SCÈNE XIV
CORALIE, DANIEL.
DANIEL, doucement, presque à voix basse.
Ma chérie, est-ce vrai ce qu'a dit cet homme? Est-ce vrai que c'est à toi de m'apprendre, de me révéler...
CORALIE.
Oui.
DANIEL.
Il ment, n'est-ce pas?... Il ment... ou on l'a trompé?
CORALIE.
Non, tu ne peux pas épouser Édith.
DANIEL.
C'est donc vrai! Je suis donc déshonoré! Tu courbes le front, tu ne réponds rien? Je suis déshonoré! moi! Comment? par qui?
CORALIE, d'une voix rauque.
Par ta mère.
DANIEL, reculant.
Par ma mère...
CORALIE.
Je t'ai menti; je ne pouvais faire autrement. Ta mère n'est pas morte en te mettant au monde. Elle a eu une existence honteuse: c'était une fille perdue.
DANIEL, brisé.
Ma mère!
CORALIE.
Et pour tout te dire en un mot: elle s'appelait Coralie.
Je suis le fils de Coralie, moi! (Coralie tombe agenouillée, foudroyée, avec un sanglot.—Un silence.—Daniel la regarde.) C'est toi qui es Coralie; c'est toi qui es ma mère.
CORALIE, très bas.
Oui.
Daniel éclate en sanglots. Puis il regarde de nouveau Coralie; alors il essuie ses larmes et allant vers elle.
DANIEL, très doucement.
Tu es ma mère. Relève-toi.
CORALIE.
Daniel...
DANIEL, même jeu.
Quoi que tu aies fait, je suis forcé de t'absoudre.
CORALIE.
Tu ne me maudis pas?
DANIEL, même jeu.
Puisque je suis ton fils... Tu n'es pas une femme pour moi, tu es la mère, l'être sacré qui a pris soin de mon enfance, qui m'a élevé, qui m'a aimé, moi qui étais seul au monde. Que d'autres t'accablent; moi je te pardonne. Que d'autres te méprisent, moi je te respecte.
CORALIE.
Tu me pardonnes?
DANIEL, gravement.
J'oublie.
CORALIE.
Oh! mon Daniel! Et je te condamne à la souffrance! Et je brise ton bonheur! Ah! si tu voyais le martyre que j'endure!...
Je le vois, mais sois courageuse comme je suis fort. Tu comprends qu'à partir de cette heure, une existence nouvelle commence pour nous deux. Après ton aveu, je n'ai pas à t'interroger. De ton passé, je ne veux, je ne dois savoir qu'une chose... (Il la regarde en face.) Qui est mon père?
Coralie se tait. Daniel comprend et pousse un cri en cachant sa tête entre ses mains.
CORALIE.
Je refuse ton pardon! Renie-moi, chasse-moi, je suis une misérable! Il serait odieux que l'existence d'un homme tel que toi fût brisée par une Coralie! Tu crois que je t'ai aimé tout de suite? Ce n'est pas vrai. Je n'ai même pas eu cette vertu. Quand tu es né, je t'ai mis en nourrice, au hasard, comme tu étais venu, et j'allais te voir, une fois, deux fois par an, quand je m'ennuyais, comme j'aurais fait une partie de campagne. Mais tu ne peux pas te rappeler, tu étais trop petit. Tu as grandi, ça me vieillissait, je t'ai mis au collège pour me débarrasser de toi. Un jour on m'a dit que tu étais intelligent. Cela m'a fait plaisir; je t'ai aimé, parce que tu flattais mon orgueil. Je n'ai changé que plus tard, quand je t'ai vu le premier de tous par l'intelligence, par le travail, par le succès. T'imagines-tu par hasard que tu me doives quelque chose? C'est moi qui te dois tout. D'habitude, c'est la mère qui met de nobles sentiments dans l'âme de son fils: c'est toi au contraire qui mettais lentement comme une vague idée d'honneur dans la mienne. En vain je me suis retirée au fond de l'Auvergne. Quelques années de retraite n'effacent pas toute une vie infâme. Tu sais tout: décide. Quand tu m'as pardonnée ce n'est pas ta justice qui a prononcé, c'est ta reconnaissance. Je la répudie, j'en suis indigne. La seule grâce que je te demande, c'est de me maudire, de me renier, de me chasser, et de continuer ta route comme si je n'existais pas!
DANIEL, très doucement.
Tu ne me quitteras jamais.
CORALIE.
Rien ne te lie à moi.
DANIEL, même jeu.
Tu te trompes. Il y a mon sang.
CORALIE.
Daniel, Daniel, je ne veux pas de ton sacrifice. Je suis le seul obstacle à ton bonheur. Aucun lien légal n'existe entre nous. Si tu dis: «Je ne connais plus cette femme,» tu peux épouser Édith, puisque tu ne portes pas mon nom.
DANIEL, avec une tendresse infinie.
C'est vrai, je ne porte pas ton nom; eh bien! je te donne le mien. Tu ne m'as pas reconnu à ma naissance, mais tu es ma mère, tu m'as aimé: je te légitime. Embrasse-moi.
La toile tombe.