X
Louis Maubert, au lendemain de la Commune, avait quitté son bataillon de chasseurs à pied, pour entrer dans l'infanterie de marine, comme tant d'autres officiers qui espéraient un avancement plus rapide, et l'événement ne trahissait pas sa confiance. Pendant dix ans, il faisait un très rude métier au Sénégal, à la Guyane, et en Cochinchine. On ne vit pas impunément et pendant tant d'années sous le dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq ans, le colonel Maubert paraissait en avoir quarante. Chauve maintenant, bruni par le soleil dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité que rien ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant jeune homme d'autrefois. Désirant envoyer une mission dans le Sud-Oranais, le ministre de la marine ne pouvait pas mieux choisir que cet officier intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement du voyage, le colonel Maubert s'apercevait qu'il était mal outillé pour l'entreprendre. Sans fausse honte, il revenait directement à Paris, pour expliquer les causes de son insuccès relatif. Un matin, il reçut une lettre dont la signature le fit tressaillir. Mme de Guessaint le priait de vouloir bien passer chez elle.
On l'avait interrogé au ministère sur cette mort restée mystérieuse. Il disait son opinion très nettement. M. de Guessaint, géographe instruit, voyageur expérimenté, aimait un peu trop les femmes. Il s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran, de la belle Yelma, une Mauresque aux formes opulentes, au teint mat, aux yeux allongés, et, malgré la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui rendre visite en plein jour. Le soir, il retournait chez elle, et dès lors on ne le revoyait plus. Le colonel ne pouvait pas prouver que le sieur Enoussi fût le coupable; mais il restait convaincu que des hommes payés par le Tunisien avaient assassiné son trop galant compagnon. Dans ces pays restés arabes, malgré la domination française, il est toujours facile de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais très méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup, en pleine nuit, quand il sort d'une maison suspecte, et de le tuer d'un coup de couteau. La mer est une complice à qui l'on peut se fier. On attache une lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans les flots, et ils ne trahissent pas le secret qu'on leur donne en garde. Le procureur d'Oran partageait un peu l'opinion du colonel Maubert. Mais il lui paraissait impossible d'entamer une instruction sans avoir une preuve certaine. Il est commode d'arrêter un Français, de l'emprisonner, et de l'intimider par des menaces. Avec les Arabes, ces procédés européens échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme calme. Leur nature flegmatique ne se trahit jamais. Puis, l'arrestation du sieur Enoussi, marchand riche et bien posé, opérée sans motif apparent, eût soulevé trop de colères. «L'affaire Guessaint», comme on disait à Oran, allait donc grossir le nombre des crimes mystérieux que la justice connaît sans pouvoir les punir.
La lettre de Mme de Guessaint embarrassait le colonel. Que dirait-il à la veuve de son compagnon? Irait-il lui raconter que son mari avait succombé à sa passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque? Son ami, M. de Merson, le rassura bien vite.
—Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirme que vous ne désolerez pas outre mesure cette jolie veuve. Elle n'ignorait pas les mœurs légèrement musulmanes de son mari; et... bien entre nous, tout ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence à la pleurante Arthémise, veuve de Mausole.
—Le fait est que Guessaint...
—Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire vous interroger pour avoir la preuve du décès de son mari. Car enfin, elle se trouve dans une situation embarrassante, la pauvre femme. Elle est veuve... sans l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas se remarier! Dites-lui donc tout sans hésiter. Si vous pouvez l'aider à établir nettement sa situation devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service!
Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel n'hésita pas. Il répondit à Mme de Guessaint qu'il se mettait complètement à ses ordres, et qu'il aurait l'honneur de se rendre chez elle le surlendemain, à deux heures de l'après-midi.
Prévenue de cette visite, Mme Rosny témoigna le désir d'y assister. Un changement étrange se faisait chez Françoise. Elle n'ignorait pas pourquoi son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait. Il allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui s'adoraient, et que la vie cruelle séparait brusquement, devaient fatalement tomber dans les bras l'un de l'autre. Mme Rosny se réjouissait d'un mariage entre Jacques et Mme de Guessaint. Elle savait Faustine bonne, tendre, dévouée; elle savait que jamais elle n'aurait pu rencontrer une bru mieux disposée pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune fille d'autrefois étouffait complètement la rancune de ses jalousies maternelles. Puis, d'autres raisons, plus vulgaires, plaidaient en faveur de ce mariage, dans ce cœur exclusif et passionné. Au point de vue des sentiments, Faustine représentait pour elle la belle-fille idéale. Au point de vue de l'ambition, elle n'eût jamais rêvé pour son fils un mariage aussi éclatant. L'immense fortune de Mme de Guessaint, sa haute situation dans le monde, ses alliances de famille aplanissaient d'un coup bien des difficultés dans la vie de l'artiste. Il se trouvait soudain rapproché de ce but où elle voulait le conduire par des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle revanche éclatante elle prenait subitement contre les riches et les heureux de ce monde! Le fils du communard fusillé comme un chien au coin d'une route, épousait la fille d'un général de division, d'un homme apparenté aux plus nobles familles: c'était pour elle une jouissance intime et profonde. Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se dérobait. Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours redouté: la maîtresse; maîtresse d'autant plus à craindre qu'elle possédait plus de puissance séductrice. La mère ne pouvait plus entrer dans la vie des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y parvenir, elle ne reculerait devant aucun effort. Bien que Me Denizot affirmât qu'on s'adresserait en vain aux magistrats, elle poussait Faustine à introduire une instance devant le tribunal de la Seine. Pour soutenir cette instance, il fallait au moins des témoignages; le colonel Maubert était là pour en apporter. Ce nom de Maubert rappelait sinistrement à Françoise le capitaine de chasseurs à pied qui, naguère, avait fait passer par les armes le malheureux Pierre Rosny. Pouvait-elle supposer que ce fût le même? Autrefois, en consultant l'Annuaire, elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert. Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant avec un de ses camarades, fût entré dans l'infanterie de marine dès le mois d'octobre 1871.
Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir d'assister à l'entretien de Faustine et du colonel. Elle voulait écouter avec soin tout ce que dirait le chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle voulait recueillir ses moindres paroles, et voir si de tout cela ne jaillirait pas une preuve qui pût convaincre les juges. A deux heures, elle arrivait chez Mme de Guessaint. Celle-ci attendait dans son atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être éclaircir sa destinée.
—Je vous remercie de m'avoir permis de venir, dit-elle à Faustine. C'est notre bonheur à tous qui est en jeu. J'ai laissé Jacques très troublé, très ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir ce que vous aurez appris.
—Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme. L'espérance est bien tenace dans le cœur humain; le colonel nous révélera peut-être quelque chose; et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats ignorent?
En entendant résonner le timbre de la porte d'entrée, après celui de la pendule, les deux femmes se regardèrent très émues. Le sort allait prononcer. Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière, guettait l'apparition de l'officier, avec une curiosité anxieuse; Faustine, plus maîtresse d'elle-même, restait assise au fond de l'atelier, un peu dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la main.
—Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur, et je vous remercie d'avoir bien voulu passer chez moi.
M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué Françoise et Mme de Guessaint; mais il voyait mal la jeune femme.
—Je ne fais que remplir mon devoir, Madame. M. de Guessaint est tombé victime d'un crime, hélas! impuni, et je serais heureux si, en joignant mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance de ce lâche assassinat.
Se rappelant les conseils de M. de Merson, il n'hésita pas à reconstruire le drame dans toute sa réalité cruelle. Il atténua certains détails, n'insistant pas trop sur le rôle de la belle Mauresque, mais il dit comment la réflexion confirmait les hypothèses de la première heure et pourquoi il soupçonnait le sieur Enoussi de s'être débarrassé d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait et son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on a longtemps vécu en Orient, l'imagination garde un reflet des grands soleils lumineux. M. Maubert s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup étudié. Il décrivait d'une manière colorée cette ruelle d'Oran où, d'après lui, le guet-apens se dressait, habilement préparé; la boutique du marchand d'eau fraîche et de dattes vertes, avec ses embrasures louches et complices des coupe-jarrets; un peu plus loin, la jetée et la mer toute grise dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la victime.
—Alors vous croyez, colonel, que les coupables seraient ces deux Arabes qu'on a vus rôder entre la maison de la Mauresque et l'hôtel où vous étiez descendus?
—J'en suis presque certain, Madame.
—On a recherché ces hommes?
—Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais tout à coup elles se sont effacées. Les Arabes trouvent toujours dix complices pour un. Ils savent qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus grande joie, c'est de tromper la justice française, qui leur inspire autant de haine que de terreur.
—Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents de police qu'on a envoyés de Paris?
—Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes intelligents, je les ai vus à l'œuvre; ils ont fait et ils font encore tout ce qu'il faut pour réussir. Car je leur rends cet hommage, rien n'a pu les décourager.
Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur apprenait rien de nouveau. Elle espérait toujours qu'une phrase, un mot jetterait une lueur dans ce drame sombre. M. Maubert regardait un peu distraitement autour de lui, comme un homme qui aime les belles choses et que les objets d'art intéressent. Tout à coup, il dit, avec une sorte d'étonnement, en remarquant l'un des deux portraits peints par Faustine:
—Mais je ne me trompe pas: c'est le général de Bressier?
—Mon père, Monsieur.
L'officier fit un mouvement très brusque et s'avança vers Faustine qui s'était levée. Elle se trouvait maintenant en pleine lumière. Il la voyait distinctement.
—Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître tout de suite.
—Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de vous voir, colonel... Vous avez prononcé le nom de mon père; et tous ceux qui disent ce nom-là me causent une émotion dont je ne peux pas me défendre.
—Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, Madame, et dans des circonstances presque aussi tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par une étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de vous qu'un messager de malheur. La première fois que je suis entré dans votre maison, c'était pour vous annoncer la mort de votre frère; la seconde fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.
Faustine jeta un cri.
—Je me souviens!
—Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait rien, tout d'abord. C'est que l'infanterie de marine a tôt fait de nous défigurer, nous autres. Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal comme dans les forêts profondes de la Guyane, je me suis rappelé l'aventure sinistre du mois de mai 71. Comment se nommait le malheureux qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il m'en est tant passé par les mains, pendant la semaine qui a suivi! Mais je revois encore cette grille fermée, et moi, vous racontant le martyre du malheureux Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce garde national, sortant du taillis où il s'était jeté, et nous disant d'un air résolu: «Je suis un soldat, non pas un assassin!»... Quelle chose atroce que la guerre civile!
Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle aussi s'abandonnait à ses souvenirs comme l'officier, et tous deux oubliaient Mme Rosny, qui les regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se disant tout bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari! c'est lui, c'est lui!...» Les lignes révélatrices imprimées naguère dans le journal, ressortaient devant ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied...» Non! elle se trompait, c'était impossible! Trois officiers du même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? La vérité lui apparaissait flamboyante, et elle refusait d'y croire. De sa main crispée, elle serrait son cœur qui sautait dans sa poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait. D'une voix étranglée, elle dit:
—Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur?
—Oui, Madame: capitaine au 3e bataillon de chasseurs à pied.
—De chasseurs...
—Nous poursuivions un communard, réfugié dans les bois avec une soixantaine de ses compagnons. Mme de Guessaint lui avait donné asile dans son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle nous l'a livré, et mes soldats l'ont passé par les armes.
Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un fauteuil, foudroyée. Après dix ans, elle se trouvait en face de l'homme qui avait fait fusiller Pierre. Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait livré à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'était la maîtresse de son fils! Jacques aimait la meurtrière de son père; sans un hasard, il fût devenu son mari; les fatalités de la vie réunissaient dans l'amour deux êtres séparés par la haine!
Faustine et le colonel échangeaient encore quelques mots. Mme de Guessaint se levait pour reconduire l'officier.
—J'ai fait ce portrait que vous venez de voir, avant sa mort, dit-elle. Je désire vous en montrer un autre que j'ai peint il y a quelques années. Prenez la peine de descendre dans mon boudoir. Vous m'excuserez, Madame?
—Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait la tête pour cacher sa pâleur.
Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses s'entre-choquaient dans son cerveau. Que faire? Les amours de Jacques et de Faustine lui apparaissaient monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer le cœur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans toutes les épouvantes de la terreur et de l'anéantissement! Et cependant, elle ne pouvait pas hésiter. Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter tout à coup entre cet amant et cette maîtresse. Les os blanchis du fusillé criaient vengeance, et elle entendait ce cri de colère, et toutes ses rages d'épouse meurtrie se réveillaient dans un élan de passion violente. Comme Jacques souffrirait! Non, l'homme n'est pas mort quand il est mort. Au delà des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la fusillade au coin d'une route, ni dix années qui s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux êtres, ni l'apaisement qui se fait dans les âmes!
Jacques entra dans l'atelier.
—Est-ce que Mme de Guessaint n'est pas là? dit-il d'une voix claire.
—Lui! balbutia Françoise.
—Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?... Tu es toute pâle... Est-ce que tu es souffrante?
—Mon enfant...
Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
—Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent... Qu'est-ce qui se passe?... Il y a un malheur dans cette maison! Dieu! Faustine?...
Françoise le contemplait avec des yeux pleins de larmes. Elle souffrait à l'avance de la cruelle douleur qu'elle allait lui causer.
—Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler... Mais jure-moi que tu seras calme, que tu seras courageux...
—Tu ne vois donc pas que tu me terrifies! Voyons, je suis fort, je suis un homme. Pour l'amour de Dieu, parle!
—Tu aimes Faustine?
—Si je l'aime!
—Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir pas vivre sans elle, par exemple?
Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré:
—Faustine est morte!
—Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir. Mais avant que tu la voies, il faut que je te dise... Oh! mon Dieu, je ne sais pas comment te dire... Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un officier, le colonel Maubert.
—Maubert!
—Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois, a fusillé ton père! Demande à Faustine. Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est mort.
—Comment le sait-elle?
Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences faisaient frissonner le jeune homme. Il pressentait un malheur qu'il ne comprenait pas. Françoise lisait une telle douleur sur son visage qu'elle n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle ne pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine entra. Jacques courut vers elle.
—Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut rien me dire.
Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et cette ardeur chez Jacques, pourquoi la regardait-il avec des yeux égarés?
—Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?...
—Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous disiez tout à l'heure au colonel Maubert, reprit Françoise d'une voix sourde.
—Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma mère vous demande! s'écria le jeune homme.
Mme de Guessaint les contemplait tour à tour l'un et l'autre, ne devinant pas le drame sombre qui l'enlaçait, surprise de voir Françoise pâle et menaçante, de voir Jacques tremblant et livide.
—Ce que je disais au colonel Maubert? Il me rappelait la mort de mon pauvre frère.
—Oui, c'est bien cela...
—C'est bien cela? Mais comment cet affreux souvenir peut-il vous jeter dans un trouble si profond?
Jacques regardait toujours Françoise. La volonté de sa mère pesait sur lui. Elle lui dictait ces paroles brûlantes, ces questions hachées. Puis ce nom de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il ne savait pas ce que Mme de Guessaint venait faire là dedans: c'était quelque mystère épouvantable où allaient s'abîmer, comme en un précipice, son amour et sa félicité.
—Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière. Qu'est-ce que vous disiez au colonel? Je veux savoir, je dois savoir!
—Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel! Toute cette histoire, que je croyais oubliée depuis dix ans, ressort, vivante et lugubre, des voiles ténébreux du passé. Je la revois, la journée maudite... Un garde national est entré chez moi; des soldats de ligne le poursuivaient, et il me demandait asile. Que de fois, dans mes rêves, m'est apparu son spectre pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce malheureux. Et cependant mon père avait été tué la veille. Mais je suis une fille de soldat, pour qui les vaincus sont sacrés. Je voulais le sauver, je voulais arracher cette victime promise à la mort après tant d'autres victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison devenait pour lui un asile inviolable. Puis le capitaine Maubert arrive. Et j'apprends qu'un nouveau deuil me frappe en plein cœur!
—Après... après... balbutia le malheureux.
—Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si fier! Entraîné dans un bois, par une bande de gardes nationaux; et massacré, martyrisé... C'est atroce!...
—Après... après... dit encore une fois Jacques d'une voix étranglée.
—Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue folle; j'ai ouvert la grille toute grande. J'ai livré cet homme que j'avais reçu comme mon hôte: il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me suis jamais pardonné à moi-même. Mon excuse, c'est que ma raison ne m'appartenait plus, c'est que je voyais le malheureux Étienne déchiré par ses bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu peuvent l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte pas. Je l'ai livré, vous dis-je! on l'a emmené, on l'a fusillé... Mais pourquoi me demandez-vous tout cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante? Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?...
Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine les contemplait avec épouvante; une lueur entrait lentement dans son cerveau; elle se rappelait la terrible confidence de son amant; elle poussa un grand cri, un cri furieux et désespéré.
—Dieu!... Votre père!...
—C'était lui.
Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux. Jacques la regardait avec des yeux d'halluciné; il était égaré, stupide, fou. Son cerveau éclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces grands gestes d'homme détraqué qui se sent rouler à l'abîme, et, s'enfuit, épouvanté. Faustine sanglotait; son bonheur s'effondrait tout à coup, et il lui semblait qu'on frappait sur son cœur à coups répétés. Seule, Françoise demeurait immobile. Toute la colère et toute la haine amassées dans son âme se réveillaient dans un coup de fureur. Elle oubliait celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée, elle oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté par son désespoir, comme une feuille morte par un vent de tempête; elle ne voyait plus que le fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance, et elle écrasait Faustine de ses regards implacables et lourds.