SCÈNE V

CORALIE, GODEFROY, BONCHAMP.

BONCHAMP.

Veuillez vous asseoir, chère madame. (Tous les trois prennent place, il déplie quelques papiers.) Un contrat de mariage est généralement chose très embrouillée... Avez-vous remarqué les défiances naïves qu'on s'y témoigne? La crainte d'être volées que les parties contractantes ne se cachent pas réciproquement? J'ai souvent fait cette supposition invraisemblable: une bande de galériens se constituant en société... anonyme et rédigeant un acte. J'imagine qu'ils ne prendront pas plus de précautions que les honnêtes gens.

GODEFROY, à Coralie.

Heureusement ce n'est pas notre cas! D'ailleurs Bonchamp réglera tout. Je m'entends peu aux affaires d'argent, et j'ai peur que vous ne soyez pas plus avancée que moi. Je ne suis guère qu'un pauvre savant de province.

BONCHAMP, prenant une feuille de papier et un crayon.

Abandonnons Godefroy à ses méditations scientifiques. Madame, je suis au courant de tout ce qui concerne Édith. Son père lui donne une somme ronde de six cent mille francs: il est de plus spécifié qu'elle sera l'unique héritière de sa tante, mademoiselle Césarine Godefroy. Vous voyez que, de notre côté, il n'y aura pas beaucoup d'écritures... Du vôtre...

CORALIE.

Il n'y en aura pas davantage. Mon neveu a une fortune personnelle qui se monte à neuf cent mille francs environ, je vous remettrai le détail complet, désignant les coupons de rente qu'il possède. Il sera spécifié de plus que, moi aussi, je m'engage à lui laisser toute ma fortune.

BONCHAMP.

Parfaitement. Voilà qui supprime bien des difficultés. Nous adoptons, je suppose, le régime de la communauté? C'est le plus sage et le plus logique.

CORALIE.

Le régime de la communauté me convient à merveille.

BONCHAMP.

Alors, chère madame, il ne me reste plus qu'à rédiger le contrat selon la coutume; pour en finir tout de suite, je vous demanderai les nom, prénoms et lieux de naissance des père et mère de votre neveu.

CORALIE.

C'est que... je croyais que M. Godefroy vous avait expliqué...

GODEFROY, toussant.

Ah!

BONCHAMP.

On dirait que ma question t'offusque.

GODEFROY, se levant.

Elle ne m'offusque pas. Seulement elle m'oblige à te confier un secret fort délicat, puisque j'ai cru devoir te le cacher jusqu'à présent; comme il concerne uniquement Daniel, tu comprendras ma discrétion.

BONCHAMP.

Qu'est-ce que c'est?

GODEFROY.

Madame Dubois ne pourra pas te donner les nom, prénoms et lieux de naissance des père et mère de son neveu, attendu que Daniel est... hum!... est... enfant naturel.

BONCHAMP, froidement.

Ah!

GODEFROY, un peu timidement.

Comprends-tu? Très loyalement Daniel est venu me faire son aveu avant de demander officiellement la main d'Édith. Au premier moment, j'ai été désagréablement surpris: j'ai même commencé par déclarer à Daniel que je ne pouvais consentir au mariage. C'est ma sœur qui a insisté. Elle m'a révélé l'amour d'Édith; elle a fait valoir un tas de raisons... Bref, j'ai cédé. Est-ce que tu me blâmes?...

BONCHAMP.

Te blâmer, moi? Tu es fou. Daniel est-il, oui ou non, un honnête homme? Oui ou non, est-il aimé d'Édith? C'est la seule chose que j'examine, le reste m'importe fort peu. La bâtardise, en ce temps-ci, n'est qu'un malheur, ce n'est plus une tache.

GODEFROY, vivement, avec joie.

Que je te serre la main! Ah! tu m'enlèves un poids.

BONCHAMP, haussant les épaules.

Un poids! Seulement cela change mes idées pour le contrat. Loin de moi la pensée de vouloir être indiscret, chère madame; mais j'ai besoin d'être fixé. De qui Daniel tient-il sa fortune: de son père ou de sa mère?

CORALIE, avec beaucoup de calme.

De sa mère, qui était ma sœur. Je vous saurai gré de ne pas m'interroger trop longuement sur un passé qui m'est toujours douloureux. Notre famille habitait Paris. Mon père possédait une belle fortune. Ma pauvre sœur eut le malheur de se laisser séduire par un de nos cousins qui était marié; elle mourut en mettant son fils au monde. Quand je devins veuve, je me rattachai à cet enfant, le seul parent que j'eusse encore. Vous savez le reste, je n'ai plus rien à vous apprendre.

BONCHAMP.

Je comprends, chère madame, tout ce qu'une pareille conversation doit avoir de pénible, mais vous me permettrez d'insister sur un point. Votre neveu n'a pas de nom, car, sans doute, il a été déclaré de père et mère inconnus. Votre sœur n'étant pas sa mère, légalement parlant, ne lui a donc pas laissé sa fortune par voie d'héritage naturel. Il a dû intervenir un testament. Il faut que vous donniez le nom du notaire chez qui il a été déposé. De plus, votre neveu a eu un tuteur; ses intérêts ont évidemment été mis en bonnes mains, mais veuillez remarquer que j'agis ici autant comme officier ministériel que comme ami. Par conséquent, il ne m'est pas permis de négliger un seul détail. Vous annoncez l'intention de léguer toute votre fortune à Daniel, c'est une idée généreuse qui ne m'étonne nullement de vous: encore faut-il que nous puissions établir votre droit à faire une pareille libéralité; pour cela, j'ai besoin de l'acte de décès de monsieur votre mari.

CORALIE.

Mon Dieu, cher monsieur, ma pauvre sœur n'a pas fait de testament; j'étais son héritière naturelle, la fortune de mon père se partageait donc entre nous deux; à son lit de mort, elle m'a chargée de veiller sur les intérêts de son enfant, et de lui remettre purement et simplement la part qui lui reviendrait. C'est ce que vous appelez, je crois, un fidéicommis en termes de droit?

BONCHAMP.

Un fidéicommis.

CORALIE.

De même pour la question du tuteur, Daniel n'en a pas eu. Quant à l'acte de décès de mon mari, je l'ai apporté, pensant en effet qu'il serait nécessaire.

BONCHAMP.

Il est regrettable, très regrettable qu'il n'y ait pas eu testament. Certes, en réfléchissant, je comprends tout l'avantage d'un fidéicommis. Comme vous le dites fort bien, vous étiez l'héritière de votre sœur, donc sa fortune se transmettait tout naturellement à son fils. Ce qui me contrarie, c'est la nécessité où nous serons de remonter plus haut. Monsieur votre père est mort à Paris, chère madame? Veuillez me donner le nom du notaire de votre famille, je lui écrirai pour qu'il m'envoie copie du testament par lequel vous avez hérité.

CORALIE, troublée.

Oh! mon Dieu.

GODEFROY, un peu agacé.

En vérité, mon cher ami, tu me confonds... Pourquoi fais-tu intervenir le père de madame Dubois à propos du contrat de Daniel?

BONCHAMP.

J'avoue que j'excuse ton étonnement et celui de madame, mais je crois être dans la sagesse et la raison. Le pire mal des choses irrégulières, c'est qu'elles prêtent à gloser à tout le monde. Il sera impossible de cacher la vérité; si tu l'as espéré un moment, tu n'es qu'un naïf. La publication des bans est une petite machine très simple, mais très indiscrète. Le premier venu pourra lire: «Promesse de mariage entre demoiselle Édith-Jeanne Godefroy, fille légitime de...» et «le sieur Daniel, capitaine d'artillerie, fils de personne». Sois bien persuadé que les cancans iront bon train. J'entends ces braves gens d'ici: (Avec l'accent du Midi.) «Té! Il est bien riche pour un bâtard.» «Eh! pécaïré! qui sait ce qu'aura fait mademoiselle sa mère?» Le second jour, une âme charitable insinuera que ladite fortune est d'origine douteuse; le troisième, ce doute deviendra une certitude; le quatrième, on fournira les détails les plus inattendus. Allons donc! cela me révolte par avance! Avoue franchement la situation. La franchise est le sauf-conduit de l'honneur. Tu inviteras tout Montauban à la signature du contrat: il est nécessaire que chacun puisse dire que les choses se font honnêtement entre honnêtes gens que nous sommes. «Le capitaine Daniel apporte neuf cent mille francs, laissés par mademoiselle X... sa mère, laquelle avait hérité de ses père et mère, ainsi qu'il ressort de tel testament déposé chez maître X..., notaire à Paris. Il apporte en outre la fortune à venir de sa tante madame Dubois, veuve de M. Dubois, etc... etc...» De cette façon les commérages tomberont d'eux-mêmes. On saura que la fortune de ton gendre est de source pure, que la famille de sa mère était riche, que le mari de sa tante était riche; les plus malveillants seront condamnés au silence, car nul n'osera dire qu'étant né en dehors du mariage, Daniel est riche en dehors de l'honneur!

CORALIE, écrasée.

Tout est perdu!

BONCHAMP.

Vous ne dites rien, chère madame.

CORALIE, très troublée, se levant.

Je dis que...

BONCHAMP, à part.

Comme elle est troublée! (Haut.) Enfin, quelle est votre opinion?

CORALIE, toujours très émue.

Mon opinion est... est, au contraire, d'éviter le bruit. Moi, je serais d'avis de n'inviter personne à la signature du contrat. Je puis vous remettre l'acte de décès de mon mari ainsi que le détail de... de la fortune qu'il m'a laissée. Quant au testament de mon père, il n'en a pas fait.

BONCHAMP.

Le notaire de votre famille a gardé la minute de la liquidation; vous voyez que rien n'est plus facile que de se procurer la preuve que je désire. (L'épouvante a gagné peu à peu Coralie.—A part.) Oh! oh! il y a quelque chose. (Haut) C'est pourtant bien simple.

CORALIE.

Oui, mais je suis forcée de vous demander quelques jours, car, en vérité, je ne m'attendais pas à ces difficultés. Le temps d'écrire à mon notaire...

BONCHAMP, avec intention.

Donnez-moi son nom: ces démarches-là nous regardent, nous autres. C'est moi qui écrirai.

CORALIE.

Vous voulez?...

BONCHAMP, même jeu.

Quelle raison auriez-vous de refuser?

CORALIE, vivement.

Je ne refuse pas. Je vous communiquerai tous ces renseignements-là demain.

BONCHAMP, toujours avec insistance.

Je préférerais en finir immédiatement, d'autant que nous désirons tous que ces enfants soient mariés le plus vite possible..

CORALIE.

Votre conversation de jurisprudence m'a un peu étourdie, et pour l'instant...

GODEFROY.

Voulez-vous passer dans la chambre de ma sœur? Elle donne sur le jardin.

CORALIE.

Volontiers. (A part.) Que faire?

BONCHAMP.

Je vous serais obligé de me remettre le plus tôt possible ce que je vous demande.

CORALIE.

Oui, oui... (A part.) Je trouverai!