L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES

Le même jour 21, vers onze heures du soir, est arrivé à l'auberge du Bras d'Or le sieur Drouet maître de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould, accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous deux en bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux voitures descendaient derrière eux et allaient passer sur le champ et qu'ils soupçonnaient que le roi était dans une. L'aubergiste, officier de la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il fit lever aussitôt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la Commune avertit l'officier municipal qui représente le maire député à l'Assemblée nationale. [Note: Le député George.] Ayant rencontré le sieur Régnier homme de loi, qui était également prévenu, il le pria d'aller vite avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur de la Commune rentré chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir par les rues en criant Au feu afin de donner l'alarme. Il prit une lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Régnier et Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont. Ce fut à ce moment que les voitures parurent, les deux frères Leblanc avaient arrêté la première qui était un cabriolet dans lequel étaient deux dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachées à la personne de la reine.]

Le procureur de la Commune s'étant approché de cette voiture demande les passeports; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait; il s'y porta de suite. Cette voiture était extraordinairement chargée, attelée de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main et trois personnes habillées en jaune assises sur le siège. [Note: Trois gardes du corps déguisés en courriers.] Les deux frères Leblanc, réunis au sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les nommés Thevenin des Islettes et Délion de Montfaucon qui étaient logés à l'auberge du Bras d'Or et armés firent ferme et bonne contenance. Le procureur de la Commune s'approchant de la portière demanda aux personnes qui étaient dans cette voiture où elles allaient et leva sa lanterne pour les distinguer….

Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait formé des postes, on s'occupait à barrer les avenues et à placer des hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur. [Note: La route passait près de l'auberge sous une voûte basse et étroite, à la sortie de laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville haute et la ville basse. La voûte se voit dans la gravure des Révolutions de Paris que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont avec quelques pièces de canon et on s'occupa à former des barrières avec des pièces de bois, des fagots et des voitures….

Tous ces moments se passèrent dans la plus cruelle agitation, incertains des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des mouvements que pouvaient faire ceux qui étaient au quartier [Note: Les hussards de Lauzun dont un détachement arriva après le roi et se mit en bataille devant la maison du procureur Sauce où le roi était descendu. Un autre détachement était dans la ville basse, de l'autre côté du pont et de la voûte barricadés et gardés par les gardes nationaux. Les hussards finirent par passer au peuple.]

Plusieurs personnes étaient rassemblées autour du roi, et voyant qu'on ne doutait plus que ce fût lui, il s'ouvrit et se précipitant dans les bras du procureur de la Commune, il lui dit: Oui je suis votre roi. Placé dans la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher en province et au milieu de mes fidèles sujets la liberté et la paix dont vous jouissez tous; je ne puis plus rester à Paris sans y mourir, ma famille et moi. Et après une explosion de son âme tendre et paternelle, il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prière attendrissante fit jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et sentirent pour la première fois et qu'ils ne purent caractériser que par leurs larmes…. Le spectacle était touchant mais il n'ébranlait pas la commune dans sa résolution et son courage pour conserver son roi…. [Note: «Il semblait, dit Fournel, que la majesté royale eût encore gardé son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter à coup sûr, et sans prévoir en aucune façon ni la portée, ni les conséquences de leur acte, de lui porter la plus terrible atteinte.»]

Les gardes nationales voisines commençaient à défiler de toutes parts, averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour hâter le départ et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil général de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par le roi, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du roi, lorsqu'on annonça deux courriers de la capitale, dont l'un était aide de camp de M. de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblée nationale, envoyés à la poursuite du roi…. [Note: Procès-verbal de la municipalité de Varennes dans V. Fournel, appendice.]

Le départ n'eut lieu qu'à sept heures et demie du matin, le roi s'était efforcé de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps à Bouillé d'arriver à son secours avec le Royal-Allemand, en garnison à Stenay. Bouillé arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre Épernay et Château-Thierry trois députés mandatés par l'Assemblée, Pétion, La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortège qui fit dans Paris une entrée impressionnante.