SCÈNE IV

Les Mêmes, moins ÉDITH et CÉSARINE.

GODEFROY, à Coralie.

Chère madame, je vous présente le grand homme de Montauban, notre ami Claude Morisseau.

CLAUDE, d'un ton doctoral.

Musicien symboliste.

CORALIE.

Musicien? Mon neveu me disait pourtant que vous étiez peintre, monsieur.

CLAUDE.

La musique, c'est la même chose que la peinture.

CORALIE.

Ah! (A part à Daniel.) Tu avais raison; il est un peu fou.

CLAUDE, il la regarde un moment.—A Montjoie.

Cette dame, c'est la tante du capitaine Daniel?

MONTJOIE.

Oui.

CLAUDE.

Savez-vous à qui je trouve qu'elle ressemble? A Coralie, votre Coralie, cette belle fille qui faisait florès à Paris il y a une quinzaine d'années.

MONTJOIE, à part.

Ah! ah! lui aussi.

CLAUDE.

Seulement, Coralie était blonde.

MONTJOIE, à part.

Cela ne prouve rien.

CLAUDE.

Et puis ce costume?

MONTJOIE, à part.

Un déguisement.

CLAUDE.

En effet, c'est bien la même allure. Vous savez, le coup d'œil de l'artiste!

MONTJOIE, à part.

Il est impossible que ce soit elle... Et cependant, si c'était elle... Il faut que je m'en assure.

LYDIE.

Que complotez-vous donc là avec M. Morisseau?

MONTJOIE.

Nous causions de Paris... (Se tournant vers Coralie.) et d'une Parisienne. Vous ne vous êtes pas promenée tout à l'heure avec nous, madame; le temps est délicieux.

CORALIE, un peu troublée.

Même en été, je crains l'air du soir.

MONTJOIE.

Vous avez raison. Avec vos robes de gaze, mesdames, vous ne vous méfiez pas assez. Il est vrai que le Seigneur Dieu vous a bâties bien plus solidement que nous. J'ai vu des femmes décolletées risquer vingt fois la mort en souriant; des femmes du monde, s'entend, car pour les autres, il est des grâces d'état.

GODEFROY.

L'endurcissement du vice.

MONTJOIE.

Oh! le vice ne durcit pas la peau. J'ai connu pour ma part une personne très jolie, qui, après un bal échevelé, se plongeait dans un bain d'eau glacé! Elle s'appelait Coralie.

CORALIE, à part.

Il m'a reconnue! De l'audace! ou Daniel est perdu. (Haut à Montjoie, froidement.) Qu'est-ce que c'est que cette Coralie dont vous parliez, monsieur?

MONTJOIE.

Mademoiselle Édith n'est plus là, je peux continuer. Coralie a été l'une des grandes passions de ma vie. Oh! mon Dieu, je ne m'en cache point. Tout homme, à une heure donnée, peut faire et fera une bêtise. Elle appartenait à la grande famille des Manon Lescaut, mais des Manon Lescaut qui ont réussi. Ses mots défrayaient les petits journaux parisiens; on décrivait ses toilettes; ses diamants étaient célèbres: en un mot une cocotte.

GODEFROY.

Une courtisane; je préfère courtisane, c'est plus distingué!

CLAUDE, avec dédain.

Courtisane? C'est vieux jeu. Aujourd'hui nous disons une...

LYDIE.

Chut! vous êtes en bonne compagnie.

GODEFROY.

Et vous avez aimé une de ces filles-là, monsieur de Montjoie? Cela m'étonne de votre part.

DANIEL.

Je connais peu l'existence de Paris, mais je suis de l'avis de M. Godefroy. Qu'on ait un caprice pour une de ces femmes, soit; mais de l'amour... je proteste.

CORALIE, à part.

Oh!

MONTJOIE, à part.

Elle a tremblé. (Haut.) Vous en parlez bien à votre aise. On voit, capitaine, que vous n'avez jamais approché l'une de ces puissantes séductrices. Leur amour, c'est la robe de Nessus. J'en parle sciemment. J'ai adoré Coralie pendant quatre mois, soit quatre cent mille francs.

GODEFROY, stupéfait.

Cent mille francs par mois! Elle allait bien, la gaillarde! Mais que faisait-elle donc de votre argent?

MONTJOIE.

Des rentes tout simplement.

GODEFROY.

Des rentes? Je croyais qu'elles finissaient toutes à l'hôpital.

MONTJOIE.

C'est le vieux jeu, comme dirait notre ami Morisseau: aujourd'hui les Coralies font fortune. Elles économisent pour l'avenir. Au besoin les fourmis emprunteraient de l'argent à ces cigales corrigées par La Fontaine. Je les aimais mieux autrefois. Leur jeunesse disparue, elles disparaissaient elles aussi. Aspasie devenait ouvreuse de loges, et Laïs marchande des quatre saisons. Maintenant, elles ont maison de ville et maison des champs, un compte-courant à la Banque et des actions de chemin de fer. Elles vieillissent tout doucement sans se presser, et un beau jour, elles marient leur héritier dans une bonne famille.

DANIEL.

Riches ou pauvres, elles n'en finissent pas moins méprisées. N'est-il pas vrai, ma tante? Et je ne sais vraiment pas si elles méritent autre chose: mépris d'autant plus impitoyable qu'elles l'ont plus audacieusement bravé. M. de Montjoie a raison. Elles feraient mieux de disparaître en pleine jeunesse, laissant à quelques-uns le souvenir de leur beauté. L'expiation involontaire pourrait leur mériter le pardon; mais la courtisane vieille et riche... quelle honte et quel dégoût!

CORALIE, défaillante.

Oh! mon Dieu...

MONTJOIE.

Est-ce que vous êtes souffrante, madame?

CORALIE, se redressant.

Moi!

Elle regarde Montjoie bien en face.

MONTJOIE, à part.

C'est elle!

UN DOMESTIQUE, entrant, à Godefroy.

Mademoiselle fait dire à monsieur que le café est servi au billard.

GODEFROY.

Ce n'est pas trop tôt. (A Coralie.) Venez-vous, chère madame?

CORALIE, elle hésite un moment, puis, rapidement et très bas, mais énergiquement, à Montjoie.

Attendez-moi ici. J'ai à vous parler.

Elle s'éloigne au bras de Godefroy.

LYDIE, au bras de Claude.

Et que faites-vous? un tableau ou un opéra?

CLAUDE.

Un opéra, madame. Ah! c'est que la peinture m'ouvre en musique des aperçus tout à fait nouveaux: dorénavant, voici comment je procéderai pour travailler quand j'aurai l'idée d'une partition. Je prendrai une toile de vingt-cinq; je mettrai du rouge, du violet, du marron, du noir, du bleu et du vert; au milieu, une grande tache jaune: le jaune, c'est le ténor!

BONCHAMP, à Daniel.

Ce diable de Morisseau! Il est bête et il m'amuse toujours. (A Montjoie.) Vous ne venez pas au billard?

MONTJOIE.

Si, si, tout à l'heure.

BONCHAMP, s'en allant et riant.

Maintenant, le jaune, c'est le ténor!