XXVI

LA FIN DU RÊVE

Les Vendéens devaient partir le lendemain pour la frontière qu'ils désigneraient, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes.

Entrons à la prison. Robert Français a obtenu la permission de les voir.

—Je viens de les voir, dit-il. Jérôme va retourner à Paris; quant à
Aubin, il partira pour l'étranger en même temps que toi.

Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frère dans les siennes, et le regardait avec des yeux humides.

—Qu'aurait dit mon père, dit en souriant Robert, si malgré la défense qu'il t'a faite, si malgré l'ostracisme dont je suis couvert, il te voyait me pardonner, à moi qui ne suis même plus un Kardigân?

Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix émue:

—Notre père aurait tout oublié, dit-il.

Regarde! la destinée semble s'être fait un jeu de changer toutes ses volontés, et de les rendre inefficaces. Il avait jeté une barrière entre nous: cette barrière a été brisée par la fatalité; il avait mis une barrière entre Fernande et moi, la Régente de France, au nom du Roi de France, a dit: Je veux qu'elle soit renversée.

Le jeune homme s'arrêta; puis il reprit avec une sorte d'amertume:

—Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui m'a ainsi séparé d'elle… Tiens! parlons d'autre chose. En vérité, j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation qui m'est faite.

—Où comptes-tu t'embarquer?

—Au Havre?

—Pour où?

—Pour Brighton.

—Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne consentiras à abandonner ton parti.

—En effet, c'est impossible.

—Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer sur le territoire français, après avoir été condamné au bannissement, il te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi?

—J'allais te le demander, ce secours que tu as la bonté de m'offrir.

—As-tu réfléchi?

—Oui.

—Parle.

—Henry, qui dort là avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai imaginé. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner Londres. Il importe que nous puissions nous mettre à l'abri des agents de la police française qui nous surveilleraient. Une fois à Londres, nous arrêterons un petit bâtiment et nous descendrons la Tamise.

—Où débarquerez-vous?

—A l'anse d'Erqui.

Robert Français connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son enfance, il était bien souvent parti à cheval du château de Kardigân, pour errer de longues heures à travers les landes bretonnes.

—Je t'y attendrai, dit-il. Comment me préviendras-tu?

—Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une époque déterminée; quand j'aurai arrêté l'heure de notre rentrée en France, je te l'écrirai aussitôt.

—As-tu besoin d'argent?

—Oui. Aie la bonté de toucher mes revenus et de payer à Poulardet, l'aubergiste du Cygne du roi une somme de cinq mille francs que je lui dois.

L'heure de la soirée était assez avancée. Les deux frères restèrent encore une heure ensemble à régler leurs affaires d'intérêt et à s'entendre pour les dispositions de l'avenir.

Le geôlier les interrompit. Il annonçait une visite. Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon les avait autorisés à recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis qui voudraient leur dire adieu.

Si M. d'Erlon avait donné cette permission sans arrière-pensée, il n'en avait pas été de même du gouvernement, qui avait consenti à l'autoriser.

Le préfet, M. Maurice Duval, fidèle à ses habitudes, s'était dit que quelque chouan voudrait visiter le condamné, et que, lui, pourrait profiter de l'occasion pour l'arrêter traîtreusement. Cela faillit arriver.

Robert et Jean étaient encore ensemble quand la visite annoncée par le geôlier entra. C'était un paysan d'une trentaine d'années, blond avec des yeux bleus, en même temps très-doux et très-énergique. Jean-Nu-Pieds fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit rapidement sa main sur ses lèvres, et dit, en cette sorte de patois breton que nous ne pouvons que traduire:

—Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous m'avez demandé.

Dès que le geôlier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

C'était M. de Charette.

—Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'écria le marquis; c'eût été pour moi une douleur réelle que de quitter la France sans vous avoir embrassé!

Charette jeta à son ami un regard de reproche affectueux.

—Quoi! vous pouviez croire…

—C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais dû penser que puisqu'il s'agissait d'une action courageuse, vous n'hésiteriez pas à la commettre.

—Une action courageuse?

—Baron, prenez garde! hâtez-vous de partir. Les murs de cette prison sont fatals à ceux des nôtres! elle n'aurait qu'à refermer ses portes sur vous! Peu importe à la cause du roi de France que je sois condamné au bannissement, mais votre liberté, à vous, vaut dix mille hommes.

—Tenez, marquis, lisez.

M. de Charette, en prononçant ces mots, tendait au marquis une lettre.

—Et de Puiseux?

—Il est là. Il dort.

—Éveillez-le. Il doit lire aussi ce que contient cette lettre.

Jean-Nu-Pieds mit la main sur l'épaule d'Henry, qui dormait, en effet, de ce sommeil sans rêves qui seul repose et réconforte.

—Ah! quel dommage! s'écria-t-il, je dormais si bien.

—Baron, je ne vous avais pas vu, je vous demande pardon…

—Je vous apporte un adieu double, Puiseux, le mien et celui de Madame.

—De Madame?

—Lisez!

Jean-Nu-Pieds avait déplié la lettre. Elle contenait ces lignes:

«Mon cher marquis,

Si je n'étais prisonnière comme vous, je vous aurais dit de venir; la régente de France eût voulu vous remercier de vive voix de votre courageux et éternel dévouement, que n'a jamais lassé la fatigue, que le danger n'a pu que faire croître. Je vous envoie, à vous et à M. de Puiseux, l'adieu de la mère de votre roi. Hélas! vous ne foulerez plus le sol de la France! Pour y vivre, je consentirais, moi, à y rester captive.

Que Dieu vous garde et vous protège.

MARIE-CAROLINE»

—Mon cher baron, dit Jean, ému jusqu'au fond de l'âme de cette royale missive, remerciez Son Altesse qui a daigné nous écrire ceci. Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de près, je suis toujours à son service.

—Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait.

En sortant, M. de Charette aperçut Robert Français qui, par discrétion, s'était retiré dans un angle de la cellule.

—Je vois que vous n'êtes pas des nôtres, monsieur, dit-il; mais j'étais à l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami, comptez sur le baron de Charette.

Ces deux hommes, si entièrement divisés d'opinion, échangèrent une loyale pression de main. Les grands cœurs sont faits pour s'estimer et se comprendre.

L'heure de la séparation des deux frères était arrivée.

—Ne crains rien, murmura Robert à l'oreille de Jean, je devine ta pensée…

Je te jure que je la retrouverai…

Jean pâlit.

Fernande! c'était là son éternelle préoccupation, sa douleur cachée. Ah! si elle pouvait le joindre et gagner cette rive étrangère!

Robert ne l'avait pas quitté depuis dix minutes, quand le geôlier reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la permission de le voir, mais en particulier.

Une dame! le cœur de Jean battit à rompre! Il se dit que c'était
Fernande, que ce ne pouvait être qu'elle.

Il suivit le geôlier, qui le conduisit dans la cellule où l'inconnue avait été introduite.

Le geôlier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva son voile.

Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'était Fernande!

Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande pâlie par la souffrance et par l'angoisse.

—Vous! vous!

—Oui, c'est moi..

—Dieu soit béni! il a en pitié de moi! il a entendu mes supplications, je vous ai là, près de moi… Fernande, nous allons enfin être l'un à l'autre. Le jour où nous avons été séparés, j'étais votre fiancé… demain je serai votre mari… Partez avec moi, venez demander au pays étranger le bonheur que nous avons si longtemps espéré…

De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille.

—Fernande! vous ne me répondez rien.

Elle poussa un sanglot déchirant, et tombant à genoux:

—Jean! s'écria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus être à vous…

—Fernande!…

—Je suis mariée!…

Jean-Nu-Pieds avait passé par de bien douloureuses épreuves. Les souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais été épargnées. Il avait connu cette âpre angoisse de pleurer désespérément et de voir s'évanouir un à un tous ses rêves d'avenir.

Dans l'épouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut comme un ressouvenir instantané de toutes les choses vécues par lui.

Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le cœur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence.

On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du premier succès.

Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en une minute!

Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît…

Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires. Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu, n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient l'aveu muet dans leurs yeux.

Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour.

* * * * *

Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains.

Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon!

Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la releva doucement:

—Fernande! je souffre à mourir, murmura-t-il; Fernande! par grâce! expliquez-moi…

Puis, avec violence:

—Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, mariée? C'est impossible, vous dis-je! C'est une épreuve à laquelle vous me soumettez! Un jeu sans pitié! Vous, mariée? Et vos serments? Et cette union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous l'œil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez juré que vous m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, mariée? Allons donc! C'est impossible!

Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant, opprimé.

—Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix défaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalités inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relève moi-même du serment que j'ai prêté. Le jour où je vous ai quitté, là-bas, je courais auprès de mon père; on venait de me dire qu'il avait été arrêté par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien régicide. J'ai couru… N'était-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le sauver? J'arrivai dans une clairière au milieu des bois, après un voyage où j'avais enduré toutes les souffrances possibles. Jean! mon père était attaché à un arbre, et déjà un peloton d'exécution le mettait en joue…

Fernande s'arrêta; ce souvenir la brisait.

M. de Kardigân écoutait la tête baissée, ses larmes ne s'étaient pas arrêtées. Elles coulaient sur son visage pâle et, par instants, des frissons l'agitaient.

—Alors le chef de ces hommes s'avança vers moi:

—Mademoiselle, me dit-il, votre père va mourir. Vous seule pouvez le sauver. Veuillez me suivre.

Il m'entraîna dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne sentais aucune force en moi.

—Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre père est un criminel. Si vous ne me jurez pas que vous m'épouserez avant deux mois, votre père va mourir fusillé… Choisissez.

Jean, j'ai hésité… Dieu m'a punie de cette hésitation criminelle. Cet homme vit l'indécision qui me prenait, et fit un signe. Aussitôt j'aperçus les fusils s'abaisser et menacer mon père. Alors je tombai à genoux, en m'écriant:

—Je le jure!

Il prit un crucifix et me fit étendre la main sur le Sauveur.

—Vous le jurez… sur le Christ.

—Sur le Christ.

—Bien.

Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on délivrât mon père. Puis il revint auprès de moi, et exigea que je lui fisse le serment que, jusqu'à mon mariage, je ne dirais à personne ce qui s'était passé. Dix minutes après j'étais en chaise de poste entre mon père et lui. Si vous saviez ce que j'ai souffert!

—Je le sais, Fernande.

—Vous le savez?

—J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de la quitter.

—Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le cœur est incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu arracher de mon cœur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je n'ai pas pu.

Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement:

—Continuez.

—Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M. Legras-Ducos.

—Ah! c'était lui! murmura Jean.

—Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas défendu de mourir avec vous…

M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le séparait d'elle.

—Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être parjure à un serment fait à Dieu!…

A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des cœurs, a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré, de la loi divine.

Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.

Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans un abîme de pensées.

—Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois.

Jean-Nu-Pieds redressa le front:

—Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous ai aimée à jamais… Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour.

Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père. Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous appartenez plus, que vous êtes à un autre… Fernande, je pourrais vous répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi… Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien fait!

Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par la plus cruelle des fatalités?

—Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,—non de ma souffrance à moi, mais de la vôtre!

—Adieu! Fernande.

—Adieu… déjà… adieu! Quand nous reverrons-nous?…

—Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que lorsque l'âge aura glacé notre sang et refroidi notre cœur. Partez! Fernande! Par pitié, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des idées criminelles me montent à la tête… Partez…

—Vous avez raison. Je pars.

Ils étaient debout, l'un et l'autre, séparés à peine par l'étroitesse de la cellule. Ils se disaient l'adieu suprême dans un regard, comme s'ils eussent senti qu'ils n'auraient pas été maîtres d'eux-mêmes, s'ils s'étaient seulement touché la main. Mais des natures loyales comme celles-là, des êtres supérieurs à la foule, grandis encore par leur foi religieuse, cette force suprême, ne devaient point succomber ainsi que des incrédules ou des athées.

—Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous reverrai plus! et je vais traîner désormais ma vie douloureuse loin de vous, loin de mon espérance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous fait à Dieu, pour que Dieu nous châtie aussi cruellement?

—Ne me parlez pas ainsi, dit-il à voix basse, cela me torture.

—Que deviendrons-nous? reprit-elle amèrement. Je me demande si la vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis, quand cette pensée coupable me vient, j'y devine un blasphème, et j'ai honte de l'avoir eue.

Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en eux les bouleversait.

—Si j'écoutais mon cœur, continua Fernande, je vous dirais: Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur qui nous est refusé ici! Mon bien-aimé, nous avons échangé nos âmes, nos serments nous ont donnés l'un à l'autre. Peut-être est-ce un crime que nous commettrons, mais nous sommes des êtres humains et…

Elle s'arrêta.

—Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre, l'Amérique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait?

Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:

—Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le sol de la patrie nous refuse… Fernande, je l'ai espérée bien longtemps cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous a jetée sur mon chemin… Rappelez-vous cette matinée de printemps, à Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux; rappelez-vous de quelle émotion nos cœurs battaient… Et, depuis, que de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert; cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine!

Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.

Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait.

Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette, oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura, répétant les paroles qu'elle avait dites:

—Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!

Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver. Nous ne pourrions pas être heureux; nos cœurs souffriraient, car ils n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime: l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne saurais manquer au devoir!

—Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.

—Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon cœur saigne quand je vous parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici; que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime, mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!

Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé:

—Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant une action contre l'honneur!

Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez, moi, je vous supplie, je vous implore… Ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai, car je vous aime… Je n'aurais pas la force de répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant encore par le sacrifice!

Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses mains. Son visage était mouillé de larmes.

—Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier… Merci, ma Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai pas. Je n'en aurais pas la force.

—Vous partirez seul et vous vivrez!

—Fernande!

—Je le veux!

—C'est impossible.

—Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir.

—Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme,
Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.

Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps à corps contre les redoutables étreintes de la passion.

Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable, criminel même, l'homme possédé par elle.

Mais l'honneur triomphait…

Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna, courbant le front, et il la regarda partir, le cœur saignant, le cœur brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir…