XXI

LA RECHERCHE

Tout ce que la délicatesse peut renfermer de procédés exquis fut prodigué au marquis de Kardigân. Au bout de dix minutes, il se sentait comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que tant d'aimable cordialité pour consoler un peu son esprit de sa constante, de sa douloureuse préoccupation. Après le repas, M. de Kersaudiou vint dire à Jean que les deux chevaux étaient sellés.

—Comment, monsieur, s'écria le jeune homme, vous allez prendre la peine de m'accompagner vous-même?

—C'est mon devoir, répliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'être mon hôte.

Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire également partie de l'excursion. On sella un troisième cheval, et la petite troupe partit au grand trot.

Nous avons décrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si poétique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en même temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent le chemin creux qui longe la rivière de l'Ignon, en laissant derrière lui le village de Léry. Ce chemin va en s'enfonçant, entre des champs en collines à gauche et les prairies à droite. Par les temps clairs, on aperçoit dans le fond, ainsi qu'un décor de Thierry, le clocher de fer-blanc du joli bourg de Fresnay.

Les cavaliers prirent le galop et entrèrent sous bois, dans une espèce de quadrilatère dont la route formerait la base. Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des branches tombantes des jeunes chênes et de l'ombrage épais des hêtres gigantesques. En vingt minutes ils gagnèrent la clairière, où s'élevait le château de Quiévrain.

Les appartements du château paraissaient vides. Les fenêtres étaient fermées. A peine, de temps à autre, la tête d'un valet d'écurie ou d'un garçon de ferme paraissait derrière les vieux murs croulants; car si le château du Quiévrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses constructions séculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur âge. Notre-Dame de Paris vivra plus longtemps, parce que le génie l'a vivifiée à sa naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de cœur quand il vit cette sinistre solitude. Qu'était donc devenue Fernande si elle n'y était plus? Si elle y était encore, comme elle devait souffrir, enfermée dans cette prison!

Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait agité la sonnette qui pendait à la porte d'entrée. Ceux qui étaient du pays avaient pu donner au marquis de Kardigân les renseignements désirables. Le château de Quiévrain appartenait à une notabilité du parti orléaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demandé vainement à ses nouveaux amis quel était ce M. d'Héricourt, ce royaliste, dont la jeune fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur était inconnu.

Un valet d'écurie vint ouvrir:

—M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean.

—Oh! pour çà, non!

—Il n'y a personne au château?

—Oh! pour çà, oui.

—Qui?

—Il y a moi, m'sieur.

L'imbécile laissa échapper un large sourire sur sa face pleine et bête. Jean-Nu-Pieds, impatienté, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou lui mit la main sur l'épaule.

—Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre maître est venu ces derniers temps?

—Pour çà, oui.

—Quand?

—Il y a des jours déjà.

—Combien de jours?

—Je sais point.

—Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu?

—Oh pour çà, non.

«Oh! pour çà oui!—Oh! pour çà non.»

C'est une locution employée beaucoup dans certaines campagnes. Les paysans de la Côte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas faute de s'en servir.

—Voyons, vous me direz au moins quand votre maître est reparti?

—Pour çà, non!

—C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitté le château?

—Si, je le sais.

—Vous me dites non.

Le valet sourit d'un air malin.

—Pardon, excuse, m'sieur, not' maître a quitté la maison hier matin, mais je ne sais pas quand il est reparti.

Il était heureux encore qu'un pareil idiot consentît à faire seulement une réponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se plaindre. Guy de Kersaudiou continua:

—Est-ce qu'il avait du monde avec lui?

—Pour çà, oui.

—Combien de monde?

Le valet compta sur ses doigts.

—Sept personnes.

—Sept.

—Pour çà, oui.

Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pièce de cinq francs en argent, et la lui mit dans la main.

Le paysan pâlit, rougit, et enfin éclata de rire avec force. Il était si peu habitué à de pareilles aubaines!

—Vous voulez savoir qui?

—Oui.

—Il y avait le maître, ça fait un; un monsieur, ça fait deux; son chien, ça fait trois; ses deux chevaux, ça fait cinq; le cocher, ça fait six; et une dame, ça fait sept.

—Quel âge avait cette dame?

—Oh! un âge gros! Peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus.

M. de Kardigân n'y comprenait plus rien.

Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande.

—Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété.

—Oh! pour çà, oui, m'sieur!

—Pourquoi ne la nommez-vous pas?

—J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas comptée, na, dame!

Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les compléter.

MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route. Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété de M. le baron de Thuringe.

Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier, le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes.

Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds.

Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes.

Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile. Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était un autre voyage de huit jours.

M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait pour lui.

Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu—car Jean partait la nuit même—se présenta devant son ami, en costume de voyage comme le marquis.

—Je vais avec vous, dit-il.

—Avec moi?

—Vous le voyez.

—Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous m'accompagniez.

Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis:

—Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas été là pour vous aider.

Il n'y avait rien à répliquer.

La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami.

M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence.

En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la Cloche. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par courrier invraisemblable:

«Nantes, minuit.

Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la juridiction militaire.»

Jean crut rêver.