LA VISITE DU ROI A PARIS LE 16 JUILLET

Cependant les Parisiens voulaient avoir le roi dans leur ville; déjà le bruit s'étoit répandu au château de Versailles qu'une députation de citoiens armés venoit engager le roi à visiter sa capitale; aussitôt le roi fit dire à l'assemblée nationale qu'il désiroit qu'elle envoiât des députés au devant de ceux de Paris pour les déterminer à retourner sur leurs pas et les assurer qu'il se rendroit le lendemain matin (16 juillet) à Paris. Une partie de l'assemblée nationale l'y accompagna, les députés se rangèrent sur deux files au milieu desquelles le roi s'avançoit dans une voiture très simple escorté seulement par un détachement de la milice bourgeoise de Paris. Cette procession commença à la porte de la conférence d'où elle se rendit à l'Hôtel de Ville. Il est impossible d'imaginer un spectacle aussi auguste et aussi sublime et encore plus de rendre les sensations qu'il excitoit dans les âmes capables de sentir. Figurez un roi, au nom duquel on fesoit trembler la veille toute la capitale et toute la nation, traversant dans l'espace de deux lieues, avec les représentans de la nation, une haie de citoiens rangés sur trois files dans toute l'étendue de cette route, parmi lesquels il pouvoit reconnaître ses soldats, entendant partout le peuple criant Vive la Nation, Vive la Liberté, cri qui frappoit pour la première fois ses oreilles. Si ces grandes idées n'avoient pas été capables d'absorber l'âme tout entière, la seule immensité des citoiens non armés qui sembloient amoncelés de toutes parts, qui couvroient les maisons, les éminences, les arbres mêmes qui se trouvoient sur la route, ces femmes qui décoroient les fenêtres des édifices élevés et superbes que nous rencontrions sur notre passage, et dont les battemens de main, et les transports patriotiques ajoutoient autant de douceur que d'éclat à cette fête nationale, toutes ces circonstances et une foule d'autres non moins intéressantes auroient suffi pour graver à jamais ce grand événement dans l'imagination et dans le coeur de tous ceux qui en furent les témoins. J'ai vu des moines porter la cocarde que tous les habitans de la capitale ont arborée. J'ai vu sur le portail des églises qui étoient sur notre route le clergé en étoles et en surplis, environné d'une foule de peuple, disputer avec lui du zèle à témoigner leur reconnaissance aux défenseurs de la patrie; j'ai vu des cocardes attachées sur des étoles (et ceci n'est point une fiction).

Enfin le roi fut reçu à l'hôtel de ville où nous entrâmes avec lui, il fut harangué par le nouveau prévôt des marchands qui étoit l'un des députés de Paris dans l'assemblée nationale, M. Bailly, à qui ses concitoyens venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de Lafayette. A l'hôtel de ville le président des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres, dans un discours flatteur: «Vous deviez votre couronne à la naissance, vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la fidélité de vos sujets». Au surplus on prodigua au monarque à l'Hôtel de Ville des démonstrations de joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il accepta. Et en le voiant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria à son retour: Vive le Roi et la Nation! [Note: Lettre de Maximilien Robespierre à son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les Mémoires de l'Académie de Metz, 1903.]