LES DÉPUTÉS DU CÔTÉ GAUCHE ENCOURAGENT L'AGITATION

Ce n'est qu'à partir du 15 septembre environ que les membres du club breton, [Note: Le club breton où se réunissaient d'abord les députés de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport, Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministère une attitude nettement hostile. Jusque-là ils ne désespéraient pas encore de faire aboutir les réformes par les voies légales. L'appel des troupes dissipa cette dernière illusion. Il est juste de dire néanmoins que Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une dernière tentative de conciliation. Avant l'arrivée du régiment de Flandre à Versailles, ils allèrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs prières à celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le renvoi. Le ministre répondit «de manière à ôter tout espoir à ces démarches». [Note: Saint-Priest, Abrégé de ma conduite dans les Mémoires de Mme Campan, t. II, p. 297] Désormais, la lutte est ouvertement déclarée. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker qu'ils considèrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se passera pas de jour sans qu'ils attaquent à l'Assemblée le ministère et la Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre la caisse d'escompte qui était comme la création personnelle du premier ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrêtés du 4 août. L'émoi fut grand dans l'Assemblée. Duquesnoy, un modéré pourtant, écrit ce jour-là dans son journal: «La séance de ce matin va peut être décider du sort de l'empire. Le gant est jeté par le roi à l'Assemblée. L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?…» [Note: Duquesnoy, Journal, t. I, p. 551.]

Il n'est guère douteux que les patriotes de l'Assemblée n'aient été en communion d'idées avec les pamphlétaires parisiens et n'aient préparé l'émeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton vont souvent à Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux orateurs de réunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux séances de l'Assemblée nationale. Vers la fin de septembre, on organise comme un service régulier de surveillance aux tribunes. Les gardes françaises y allaient à tour de rôle en habits civils, s'y mettaient en rapport avec les députés populaires, leur demandaient des instructions et appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.

Nous avons conservé le brouillon des lettres que Barnave écrivait au milieu même des événements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun doute sur son véritable état d'esprit: «Si vous voyiez, disait-il le 4 octobre, de vos propres yeux que le ministère, sans excepter M. Necker et la majorité de notre Assemblée, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils n'ont jamais eu un moment de supériorité sans tenter de renverser avec une incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs relations dans l'étendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce çà et là quelque autorité, que, depuis les arrêtés du 4 août, presque toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et celle de la liberté, que rendre dans ces circonstances une grande énergie à l'ordre ancien, c'était presque certainement le rétablir, lui donner des moyens de nous anéantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui le gouvernement et la majorité de notre Assemblée, prête à se déclarer, dès que la crainte ou la volonté de la nation fortement exprimée ne la contiendrait pas, si vous réfléchissiez que nous ne sommes point dans l'état naturel, où les mouvements sont libres et la volonté maîtresse de combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un état tendu et forcé, obligés de soutenir un poids immense de forces contraires toujours prêtes à nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution à un gouvernement et à une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il fallait que cette constitution leur fût nécessaire pour les tirer d'un état pire, vous auriez senti….» [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit à nous éclairer sur les sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il voyait la Révolution en danger. L'union des aristocrates et du ministère lui paraissait le prélude d'une réaction; il se résignait pour l'éviter à ce que la nation «exprimât fortement sa volonté», en bon français, il pensait qu'une émeute était nécessaire pour achever la défaite de l'aristocratie…. Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces termes: «Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberté publique.» [Note: A. Mathiez, op. cit., pp. 55-57.]