V

LE PÈRE ET LE FILS

Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi face à face…

Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages souillés par la même poussière.

Ils se regardaient…

Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté du peuple.

Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la signification de cette scène.

Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme:

—Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti de moi!

Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.

—Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez ou demeurez, peu m'importe: je pars.

—Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante.

—Je ne suis pas votre père!…

—C'est moi qui vous implore, moi… votre fils… votre Philippe…

—Je ne vous connais plus!

Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique.

Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame humain qui se jouait après le drame sanglant.

La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes impressionnées.

Philippe pleurait…

Les élèves et les professeurs se retirèrent.

Le père et le fils étaient seuls.

—Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme… Si vous saviez!… Je vous aime et je vous respecte… mais la vie a ses entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre roi, nul ne me l'a imposé…

—Assez!

—Oh! écoutez-moi!…

—Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je retourne!

—Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris… Est-ce ma faute à moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres dieux que ceux que vous adorez?… Mon père, je suis coupable peut-être, mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous ne me pardonnez pas!

—Je vous ai maudit!

—Souvenez-vous de ma mère… de ma mère qui m'a porté dans ses flancs! Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis sa chair… Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon pardon… Vous voyez, je pleure, mon père!…

Le marquis regardait son enfant.

Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances.

Philippe le vit pâlir et chanceler.

Il crut que son père cédait et pardonnait.

—Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante, tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que j'obéirai!… Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que vous m'avez enseignées… Si vous aviez été là, je vous aurais tout avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien!

M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses mains.

—Répondez-moi. Vous vous êtes battu?

—Mon père…

—Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu?

—Oui, monsieur.

—Contre votre roi?

—Oui, monsieur.

—Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs?

—Oui, monsieur.

Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois.

—Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre sœur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité. Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère!

—Je répondrais: Je vais venger mon frère!

—Et si je vous disais: On a tué ta sœur!

—Je répondrais: Je vais venger ma sœur!

—Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes, dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre sœur Marianne!

—Louis!… Marianne!…

—Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!

Philippe tomba à genoux sur le sol.

Il sanglotait.

Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:

—Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que cette chose terrible n'a pas eu lieu… mon père!… Oh! mon Dieu!…

—Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus rien à faire ici, maintenant!

—Jean… Oh! parlez-moi de Jean…

—Il vit… Adieu!

—Non, ne partez pas encore… ne me quittez pas ainsi, désespéré, anéanti…

—Adieu!

—Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!

—Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un…

—Je serai donc à jamais chassé de votre cœur, moi, l'aîné de la maison!

M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de son fils, il s'arrêta et revint vers lui.

—Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à sa famille et à son roi!

Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme:

—Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé vos genoux pour implorer mon pardon… vous êtes resté sans pitié. C'était votre droit.

—C'était mon devoir!

—Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai!

—Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux… Je ne vivrai pas bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort.

—Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans les rangs du peuple? Je quitterai mon nom…, mais, en retour, laissez-moi vous adjurer une dernière fois… Oui, il y a des fatalités humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué Louis… qui ont assassiné Marianne… Mon pauvre frère! lui si beau et si bon!… ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais tant de joies!…

Il s'arrêta un instant.

Puis il reprit plus bas:

—Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon cœur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!…

M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe.

Mais il retomba dans son immobilité.

—Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue… Tenez! ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être brisées… Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et ma sœur!… Je reste orphelin et seul…

L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à son cœur.

Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait.

S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté, peut-être fût-il resté implacable.

—Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe… Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez pas à Jean à me haïr!

M. de Kardigân était vaincu.

—Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon cœur… Ne fais pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant.

Philippe s'était agenouillé.

—Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père?

—Non!

—Oui… ils sont les victimes des miens.

—Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont toujours été fidèles!

Il fit de nouveau quelques pas vers la porte.

—Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous… que l'adieu soit le même!

Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur sillon.

Il eut pitié…

Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui l'embrassa à plusieurs reprises.

—Dieu vous garde! dit-il.

Et il s'éloigna rapidement.