XVIII
LION ET RENARD
Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville. Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan, le soldat indomptable?
L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon.
Il sonna à la porte. Un domestique,—le même probablement que celui qui devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,—vint lui ouvrir.
—Nous sommes en juillet, dit Jean.
—Monsieur vient de la lande, répliqua le valet en s'inclinant.
C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le pria de passer dans le cabinet du maître de la maison.
Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège. Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa. Une voix,—celle de l'individu assis à la table,—dit: les menottes!
L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu avoir le temps de se défendre.
La même voix reprit:
—Bon! asseyez maintenant, monsieur.
On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une légèreté et une dextérité incomparables.
—De la lumière! ordonna encore le même personnage.
Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait superbement:
—Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour… seulement, je suis l'aîné!
Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également.
M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa cause, à son roi.
L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.
Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler.
Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M.
Jumelle.
Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis de prendre sa revanche.
Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée.
—Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret… hum! hum!… que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon prisonnier.
Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut.
—Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses très-graves… des situations pénibles, et je suis vraiment désolé… hum! hum!… Oh! oui, désolé de vous être désagréable.
Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie trahirait la pensée secrète du marquis.
Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son château.
—Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison… Tentative effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de Nantes… crime prévu et puni par la loi… Je me permettrai de vous faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait… De plus en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous atteindre…
Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce. Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre qu'elles s'adressassent à lui.
—Hum! hum!… Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort extrême. Car, pensez-y!… Si vous continuez à garder ainsi un compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer clémente… elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus grande que votre position est plus élevée… Tandis qu'au contraire… si… vous consentiez à nommer… oh! pas tous! je ne vous demanderais pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et… non, certes, pas tous! mais quelques-uns seulement de vos complices… Eh bien! alors…
Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des menottes faillit se tordre.
L'œil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M.
Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:
—Diable! j'ai bien fait de lui donner des bracelets.
Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour appeler les menottes. Langue choisie!
—Vous ne me répondez pas?
Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte d'en finir avec cette scène écœurante. M. Jumelle répéta sa demande:
—Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?
—Oui.
—Vous savez ce qui vous attend?
—Oui.
—La mort!
—Je le sais.
—Possible! Mais… hum! hum!… c'est la mort honteuse, cachée, cette nuit même, dans les fossés du château.
—Peu m'importe.
Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de comprendre les natures loyales.
Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne s'était pas suffisamment expliqué.
—Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai, depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y forcez.
De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle.
—Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire fusiller? Exécutez l'ordre.
—Monsieur le marquis, vous me désolez!
—Assez de pasquinades!
—Pasquinades!… hum! hum!…
—J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.
M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion. Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la porte du salon:
—Vide! murmura-t-il; tout est sauvé.
Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux mains:
—Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!… Mais je suis des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous… Vous comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient de quitter la place… je suis libre, et vous allez l'être aussi.
Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules.
—Je ne vous crois pas, dit-il.
—Vous ne me croyez pas?
—Non.
—Oh!
Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de navrement, dirions-nous, si ce mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu, Kean, Lekain ou Got.
—Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne vous crois pas.
Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de la police politique ne reculait jamais:
—Je suis bien malheureux! murmura-t-il.
Puis avec force:
—Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?… Hélas! vous perdez aussi une autre personne…
—Une autre…
—Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous… Mademoiselle
Fernande Grégoire!
—Fernande!
Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition?
M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout? D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme.
Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit, après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân.
—Je viens de sa part, dit-il.
—De sa part?
—Oui.
—Monsieur…
—Vous ne me croyez pas?…
Jean hésita. Enfin il répondit:
—Non, je ne vous crois pas!
M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot étouffé:
—Ah! je suis bien malheureux!
—Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de police.
—Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!
Jean-Nu-Pieds détourna la tête.
M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant!
—Monsieur…
—Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge… aussi belle, aussi noble qu'elle… Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie… Dieu l'a rappelée à lui… Ma pauvre Lodoïska!… Elle s'appelait Lodoïska.
M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa véritable patrie…»
En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.
Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui?
—Faites vite! répéta-t-il.
—Soyez tranquille, monsieur le marquis… je suis bien à plaindre…
N'est-ce pas votre opinion?
—Oui.
—Mais bien à plaindre?
—Certes.
—Mais extrêmement à plaindre?
—Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? Parlez, j'attends.
—Ah! vous avez pitié pour un père infortuné qui vous montre son désespoir… Infortunée Lodoïska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe, monsieur, vous est envoyée par mademoiselle Grégoire…
—Par?…
—Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir soupçonné!
Vous me tendrez vous-même la main quand…
—Donnez, monsieur!
—Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui s'est passé. La pauvre enfant a été enlevée par son père.
—Je m'en doutais, murmura Jean.
—Vous peindre son désespoir, ce serait inutile, ce serait impossible! Séparée de vous, il ne lui restait plus qu'à mourir. Heureusement… j'étais là!
Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots: «J'étais là,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement à la Comédie-Française eût été signé séance tenante.
Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.
—Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son père,—un monstre, monsieur le marquis,—l'a torturée de toutes les façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille… Puis, je vous le répète… heureusement, j'étais là!
—Donnez! donnez donc!
—Oui, mais vous me promettez…
—Je ne vous promets rien.
—Ah!…
M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.
L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une lettre. Voici quelle était cette lettre:
«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui vous remettra cette lettre… et pensez à moi qui souffre et qui pleure, et qui mourrai sans vous!
FERNANDE.»
Le premier mouvement de Jean-Nu-Pieds en lisant ces lignes fut de tendre la main à M. Jumelle, et de s'excuser auprès de lui des doutes qu'il n'avait cessé de ressentir pendant tout le cours de leur entretien. Heureusement, en levant les yeux, il vit le visage de l'agent de police se refléter dans la glace.
Pour lire la lettre de Fernande, le marquis de Kardigân s'était détourné. M. Jumelle croyait donc ne pas être observé. Les gens les plus habiles sont toujours pris par leur propre habileté. Il n'y a que la franchise qui ne soit jamais vaincue, qui triomphe toujours.
Jean-Nu-Pieds vit le visage de l'agent supérieur de la rue de Jérusalem, et il y lut une telle ruse inquiète, une telle fausseté, qu'il comprit aussitôt que dans tout cela se cachait un mystère. M. Jumelle avait évidemment abusé de la bonne foi de la jeune fille, et elle l'avait cru. Mais dans quel but? Il l'ignorait. Certes, la lettre était bien de Fernande; il ne lui était point permis d'en douter. Mais pourquoi lui remettait-il ce paquet que M. Grégoire l'avait chargé sans doute d'intercepter? Voilà ce qu'il ignorait et ce qu'il ignorerait jusqu'à ce qu'un indice quelconque fût venu lui révéler la vérité. Il n'y avait pas à hésiter. Montrer à M. Jumelle qu'il n'était pas sa dupe, c'était maladroit; tandis que lui laisser croire qu'il tombait dans le piége, lui donnait sur lui un incontestable avantage. C'est ce qu'il fit, malgré que son esprit répugnât à tout ce qui était mensonge. Il se retourna, et tendant la main à M. Jumelle, en dépit du dégoût qu'il ressentait:
—Je vous crois, monsieur, dit-il. Je regrette d'avoir pu douter de vous. Mais cette lettre me prouve surabondamment que je m'étais trompé. Que dois-je faire?
M. Jumelle était bien fort, car il éteignit le regard de triomphe qu'il allait jeter sur le Vendéen.
—Béni soit Dieu! dit-il.
—Que dois-je faire? répéta le marquis.
—Me croire!
—Je vous crois.
—Alors… attendez!…
M. Jumelle rapprocha encore son fauteuil de Jean-Nu-Pieds, et se penchant vers lui:
—Fuyez!
Malgré son énergie, M. de Kardigân frémit. Quelle trahison cachait donc cette proposition? Quelle infamie allait-il tramer, cet homme, cet espion?
—Fuir!
—Vous le pouvez.
Jean-Nu-Pieds serra la main de M. Jumelle.
—Comment cela?
—Je suis votre seul gardien. On ne sait pas, à la préfecture de police, que je suis des vôtres, bien que M. Gisquet commence à le soupçonner.
—Il n'y a donc pas de soldats dans cette maison?
—Non.
—Où est M. de Révilly?…
—En prison. Mais je le ferai également s'évader cette nuit.
L'anxiété de Jean-Nu-Pieds augmentait; il sentait que tout cela annonçait un danger pour ses amis, et il ne voyait pas encore comment il pourrait rompre les mailles du filet dans lesquelles ou voulait les enserrer.
—Bien, je fuirai, dit-il.
—Dans une demi-heure, mon valet de chambre va venir ici; je lui donnerai l'ordre d'aller chercher la garde. Pendant qu'il ira, je vous donnerai des cordes, et vous me lierez solidement les pieds et les mains; vous me bâillonnerez, et vous sortirez par le jardin. Une porte est creusée dans le mur, c'est par là qu'entrent les fournisseurs de la maison, je vous l'indiquerai et vous serez libre. De cette façon on ne pourra me soupçonner.
—Je vous remercie.
—Ne me remerciez pas! C'est à moi de vous être reconnaissant, au contraire. J'ennoblis mon infâme métier… infâme, puisque je dois poursuivre ceux que j'aime! Je vous enverrai mon domestique, dès qu'il sera venu, à un endroit que nous conviendrons. Vous pouvez avoir toute confiance en lui. C'est un vieux serviteur, un de ces fidèles et antiques domestiques comme notre époque de décadence n'en fournit plus.
À peine M. Jumelle finissait-il de parler, que son valet de chambre arriva. Celui qui était «un vieux serviteur, un de ces fidèles et antiques domestiques comme n'en fournissait plus cette époque de décadence,» n'était autre que la Licorne, l'horrible la Licorne…
Pour la circonstance, le mouchard a mis du linge blanc, une redingote dont les pans tombent jusqu'à terre, et de la poudre dans ses cheveux crépus…