scandaleusement gaspillé et perdu.
On cite, parmi ces bibliophobes, la marquise de X... (XIXe siècle), qui, exaspérée de la coûteuse affection que son mari, un délicat et fervent bibliophile, portait à «ces maudits bouquins», lui avait signifié qu'elle n'en voulait plus voir un seul entrer dans la maison:
«Assez comme cela!»
Le malheureux époux, qui tenait à rester fidèle à son culte, avait fini par s'entendre secrètement avec son libraire, M. T. D....., et à imaginer avec lui ce stratagème.
Chaque fois que le marquis demandait à ce libraire un volume annoncé sur un de ses catalogues, M. T. D....., au lieu de lui faire porter cet ouvrage, ou de le lui expédier par la poste, ce qui n'aurait pu échapper à l'inquisition de la terrible dame, se glissait, le soir, entre chien et loup, sous la voûte de l'hôtel occupé par M. et Mme de X..., et déposait le livre, très soigneusement enveloppé et ficelé, dans la boîte aux ordures, la «poubelle» de la maison, d'où le marquis, aux aguets, ne tardait pas à l'aller retirer[ [18].
Un exemple analogue nous est conté par un des libraires parisiens les mieux placés pour être initiés à ces détails, M. H. Floury, dans une conférence faite par lui, il y a quelques années, au Cercle de la Librairie[ [19].
«Pour beaucoup de femmes, nous dit-il, le libraire est une sorte d'ennemi; dans nombre de ménages, la vocation du jeune bibliophile n'a pu résister à l'épreuve du mariage, et, si elle a persisté, elle est devenue, dans beaucoup, l'occasion de conflits. Bien des maris arrivent à les éviter en usant de ruses d'apaches pour introduire à domicile leurs nouvelles acquisitions.
«Nous avons tous, plus ou moins, des clients qui, ayant acheté et payé leurs livres, les laissent en pension chez nous en attendant une occasion favorable de les faire entrer chez eux, vacances, cérémonie, etc., occasion qui met quelquefois des mois à se produire.
«Un amateur de ma connaissance a trouvé un moyen élégant de résoudre la question en s'improvisant son propre sommelier, sous prétexte qu'il n'aime pas voir toucher à sa cave; il en a constamment la clef en poche, et chacun de ses achats descend préalablement aux enfers, pour être remonté fragmentairement avec la provision de vin du jour. Il arrive ainsi à dérouter tous les soupçons, jusqu'au jour où il est constaté que la bibliothèque s'est considérablement enrichie de nombreux titres inconnus jusqu'alors, et où il est obligé de subir la scène inévitable. Mais ces scènes se trouvent, de ce fait, espacées, notre ami étant très prudent.»
Un libraire de province,—ou, pour préciser, une dame libraire dans un de nos chefs-lieux départementaux,—femme intelligente et lettrée, judicieuse observatrice, très «avertie», comme nous disons aujourd'hui, me déclarait dernièrement sans ambages, avec sa grande expérience de son commerce, que «les femmes sont les pires ennemies des livres», et, à l'appui de sa formelle et rigoureuse assertion, elle me contait diverses anecdotes, celles-ci, entre autres:
Un de ses clients, jeune homme riche et aimant à lire, fait un brillant mariage, et vient, quelques semaines après, accompagné de sa femme, dans le magasin de librairie. Il s'informe des volumes récemment parus; on lui en apporte plusieurs, il les feuillette, en choisit un et l'achète: un volume de 3 fr. 50,—3 francs avec la remise alors d'usage.
A ce moment, l'aimable et jeune épousée intervient:
«Comment! tu dépenses comme ça trois francs pour rien? Sans même me consulter? J'espère bien que cela ne se renouvellera plus!»
Une autre fois, à la veille des étrennes, arrive un autre jeune couple, qui désire un livre illustré pour un garçonnet de treize ou quatorze ans. Le mari avise un volume qui lui semble intéressant et artistement illustré.
«Oui, voici qui fera l'affaire. N'est-ce pas, Madame, qu'il est de bon goût? ajoute-t-il en s'adressant à la patronne de la maison.
—Fort bien! Vous ne pouviez mieux choisir, répond celle-ci.
—Mieux choisir!» se récrie l'épouse avec une sorte d'ironie ou d'indignation.
Et, saisissant un lourd in-quarto, à la reliure criarde, mais coûtant moitié moins cher, et qu'elle guignait depuis un moment:
«Est-ce que celui-ci ne fera pas plus d'effet? Est-ce qu'il ne conviendrait pas mille fois mieux? Dites, Madame!»
La patronne, ainsi interrogée, contrainte de prendre parti et sommée de se déjuger, tente de se dérober, hoche discrètement la tête.
«Cependant, insinue le mari, je t'assure, ma chère, que celui-ci...
—Non, non! interrompt la jeune femme. Et, puisque c'est comme ça, tiens, pour nous mettre d'accord, nous ne lui donnerons pas de livre, nous lui donnerons un mouton.»
Un mouton à roulettes... à un garçon de quatorze ans!
Dans ses charmantes lettres parisiennes, signées «le vicomte de Launay», Mme Émile DE GIRARDIN (1804-1855) a fait, il y a plus d'un demi-siècle, les mêmes sévères constatations.
«Une femme élégante et riche, une femme d'esprit, écrit-elle[ [20], attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l'idée ne lui vient pas de l'acheter [elle préfère avoir recours aux cabinets de lecture]; et, dans son élégante demeure, vous trouverez toutes les splendeurs imaginables... Cependant, il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes: elles n'ont point de livres, c'est vrai, mais elles ont de superbes bibliothèques, des armoires de Boule d'un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles; non, certes; on leur donne un très noble emploi; voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de Madame... Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus... Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois... Mais à quoi bon des livres? O progrès! Que voulez-vous? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible, hélas! celles qui, par exception, lisent encore un peu... ÉCRIVENT!!»
On connaît le mot de la MARÉCHALE LEFEBVRE, duchesse de Dantzig (XIXe siècle),—Mme Sans-Gêne,—comme elle visitait un hôtel dont elle venait de faire l'acquisition. En pénétrant dans la pièce où le précédent propriétaire avait installé sa bibliothèque, et en voyant les rayons dégarnis de livres, elle se prit à dire,—et ici je cède la parole au poète-bibliophile François Fertiault[ [21]:
Lefebvre est peu lisard; moi, rien du tout lisarde;
Tiens! dit-elle, achevant son opinion bizarde,
Ces rayons sont très forts... J'en vas faire un fruitier!
A propos de cette même grande dame improvisée, les Goncourt écrivent dans leur Journal[ [22]:
«Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefebvre, cette haute gueule de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique: «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas!»—Et faisant le geste: «Ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!»
D'autres dames imposent aux livres mêmes les fonctions les plus inattendues.
«Je me suis permis, Madame, de vous envoyer le volume que je viens de publier, les derniers-nés de ma Muse, disait à une jeune mère, qui avait près d'elle son petit garçon âgé de cinq ans, certain poète, étonné de n'avoir reçu et de ne recevoir aucune nouvelle de cet envoi.
—C'est vrai, Monsieur, veuillez m'excuser: j'aurais dû vous remercier... D'autant plus que vos vers sont délicieux, sont ravissants, exquis! J'en suis encore tout extasiée... Mais où l'ai-je donc mis, ce charmant petit volume?»
Et l'enfant—enfant terrible!—de répondre:
«Mais, maman, tu sais bien? ce livre, aussitôt que tu l'as reçu, tu l'as glissé sous le pied de la table de ton cabinet de toilette... Elle boitait, et cela t'agaçait. Tu te rappelles?[ [23]»
Notons, en passant, cette instante et suprême recommandation d'une autre excellente mère de famille—la femme d'un chroniqueur scientifique cependant!—à ses deux garçons, externes au lycée de...:
«Surtout, mes petits amis, ne me rapportez pas de prix! Il y a assez de livres ici[ [24].»
Combien de femmes se comportent avec les livres, les plus précieux livres surtout, d'une façon analogue à celle qu'employa la petite-nièce de Callot (1593-1635), la mère de Mme de Graffigny, à l'égard des admirables planches de cuivre qu'elle avait trouvées dans l'héritage de son grand-oncle!
Beau legs qu'il m'a fait là! Ça se tord, ça s'encrasse.
Vite et tôt j'aurais dû le vendre, l'an dernier.
Oui, j'ai bien réfléchi; ce métal m'embarrasse...
Jeanne, fais-moi venir sur l'heure un chaudronnier[ [25].
Oui, mieux vaut vendre tout ce métal, le racler soigneusement et le transformer en poêlons et casseroles.
C'est ainsi que la célèbre Mlle MARS (1779-1847) troqua contre écus sonnants l'admirable bibliothèque qui lui venait du marquis de Chalabre.
Le marquis de Chalabre, qui fut un passionné bibliophile, eut l'idée peu judicieuse de léguer ses chers livres à la personne la moins capable de les respecter et de les apprécier, et l'idée, plus singulière encore, de mourir du désespoir qu'il éprouvait de ne pouvoir se procurer un volume qui n'existait pas, une Bible, «qu'en un moment d'humour, avait inventée Charles Nodier[ [26]».
Au lendemain ou surlendemain de ce décès, Mlle Mars se trouva donc mise en possession de cette bibliothèque, qui «était réellement du plus grand prix; mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du tout»[ [27]. Elle chargea un de ses amis et familiers, nommé Merlin, «de classer les livres du défunt et d'en faire la vente».
«Merlin s'acquitta de cette mission en toute conscience; il feuilleta et refeuilleta si bien chaque volume, qu'un jour il entra dans la chambre de Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille francs, qu'il déposa sur une table.
«Qu'est-ce que cela, Merlin? demanda Mlle Mars.
—Je ne sais, Mademoiselle, dit celui-ci.
—Comment, vous ne savez? Mais ce sont des billets de banque!
—Sans doute.
—Où donc les avez-vous trouvés?
—Mais dans un portefeuille pratiqué sous la couverture d'une Bible très rare. Comme la Bible était à vous, les billets de banque sont aussi à vous.»
«Mlle Mars prit les billets de banque, qui, en effet, étaient bien à elle, et eut grand'peine à faire accepter à Merlin, en cadeau, la Bible dans laquelle les billets de banque avaient été trouvés.
«Quant aux autres livres, auxquels il semble que cette aubaine inattendue aurait dû servir de rançon, ils n'en furent pas moins vendus aux enchères et à beaux deniers comptants, au profit de la légataire[ [28].»
La première de nos romancières, la plus autorisée et la reine de nos dames écrivains, GEORGE SAND (1804-1876), y allait, elle, sans biaiser, et se proclamait tout franchement bibliophobe:
«Merci toujours, cher bibliophile, et au revoir. Votre amie, G. S., bibliophobe!»
Ainsi termine-t-elle une lettre datée de Nohant, 27 juin 1875, et adressée au vicomte de Spoelberch de Lovenjoul[ [29].
La réponse que fit à Napoléon la célèbre danseuse BIGOTTINI (1784-1858) paraîtra, à plus d'un lecteur, résumer assez bien la question des rapports de nombre de femmes avec les livres et leurs sentiments à ce sujet. Napoléon ayant un jour chargé Fontanes, grand maître de l'Université, d'envoyer un présent de sa part à la Bigottini, ledit grand maître fit remettre à cette dame la collection des classiques—celle de Firmin Didot sans doute—superbement reliée. C'était, convenons-en tout de suite, un singulier cadeau pour une prêtresse de la danse et de l'amour. Quelques jours plus tard, l'Empereur, qui avait certainement ses motifs pour désirer connaître l'opinion de la Bigottini sur cette offrande, lui demanda si elle en était contente, si les choses avaient été convenablement faites:
«Pas trop, Sire! répliqua celle-ci. Il m'a payée en livres; j'aurais préféré en francs[ [30].»
II
FEMMES BIBLIOPHILES
I
Mais, ainsi que le disait tout à l'heure le brave Alkan aîné, «il y a quelques exceptions», et ce sont ces exceptions, ces femmes qui ont aimé les livres et contribué à les faire aimer, que je voudrais à présent passer en revue.
Une des plus anciennes de ces bibliophiles[ [31] est SAINTE RADEGONDE (521-587), fille de Berthaire, roi de Thuringe, femme de notre roi Clotaire Ier, que le poète latin Fortunat a maintes fois célébrée et dont il a écrit la vie.
Radegonde était encore tout enfant, elle atteignait à peine sa huitième année, quand, dans un partage de butin et de prisonniers, elle tomba entre les mains de Clotaire. Sa grâce et sa beauté produisirent sur le roi frank une si vive impression qu'il décida de la faire instruire et de la prendre plus tard pour épouse. Elle reçut ainsi, «non la simple éducation des filles de race germanique, qui n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais l'éducation raffinée des riches Gauloises. A tous les travaux élégants d'une femme civilisée, on lui fit joindre l'étude des lettres latines et grecques, la lecture des poètes profanes et des écrivains ecclésiastiques. Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à toutes les impressions délicates, soit que la ruine de son pays et de sa famille et les scènes de la vie barbare dont elle avait été le témoin l'eussent frappée de tristesse et de dégoût, elle se prit à aimer les livres comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal meilleur que celui qui l'entourait[ [32].»
Devenue femme de Clotaire et reine—ou plutôt l'une des reines des Franks neustriens, car, selon les mœurs de la vieille Germanie, Clotaire ne se contentait pas d'une seule épouse,—elle prit en haine ses richesses et sa condition, au point que le roi disait: «C'est une nonne que j'ai là, ce n'est pas une reine!»
Radegonde fit si bien qu'elle amena l'évêque de Noyon à rompre son mariage,—cet étrange mariage toléré et même consacré par l'Église, qui ne voulait pas s'aliéner les rois franks; et, après s'être mise sous la sauvegarde du tombeau de saint Martin, à Tours, elle se réfugia à Poitiers, où, en dépit de la colère et des violences de son époux, que les influences religieuses ne tardèrent pas d'ailleurs à calmer, elle fonda le monastère de Sainte-Croix. Alors commença, pour cette pieuse et savante femme, l'existence calme, austère et studieuse qu'elle avait toujours rêvée. «L'étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun, et les plus intelligentes, au lieu de filer, de coudre ou de broder, s'occupaient, dans une autre salle, à transcrire des livres pour en multiplier les copies.[ [33]»
Les auteurs favoris de Radegonde étaient, nous apprend Fortunat[ [34], saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Athanase, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, Sedulius et Paul Orose.
Radegonde ne voulut pas demeurer à la tête de la congrégation qu'elle avait fondée, et elle fit élire pour abbesse une femme beaucoup plus jeune qu'elle et qui lui était toute dévouée, Agnès, fille de race gauloise, qu'elle avait depuis longtemps prise en affection. «Volontairement descendue au rang de simple religieuse, Radegonde faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait de l'eau et du bois comme les autres; mais, malgré cette apparence d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa naissance royale, par son titre de fondatrice, par l'ascendant de l'esprit, du savoir et de la bonté[ [35].»
Le poète Fortunat,—Venantius Fortunatus,—né en Italie vers l'an 530, étant devenu l'hôte de Radegonde et d'Agnès, et se voyant comblé par elles de soins, d'égards et surtout de louanges, se trouva si bien dans cette retraite qu'il ne songea plus à la quitter. Il s'établit à Poitiers, prit les ordres, devint prêtre de l'église métropolitaine, et aussi le conseiller, l'intendant et le secrétaire de la reine et de l'abbesse. La vie que menaient ces trois personnes, vie pieuse et chaste, mais non triste, tant s'en faut, où le goût des choses de l'esprit, les agréments d'une conversation délicate, enjouée et instructive, se mêlaient à de joyeux festins, a été racontée jour par jour par l'épicurien Fortunat, qui donne volontiers à la reine et à l'abbesse les noms de mère et de sœur, et aussi ceux de «ma vie, ma lumière, délices de mon âme», ce qu'on aurait tort d'interpréter comme des témoignages de charnelle tendresse, nous avertit Augustin Thierry[ [36], et ce qui n'était au fond «qu'une amitié exaltée, mais chaste, une sorte d'amour intellectuel».
Si, à Athènes et à Rome, le goût des lettres et des choses de l'esprit était surtout l'apanage des courtisanes, nous ne voyons guère, dans les premiers siècles du moyen âge, que des religieuses dignes de figurer parmi les amies des livres. Après sainte Radegonde nous mentionnerons sainte Gertrude, sainte Odile, sainte Wiborade, et les abbesses Relinde et Herrade de Landsberg.
SAINTE GERTRUDE (626-659), fille de Pépin de Landen, maire du palais du roi d'Austrasie, première abbesse du monastère de Nivelles (Belgique, Brabant), qu'avait fondé sa mère en 645, était en relations avec des savants, et elle fit entreprendre à plusieurs d'entre eux de longs voyages pour se procurer des livres[ [37].
SAINTE ODILE (657?-720?), qui est une des patronnes de l'Alsace, établit, après maintes miraculeuses aventures, un couvent dans le château de ses pères, le château de Hohenbourg, et imposa à ses religieuses, issues, pour la plupart, de la noblesse austrasienne et bourguignonne, l'obligation de copier des manuscrits et de les orner de miniatures. Aucun monastère de femmes—sauf peut-être à Poitiers, où les bonnes traditions de sainte Radegonde avaient pu se maintenir—ne se livrait alors à ce genre de travail, et le couvent de Hohenbourg ou de Sainte-Odile conserva longtemps son caractère artistique, sa savante et glorieuse renommée. Aussi «l'imagination populaire, avide de tout personnifier, a fait de la patronne de l'Alsace le type du savoir et de l'étude, en même temps que le modèle de toutes les vertus monacales[ [38]».
C'est à une abbesse de ce couvent de Sainte-Odile, à HERRADE DE LANDSBERG (....-1195), que l'on doit les monuments les plus importants de la peinture alsacienne au moyen âge; c'est elle qui, notamment, composa et calligraphia de sa propre main le célèbre Hortus deliciarum, sorte d'encyclopédie des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d'un grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui formait le plus précieux joyau de la bibliothèque de Strasbourg, et a péri, en 1870, durant l'incendie allumé par les obus prussiens.
Herrade connaissait le grec et le latin et plusieurs langues vivantes; elle lisait non seulement les saintes Écritures et les Pères de l'Église dans le texte original, mais Aristote, Platon et Cicéron; elle enseignait aux jeunes filles confiées à ses soins la grammaire, la géométrie, l'astronomie, etc. Elle était poète, et grand poète, paraît-il, et chantait en vers latins les louanges de Dieu; elle mettait elle-même en musique ses pieux cantiques, et excellait à jouer de divers instruments.
Quant à son talent de calligraphe et de miniaturiste, elle le tenait de l'abbesse qui l'avait précédée dans le gouvernement du monastère de Hohenbourg, de l'abbesse RELINDE (....-....), au dire d'une tradition. «Il existe, dans l'ancien cloître de Hohenbourg, écrit M. Gérard[ [39], un monument qui nous rappelle l'abbesse Relinde. C'est un bas-relief du douzième siècle, représentant Relinde et son amie Herrade à genoux devant la Vierge, qui tient l'enfant Jésus dans son giron. Les deux abbesses soutiennent un livre, emblème de leur savoir et de leurs travaux, qu'elles déposent comme un hommage aux pieds de la Vierge. Ce témoignage de la double fraternité dans la science et dans la piété qui lia les deux saintes femmes a été posé par Herrade. J'y aperçois la preuve que Relinde a préparé avec Herrade l'œuvre qui a illustré sa jeune compagne. Ce livre, solennellement offert par la maîtresse et son élève chérie à la mère de Dieu, n'est-ce pas le Hortus deliciarum lui-même?»
Antérieurement à Herrade de Landsberg, au dixième siècle, vivait une autre religieuse, une sainte, originaire de la Souabe, SAINTE WIBORADE (Weibrath, femme sage et de bon conseil), vierge et martyre, pour laquelle on a revendiqué le glorieux titre de «patronne des bibliophiles». C'est le baron Ernouf qui a formulé cette revendication, il y a une cinquantaine d'années[ [40].
Sainte Wiborade, qui appartenait à une riche et puissante famille, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s'occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d'enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles:
«Sauvez d'abord les livres! Cachez-les! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l'abri les vases sacrés!»
Est-ce cette préférence qui valut à Wiborade un si prompt châtiment,—ou une si soudaine récompense céleste? Tant il y a que, les barbares partis, cette grande et passionnée amie des livres fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang.