XIV

UNE NUIT D'AGONIE

Deutz se traîna hors du parc de M. Legras-Ducos, râlant de fatigue, épuisé, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dénudés, pour se soutenir dans sa marche. Il était horriblement pâle. L'angoisse se lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fièvre ardente.

—Il m'aurait tué! il m'aurait tué! balbutiait-il.

Il, c'était Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du châtiment moral qui s'appesantissait sur lui.

Il y avait à peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glacé. Le soir était venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel sans étoiles.

—Je ne peux plus… je ne peux plus avancer, murmura-t-il.

Paris se dressait au loin, géant accroupi et silencieux. Sa masse de maisons sordides et de monuments luxueux, se détachait nettement dans l'obscurité grandissante. En dépit de son anéantissement physique, Deutz sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait.

—Je ne peux plus… je ne peux plus avancer, répéta-t-il… Est-ce que je vais mourir là, comme un chien?… Si quelqu'un passait… passait sur cette route… j'appellerais au… secours…

Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se dérobaient sous lui. Il lui était impossible de se tenir debout… Il se traîna à plat ventre vers un champ inculte, où croissaient, hautes et drues, ces herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des fortifications. Arrivé dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le masquait presque.

—J'ai froid… dit-il… j'ai froid et j'ai soif. Toutes les souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres glacés et la tête brûlante.

—O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible à rendre, ô Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!… Il y a là une ville d'un million d'âmes, des hommes s'agitent dans cette orgueilleuse cité, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me charge d'exécration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me méprise! Si je mourais ici, abandonné, à qui pourrais-je demander une parole de pitié? Si les journaux annonçaient demain qu'on a trouvé mon corps dans ce champ… au milieu des herbes… on dirait: Tant mieux! Tant mieux… Et nul ne me plaindrait!

Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage était plus violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre!

Elle acheva de l'épuiser. Il sentit tout à coup une douleur aiguë, lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il poussa un rugissement d'épouvante, car il crut que c'était la mort, la mort et ce qui vient après. Cette idée horrible se traça dans son esprit, et cet esprit, obscurci déjà par la douleur, vit comme une vision du châtiment.

Il était évanoui…

* * * * *

La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu pluvieux.

En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une nuit d'hiver!

Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder, lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées aux autres… Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces jouissances, il avait commis un crime horrible… Et quand il se croyait au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du ciel, à la pluie froide qui inondait son corps!

* * * * *

On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui étaient dans les voitures riaient de bon cœur, se moquant de la pluie, se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux… C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille… Ils étaient pauvres, mais ils avaient le cœur en paix…

Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle! Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans doute, et son âme,—cette âme à laquelle il ne croit pas,—vit et pense encore… Il doit faire un cauchemar affreux… Des rêves effrayants traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent, naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible…

Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer…

Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les plus charitables ont refusé de faire l'aumône…

* * * * *

Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans les voitures se sont mis à chanter. Tous les refrains se croisent, s'entrechoquent. Qui n'a assisté à une scène pareille, un dimanche, quand les tapissières ramènent les petits bourgeois des courses?

On entend la complainte du Juif errant ou une chanson de Béranger. Mais ce n'est pas compréhensible. Chacun chantant sa chanson préférée, cela forme une cacophonie épouvantable qui est cependant pleine de gaieté gauloise et bon enfant.

* * * * *

Son évanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses sens. Il ouvrit les yeux, et en même temps ses oreilles purent percevoir les bruits extérieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson qui venaient à lui.

—Ah!…je serai secouru… pensa-t-il… Il se dressa faiblement, et regarda. Les premières voitures avaient disparu, mais il en venait d'autres. Cinq ou six chars-à-bancs, précédés de quelques citadines.

—Des voitures… on pourra… me transporter… quelque part.

—Au secours! cria-t-il…

Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, étouffant son appel désespéré.

Il répéta:

—Au secours!

Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traîner vers la route.
Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix.

* * * * *

Quand les promeneurs endimanchés, au retour d'une fête à la campagne, ont épuisé les chansons de Béranger, les airs à la mode, ou les grands récitatifs d'opéras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau, l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur.

Deutz crut que les chansons avaient cessé, puisqu'il n'entendait plus rien que des rires joyeux. Il espéra que sa voix arriverait jusqu'aux passants, et il cria:

—Au secours! au secours!

Au même instant, une des bandes entonnait ceci:

—Viens çà, lui dit le ministre,
Je vas te la payer…
Tu vas me donner la listre,
Des frais qu' t'a essuyés…
Il répondit:—Coquin d'homme!
Je veux cinq cent mill' francs…
Prix fait, comme les pommes
De terre et le vin blanc…

Il n'entendait pas les paroles, il cria:

—Au secours! au secours!

Mais le refrain éclata, répété avec fureur par toutes les bandes:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!…

Cette fois, il entendit!

Un farceur cria:

—Eh! qui achète la Complainte du Judas, où y a des gravures de M.
Raphaël, représentant le juif qui vend la princesse.

—La complainte de Judas!

—Cinq centimes, un sou!

—Avec gravures!

Le chœur reprit plus fort:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!…

Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent…
Et il retomba dans son évanouissement.

Les voitures avaient passé. On distinguait encore dans l'éloignement le refrain:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!…

Et Deutz était là, couché dans le champ inculte, maudit, abandonné, par une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de violence, inondant son corps, glacé jusqu'à la moëlle!