II

L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE

Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante.

Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe, étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793.

Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème.

—Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le prétendu médecin en face du tas de fusils.

—Eh bien… quoi? mon lieutenant?

—Comment trouvez-vous cette ferraille?

—Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais.

M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale.

Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de
Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent.

C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.»

—Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai affaire ailleurs.

—Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes, voilà tout ce que je vous demande!

Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même.

Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des jambes, le marquis sortit.

Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des charrettes.

Ces charrettes étaient au nombre de trois.

Aubin Ploguen et la Pâlotte—ou, pour l'appeler par son vrai nom, Jacqueline Morel,—portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un rayon lumineux très-étroit.

—Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en voyant la jeune femme.

—Oui, monsieur.

Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante.

Il était habillé en matelot.

—Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant.

Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean.

—Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur, dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous permettrez que je ne vous quitte pas.

La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet avis-là, elle aussi.

Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir autour de son corps.

—Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne quitterais pas mon fils.

—Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement.

La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le danger par les précautions prises.

—Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean.

—Neuf heures, maître.

—Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de
Bel-Râch?

—Oh! facilement. Nous arriverons là-bas à onze heures. Deux heures de travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le milieu de la nuit.

La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle lune de printemps.

Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent.

Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous le foin qui les recouvrit presque entièrement.

Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux.

On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à descendre le chemin qui conduisait au village.

Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay.

La marche fut silencieuse.

Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de mortels dangers.

Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de
Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien.

Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de Bel-Râch.

Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins champs.

Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte.

Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la membrure de bois des voitures.

Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur le littoral breton.

Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y firent entrer les voitures.

Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette.

—Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner.

—Mais, monsieur le marquis… hasarda un des paysans.

—S'il y a des coups à donner… reprit un autre.

—Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le promets.—Jacquelin!

L'enfant s'avança.

—Tu connais la falaise?

—Oui, monsieur.

—Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les douaniers.

Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des rochers.

Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout autre qu'à un chamois.

Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité de granit et se laissa glisser.

Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda.

A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe entièrement la mer.

L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland qui rase la surface des flots.

Ce point noir était un douanier.

Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître.

Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir.
Il tenait son fusil entre ses jambes.

Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la plage.

Un second douanier veillait là.

L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt mètres les uns des autres.

Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux falaises qui s'élevaient derrière lui.

Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses compagnons.

—Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân.

—Il y en a dix.

—Dix?

—Oui, monsieur.

—As-tu examiné l'horizon?

—Je n'ai rien vu.

—La mer est-elle forte?

—Assez; mais pas trop.

—Par où peut-on descendre?

—A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé que la crique.

Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle dérangeait un plan conçu.

—Quel est ton avis, Aubin? dit-il.

—Mon avis, maître, est que les oiseaux verts auront déniché la barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en servir.

—Comment faire, pourtant?

—Ne donnez pas le signal.

—Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas.

—Monsieur? dit Jacquelin.

—Quoi! mon enfant?

—J'ai une idée… Si je gagnais le navire à la nage?

—Tu es fou, c'est impossible…

Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon, toucha en tressaillant le bras de son maître.

—Regardez, dit-il.

Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte.

En même temps une voix partant du bas des rochers, cria:

—Attention!

C'était la voix d'un douanier.