SCÈNE IV

ÉDITH, DANIEL.

ÉDITH, le regardant.

Vous souffrez?

DANIEL.

Oui, je souffre, car j'ai un aveu pénible à vous faire.

ÉDITH.

Lequel?

DANIEL.

Notre mariage est impossible.

ÉDITH.

Impossible!

DANIEL, très simplement.

Je n'ai pas voulu annoncer cette rupture à M. Godefroy avant de vous en avoir fait part à vous-même. De graves difficultés ont surgi au dernier moment. Ma tante n'a pas été satisfaite de l'entretien qu'elle a eu avec votre père et M. Bonchamp. Elle m'a déclaré qu'elle s'opposait à une union qui ne lui convenait plus. Je tiens à ce que vous appreniez la première qu'un obstacle imprévu se dresse entre nous.

ÉDITH.

Ah!

DANIEL, avec émotion.

Je vous connais assez, Édith, pour être sûr que vous éprouvez un chagrin égal au mien. Me pardonnez-vous la peine que je vous cause? Vous êtes jeune, vous êtes digne d'être aimée, vous m'oublierez, vous serez heureuse. J'espère que vous ne m'accuserez pas de cette rupture, et que plus tard vous voudrez bien me considérer comme un ami profondément dévoué.

ÉDITH.

Je vous sais gré de votre franchise. Quel est cet obstacle imprévu qui désormais nous sépare?

DANIEL.

Une difficulté d'argent.

ÉDITH.

Soulevée par votre tante?

DANIEL.

Oui.

ÉDITH.

Comme vous vous donnez de la peine pour mentir!

DANIEL.

Mais...

ÉDITH.

Je ne vous crois pas. Vous m'aimez aussi profondément que je vous aime.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Pourquoi sommes-nous séparés? Je cherche sans trouver. Je me suis efforcée de rester calme quand vous avez commencé à parler; vous avez cru, sans doute, que j'acceptais votre explication? Je vous écoutais avec la foi absolue que j'ai en vous, et pas un instant le doute ne m'a effleurée. Vous oubliez ce que je vous ai dit. Quand je vous ai rencontré pour la première fois, je vous ai tendu la main comme à un vieil ami. Je ne suis ni folle, ni légère. Vous feriez donc mieux de me prendre pour associée et de me dire toute la vérité... tout entière.

DANIEL.

Vous vous trompez, il n'y a rien de plus entre nous que ce que j'ai dit.

ÉDITH.

Mais pleurez donc, Daniel, vous en mourez d'envie!

DANIEL.

Ah! que vous êtes cruelle! Oui, je t'aime, ma fiancée perdue, et jamais ma tendresse n'a été plus profonde qu'à l'heure où je te dis adieu. J'espérais avoir assez de force pour jouer mon rôle jusqu'au bout, je ne peux plus, non, je ne peux plus! Je pleure et je te quitte, et je mourrai de te perdre... Adieu!

ÉDITH, le retenant.

Non... non...

DANIEL.

Par pitié, laisse-moi, ne me retiens pas, ne me demande rien... Je ne peux rien t'avouer... Sache que je porterai le deuil éternel de mon amour. Sache que je serai toujours près de toi, quelque éloigné que je te paraisse. Je t'aime, et je renonce à toi. Je t'aime, et je te désespère... C'est toi qui pleures maintenant...

ÉDITH.

Je ne te demande plus rien. Je te rends ta liberté... Si tu ne me révèles pas ton secret, c'est que tu estimes que je dois l'ignorer. Ce que tu fais est bien fait. Mais je veux savoir tout ce que tu as le droit de m'apprendre.

DANIEL.

Je ne suis plus digne d'être ton mari.

ÉDITH.

Toi!...

DANIEL.

Ne m'interroge plus! Sache seulement que je subis une honte que je n'ai pas méritée, et je te quitte pour qu'elle ne t'éclabousse pas.

ÉDITH.

N'ajoute rien. Tu m'aimes, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Je t'aimerai toujours quoi qu'il advienne. Tu pouvais troubler ma vie, je te l'avais donnée. En revanche, j'exige quelque chose de toi: promets-moi de ne point partir sans que nous nous soyons revus.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Je le veux, et tu n'as pas le droit de me refuser.