XXIII

LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET

Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre un bain dans la Loire.

Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second, cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné.

Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne.

Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient.

Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier.

Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on voulait faire de lui.

Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée. Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger.

Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne point parler encore.

—Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face, tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort…

Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,»
Trébuchet fit une grimace significative.

—Eh bien, continua le Vendéen, je te jure… (et il est bon que tu saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la cervelle comme à un lièvre!

En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe de Trébuchet, qui tomba à genoux.

—Grâce! grâce! hurla-t-il.

—C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup.

—Parlez…

—Qui demeure dans la maison d'où tu viens?

—Le sous-chef-adjoint de la police politique.

—Comment s'appelle-t-il?

—M. Dervioud.

(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter
Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.)

—Avez-vous des prisonniers?

—Oui.

—Combien?

—Deux.

—Leurs noms.

—L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire de la maison, M. de Révilly.

Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été transféré ailleurs ou passé par les armes.

—Il faut que tu nous introduises dans la maison.

—Bien.

—Cette nuit, le peux-tu?

—J'essayerai.

—Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre trahison de ta part…

Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet claquait des dents.

—Y a-t-il des soldats dans la maison?

—Non.

—Et des agents de police?

—Oui, il y en a quatre.

—Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef, ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un corps de garde.

—En effet.

—Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux.

Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de ses quatre membres.

—Mais… si… je fais tout cela… les autres me tueront.

—Quels autres?

—Mes camarades.

—Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous.
Réfléchis.

La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita pas.

—Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez; mais vous me rendrez à la liberté après?

—Oui.

—Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi de guide cette nuit?

—Je te le promets.

—Allons… puisque vous le voulez.

Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui
lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras,
Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin
Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.

Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme.

Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa poche, l'ouvrit.

Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.

—Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son doigt, celui-ci indiqua la cour.

—Fais-nous entrer dans la maison.

Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre s'entre-bâilla.

À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à des tables et écrivant.

L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des rédacteurs:

—Le rapport est-il fait?

—Oui, monsieur.

Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta:

—Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain.

Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé.

M. Dervioud était déjà sorti, mais il rentra et dit:

—Dès que Trébuchet sera de retour du télégraphe, vous me l'enverrez.

Cette recommandation du sous-chef adjoint à notre vieille connaissance M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employés qui travaillaient dans la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen.

Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trébuchet, s'il allait au télégraphe, avait dû y porter quelque chose.

Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard sur ses épaules, et faisant signe à Robert Français et à Jérôme Hébrard de rester où ils étaient, il porta Trébuchet au fond du jardin.

—Donne-moi la dépêche, dit-il.

Trébuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le tendit au chouan. Celui-ci le déplia et lut. Aussitôt une vive crainte se peignit sur ses traits.

La dépêche était rédigée en chiffres. Mais il se dit que Trébuchet connaissait cela.

Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas à douter. Trébuchet en était arrivé à un état de terreur tel qu'il eût raconté ses moindres pensées au terrible Vendéen, pour peu que celui-ci en eût manifesté le désir.

Le problème existait toujours, néanmoins. Le papier fut mis sous les yeux de Robert Français et de Jérôme Hébrard. Mais ni l'un ni l'autre ne purent le résoudre.

Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dépêche concernait Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand péril celui qui leur était si cher.