XV

UNE PAGE D'HISTOIRE

Quand Madame s'était écriée:

—Je reste!

Elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait continuer la guerre. C'était devenu impossible. Il fallait laisser aux chouans le temps de s'organiser et de prendre de nouvelles dispositions.

Son intention était seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre n'était pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des hostilités, où irait-elle? Toute la question était là.

Évidemment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes mobiles du général Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et menaçaient toujours sa liberté.

Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui appartenir, et une selle de velours rouge brodé d'or; le lendemain ses habits, et elle était obligée de fuir, n'emportant avec elle que les vêtements qu'elle avait sur elle.

Cette vie, on le comprend bien, était intolérable; poursuivie comme elle l'était, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complète. Et, le jour arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle. Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à la duchesse, qui l'approuva.

Elle devait se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était préparé. De cette manière, on faisait perdre au général Dermoncourt ses traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui seraient nécessairement la suite de cette disparition éloigneraient de la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient s'introduire à Nantes un jour de marché. Déguisés en paysans, ils pénétraient jusqu'au cœur de la cité sans éveiller aucun soupçon.

Une fois là, ils s'emparaient du château par un coup de main, y faisaient entrer aussitôt la duchesse[4] qui se serait, en conséquence, logée auprès de la citadelle; puis, déclarant Nantes capitale provisoire du royaume, ils proclamaient simultanément: Henri V, roi de France; Louis-Philippe, déchu, et Son Altesse Royale Madame, régente de France, pendant la minorité de l'illustre enfant, successeur de tant de rois.

«Pour des désespérés, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté.
Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la
tête et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la
Vendée qui a failli à la duchesse, et non la duchesse qui a failli à la
Vendée[5].»

On délibéra quelque temps sur le moyen le plus sûr pour entrer à Nantes.
Madame la duchesse de Berry termina la délibération en disant qu'elle y
entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle
Eulalie de Kersabiec et de M. de Ménars.

Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la première fois sous notre plume. Elle et sa sœur furent grandes en dévouement et en courage pendant ces mois difficiles où se jouèrent les destinées de la royauté. Quelle que soit l'opinion à laquelle il appartienne, un homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est là la vraie noblesse, la vraie illustration.

En conséquence de cette décision, le 16 juin, qui était le premier jour du marché, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de Kersabiec portait le même costume qu'elle. M. de Ménars les accompagnait avec un habit de métayer: ils avaient cinq lieues à faire.

«Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrés et les bas de laine auxquels la duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle s'assit sur le bord d'un fossé, ôta ses souliers et ses bas, et après les avoir cachés dans ses poches, elle se mit à marcher pieds nus.

Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de son pied la trahiraient bientôt. Elle s'approcha alors de l'un des côtés de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes en les frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore quatre lieues à faire.

C'était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédée de courriers secouant des flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blessât ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette même femme, couverte encore de la poudre du combat de Vieillevigne, entourée de dangers, proscrite, n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et les cailloux tranchants de la route!»

De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un écrivain royaliste! Non. Elles sont de ce même général Dermoncourt, qui poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant d'admiration! Comme il fallait que cette femme fût réellement grande pour inspirer tant de respect à un ennemi acharné!

Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives à mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'était habituée à son costume, et les métayers près desquels elle était passée ne semblaient point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'était déjà un grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est pour maîtres, que les gens de guerre.

Enfin, on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se chaussa pour entrer dans la ville. Arrivée au pont Pirmil, elle tomba au milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde, qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service du château.

Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'épaule: elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre cette familiarité était une bonne vieille femme qui, ayant déposé à terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tête.

—Mes enfants, dit-elle à Madame et à mademoiselle de Kersabiec, aidez-moi à recharger mon panier et je vous donnerai à chacune une pomme[8].

Madame s'empara aussitôt d'une anse, fit signe à sa compagne de prendre l'autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne femme, qui s'éloigna sans donner la récompense promise; mais la duchesse l'arrêta par le bras en lui disant:

—Dites donc, la mère! et ma pomme?

La marchande la lui donna. La duchesse la mangeait avec un appétit aiguisé par cinq lieues de marche, lorsqu'en levant la tête, ses yeux tombèrent sur une affiche portant en grosses lettres ces trois mots:

ÉTAT DE SIÉGE

C'était l'arrêté ministériel qui mettait en état de siége quatre départements de la Vendée. La duchesse s'approcha de cette affiche, la lut tranquillement d'un bout à l'autre, malgré les instances de mademoiselle de Kersabiec, qui la pressait de se rendre à la maison où l'on devait la recevoir; mais Madame lui fit observer que la chose l'intéressait assez pour qu'elle en prît connaissance.

Enfin elle se remit en route; quelques minutes après, elle arriva dans la maison où elle était attendue, et où elle déposa son costume couvert de boue, et qu'on y conserve comme une relique en souvenir de cet événement.

Bientôt elle la quitta pour se rendre rue Haute-du-Château, n° 3, chez les demoiselles Deguigny; c'est là qu'on lui avait préparé une chambre, et dans cette chambre une cachette. La chambre n'était autre qu'une mansarde, au troisième; la cachette était un recoin formé par la cheminée établie dans un angle. On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. Madame passa ainsi tout à coup de la vie la plus agitée à l'inactivité la plus complète. Sa correspondance, qu'elle fit toujours elle-même, lui usait bien quelques heures de la journée, mais les autres se traînaient pour elle avec une lenteur désespérante. Elle les employait à des ouvrages manuels, dont quelques-uns étaient bien peu dans ses habitudes et dans celles des personnes à qui elle les faisait partager.

C'est ainsi qu'avec l'aide de M. de Ménars, elle colla entièrement le papier grisâtre qui faisait la tapisserie de la mansarde. Cependant, ses occupations les plus habituelles étaient la peinture des fleurs et la tapisserie, talents dans lesquels elle excellait.

Au moindre sujet d'alarme, une sonnette, qui du rez-de-chaussée communiquait dans la chambre, lui donnait le signal de la retraite.

Pendant les premiers jours, le bruit se répandit que la duchesse était cachée à Nantes. Ce bruit devint bientôt une certitude pour l'autorité militaire. Les agents de police ne tardèrent pas à apporter des preuves matérielles de sa présence dans la ville.

Mais comme sa retraite n'était connue que de peu de personnes, et que ces personnes étaient complètement dévouées à la cause royaliste, quelque créance que l'autorité eût donnée à ces avis, il y avait peu de chances de la découvrir, on le voit.

Tout semblait donc annoncer que le chef de la guerre, l'âme de la Vendée, pourrait rester caché à Nantes, en attendant des jours meilleurs. D'un moment à l'autre allait éclater le coup de main qui devait livrer aux chouans le château et la ville bretonne[9].