III

LA SECONDE JOURNÉE

Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup de familles s'étaient effrayées à la pensée de voir leurs filles exposées à la révolution.

En effet, le couvent de la Vierge est situé rue Saint-Paul, au milieu de la fournaise.

Les mères s'étaient donc empressées de retirer les pauvres enfants et de les emmener chez elles.

Marianne de Kardigân alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de
Riom.

Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut répondu que depuis le matin elle n'était plus au couvent.

La nuit était trop avancée pour que le gentilhomme pût se rendre chez madame de Riom; et, en même temps, le jour trop proche pour qu'il ne dût pas se résoudre à ne pas retourner à l'hôpital de la Charité.

En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris.

Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgés, comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commençaient à interroger les passants, retenant ceux qui n'étaient pas de leur bord.

Néanmoins M. de Kardigân se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant le couvent de la Vierge.

Des hommes armés montaient la garde au bout de chaque rue.

La lutte s'annonçait comme devant être plus acharnée que celle de la veille.

Mais nul ne songea à arrêter ce vieillard encore droit et ferme, malgré son cœur brisé, qui portait sur ses traits dévastés tout un poëme de désespoir.

Le marquis marchait, l'œil fixe, la pensée immobile, comme ces Indiens concentrés dans une même idée.

Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et suivre le bord de la Seine.

Mais il lui fallut renoncer à ce projet.

Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des boulevards.

Le jour était levé.

Des flots de soleil inondaient les pavés rougis. Les mines résolues annonçaient que le combat serait proche.

M. de Kardigân arriva rue de Varennes vers huit heures du matin seulement.

L'hôtel où demeurait madame de Riom était déjà ouvert.

Il entra; des tentes élevées à la hâte encombraient la cour.

Sous ces tentes étaient couchés des blessés, que soignaient deux femmes, la chanoinesse et sa nièce Marianne.

La jeune fille aperçut son père et jeta ce joli petit cri des fillettes de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le père ouvrit ses bras, et elle vint s'y précipiter avec bonheur.

—O père, père chéri!

—Ma pauvre enfant!

Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne, ignorant l'arrivée de son père, la veille, prit cette douleur pour de l'inquiétude.

—Rassurez-vous, dit-elle, mes frères sont tous sains et saufs…

Il frissonna.

—Louis a reçu une égratignure… Vous savez que je l'adore, mon commandant!

Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perçait le cœur de M. de
Kardigân.

—Quant à Philippe, un ordre du ministre défend aux élèves de l'École polytechnique de sortir.

—Et Jean?

—Il est venu nous voir hier au soir.

—Marianne, dit le père, votre frère Louis a été tué.

—Louis… tué!…

La jeune fille tressaillit violemment et chancela.

Mais c'était une vraie enfant de preux. Le ton rosé de sa figure fut remplacé par une pâleur mate; un cercle noir se forma autour de ses yeux.

Elle alla au fond de la cour de l'hôtel s'agenouiller devant une madone en pierre, et pria.

—Oh! mon pauvre père, comme vous devez souffrir! s'écria-t-elle en se relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard.

Elle ne pensait pas à sa souffrance à elle.

Cependant les heures marchaient.

M. de Kardigân, rassuré sur le compte de ses enfants, voulait retourner à la Charité. Mais, au moment où il allait sortir de l'hôtel, une vive fusillade éclata dans la rue de Varennes.

Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme un cheval de bataille.

Des soldats, enfermés dans la rue et bloqués par des insurgés trois fois plus nombreux, se défendaient avec acharnement.

M. de Kardigân embrassa une dernière fois sa fille et se jeta dans la lutte.

Un soldat frappé au front était tombé au milieu du trottoir, tenant encore son fusil dans sa main crispée.

Il ramassa l'arme et se battit.

L'hôpital improvisé de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement.

La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on apportait les blessés.

Il vint même un moment où il ne resta plus une seule place vide dans la cour de l'hôtel.

Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue même, sur lesquels on mettait les blessés.

Il y eut, pendant ces trois funèbres journées, bien des dévouements ignorés, bien des sacrifices inconnus.

Mais, parmi ces dévouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de ces femmes qui n'hésitaient pas à braver la mort pour panser les malheureux qui tombaient.

Marianne et sa tante allaient les relever sous la grêle des balles, trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces infortunés.

Le père, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil.

Son sang parlait dans ce dévouement simple et sublime.

Les heures passaient rapides.

Tout à coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgés comprit qu'il était temps d'achever l'écrasement de cette poignée d'hommes.

Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une attaque générale.

Dès lors, ce ne fut plus une bataille, mais un égorgement. L'histoire a consacré le souvenir de quelques-unes des atrocités qui y furent commises.

A mesure qu'ils conquéraient une maison, les insurgés y entraient et poursuivaient à travers les étages les malheureux soldats.

C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fenêtres du cinquième étage des Suisses et des gardes-du-corps.

Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom étaient restées impassibles, continuant, sans reculer, leur œuvre pieuse.

Tout à coup M. de Kardigân crut entendre sa fille jeter un cri déchirant.

Il se retourna et l'aperçut, les genoux sur le sol, pâle, presque livide.

Il se précipita en arrière, sans s'occuper des insurgés qui gagnaient du terrain.

Marianne se releva péniblement; une balle venait de lui traverser le bras.

Elle vint en chancelant se réfugier sur la poitrine de son père.

La fière héroïne redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une enfant.

—Père! père! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front sur l'épaule du marquis.

Au même instant, à trente mètres de là, un insurgé parut à la fenêtre d'une maison.

—Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!

Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.

M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau.

Mais il était trop tard.

Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un spasme suprême… puis ses bras retombèrent inertes.

—Père… père! balbutia-t-elle encore.

Elle était morte.

M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là, déposa la pauvre enfant sur un de ces lits improvisés par sa généreuse charité.

Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et s'évanouit.

* * * * *

La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son chemin ne rencontrait que des tombes!

Quand il revint à lui, la nuit—la seconde!—couvrait la ville.

Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui rappela ces deux deuils qui l'écrasaient.

On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait sur le lit, revêtue encore de son uniforme de sœur de charité.

M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit.

La balle avait traversé le cœur. La jeune fille semblait dormir: son visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore.

Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il n'avait plus de larmes!

—Elle aimait les fleurs… dit-il.

Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des plantes embaumées.

Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses.

Puis il reprit sa prière.

Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle supplia son cousin de quitter cette chambre.

—Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être aimés d'un amour égal. Louis attend!

M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet.

Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de caresses ce front glacé.

—Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me la prisses!