SCÈNE VIII

Les Mêmes, moins CORALIE.

MONTJOIE, prenant son chapeau.

Il ne me reste plus qu'à vous présenter mes hommages, mademoiselle. (Il salue Édith.) Au revoir, capitaine.

DANIEL.

Au revoir, monsieur.

Montjoie fait quelques pas vers la porte; puis tout à coup, s'arrêtant.

MONTJOIE.

Au fait, puisque j'ai le plaisir de vous rencontrer, capitaine, voulez-vous me permettre de vous demander un conseil?

DANIEL, étonné.

A moi?

MONTJOIE.

Pourquoi non? Je vous tiens pour un parfait galant homme, et sur certaines questions délicates on est toujours heureux d'avoir l'avis d'un galant homme.

Daniel s'incline.

ÉDITH, souriant.

Mais non celui d'une jeune fille. Je vais vous laisser...

MONTJOIE.

Veuillez demeurer, mademoiselle. En vérité, je serais trop humilié de vous mettre en fuite. D'autant que l'affaire n'a rien de mystérieux. Je comptais demander à M. Godefroy, à M. Bonchamp leur opinion. Mais vous aviez tant de monde ce soir que je n'ai pu les aborder. Imaginez-vous qu'il m'arrive l'aventure la plus désagréable. L'un de mes amis, de Marseille, M. Merlin, dont vous m'avez peut-être entendu parler...

ÉDITH.

Non, je ne crois pas.

MONTJOIE.

Peu importe; eh bien, l'un de mes amis de Marseille, M. Merlin, m'a écrit ce matin qu'il allait marier sa fille avec un jeune homme dont vous me permettrez de taire le nom. Il croit que son futur gendre est de bonne maison. Or, je connais des détails très tristes ignorés de tous. Le père de ce jeune homme a subi une peine infamante...

ÉDITH.

Oh! mon Dieu!

MONTJOIE.

Et j'avoue que, depuis ce matin, j'hésite sans oser prendre un parti. Les fiancés s'adorent. Révéler la vérité au père, c'est rompre leur mariage.

ÉDITH.

Pauvres jeunes gens!

MONTJOIE.

La taire, c'est peut-être indélicat. Oh! ma conscience est très tatillonne. Dois-je parler, dois-je garder le silence? Que feriez-vous à ma place, capitaine?

DANIEL.

Je dirais la vérité.

MONTJOIE, avec émotion.

Ah! Cependant les fautes sont personnelles, et parce qu'un individu est coupable, il ne s'ensuit pas que son fils soit un malhonnête homme.

DANIEL.

J'estime qu'en toutes circonstances, il faut être très soucieux de l'honneur de ses amis. N'est-ce pas votre avis, Édith?

MONTJOIE.

Alors, si vous étiez dans ma situation?

DANIEL.

Je n'hésiterais pas. Je crois qu'il faut toujours remplir son devoir sans regarder aux conséquences. D'ailleurs, si ce mariage est rompu, la faute n'en sera pas à vous. Le père de la jeune fille n'a qu'à pardonner à son futur gendre le crime qu'il n'a pas commis.

MONTJOIE.

Certes; mais je ne puis m'empêcher de voir le résultat de ma révélation. Ces deux jeunes gens s'aiment: voilà deux cœurs brisés peut-être, et par ma faute.

ÉDITH, gravement.

Ne craignez rien, monsieur. Si leur amour est sincère et immuable, leur séparation n'aura qu'un temps: ces amours-là renversent tous les obstacles.

DANIEL.

Chère Édith!

MONTJOIE.

Je n'ai qu'à m'incliner, mademoiselle. Mais vous, capitaine, reconnaissez qu'il est pour le moins bien douloureux de rejeter sur un honnête homme le poids de la faute commise par... par son père.

DANIEL.

C'est douloureux, il est vrai, mais vous aurez obéi à votre conscience[A]. Remarquez que vous avez bien voulu me demander d'abord mon avis sur un cas spécial. Je vous ai dit en toute loyauté ce que je pensais. A présent, la conversation dévie; vous vous en prenez à la grande question de la responsabilité. Permettez-moi de garder le silence, car j'ai là-dessus des idées tellement particulières qu'elles vous sembleraient trop paradoxales.

MONTJOIE, vivement.

Pas du tout! J'attache la plus grande importance à connaître votre opinion tout entière.

DANIEL.

C'est que j'ai à traiter un sujet un peu... scientifique, et devant mademoiselle Édith...

ÉDITH.

N'est-ce que cela? Je vais m'asseoir au piano, je ne vous entendrai pas.

DANIEL.

Vous me pardonnez?

ÉDITH, s'éloignant et allant au piano.

A vous!

DANIEL.

Eh bien, je vous dirai que j'ai étudié le système de Darwin sur l'origine des espèces, et j'en ai tiré des conclusions cruelles, mais logiques. Vous savez que le naturaliste anglais a divisé tout ce qui vit, homme, animal ou plante, en deux grands partis: celui des vaincus, celui des vainqueurs. Telle espèce sera vaincue, parce qu'elle est dénuée de moyens de défense; telle autre, victorieuse, parce qu'elle est constituée pour triompher. Les animaux héritent de leurs ascendants leur faiblesse ou leur force. Eh bien! je crois, pour ma part, que ce que la science a reconnu exact au point de vue physique est vrai au point de vue moral. On hérite non seulement la beauté ou la laideur des formes, mais encore les vertus et les vices. Il y a bien des chances pour que le fils d'un honnête homme soit un honnête homme, pour que le fils d'une coquine soit un coquin, de même que le petit du lion est fatalement brave et le petit de l'hyène fatalement lâche. Le principe héréditaire de la noblesse n'a pas d'autres fondements, et même dans notre bourgeoisie contemporaine, où l'idée d'honorabilité a remplacé l'idée de noblesse, vous ne verrez presque jamais une famille sans reproche s'allier à une famille tarée. C'est injuste, c'est épouvantable, d'accord. Vous ne nierez pas l'évidence. Je vois que ma théorie vous surprend beaucoup: n'y attachez, si vous voulez, que l'importance d'une fantaisie philosophique originale. (Allant à Édith.) J'ai fini ma tirade, mademoiselle, et de nouveau je vous demande pardon d'avoir fait le pédant pendant cinq minutes.

Montjoie est resté sur le devant de la scène.

MONTJOIE, très ému, à part.

Et c'est le fils de Coralie qui parle ainsi! Pauvre garçon! (Il regarde un instant Daniel, qui cause avec Édith.) Cet honnête homme souffrirait trop, je me tairai. (Haut.) Vous ne sauriez croire, monsieur, combien vos paroles loyales m'ont ému. (Il lui tend la main.—A Édith.) Je vous ai déjà fait compliment de votre mariage, mademoiselle. Permettez-moi d'insister. Il y a certains hommes qu'on estime plus à mesure qu'on les connaît davantage.

Il salue et sort.