VIII
Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'était défendu avec rage. La lutte n'avait pas été longue. Au bout d'une demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre changé en cimetière. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi eux, le mari de Françoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant.
Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché derrière un arbre, accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il avança la tête, regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour avoir sauvé sa vie, il ne se trouvait pas hors de péril. Que faire? Où aller? Impossible de rentrer dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui le séparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des assiégeants. Rebrousser chemin et remonter du côté de Versailles? Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national. Le galérien qui fuyait naguère le bagne ignoble de Toulon, était toujours trahi par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à la porte du paysan, le paysan le chassait à coups de fourche. S'il demandait asile au berger nomade, le berger lâchait son chien. Pas de délivrance tant que le galérien évadé portait sur son dos la casaque maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa peau. De même pour Pierre. On haïssait les communards. Il ôta sa vareuse et la jeta dans un buisson avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore la bande rouge cousue au pantalon noir: mais à quelques pas, elle ressemblait à la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait sombre. Il lui restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait partagé avec le malheureux Étienne, il ne savait où le prendre maintenant. Demander l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il lui disait: «Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant pas rôder toute la nuit comme une bête fauve traquée par les chiens. Il ne savait seulement pas où il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas gracieuses, coquettement posées des deux côtés de la route. Pierre frissonnait. Il devait ressembler à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmêlés. Cet homme nu-tête, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et poussait devant lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère, il était venu se promener là, un dimanche, avec Françoise. Il voyait encore son petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'était loin, ce bon temps-là! Tout à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air tranquille: une maison de bourgeois parisiens, très calme. La lune qui se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait un morceau de sucre dans la main et levait les doigts très haut. Le chien sautait et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle l'éloignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des cheveux blonds qui tombaient épais et bouclés sur son front et sur ses joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avança vers la petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute droite. Deux fois, elle balbutia:
—Monsieur... Monsieur...
Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le chien en profitait pour manger le morceau de sucre. Pierre dit très vite, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre fort douce:
—Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle... je ne suis pas méchant... Je n'ai pas mangé depuis hier. Donnez-moi un morceau de pain et un verre d'eau.
Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression de crainte et de souffrance, que l'enfant se sentait toute remuée. Elle le regardait, de ses grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de rire.
—Vous avez de la chance tout de même! Maman et ma tante sont allées se promener. La bonne cause avec le jardinier.... Et je ne sais pas pourquoi, quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu que maman ne rentre pas, mon Dieu! Elle ne dirait pas grand'chose; mais c'est ma tante qui crierait!
Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre une chose défendue par sa tante, l'enfant disparut dans la maison. Elle revint au bout de cinq minutes chargée de comestibles. Du pain, de la viande, une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras pliaient sous ce fardeau.
—Jamais vous ne pourrez emporter tout ça! s'écria-t-elle. Attendez, je vais vous donner une serviette.
Elle posait ses provisions sur le perron, et le chien gourmand les flairait. Pierre la trouvait ravissante, cette enfant. Il aurait voulu causer avec elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante dont parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles crieraient en apercevant cet affreux bohémien dans leur maison. A la hâte, il mit quelques provisions dans la serviette que la petite rapportait et fit soigneusement un nœud solide.
—Comment vous nommez-vous, mon enfant? dit-il.
—Gabrielle; mais on m'appelle Gab!
—Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais bien vous embrasser, mais je suis si noir!...
Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première fois depuis son départ de Paris, depuis qu'il quittait sa femme et son fils, une lueur de gaieté flambait dans ses yeux tristes. La petite riait toujours.
—C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir! Embrassez-moi tout de même! Et ne m'oubliez pas. C'est promis! Gabrielle... Mais on m'appelle Gab! Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir. Et ma tante serait dans une colère!...
Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au pied d'un arbre, en plein champ, il dévora les vivres que la charité d'une fillette lui donnait. Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant craintive au lieu d'un petit être courageux et bon, on le saisissait, on le conduisait à Versailles, on le jetait dans les cachots où gisaient les fédérés captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni Françoise. Il fallait maintenant trouver un abri pour la nuit. Rien de plus simple. Il suffisait de se jeter dans un bouquet de bois. Quand les arbres dressèrent au-dessus de sa tête leurs branches lourdes, le malheureux fut envahi par un profond bien-être. L'espérance lui revenait. Une bonne fée semblait le protéger. Il échappait à tant de périls! La bataille, d'abord, et cette halte sinistre dans le bois; puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne attaquaient; enfin, ce cher petit ange qui surgissait tout à coup pour lui venir en aide lorsqu'il allait désespérer. Il murmurait son nom avec un attendrissement particulier, et il revoyait le visage de cette jolie Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement de ses cheveux blonds. Un calme délicieux le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà par les premières caresses du sommeil. Enfin, il s'endormit profondément. Au-dessus de lui, souriait le grand ciel troué d'étoiles.
Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur la route. Ses angoisses renaissaient avec le jour. Peu importait qu'on le prît pour un vagabond. Mais la bande rouge de son pantalon révélait à tout le monde un fédéré fugitif. Il resta dans son abri pendant de longues heures. Il avait ménagé ses provisions, la veille; il put déjeuner assez solidement. En ce moment, l'horloge d'une église lointaine sonna douze fois. De nouveau Pierre agitait ce problème: «Que faire?» Quand l'espérance est entrée dans un cœur, elle y reste obstinément. Le souvenir de Gab le consolait et le soutenait. Après tout, il y a des êtres bons et généreux, qui aident le pauvre monde. Il trouverait peut-être un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait pas à s'embaucher comme garçon d'écurie, dans une ferme? Il se serait bien hasardé sur la route, mais des soldats défilaient fréquemment par petites troupes. Il préférait attendre que le soir revînt. L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin, vers cinq heures, il se risqua. Un champ de betteraves s'étalait devant lui. Il suivit un des sillons, et gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la traversa et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue, décidé à tout faire pour sauver sa vie, cette vie nécessaire aux deux êtres qu'il aimait passionnément. Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier, quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats de ligne venaient droit à lui. Le plus simple eût été de continuer son chemin, sans témoigner aucune crainte, et de passer tranquillement à côté de ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures, Pierre était hanté par des visions funèbres. Tout ce qui portait un pantalon rouge lui causait une épouvante nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre qui détale devant les chiens. Les soldats, d'abord étonnés, en voyant cet homme qui se sauvait à leur approche, sans raison ni motifs, coururent après lui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur donnait des ailes au fugitif. Bientôt, il prit une avance considérable. Il franchissait les halliers; il sautait par-dessus les buissons; il enjambait les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route. Devant lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres, protégé par un large saut de loup. Il le suivit pendant quelques minutes et arriva devant une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il n'en pouvait plus. Ses dents claquaient. Il voyait trouble; ses tempes battaient avec force, et son cœur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors il se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit que la pitié de ces jeunes filles pouvait seule le sauver encore. Et il alla droit vers elles, décidé à tout leur dire, à implorer leur secours, songeant que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient moins cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée contre son amie, un peu rassurée par la présence d'Odin, qui montrait les dents. Faustine attendait le vagabond, le front haut, très calme.
—Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle d'une voix brève.
—Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu, sauvez-moi.
—Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous?
—Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous dirai tout. Je suis un honnête homme. J'ai une femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les tuera du même coup.
Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait sa pitié, qui implorait sa protection. Ses yeux étaient doux, clairs, loyaux; elle songea qu'étant malheureuse elle devait tendre la main à tous les malheureux.
—Entrez, dit-elle simplement.
Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle ferma la grille et conduisit le fugitif dans un bosquet.
—Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous n'en pouvez plus. Asseyez-vous sur ce banc et reposez-vous.
Pierre joignait les mains, il la contemplait comme s'il eût adoré une madone.
—Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il.
—Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous me direz tout à l'heure ce que vous voudrez me dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de savoir qui vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez. On vous poursuit, je vous donne asile. Voilà tout.
Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière Faustine. Elle se rassurait maintenant; et, curieusement, elle se rapprochait de Pierre Rosny.
—Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est pas un voleur!
Pierre pâlit.
—Un voleur, moi!
—Va au château, continua Faustine, et dis à Marius de venir.
—Comment! tu veux rester seule, avec... avec...?
Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle le désignait d'un geste gêné, assez comique.
—Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit Mlle de Bressier, très doucement, mais avec l'imperceptible nuance d'autorité qu'elle mettait dans ses paroles quand elle voulait être obéie.
Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour voir ce qui se passait. On l'eût profondément étonnée en lui apprenant que ce fugitif, ce vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la jeune femme qu'elle trouvait trois jours auparavant gisant dans le saut de loup. La vie a de ces coïncidences bizarres: par quel caprice du sort la femme et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer l'un après l'autre dans le même endroit?
Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu tout lui dire, lui prouver que sa charité ne sauvait pas un être indigne. Mais la jeune fille ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait, en ce jour qui comptait comme le plus malheureux de tous ses jours. Elle se trouvait en cet état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à quelqu'un. Si un oiseau, battu par la pluie et chassé par le vent était venu frapper contre ses vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le fugitif ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme qui heurtait à sa porte et lui criait pitié?
Une seule question se posait devant son esprit, pendant que Pierre assis sur le banc, reprenait lentement des forces. D'où venait cet inconnu? Pourquoi le poursuivait-on?
Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était un garde national, un prisonnier qui s'évadait, sans doute. Elle le reconnaissait à cette large bande rouge du pantalon noir. Eh bien, soit! Elle, la fille d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle recevrait ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait asile. Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait pas jadis qu'il recueillait souvent sous sa tente algérienne les Arabes fugitifs? Le hasard la mettait en face d'un de ces hommes dont la révolte venait de tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers une mémoire respectée en couvrant l'inconnu de sa protection.
Nelly reparaissait déjà, mais seule.
—Et Marius? demanda Faustine.
—Impossible de le trouver.
—Alors, nous nous passerons de lui.
—Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua Nelly, tout à fait rassurée maintenant.
—Monsieur que tu vois là est un garde national de l'armée de Paris, continua Faustine.
—Un communard!
—Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile à deviner. Il s'agit de le sauver.
Pierre se leva.
—Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle, dit-il avec gravité.
—Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne sont pas les miennes, et, sans doute, vos actions ne m'inspireraient que de l'horreur. Mais je ne veux pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme ait vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez point. Ce que je fais n'est pas pour vous. C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre de nobles actions: je désire que, lui mort, sa mémoire protège encore ses ennemis. Votre visage et vos mains sont noires de poudre. Lavez-les dans ce bassin, là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez dans ma maison, un de mes domestiques pourrait vous voir et les commérages sont à craindre. Faites vite. Nous n'avons pas de temps à perdre.
Faustine parlait avec une autorité douce, mais ferme. Pierre salua et obéit. Un bassin était creusé dans l'encadrement des massifs. Le fugitif y effacerait aisément les stigmates noirâtres qui le dénonçaient à tout le monde. Pendant ce temps, Faustine revenue dans l'allée avec Nelly, exposait son plan à Mlle Forestier. Nelly se chargerait de détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine, monterait dans l'appartement d'Étienne, où se trouvait la garde-robe du jeune homme. Elle y prendrait un costume qu'elle donnerait au garde national. Quand il aurait changé de vêtements, on ne pourrait plus reconnaître le fédéré sous le veston bourgeois. Quelques billets de cent francs lui permettraient de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La bonne action serait accomplie. Elle serait quitte envers sa conscience, quitte envers la mémoire de son père.
—Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont tué le général! dit Nelly.
—Ils l'ont tué sur le champ de bataille.
—Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est vrai. Que veux-tu? j'ai été élevée dans ces idées-là. Un vaincu est sacré.
A ce moment des cris éclatèrent sur la route.
—Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tête.
—Je vois des chasseurs à pied, des pantalons rouges, répliqua Nelly; ils sont guidés par un capitaine. Tiens! ils viennent du côté de la grille... Regarde donc, Faustine.