IX
OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR
Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant.
Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le second fut de la colère.
Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.
Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment, et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.
Le premier est un soldat;
Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de l'ignoble nom de mouchard.
Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.
Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande de signalement qui leur fut faite.
Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme poursuivi, soit eux-mêmes.
Mais là, le cas était autre.
La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux un acte de charité qui les avait touchés.
Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales.
Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle.
—Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh bien, attends un peu, espèce de mouche!
M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise affaire.
—Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer?
—La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas que tu viendras nous espionner!
—Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns.
—Sus au mouchard!
—Une correction à la mouche!
Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée» (terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient. Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.
En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis.
Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à l'abri desquelles il espérait se défendre.
Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé.
—Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, mouche de malheur! reprit le premier ouvrier. Attends un peu!
Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait toujours sur lui et en fit jouer la batterie:
—Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin!
La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.
Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.
Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier acheva de le mettre au courant de la situation.
—Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer avec monsieur.
François regarda Gervais, tout étonné:
—Tu ne sais donc pas que c'est une mouche?
—Si, mais si nous ne répondons pas, la mouche nous coffrera, reprit
Gervais.
—Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux, au fond, de cette diversion inattendue.
—Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais l'étrangler!
—Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà tout.
—Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M.
Jumelle.
Gervais jeta un regard expressif à François.
Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de son métier.
—Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre.
—Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.
—Son signalement?
—Oui.
—Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à
François?
—Je le promets.
—Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la joue.
Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M.
Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter.
—Où l'as-tu conduit?
—A la barrière.
—Et là, qu'est-ce qu'il a fait?
—Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le centre, car le cocher a dit:—Une rude course!
M. Jumelle sortit de son abri.
Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen.
—Et l'enfant?
—Il l'a emporté.
—Bon.
M. Jumelle allait sortir du cabaret.
Gervais l'arrêta, et d'un air niais:
—Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il.
M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna.
—Enfoncée, la mouche! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver!
Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de
Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant.
Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se dirigea vers la préfecture de police.
Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol—alias Aubin Ploguen—s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable l'attendait.
En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva vivement en l'apercevant.
—Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il.
—L'enfant s'est enfui.
—Jacquelin?
—Oui.
—Ah! ah!
M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin?
—Bast! cela ne fait rien!
—Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline à vous servir de surveillante?
—Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je l'enverrai promener… Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes.
M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien travaillé toute la nuit.
Et lui-même se plongea dans ses réflexions.
Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra?
Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en lui disant:
—Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez travailler pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils!
La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille.
Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police.
—J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer, une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler.
—Bien, monsieur Jumelle.
Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir.
—Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de s'éloigner.
Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant:
—C'est cela! faut voir! faut voir!
Cette fiche portait ces lignes:
POISEUX (Henry de)
—Brave.—Royaliste ardent. Chevaleresque.—Empressé auprès des femmes.—A surveiller.
—Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque chose qui sera de son goût.
M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet.
Il y resta une heure et demie.
Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait étaient arrivées.
M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui.
Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première.
Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux brillaient d'un feu étrange.
—Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore: donc cela revient au même!
Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier:
—Au surplus, si elle ne réussit pas, elle… Voilà une petite machinette qui fera la même besogne!
La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux, «suspect de complot contre la sûreté de l'État.»