VII

CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.

Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré.—Réflexions.—Contemporains du grand poëte.—Tristan.—Sa tragédie de Marianne (1626).—Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.—Panthée (1637).—Phaéton (1637).—Singulier portrait des Destinées.—Osman (1656).—Le Parasite.—Qualités et défauts de Tristan.—Son épitaphe.—Claveret, ami puis rival de Corneille.—Ses productions dramatiques.—La Calprenède, auteur gascon.—Anecdote.—Ses tragédies de Mithridate (1638), du Comte d'Essex, de la Mort des Enfants de Brute (1647).—Son style.—Benserade.—Anecdotes.—Ses tragédies de Cléopâtre (1636), de Méléagre (1640).—Citation.—Petite vanité de Benserade.—Anecdote.—Vers au bas de son portrait.—Urbain Chevreau, poëte poitevin.—Son instruction.—Singulier anachronisme dans sa tragédie de Lucrèce (1637).—Coriolan (1638).—Citation.—Guérin de Bouscal.—Son esprit.—Ses qualités.—La Mort de Brute, tragédie (1637).—La Mort d'Agis (1642).—Ses comédies sur Don Quichotte et Sancho Pança.—La Mesnardière et La Serre.—Anecdotes sur ces deux auteurs.—Réflexions.—Tragédies en prose de La Serre.—Pandoste.—Thomas Morus et le Sac de Carthage.—Anecdote.—L'auteur du Parnasse Réformé.—Leclerc, de l'Académie Française.—Sa modestie.—Iphigénie (1645).—Épigramme de Racine.—Magnon.—Sa vanité présomptueuse.—Son livre de la Science universelle.—Ses principales productions dramatiques (1645).—Zénobie.—Anecdote.—Gombault, un des fondateurs de la Société savante qui fut la base de l'Académie.—Sa tragédie des Danaïdes (1646).—Gilbert.—Notice sur ce poëte, un des plus féconds de l'époque.—Ses tragédies.—Hippolyte (1646).—Anecdote.—Rodogune (1646).—Gilbert, plagiaire de Corneille.—Sémiramis (1646).—Les Amours de Diane et d'Endymion, tragédie (1659).—Épigramme.—Cresphonte (1659).—Anecdote.—Arie et Petus (1659).—Pastorales de Gilbert.—La tragi-comédie du Courtisan (1668).—Citation.—Qualités et défauts de Gilbert.—Montauban.—Ses deux tragédies.—Sa pastorale des Charmes de Félicie (1651).—Citation.—L'abbé de Pure, rendu célèbre par Boileau.—Mme de Villedieu et Millotet.—Manlius Torquatus (1662).—Nitetis (1663).—Citation.—Millotet et son extravagante tragédie de Sainte-Reine (1660).—Quinault, considéré comme poëte tragique.—Notice sur cet auteur.—La Cour des Comptes.—Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.—Nature de son talent.—Ses tragédies.—Les Rivales (1653).—Anecdote.—Origine des droits d'auteur.—Cyrus (1656).—Agrippa (1661).—Astrate (1663).

Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui des pièces pour trois écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes; mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»

La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France, est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte, l'actrice prononçait un jugement très-vrai.

Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la route où lui-même en avait fait si ample moisson.

Tristan, l'un d'eux, donna sa première tragédie de Marianne en 1626, très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence redoutable, il obtint cependant des succès.

Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé l'Hermite, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore, d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières, nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître en 1626 une tragédie de Marianne qui produisit à cette époque une véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal rôle dans cette œuvre dramatique, l'interpréta avec talent et contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa; l'Éminence, qui n'avait pas un cœur des plus tendres, laissa échapper quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour en revenir à la Marianne de Tristan, nous dirons que non-seulement cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau s'en occupa pour y introduire quelques corrections.

Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années sans rien produire. En 1637, il donna Panthée, où l'on trouve ces deux beaux vers:

Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,
Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.

A peu près vers la même époque, il fit paraître la Chute de Phaéton, qui n'eut pas le succès de Marianne, d'autant que Pierre Corneille était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de Phaéton que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des Destinées:

Ces juges souverains de la terre et de l'onde,
Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.
C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,
L'empêchent de passer au delà de ses bords.
C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;
C'est eux qui, des cocus, font paraître les cornes.

On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré, puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute naturelle. La Folie du Sage, tragi-comédie, la Mort de Crispe, et la Mort du grand Osman, les deux premières pièces jouées en 1644 et 1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous devons encore y ajouter deux comédies: l'Amarillis de Rotrou, retouchée par lui en 1650, et le Parasite, représenté au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en 1654.

Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui: qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort, Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie d'Osman, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que ceux-ci:

. . . . . . Ne t'imagine pas
Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.

Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,
Avaient mis sous mes lois les climats du matin,
Et si, par des progrès où ta valeur aspire,
Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,
Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;
Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.
Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,
N'eût-il rien que son cœur, son esprit et sa grâce;
Et mon âme serait encore en désespoir,
De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.

Dans sa comédie du Parasite, on lit ces quatre vers d'une crudité par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec laquelle il est seul:

Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?
Je serais fort habile à torcher ton museau.
Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,
Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.

La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop de chefs-d'œuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été oubliées, cependant Marianne et la Mort de Crispe ont un mérite réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas osé débarrasser leurs œuvres. Sous sa plume, la passion prend des couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et régularité, les événements sont naturels, bien amenés et vraisemblables.

Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et misanthropique épitaphe que voici:

Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,
Je me flattai toujours d'une espérance vaine,
Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,
Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;
Je vécus dans la peine attendant le bonheur,
Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.

Nous avons déjà eu occasion de parler de Claveret, autre poëte de la même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, le Ravissement de Proserpine (1639). Le poëte eut une singulière idée à propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au ciel, en Sicile et aux enfers, et ces trois endroits se trouvant sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de l'Écuyer ou les Faux Nobles, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit. On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième.

Un troisième contemporain du grand Corneille, La Calprenède, gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses œuvres, grâce à ces deux vers de Boileau:

Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,
Calprenède et Juba parlent du même ton.

Homme d'un certain mérite, La Calprenède était bien, en effet, des bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers en étaient lâches: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de Silvandre, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de son pourpoint: C'est du Silvandre.

Il fit paraître en 1635, Mithridate, tragédie dont la première représentation tomba le jour des Rois, en 1638, le Comte d'Essex, la meilleure pièce de son répertoire, en 1647, la Mort des enfants de Brute où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus, après avoir condamné ses fils:

Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;
Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?
J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;
Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.

JUNIE.

Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?

BRUTUS.

Je l'ai versé.
Femme, viens achever ce que j'ai commencé.

JUNIE.

Rends-moi mes fils, cruel?

BRUTUS.

Ils ont perdu la vie.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,
Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?
. . . . . . . . . . . . . . . .
Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;
Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:
Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.

La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de Silvandre et de Cléopâtre, genre dans lequel il excellait. Les personnages de ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré.

Benserade, dont le nom eut du retentissement au commencement du dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits, en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, Cléopâtre, donnée en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit favorablement cette pièce. Il fit ensuite Iphis, puis la mort d'Achille, Gustave (1637), la Pucelle d'Orléans et enfin Méléagre (1640).

Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner une idée du faire tragique de Benserade. Déjanire s'étonne qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:

DÉJANIRE.

Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes
Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?
Nos maux sont différents, de même que nos biens,
Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;
Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,
Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.

ATALANTE.

Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:
Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.

Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des armes et une couronne de comte: «C'est aux poëtes à en faire,» dit plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide et ayant composé outre ses tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait:

Ce bel esprit eut trois talents divers,
Qui trouveront l'avenir peu crédule:
De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,
Sans qu'ils le prissent de travers.
Il fut vieux et galant, sans être ridicule,
Et s'enrichit à composer des vers.

A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, Urbain Chevreau, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une Histoire du Monde, plusieurs romans, des voyages de philosophie et enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une histoire universelle, donne à Tarquin, dans sa première tragédie de Lucrèce, représentée en 1637, le titre d'empereur de Rome. Après Lucrèce vinrent: La vraie suite du Cid en 1638, et la même année Coriolan. Voici un échantillon de la versification de cette pièce: Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit:

Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,
Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;
Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?
La vie est une mer qui n'a point de reflux.
Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;
Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;
Et depuis que la mort en arrête le cours,
Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.

Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné le Cid!... Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et élevé que Racine allait bientôt polir encore, en lui faisant atteindre un dernier degré de pureté.

Guérin de Bouscail, poëte contemporain des précédents, fournit quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première tragédie, la Mort de Brute et de Porcie, jouée en 1637, au milieu de très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:

Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,
Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.
Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère
Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;
Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,
Arrêta sa fureur pour recourir aux vœux.
L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,
Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:
Et la Victoire errante, en ce danger mortel,
Douta qui resterait pour lui faire un autel.

Dans la Mort d'Agis (1642) au contraire, le poëte a fait une belle peinture des mœurs grecques au temps où fleurissaient les lois de Lycurgue:

La morale régnait dedans tous les esprits.
Le bienfait de lui-même était l'unique prix.
Chacun de la vertu recherchait les caresses.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.
Au bonheur du pays consistait son bonheur.
Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,
Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.
Les orateurs parlaient avec sincérité.
La Justice régnait avec égalité;
Et jamais les présents n'avaient eu la puissance
De faire lâchement trébucher la balance.
Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus
Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.

On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers, intitulées: Don Quichotte 1re et 2e partie, Sancho Pança (1638, 1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur.

Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art dramatique. La Mesnardière, médecin du frère de Louis XIII, écrivit ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet auteur, qui rédigea une poétique fort bien pensée, ne put faire réussir ni la tragédie d'Alinde (1642), ni celle de la Pucelle d'Orléans de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé d'Aubignac.

Un autre poëte, La Serre, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était, comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent, et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis vingt-cinq ans, j'ai bien débité du galimatias, mais vous venez d'en dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude. «Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours, et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage. Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper.

Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de Pandoste ou la Princesse malheureuse, en quatre journées, chacune de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette œuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités extérieures, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom propre.»

Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps à confectionner, La Serre, le premier et bien avant Lamotte, inventa la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du Sac de Carthage en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et la fit paraître sous le titre de la Mort d'Esdrubal.

En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, Thomas Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance.

L'auteur du Parnasse réformé, ou Apollon à l'École (jolie petite pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de sa tragédie de Thomas Morus:

«On sait que mon Thomas Morus s'est acquis une réputation que toutes les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un seul jour.»

Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de Corneille, nous trouvons Michel Leclerc de l'Académie Française, auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au Théâtre des œuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce: Iphigénie, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au barreau.—Iphigénie, quoique fort passable, n'eut que cinq représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante épigramme:

Entre Leclerc et son ami Coras,
Tous deux auteurs, rimant de compagnie,
N'a pas longtemps sourdirent grands débats
Sur le propos de leur Iphigénie.
Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»
Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»
Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,
Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.

Deux autres tragédies: Virginie et Oreste, sont encore attribuées à Leclerc.

Jean Magnon, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé, autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent cinquante vers d'un ouvrage sur l'Entrée du Roi et de la Reine à Paris; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une Science universelle en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les actions étaient peu en rapport avec le langage. La Science Universelle ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce chef-d'œuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix, tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. Artaxerce paru en 1645, Josaphat et Séjames en 1646, Jeanne de Naples en 1654, sont loin de passer pour des œuvres de mérite.

Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée Zénobie, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par Aristote.—«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»

Nous ne parlerions pas de Gombault, gentilhomme calviniste de la Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des Danaïdes en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut le principe de l'Académie Française.

De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille, l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut Gilbert, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières productions dramatiques de Gilbert sont: Marguerite de France et Téléphonte (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida à faire paraître une tragédie d'Hippolyte à laquelle plus tard Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond:

Si je suis exilé pour un crime si noir,
Hélas! qui des mortels voudra me recevoir!
Je serai redoutable à toutes les familles,
Aux frères pour leurs sœurs, aux pères pour leurs filles.
Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?

THÉSÉE.

Va chez les scélérats, les ennemis des Dieux,
Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères,
Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères;
Ceux-là te recevront.

Racine fait dire aux deux mêmes personnages:

HIPPOLYTE.

Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,
Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?

THÉSÉE.

Va chercher des amis dont l'estime funeste
Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste;
Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi,
Dignes de protéger des méchants tels que toi.

Voici maintenant les adieux de l'Hippolyte de Gilbert:

Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis,
En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes.
Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes,
Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.
Comme je suis constant, montrez-vous généreux.
Que je sorte d'ici, non de votre mémoire.
Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,
Vertu, qui vois qu'à tort les miens m'ont accusé,
Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as causé.

Encouragé par le succès d'Hippolyte, le poëte donna la même année (1646) une tragédie de Rodogune; mais il commit une mauvaise action. Un ami commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier avait confié son projet de composer Rodogune, trahit le grand poëte et communiqua son plan à Gilbert, qui s'empressa de faire paraître sa tragédie. Corneille, dont l'âme était pleine d'élévation et de noblesse, sut taire ce procédé. L'immense succès de sa tragédie le vengea en faisant tomber celle de son rival. Que de Gilbert, de nos jours, se font plagiaires sans scrupules!...

L'année 1646 fut bien employée par Gilbert, car il donna encore à la scène une Sémiramis en cinq actes.

Pendant près de onze ans, on ne vit plus rien de lui. Il se trouvait à Rome, en mission de la reine de Suède, lorsque, par ordre de Christine, il fit jouer dans la capitale du monde chrétien une tragédie des Amours de Diane et d'Endymion, laquelle vint ensuite en 1657 sur la scène française. Cette pièce a du mérite et eut du succès, ce qui n'empêcha pas la Gazette Burlesque, le Charivari de cette époque, d'en rendre compte ainsi qu'il suit:

L'histoire d'Endymion,
Qui, selon mon opinion,
Est celle de tout le monde,
En plusieurs beaux traits est féconde,
Et fait juger Monsieur Gilbert
Écrivain tout à fait expert.

Chrisphonte ou le retour des Héraclides, joué la même année (1657), faillit être un revers pour l'auteur, malgré le mérite de la pièce, parce qu'au dénouement, le confident ayant dit à Mérope:

Madame, c'en est fait, la bataille est donnée,
La fortune répond à vos justes souhaits;
Le vainqueur qui vous plaît vous donnera la paix.
C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.
C'est...

Mérope l'interrompt brusquement:

Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.

Arie et Petus, en 1659, fut une des dernières tragédies de Gilbert. Il ne fit plus, à partir de cette époque, que des comédies ou des pastorales, si l'on en exempte Léandre et Héro (1667), qui ne fut pas imprimé. Les Amours d'Ovide, les Amours d'Angélique et de Médor, les Intrigues Amoureuses, les Peines et les Plaisirs de l'Amour, sont des pastorales qui furent bien reçues du public, mais qui ne peuvent être mises en parallèle avec les compositions sérieuses de Gilbert.

Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la tragi-comédie du Courtisan Parfait (1668), pièce originale qui en renferme deux, la seconde commençant au troisième acte. Joconde, un des personnages, énumérant les qualités que doit posséder le parfait courtisan, s'exprime ainsi:

Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,
D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;
Haïssable au dedans, et charmant au dehors;
Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,
Et qu'il mêle aux beaux mots les belles révérences;
Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.

Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualités et des défauts. Il sut choisir avec art ses sujets, mais il les traita quelquefois avec assez peu de goût. Ses tragédies, sans être bonnes, présentent des situations heureuses et la versification en est facile. Ses comédies et ses pastorales ont des scènes de bon aloi. On ne peut reprocher à ses compositions, comme à celles de ses contemporains, de sortir des bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et sagement réglé; aussi, ne trouve-t-on pas dans ses œuvres de grands défauts; et même à côté des productions de Corneille, son théâtre mérite d'être lu.

Montauban fit jouer les deux tragédies de Zénobie et de Seleucus en 1650 et 1652, mais il est plus connu par ses comédies, dont une surtout: les Charmes de Félicie, représentée pour la première fois en 1651, eut un tel succès qu'elle resta trente ans entiers à la scène.

On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes et en vers, un caractère de bergère coquette traité avec habileté. Ismène trace à son amant jaloux la ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:

Je suis libre, Timante, et ne veux point de maître.
Je ne prétends jamais dépendre que de moi.
Eh! t'avais-je promis de ne parler qu'à toi?
Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?
N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?
Et de tous les bergers dont j'ai reçu la foi,
Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,
Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,
Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,
Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,
Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?
Et si ma liberté pour tous n'était soufferte,
Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?
Je songe à l'avenir, dont tu n'es pas garant:
Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.
Vois si l'humeur te plaît, ou si, sans jalousie,
Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?
Et si cela se peut, espère quelque jour,
Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:
Et peut-être le cœur, si mon humeur me change, etc.

Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on prétend même avoir travaillé aux Plaideurs de ce dernier, était un auteur ayant de l'esprit et de la facilité. Avocat distingué, il se fit plus de renom au palais qu'au théâtre.

Nous ne citerions pas ici l'abbé de Pure, si les Satires de Boileau ne l'avaient rendu célèbre. L'abbé de Pure était un homme fort agréable, mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il écrit satiriquement:

Quand je veux d'un galant dépeindre la figure,
Ma plume, pour rimer, trouve l'abbé de Pure.

Une tragédie: Ostorices, et une comédie: Les Précieuses, pièces jouées l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique de l'abbé de Pure, dont le nom ne fût pas arrivé sans doute jusqu'à nous, sans l'acharnement de Despréaux à le décrier. A quelque chose malheur est bon!

Il nous reste, pour compléter la série des poëtes tragiques contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine célébrité, à parler de Madame de Villedieu et de Millotet, auteur de la tragédie de Sainte-Reine.

Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du régiment de Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son mariage, elle épousa un M. de Challe, le perdit et se maria de nouveau, mais sans quitter le nom de son premier époux. Ses romans l'ont fait plus connaître que son Manlius Torquatus, joué cependant avec succès en 1662. On prétendit, dans le temps, que l'abbé d'Aubignac n'était pas étranger au plan de cette pièce; mais l'abbé s'en est toujours défendu. Nitetis, tragédie représentée en 1663, fut également bien accueillie du public. Dans cette pièce, Nitetis, surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec un cynisme qui ne passerait pas au théâtre de nos jours:

Bien que tes cruautés augmentent chaque jour,
La loi fait dans mon cœur l'office de l'amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le même sentiment me force à t'avertir,
Que c'est au nom d'époux que mon amour se donne;
Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;
Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,
Il aurait dans mon cœur le même rang que toi.

Millotet, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents qu'il pouvait avoir à composer de bonnes tragédies, s'appliqua à faire un véritable tour de force. Il fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot du triomphe tiré par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre. Toutes les scènes commencent par chacune des lettres de ces cinq mots: Sainte Reine, priez pour nous. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et actrices qui représentaient cette tragédie, eussent leur acrostiche dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs surnoms. On comprend le ridicule d'une pièce faite pour vaincre une difficulté de cette espèce.

Peut-être a-t-il existé encore quelques auteurs tragiques contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir passé en revue ceux d'entre eux dont les œuvres, au point de vue littéraire ou anecdotique peuvent offrir quelque intérêt aux lecteurs de l'époque actuelle. Quant à ceux qui se sont plus spécialement adonnés à la comédie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis XIV, nous les avons réservés pour faire escorte au père de la bonne comédie, à Molière, autour duquel nous les grouperons à leur tour. Il est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence, c'est Quinault; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d'un certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l'instant, le Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il gratifia la scène de l'Opéra Français.

Occupons-nous donc de l'auteur de: la Mort de Cyrus, de Stratonice, d'Agrippine et de bien d'autres œuvres dramatiques. Nous dirons d'abord que Quinault occupe un rang élevé dans les lettres, beaucoup moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces légères si bien mises en relief par la musique de Lully. Poëte lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, poëte tragique, Quinault est sur le second plan.

C'était du reste un homme des plus aimables, plein d'esprit et d'aménité que Quinault. Son premier état fut celui de clerc d'un avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du goût pour la scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné pour le théâtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier; le marchand mourut et son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne se trouvant plus assez grand seigneur, imagina d'être quelque chose dans l'État. Il acheta à beaux deniers une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est l'opposition de Messieurs de la Chambre des comptes, qui trouvèrent peu digne d'admettre dans un corps aussi recommandable par sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour résultat la plaisanterie suivante en quatre vers, d'un anonyme:

Quinault, le plus grand des auteurs,
Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paraître;
Puisqu'il a fait tant d'auditeurs,
Pourquoi l'empêchez-vous de l'être?

Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger et domestique de l'acteur Mondory. Qu'il ait été d'une famille obscure, qu'il ait servi les autres, le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien des hommes de talent, il est l'enfant de ses œuvres. Modeste, sociable, d'une grande douceur de caractère, il alliait à beaucoup de bonnes qualités de véritables talents. En vain le satirique Boileau lui a-t-il lancé les traits les plus acérés; ces traits ont fini par faire plus de tort à l'auteur de l'Art poétique qu'à Quinault. On connaît les vers de l'épître sur la calomnie, de Voltaire:

O dur Boileau, dont la muse sévère,
Au doux Quinault envia l'art de plaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Chacun maudit ta satire inhumaine.
N'entends-tu pas nos applaudissements
Venger Quinault quatre fois par semaine.

Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la réputation de cet auteur. On ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice. Pendant près de cent ans on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu'à la fin du dix-huitième siècle qu'on voulut bien lui reconnaître quelque mérite. Ce préjugé, l'ingénieux et satirique Despréaux l'avait fait admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel. On ne les contrôlait même pas, on s'inquiétait peu de savoir si Quinault était la victime d'un mauvais vouloir et si les productions de son esprit étaient, oui ou non, aussi médiocres que le prétendait son détracteur. Ce qu'il y a de plus original dans cette singulière condamnation, c'est que les juges allaient chaque soir applaudir leur victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain de cause contre eux-mêmes.

Parmi les nombreuses tragédies de Quinault, nous citerons: les Rivales (1653), pièce copiée de Rotrou et à laquelle se rattache une anecdote assez curieuse et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu'à cette époque, il était d'usage que les comédiens achetassent des auteurs, à prix débattu, leurs compositions dramatiques et restassent maîtres de la recette entière. Il en résultait que, souvent, de bonnes choses étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de leur valeur. On payait enfin le nom de l'auteur, ainsi que cela se pratique encore aujourd'hui par les éditeurs[14]. Tristan avait pour élève Quinault. Voulant lui être utile, il se chargea de lire les Rivales aux comédiens qui firent grand éloge de la pièce, l'acceptèrent, fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit que cette tragi-comédie n'était pas de lui, mais d'un jeune homme de talent. Aussitôt les comédiens de se récrier et de diminuer de moitié les honoraires de l'auteur. Tristan insiste sur la première évaluation et il parvient, par une habile transaction, à obtenir que le neuvième de la recette sera alloué à Quinault. Ce moyen parut si ingénieux et si équitable, qu'à partir de ce moment, il devint une règle toujours suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, les droits furent fixés au douzième et au dix-huitième de la recette.

Quinault donna, en 1656, la tragédie de Cyrus, dans laquelle il fait dire à la reine Thomiris:

Que l'on cherche partout mes tablettes perdues,
Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.

Le public accueillit favorablement la pièce et ne s'aperçut pas du ridicule anachronisme de ces deux vers; mais Boileau n'était pas homme à les laisser passer sans critique. Amalazonte, le Feint Alcibiade (1658), Stratonice (1660), se succédèrent rapidement.

En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d'Agrippa ou le Faux Tibérius. Elle réussit, malgré l'absurdité de la donnée sur laquelle elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la ressemblance de Tibérius et d'Agrippa est telle, au physique et au moral, que la maîtresse d'Agrippa, après avoir été longtemps avec l'un, continue à le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663, parut Astrate, très-bien reçue du public et très-prônée dans le Journal des Savants de cette époque, tandis que Boileau, dans sa troisième satire, se plaît à l'abîmer, selon l'expression consacrée de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du mérite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta près d'un siècle au théâtre.

En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies: Pausanias et Bellérophon; mais, comme nous l'avons dit en commençant à parler de cet auteur célèbre, c'est comme poëte lyrique qu'il faut l'envisager, si l'on veut rendre hommage à son véritable talent[15].