I
LES INTENTIONS DE L'EMPEREUR.
Tout absorbé qu'il fût par de pressantes occupations, règlement du sort de la Prusse, préparatifs contre l'Espagne, Napoléon pensait aux conditions de son accord futur avec la Russie et ne perdait pas de vue l'Orient. La catastrophe de Constantinople le toucha; il en tira une présomption de plus contre la possibilité de faire vivre la Turquie et de l'appliquer aux besoins de sa politique. Il la condamnait toujours dans son esprit, mais se reconnaissait impuissant à exécuter dès à présent la sentence; aussi s'applaudissait-il d'avoir éludé tout engagement ferme avec la Russie, d'avoir réservé, par six mois de diplomatie dilatoire, ses dernières décisions.
Examinant de sang-froid la situation, il en tirait d'abord cette conséquence que toute tentative sur l'Orient devait être ajournée jusqu'après l'entière soumission de la péninsule. Cette œuvre remplirait l'automne de 1808: pour en finir avec l'Espagne, Napoléon se donnait trois mois. Suivant ses calculs, ce laps lui suffirait pour balayer les armées de la révolte, jeter les Anglais à la mer, arriver à Madrid en conquérant, y paraître en pacificateur, et achever par des mesures conciliatrices ce que la victoire aurait commencé: «Avant le mois de janvier, écrivait-il à Joseph, dans toute l'Espagne, il n'y aura pas un seul village en insurrection [505].» Il comptait donc, au début de 1809, retrouver la pleine disposition de ses forces; peut-être pourrait-il alors, si l'Angleterre ne s'avouait pas vaincue, ramener ses colonnes des bords de l'Èbre et du Tage sur ceux de l'Adriatique, de la mer Ionienne, et, après avoir frappé notre rivale en Espagne, l'achever en Orient. Toutefois, avant de dresser un plan d'opérations pour le présent et pour l'avenir, avant de se déterminer sur la nature des arrangements à prendre avec la Russie, il était indispensable de voir plus clair dans les dispositions de l'Autriche. Sans doute, le cabinet de Vienne n'ayant pas saisi l'occasion de nos revers pour rompre, son ambassadeur à Paris tenant un langage correct, la Russie ayant parlé, le conflit ne semblait plus aussi imminent. Néanmoins, la France pourrait-elle sans témérité détourner la meilleure partie de ses forces contre l'Espagne, si elle n'acquérait d'abord la certitude qu'un autre ennemi ne choisirait pas cet instant pour l'attaquer perfidement par derrière? Quant à l'entreprise ultérieure sur l'Orient, l'attitude prise à Vienne y mettait un obstacle plus sérieux que la révolte de la péninsule elle-même: l'Espagne n'occasionnait qu'un retard, l'Autriche pouvait devenir un empêchement. Napoléon se reconnaissait donc un intérêt pressant à pénétrer cette dernière, à savoir au juste ce qu'il devait en craindre ou pourrait en attendre, et l'un des motifs qui avaient précipité son retour à Paris était le désir d'entamer avec elle une explication catégorique; se mettant brusquement en scène, il allait s'adresser à la cour de Vienne dans la personne de son représentant, et, tout en s'appliquant de plus belle à l'intimider et à la contenir, tenter un effort pour la rassurer et la ramener.
[Note 505: ][ (retour) ] Corresp., 14275.
Dans la nuit du 14 août, les ambassadeurs et ministres étrangers furent avertis que Sa Majesté les recevrait à Saint-Cloud le lendemain, jour de sa fête. Ces audiences collectives avaient quelque chose de plus redoutable encore que de solennel: Napoléon en profitait souvent pour lancer ce que Metternich appelait «ses manifestes oraux [506]», ces apostrophes fulgurantes qui retentissaient dans toute l'Europe et préludaient trop souvent au bruit du canon. Le 15 août 1808, le cercle diplomatique se forma dans l'une des salles du château. En l'absence du nonce, le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche, était placé au premier rang; après lui, le comte Tolstoï, puis le ministre de Hollande; un peu plus loin, le Turc et le Persan, avec leurs robes longues à l'orientale, mettaient une note exotique dans cette parade d'habits de cour et d'uniformes corrects. L'Empereur parut, avec sa maison et ses ministres. Suivant son habitude, il parcourut d'abord le cercle, recevant les hommages, y répondant en peu de mots, passa vite sa revue du corps diplomatique, revint ensuite au comte de Metternich et s'arrêta devant lui: c'était l'instant critique, attendu avec anxiété.
[Note 506: ][ (retour) ] Metternich, II, 237.
Cependant, le visage du maître n'annonçait point l'orage. Quelques propos indifférents s'échangèrent; puis, tandis que M. de Champagny «bloquait [507]» par derrière l'ambassadeur autrichien et l'empêchait de se dérober, Napoléon l'aborda de front et entama avec lui une discussion très vive, très serrée, mais parfaitement calme et courtoise, sur les armements de l'Autriche. Il y déploya la vigueur d'une argumentation offensive qui poussait ferme contre l'adversaire et ne le laissait point respirer; Metternich se défendait avec habileté, dépensant toutes les ressources d'un esprit souple, abondant, rompu à la dialectique des négociations.
[Note 507: ][ (retour) ] Metternich, II, 196.
De part et d'autre, on s'était mis sur un bon terrain: Metternich soutenait que l'Autriche restait dans son droit et ne menaçait personne en réorganisant son armée, ce qui était vrai en principe; mais Napoléon n'avait pas tort en prétendant que la précipitation apportée à cette œuvre lui donnait un air de menace. Il affirmait d'ailleurs qu'il y avait eu des préparatifs d'action immédiate, des mouvements de troupes, des achats de chevaux; il citait des détails techniques, s'exprimait en homme du métier, incriminant aussi l'impulsion donnée à l'esprit public, l'appel jeté aux passions populaires. Il énumérait tous ces faits, les accumulait, en accablait son interlocuteur, sans colère toutefois, attribuant à l'empereur François plus d'imprudence que de mauvais vouloir, insistant sur le danger de cette conduite et la nécessité d'y mettre un terme. On sentait chez lui un effort pour rester maître de ses paroles, l'intention d'avertir sans blesser; il ne déclamait point, mais voulait convaincre, s'attachait à détourner l'Autriche d'une voie fausse et à la remettre dans le chemin de ses véritables intérêts.
Au cours de la conversation, qui dura cinq quarts d'heure, il développa le raisonnement suivant: À quoi peuvent aboutir les armements de l'Autriche? Elle ne saurait faire la guerre, car la France et la Russie sont d'accord, et toute attaque se briserait contre leur alliance. Nous sommes sûrs, absolument sûrs de l'empereur Alexandre; il interdira à la cour de Vienne de bouger, et il faudra qu'elle s'incline devant cette défense; ne vaudrait-il pas mieux pour elle revenir spontanément, accorder de bonne grâce ce qu'elle devra céder à la contrainte, et rentrer de plein gré dans le système de la France? Elle retrouverait ainsi les avantages attachés à notre amitié et dont la continuation de ses mauvais procédés la priverait sans retour. «L'empereur de Russie, disait Napoléon, peut-être empêchera la guerre en vous déclarant d'une manière ferme qu'il ne la veut pas et qu'il sera contre vous; mais si ce n'est qu'à son intervention que l'Europe doit la continuation de la paix, ni l'Europe ni moi ne vous en aurons l'obligation; et, ne pouvant vous regarder comme mes amis, je serai certainement dispensé de vous appeler à concourir avec moi aux arrangements que peut exiger l'état de l'Europe [508].»
[Note 508: ][ (retour) ] Dépêche de Champagny à Andréossy, rendant compte de la conversation de l'Empereur avec Metternich, et publiée dans la Correspondance sous le n° 14254. Cf. les Mémoires de Metternich, II, 194 à 199, et la dépêche du baron de Brockhausen au roi de Prusse, citée par Hassel, p. 507.
C'était à l'Orient que s'appliquaient ces derniers mots; afin que son interlocuteur ne s'y méprît point, Napoléon mit aussitôt sur le tapis la conduite des agents autrichiens en Turquie, leurs intrigues contre nous sur ce terrain, où se rapprochait pourtant et où devrait se confondre l'intérêt des deux empires. Abordant le fond même du sujet, il ne put s'exprimer que par allusions, car l'ambassadeur de la Porte était à deux pas, impassible, mais attentif: il essaya toutefois de rendre ses paroles très claires sous leur forme enveloppée, et reprit toute la question du partage par sous-entendus, discussion sans précédent, où l'on débattit en présence du condamné le genre de mort à lui infliger, «Est-ce par vos armements, répétait l'Empereur à Metternich, que vous voulez un jour être de moitié dans nos arrangements? Vous vous trompez: jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance armée..... Je ne vous admettrai plus à l'arrangement futur de tant de questions auxquelles vous êtes intéressés; je m'entendrai seul avec la Russie, et vous n'en serez que les spectateurs [509].» Cependant, par l'ensemble de son attitude et de son langage, il laissait voir que ces paroles devaient être tenues pour un avertissement, pour une menace, plutôt que pour l'expression d'une volonté irrévocable; que tout pourrait se réparer, si l'empereur François et son cabinet donnaient des gages, faisaient preuve d'empressement, proclamaient, attestaient leurs intentions pacifiques, et il essayait de provoquer chez l'Autriche un mouvement d'expansion, de franchise, d'abandon, en lui montrant une place à reprendre dans sa confiance et un rôle à jouer dans ses combinaisons.
[Note 509: ][ (retour) ] Metternich, II, 197.
La dissertation de l'Empereur fut interprétée par tous les assistants, y compris les plus prévenus, comme une tentative pacifique, un effort pour renouer. Le soir, Champagny avait réuni à sa table le corps diplomatique; après le dîner, M. de Metternich causait avec l'ambassadeur de Russie et celui de Hollande, ses plus proches voisins à l'audience: «Que décide le comité diplomatique? dit M. de Champagny en s'approchant d'eux.--Il décide, repartit Metternich, que l'Europe tient un nouveau gage de la paix [510].» Tolstoï s'exprima dans le même sens. Malheureusement, l'attitude de ce dernier, pendant la scène du matin, avait ôté à l'argumentation impériale quelque peu de sa valeur. Quand il s'était porté fort de la loyauté et des intentions du Tsar, Napoléon avait fixé Tolstoï avec insistance, l'appelant tacitement en témoignage, cherchant à surprendre, à provoquer sur sa figure quelque signe d'approbation: le Russe était resté de marbre. Cette froideur permettait à Metternich un doute sur les vrais sentiments d'Alexandre, encourageait l'Autriche à chercher son salut ailleurs que dans une réconciliation sincère avec la France.
L'Autriche promit que les troupes rassemblées à Cracovie, près de la frontière silésienne, seraient dispersées, que les réserves et la milice, mobilisées pour s'exercer et s'instruire, seraient rendues prochainement à leurs foyers, que la monarchie reprendrait sous peu son aspect accoutumé [511]. Au sujet de la reconnaissance du roi Joseph, elle ne se prononçait pas encore, mais faisait espérer une réponse favorable.
[Note 510: ][ (retour) ] Metternich, II, 200.
[Note 511: ][ (retour) ] Champagny à Andréossy, 26 août 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381. Metternich, II, 212.
Chargé de transmettre ces assurances, Metternich retourna à Saint-Cloud le 25 août. L'Empereur le reçut en audience particulière dans la soirée, avant le spectacle; il prit acte des déclarations de l'ambassadeur, entra de son côté dans des explications rassurantes sur les motifs tout spéciaux qui l'avaient porté à détrôner les Bourbons d'Espagne, affirma que cette mesure de sécurité personnelle ne devait pas être considérée comme une menace pour d'autres dynasties, et conclut à la disparition de toute difficulté sérieuse entre la France et l'Autriche. On devait travailler maintenant, ajoutait-il, à faire naître la confiance et à créer l'intimité; il s'y prêterait volontiers, pourvu qu'on l'encourageât à entrer dans cette voie. Il se plaignit du peu de bonne grâce que l'empereur François, sa famille, ses ministres, apportaient dans leurs relations avec nous. À Vienne, notre ambassadeur était subi plutôt qu'agréé; la cour, la société, le tenaient à distance; dans les cercles officiels, on affectait de ne point prononcer le nom de l'empereur des Français; jamais une parole aimable, jamais une attention; pourquoi ne pas rompre avec ces fâcheuses traditions? Les petites choses ont leur importance et mènent aux grandes.
Avec finesse, Metternich éluda la question au lieu d'y répondre; il affecta de ne point saisir l'idée plus haute qui se cachait derrière les paroles de Napoléon, les prit à la lettre, réduisit le débat au lieu de l'élever: «Je vous réponds, Sire, assura-t-il, que je serai bien vite chargé de la remise de quelques vases, s'ils peuvent servir à consolider de bonnes relations entre nous.» Pressé plus vivement, il dit à brûle-pourpoint: «Voulez-vous une alliance?»--«Il faut des préliminaires à un tel état de choses, répliqua l'Empereur; les traités ne sont rien, les procédés sont tout.» Et il cita, comme modèle d'union parfaite entre deux cours, ses rapports avec la Russie, observa qu'il n'aurait tenu qu'à l'Autriche de se mettre avec nous sur un pied d'égale cordialité, qu'elle en avait négligé maintes fois l'occasion. Il continua longtemps sur ce ton d'amical reproche, se montrant plus familier, plus communicatif que pendant la scène du 15 août; l'audience publique avait paru un cours dialogué de politique, l'audience particulière, suivant l'expression de Metternich, ressemblait à «une querelle entre amants».
À la fin, on vint avertir l'Empereur que le spectacle l'attendait depuis une heure. «C'est vous qui en porterez la faute aujourd'hui», dit-il à Metternich; puis, résumant la situation générale, il affirma n'y voir aucun motif de mésintelligence entre les deux couronnes, bien au contraire. «Il y a un point en Europe, dit-il, qui devrait fixer nos regards réciproques: vous voyez ce qui se passe à Constantinople; si vous aviez tenu une conduite différente dans les derniers temps, nous nous entendrions maintenant, mais, les choses étant placées comme elles le sont par suite de votre attitude, il faudra que je m'entende avec la Russie.» Et pourtant la question n'était-elle pas plus autrichienne encore que française? «Je n'ai de ce côté, continuait l'Empereur, qu'un intérêt indirect, et peu de chose à prétendre de la Porte.» En terminant, il eut soin de faire comprendre que son dernier mot n'était pas dit, que «des procédés, un changement dans les petites choses», pourraient profiter à l'Autriche et modifier l'avenir à l'avantage de cette puissance [512].
[Note 512: ][ (retour) ] Metternich, II, 207 à 214.
Attendant l'effet de ces insinuations, attendant surtout que l'Autriche ait pris parti sur la reconnaissance de Joseph et répondu formellement à une demande dont le but était de l'éprouver autant que de la lier, il enveloppait toujours ses projets d'un nuage impénétrable. Par moments, il semble encore croire que de multiples et plus décisives opérations peuvent suivre de très près sa pointe au delà des Pyrénées: «Il est incalculable, écrit-il à son frère Jérôme, ce qui peut se passer d'ici au mois d'avril [513].» Autour de lui, tout s'épuise; les ressorts tendus à l'excès se relâchent, les dévouements hésitent, les intérêts prennent l'alarme, le mécontentement se fait jour, la France haletante aspire au repos et le réclame par un murmure déjà perceptible; lui seul reste infatigable, inexorable, car il sait que le repos doit être universel pour devenir durable, que la France ne peut prétendre à la paix tant que l'Angleterre reste en armes. Il s'efforce donc de ranimer chez ses peuples une ardeur qu'il sent défaillir. En ces mois d'août et de septembre 1808, il offre en spectacle à la France une série de pompes guerrières. Les colonnes de la Grande Armée, rappelées du Nord au Midi, traversent l'empire pour se rendre en Espagne. Napoléon veut que cette marche soit un triomphe, que l'on célèbre rétrospectivement les victoires des années précédentes, dont on n'a pas encore revu et acclamé tous les auteurs; que nos bataillons appauvris, mais toujours allègres et confiants, trouvent sur leur passage des arcs de verdure, des banquets, des villes pavoisées, des populations en fête, que des hymnes soient composés en leur honneur, que l'enthousiasme refroidi se réchauffe à leur contact. Il les reçoit lui-même à Paris, les passe en revue, les harangue, et ses paroles semblent leur annoncer, au delà de l'Espagne qui les attend, de nouvelles peines à affronter et d'autres palmes à cueillir, peut-être, en des contrées où l'aigle française n'a jamais pénétré: «Soldats, leur dit-il, vous avez surpassé la renommée des armées modernes, mais avez-vous égalé la gloire des armées de Rome, qui, dans une même campagne, triomphaient sur le Rhin et sur l'Euphrate, en Illyrie et sur le Tage? Une longue paix, une prospérité durable seront le prix de vos travaux. Un vrai Français ne peut, ne doit prendre de repos que les mers ne soient ouvertes et affranchies [514].»
[Note 513: ][ (retour) ] Corresp., 14282.
[Note 514: ][ (retour) ] Corresp., 14388.
Le 3 septembre, il convoque le Sénat et lui fait voter l'appel d'une nouvelle conscription; son langage à cette occasion se ressent des préoccupations qui assiègent encore sa pensée. Le rapport présenté par le ministre des relations extérieures pour justifier la nouvelle mesure, passant en revue l'Europe, se contentait d'une allusion aux désordres de Constantinople; dans son propre message au Sénat, l'Empereur insiste sur ces faits, comme s'il voulait attirer l'attention publique vers l'Orient, la préparer sur ce théâtre à de graves événements. Plus le grand projet s'éloigne, plus il importe que l'Europe le croie prêt à se réaliser et que l'Angleterre s'en épouvante. «L'empire de Constantinople, dit Napoléon, est en proie aux plus affreux bouleversements. Le sultan Sélim, le meilleur empereur qu'aient eu depuis longtemps les Ottomans, vient de mourir de la main de ses propres neveux. Cette catastrophe m'a été sensible [515].»
[Note 515: ][ (retour) ] Id., 14923.
Deux jours plus tard, il apprenait que l'empereur de Russie partirait le 12 septembre pour Erfurt; la lettre d'Alexandre Ier suivait de près l'avis de Caulaincourt. Napoléon ne pouvait ni ne voulait se dérober à cet appel. Il écrivit à Alexandre pour accepter le rendez-vous et lui exprimer le bonheur qu'il éprouverait de leur rencontre; il chargea le maréchal Lannes d'aller saluer le monarque ami à la limite des pays occupés par nos troupes (c'était encore la Vistule) et de lui faire rendre en tous lieux des honneurs extraordinaires. En même temps, il prit ses mesures pour que l'entrevue fût environnée d'un éclat sans égal; il voulait se présenter à Erfurt dans l'appareil de sa toute-puissance, y réunir des attraits variés, frapper, charmer, amuser Alexandre, éblouir tout à la fois les regards et l'esprit de ce monarque. Enfin, revenant à la question si passionnément débattue depuis un an, sans qu'elle eût en fait avancé d'un pas, agitant une dernière fois le sort de l'Orient, il s'occupa de fixer les résolutions qu'il porterait à Erfurt.
Il avait coutume, dans les cas graves et spéciaux, de faire appel à certains personnages d'une compétence reconnue et de s'aider de leurs lumières. Leurs avis ne déterminaient pas sa décision, mais la préparaient ou la fortifiaient, en lui permettant d'embrasser la question sous toutes ses faces, d'en saisir tous les aspects. Avant de partir, il conféra avec certains de ses ministres, manda dans son cabinet le général Sébastiani, revenu de Turquie, l'interrogea longuement sur ce pays, mais le prince de Talleyrand avait été admis en première ligne à la consultation.
De plus en plus, Talleyrand se posait en modérateur de Napoléon; c'était un rôle qu'il essayait de jouer et qu'il aimait surtout à affecter. Jugeant les événements avec sa finesse d'observateur sceptique, il s'apercevait que la lutte entre Napoléon et l'Europe, par cela même qu'elle se prolongeait, qu'elle redoublait d'intensité et atteignait à des proportions sans exemple, devenait de plus en plus périlleuse: il reconnaissait que de fausses manœuvres en avaient compromis le succès, et se prenait à douter de l'issue finale. Il commençait donc à détacher sa fortune d'une destinée qu'il sentait aventurée, songeait à sauver sa responsabilité, à ménager l'avenir, et, dans ce but, mettait tous ses soins à distinguer sa ligne politique de celle où l'Empereur persévérait avec fureur et à outrance. Devant les personnes de son entourage, devant les ministres étrangers, il blâmait les entreprises tentées ou en préparation, s'exprimait avec regret, avec sévérité, sur le compte d'une ambition qui ne connaissait plus de frein et se laissait tenter par les abîmes. Ce manège, quelque discret qu'il fût, n'échappait pas à Napoléon: il en était résulté quelque froideur dans ses relations avec son ancien ministre. Toutefois, préparant une entrevue où il s'agirait de charmer autant que de négocier, l'Empereur jugeait que M. de Talleyrand pourrait lui être d'un utile secours pour l'une et l'autre de ces tâches, se montrer rédacteur habile et causeur séduisant; résolu de l'emmener à Erfurt, il se servit de lui d'abord pour préparer son travail.
Il l'initia pleinement au mystère de nos relations avec la Russie, l'autorisa à retirer de la secrétairerie d'État et à compulser les rapports de Caulaincourt, la note de Roumiantsof sur le partage, les divers mémoires de Champagny, les travaux géographiques et statistiques de Barbié du Bocage [516]. Dans ces pièces, le prince trouverait les éléments de solutions à proposer; il pourrait au moins s'en inspirer pour composer son langage avec le souverain et le cabinet de Russie. En même temps, M. d'Hauterive, l'une des lumières du département, était appelé à fournir des vues par écrit sur le partage de l'Orient, avec la hâte que permettait l'immensité d'un tel sujet; il se mit fiévreusement à l'œuvre et commença par présenter un mémoire de quinze pages.
[Note 516: ][ (retour) ] Les archives nationales conservent la lettre autographe par laquelle Talleyrand, sur la permission de l'Empereur, demande communication des pièces, et le certificat attestant qu'elles lui ont été remises. AF., IV, 1696.
Vieilli dans l'étude des problèmes de la politique, nourri des principes sensés et conservateurs de notre ancienne école, disciple de Talleyrand, M. d'Hauterive détestait l'idée de démembrer la Turquie. D'autre part, il savait que l'Empereur s'y était attaché avec force; il connaissait les stipulations de Tilsit, les conférences tenues à Saint-Pétersbourg, et considérait que ces préliminaires avaient à l'avance préjugé la question. Il s'efforça donc, avec un zèle qui trahit l'effort, de faire rentrer dans le cadre de ses principes un projet qui en était la négation même; par suite de cette discordance, sa conclusion dément ses prémices, et à la question posée: faut-il détruire la Turquie? il finit par répondre: oui, après avoir déduit toutes les raisons qu'il aurait eues d'opiner pour la négative.
Dans une série de verbeux développements, il établit en principe que le partage est susceptible des conséquences les plus funestes. Est-il possible de l'éviter? Pour lutter contre l'Angleterre, usurpatrice des mers, les deux grandes puissances du continent, France et Russie, ont été conduites à adopter un système parallèle et infini d'agrandissements; la Turquie, placée sur la voie qu'elles doivent suivre pour frapper leur ennemie dans l'Inde, est aujourd'hui le premier État qui doive éprouver les effets de cette obligation d'envahir. La Turquie est donc condamnée à succomber. M. d'Hauterive émet toutefois le vœu que le partage puisse être admis «à l'état de simple projet exécutable seulement dans de meilleures circonstances [517]». Joignant à son mémoire l'ébauche d'une convention préliminaire, il y indique à grands traits un mode très simple et sommaire à employer ultérieurement pour la fixation des parts. La péninsule des Balkans serait coupée en deux, d'après une ligne tracée du nord au sud, en suivant un degré de longitude depuis Nicopolis, sur le Danube, jusqu'au point correspondant sur la mer Égée. Toutes les parties à l'est de cette ligne, y compris Constantinople et les Dardanelles, seraient abandonnées à la Russie, la moitié occidentale se partagerait entre la France et l'Autriche, la première se réservant de fixer le lot de la seconde et s'appropriant, dans tous les cas, l'Égypte et les Îles. D'Hauterive propose enfin que le plan de partage, arrêté pour l'avenir et à titre éventuel, soit notifié à l'Angleterre «comme un acte comminatoire, destiné à une exécution immédiate, s'il ne produit pas sur elle l'effet de vaincre l'obstination de son gouvernement à refuser à l'Europe et au monde la paix dont l'un et l'autre ont besoin».
[Note 517: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, France et divers États de l'Europe, 286; Mémoires et documents, Russie, 32.
Ce projet, quelque incertitude qu'il laissât sur l'avenir, ne répondait plus aux désirs présents de l'Empereur. S'il comptait encore faire miroiter aux yeux d'Alexandre la perspective du partage, ce ne serait plus que dans un lointain et brumeux recul; il n'entendait plus s'obliger même éventuellement à cette opération, se lier par un article de traité. À cet égard, il semble que ses entretiens avec Sébastiani aient mûri sa décision. S'il faut en croire un auteur bien informé des choses du palais [518], Sébastiani aurait été appelé à des conférences qui se seraient répétées trois jours de suite. Au début, Napoléon s'y serait montré toujours favorable au principe du partage: il reconnaissait que la difficulté principale venait de l'Autriche, s'irritait de cet obstacle, parlait de le briser, de ne laisser subsister sur les ruines de l'ancienne Europe que deux empires, deux colosses, France et Russie, environnés chacun de royaumes vassaux. Puis, descendant de ces cimes vertigineuses, il revenait à l'examen pratique du projet, dans l'état des choses. Sébastiani lui opposait alors des considérations techniques, des arguments de militaire à militaire. Suivant lui, pour frapper la Turquie, la France serait obligée d'allonger au delà de toute mesure sa ligne d'opérations, par suite, de l'amincir et de la distendre. Projetée «de Paris à Athènes [519]», traversant l'Italie, contournant l'Adriatique, s'enfonçant dans les obscures contrées de l'Albanie et de la Grèce, cette ligne se trouverait resserrée et étranglée à son milieu entre la mer et l'Autriche, toujours en risque d'être coupée, à la merci d'une surprise, d'un caprice déloyal que les dispositions passées et présentes de la cour de Vienne laissaient trop pressentir. L'Empereur aurait été frappé de cette objection et l'eût déclarée irréfutable; se rejetant alors avec vivacité vers une autre solution, il eût exprimé l'espoir et la conviction de tout obtenir d'Alexandre par le seul sacrifice des Principautés.
[Note 518: ][ (retour) ] Le général de Ségur, Histoire de Napoléon pendant l'année 1812, I, 35. Cf. Thibaudeau, IV, 33.
[Note 519: ][ (retour) ] Ségur, I, 34.
En effet, il allait faire de cette concession la base nouvelle de ses rapports avec l'empereur de Russie. On se méprendrait toutefois en lui attribuant l'intention de livrer enfin à son allié une satisfaction immédiate, quoique restreinte, de substituer une réalité à des espérances. En définitive, il s'arrêta à l'idée de signer un traité qui promettrait au Tsar les Principautés, sans les lui abandonner dès à présent, qui nous assurerait à ce prix la main libre en Espagne et le concours sans réserve de la Russie contre l'Autriche, un acte très vague dans ce qu'il accorderait, très positif dans ce qu'il exigerait, et ce fut en ce sens que Talleyrand fut chargé de rédiger une série d'articles. Napoléon voulait recommencer Tilsit à Erfurt, en accentuant un peu plus les avantages reconnus à la Russie, sans leur donner encore un caractère d'absolue certitude.
Talleyrand exécuta les ordres de son souverain. Cependant, instruit des convoitises russes, sachant, par la lecture de la correspondance de Caulaincourt, avec quelle ardeur Alexandre et surtout Roumiantsof semblaient aspirer au partage, il continuait à craindre que de vastes bouleversements ne résultassent de l'entrevue. Pour les prévenir, il s'attachait à des moyens indirects et essayait de provoquer une pression extérieure. C'était toujours en l'Autriche qu'il mettait son espoir; il eût voulu que François Ier vînt surprendre les deux empereurs à Erfurt, se fît admettre en tiers à leur délibération, afin d'y soutenir, avec l'autorité de sa puissance restaurée, la cause de la modération et des droits existants: «Rien ne peut se faire en Europe, disait Talleyrand à Metternich, sans que l'empereur d'Autriche offre une gêne ou une facilité. Moi, je désirerais, dans l'occurrence du moment, voir arriver l'empereur François comme une gêne [520].»
[Note 520: ][ (retour) ] Metternich, II, 223.
Metternich fut frappé de cette idée et se hâta de la communiquer à sa cour; puis, comme le temps lui manquait pour recevoir des instructions, en homme d'initiative et qui ne balance pas à saisir l'occasion au vol, il prit sur lui de demander à accompagner l'empereur des Français pendant son déplacement. On lui répondit par un refus, enveloppé des formes les plus obligeantes. Napoléon craignait que la présence de l'Autriche à Erfurt ne facilitât un rapprochement de cet empire avec la Russie; d'ailleurs, dans l'état de nos rapports avec Alexandre, il fallait que la conférence projetée depuis huit mois fût exclusivement franco-russe, et qu'un accord intime entre l'Empereur et le Tsar précédât tout échange d'idées entre les trois grandes monarchies continentales.
L'heure du départ est arrivée. Le 23 septembre, l'Empereur monte en voiture à Saint-Cloud. Ses ministres, Champagny avec sa chancellerie, Talleyrand avec son fidèle La Besnardière, l'ont précédé. Avant de partir, Talleyrand, qui veut se tenir prêt à toute éventualité, n'a pas défendu à M. d'Hauterive, resté en arrière, de préparer et de lui expédier un plan de partage plus complet que sa précédente esquisse, mais rédigé dans le même sens; il s'agira toujours d'un démembrement à terme et sous condition. D'Hauterive reprend la plume et jette sur le papier un nouveau projet. Poursuivi par le désir honnête de rendre à l'Europe son assiette et de lui assurer une existence normale, il voudrait que la conférence d'Erfurt posât les fondements de ce grand œuvre: aux clauses relatives à la Turquie et à l'Angleterre, il mêle quelques dispositions d'une portée générale, applicables à l'ensemble de nos rapports avec la Russie. Le 23 septembre, il adressait au prince de Bénévent, à Erfurt, son projet avec une lettre d'envoi: on y remarquera qu'à cette date, d'après ce qui s'était traité depuis un an, il croyait encore à l'impossibilité d'éviter, dans un délai plus ou moins proche, le partage de la Turquie et un grand effort en Asie.
«Le plan d'exécution, écrivait-il à Talleyrand, et l'expédition de l'Inde sont des choses éventuelles ou que, du moins, il est d'une bonne politique, aujourd'hui, d'établir comme telles pour l'époque de leur réalisation. Dans ma façon de voir, il n'y a aucun doute sur l'événement. L'empire ottoman sera partagé, et nous ferons une expédition dans l'Inde. Quelles que soient les suites de ces deux grandes entreprises, elles sont inévitables; mais il faut tout faire pour qu'elles ne soient pas prochaines; il faut tout faire pour que le temps nous soit donné de les faire tourner à l'avantage du continent, et en même temps, il faut tout faire pour qu'elles soient un grand objet de crainte réelle et fondée pour l'Angleterre. Le nœud de la difficulté est là tout entier. C'est sur le point imperceptible de la liaison de ces deux idées que le génie et l'esprit de l'Empereur doivent trouver la solution des difficultés actuelles. J'ai tout dit sur cet objet. Je vais reposer mon esprit et attendre avec une bien vive anxiété des nouvelles d'Erfurt. Jamais aucun nom n'a produit autant d'impression sur moi que ce nom barbare. Je n'y pense pas sans crainte et sans espérance: le sort de l'Europe et du monde, l'avenir de la puissance de la politique et peut-être de la civilisation européenne y est attache [521].»
[Note 521: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Mémoires et documents, Russie, 32.
II
LA RENCONTRE.
Alexandre avait quitté Pétersbourg le 14 septembre, non sans avoir eu à subir les larmes et les remontrances de sa mère. À la cour et en ville, on disait que le Tsar ne reviendrait pas d'Allemagne, qu'il donnait dans un piège, que Napoléon le ferait conduire et interner en France, comme les Bourbons d'Espagne, qu'Erfurt serait la répétition de Bayonne. Ces bruits s'étaient répandus jusqu'à Gatchina, où l'impératrice mère passait l'été, et lui avaient donné l'alarme. Au moment des adieux, on assure qu'elle dit au grand maréchal Tolstoï, qui partait avec Sa Majesté: «Vous répondrez de ce voyage devant l'empereur et devant la Russie [522].»
[Note 522: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 5 novembre 1808.
Alexandre allait plus vite «qu'aucun courrier», sans nul appareil, avec une simple calèche [523]. Il n'avait pas emmené sa maison, et n'avait pour compagnon que le grand maréchal, un aide de camp et son chirurgien. Son frère Constantin l'avait précédé, ainsi que les personnages qui devaient composer son escorte à Erfurt: on remarquait parmi eux le prince Galitsyne, procureur du Saint-Synode, plusieurs aides de camp généraux et, au milieu de ces grands seigneurs, Nicolas Spéranski, le fils de pope. Ce jeune homme aux vues originales et profondes, à la volonté forte, à l'enthousiasme d'apôtre, était devenu subitement le favori du Tsar et le confident de ses pensées rénovatrices: par lui, Alexandre espérait opérer dans l'administration et le gouvernement cette réforme dont le désir l'obsédait, et de son rêve généreux faire sortir une réalité. En 1808, Spéranski était à l'aurore de sa fortune; il venait d'être nommé conseiller privé et secrétaire du cabinet. Alexandre voulait qu'il vît Napoléon, qu'il écoutât ces conversations suggestives dans lesquelles l'empereur des Français détaillait sa manière de gouverner, qu'il se mît à cette grande école d'ordre et de méthode. Spéranski ne devant être à Erfurt qu'un auditeur, c'était sur Roumiantsof que comptait le Tsar pour l'aider à supporter le poids des discussions. Quant à Caulaincourt, il était naturellement du voyage: Alexandre l'y avait gracieusement invité, et Napoléon avait jugé utile qu'il assistât à l'entrevue.
[Note 523: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808. «L'empereur, écrivait encore Caulaincourt à son maître, a décidé qu'il n'emmènerait ni maison ni cuisine: il compte sur celle de Votre Majesté, dont il fait chaque jour l'éloge, ainsi que de son vin, même du champagne, dont il ne buvait jamais avant.» 24 mars 1808.
La première étape de ce voyage, qui éveillait tant d'espérances, fut douloureuse. Avant de traiter avec la fortune et le génie, Alexandre ne put se dispenser de rendre visite au malheur. Passant par Kœnigsberg, il s'y arrêta deux jours. Dans cette triste capitale, où tout se ressentait de la misère publique, on essaya pourtant de le recevoir dignement et de faire encore figure de puissance. Il y eut entrée solennelle, troupes rangées sur le passage des souverains, dîner de gala au château. La fin de la seconde journée fut donnée à l'intimité. Frédéric-Guillaume emmena son hôte dans une maison de campagne qu'il s'était procurée aux environs: c'était dans cette retraite sans prétentions qu'il venait donner satisfaction à ses goûts d'existence bourgeoise et se distraire, au spectacle de la nature, d'accablants soucis. Dans toutes les occasions, Alexandre montra sa courtoisie ordinaire; il fut attentif auprès des dames, aimable avec tout le monde: reconnaissant plusieurs de ses compagnons d'armes de 1807, il eut pour chacun d'eux une parole gracieuse. La cause de la Prusse, qu'il promit de plaider à Erfurt, semblait lui inspirer le plus vif intérêt; cependant, il parut en général que sa fermeté pourrait ne pas répondre à ses bonnes intentions. Dans sa chronique intime de la cour, la comtesse Voss se fait l'écho de cette déception, bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, du parti d'Alexandre; elle l'avait trouvé charmant, mais si faible [524]. Seul, le ministre Stein concevait meilleur espoir: il avait relevé chez Alexandre des craintes croissantes au sujet de l'ambition napoléonienne et jugeait que sa pitié s'était sincèrement émue au spectacle des misères de la Prusse [525].
[Note 524: ][ (retour) ] Neun und Sechszig Jahre am Preussischer Hofe, p. 237.
[Note 525: ][ (retour) ] Hassel cite, p. 547, une lettre écrite par Stein dans ce sens: «Il voit, dit le ministre prussien en parlant d'Alexandre, le danger qui menace l'Europe par l'ambition de Bonaparte, et je crois qu'il n'aura accepté l'entrevue que pour conserver encore quelque temps le repos extérieur.»
Napoléon avait prévu cette impression; c'était un mal inévitable, mais auquel le hasard venait de fournir un remède. Quelques semaines auparavant, la police française de Berlin avait saisi, sur un agent prussien accusé d'espionnage, une lettre de Stein au prince de Sayn-Wittgenstein. Cette pièce ne prouvait pas seulement que la Prusse mentait en protestant de son repentir, mais qu'elle essayait de fomenter le trouble et la révolte dans le nouveau royaume de Westphalie. L'Empereur lut la lettre saisie avec colère et mépris: «Ces Prussiens, dit-il, sont de pauvres et misérables gens [526].» Il résolut d'exiger le renvoi et le bannissement de Stein, de lui faire refuser asile dans les pays voisins, de le mettre hors la loi européenne; mais en même temps, habile à profiter de toutes les circonstances, si déplaisantes qu'elles fussent, il sut tirer parti de sa découverte. Après s'en être servi pour hâter la signature de la convention du 8 septembre, en menaçant le prince Guillaume et le ministre de Prusse à Paris, s'ils hésitaient à se soumettre, de rompre la négociation et d'accabler leur pays de rigueurs plus que jamais justifiées, il ordonna d'insérer la lettre de Stein dans le Journal de l'Empire, en l'accompagnant d'un commentaire virulent [527]. Puis, il fit expédier à Caulaincourt la feuille accusatrice; l'ambassadeur devait la communiquer à Roumiantsof d'abord, à l'empereur Alexandre ensuite, au cours même de leur voyage, à titre d'antidote contre les effets de leur séjour à Kœnigsberg. Le Tsar avait à peine quitté cette ville, lorsqu'il reçut avis de l'incident: il en fut consterné, comprit tout de suite que la Prusse venait de fournir contre elle-même une arme terrible: «C'est de l'esprit de vertige, dit Roumiantsof, et inexplicable [528].»
[Note 526: ][ (retour) ] Napoléon à Soult, 4 septembre 1808, lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 878.
[Note 527: ][ (retour) ] Voy. le Journal de l'Empire (Journal des Débats) du 9 septembre 1808.
[Note 528: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.
Dès qu'il eut passé la Vistule, Alexandre aperçut nos couleurs et nos uniformes. Un peu plus loin, à Friedberg, il fut complimenté par le maréchal Lannes, le prit dans sa voiture et entama avec lui une conversation familière. Lorsqu'un étranger, fût-ce un souverain, se rencontre avec un Français, c'est de Paris qu'il l'entretient presque immédiatement: Alexandre ne manqua pas à cette tradition: «Il m'a beaucoup parlé de Paris, écrivait le maréchal, il m'a même dit que, si les choses s'arrangeaient comme il l'espérait, il désirerait infiniment voir cette capitale, pour rester plus longtemps avec l'empereur Napoléon [529].» Il ne tarissait pas sur son attachement pour ce prince et montrait pour nos troupes autant d'admiration que de curiosité. Sur la Vistule, il avait particulièrement remarqué le 26e d'infanterie légère et le 8e de hussards, «pour la tenue [530]»; à Kustrin, il voulut s'arrêter quelques heures pour voir une division de cuirassiers en garnison dans cette ville. On avait eu soin, d'ailleurs, que, parmi nos régiments, les plus remarquables par leur allure martiale ou la magnificence de leur équipement pussent lui être montrés aux différentes étapes de sa route. D'incomparables troupes, échelonnées de ville en ville, faisaient la haie sur son passage à travers l'Allemagne.
[Note 529: ][ (retour) ] La lettre du maréchal a été publiée par M. R. Bittard des Portes dans la Revue d'Histoire diplomatique, janvier 1890, 143-144.
[Note 530: ][ (retour) ]Lettre du maréchal Lannes.
À mesure qu'il approchait du but, le Tsar accélérait sa course. Évitant Berlin, brûlant Leipzig, il ne s'arrêta plus qu'à Weimar, tout près d'Erfurt; il voulait s'y reposer quelques heures et «y faire sa toilette [531]», avant de se rendre au lieu de l'entrevue, où Napoléon devait l'attendre et le recevoir le 27.
[Note 531: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.
Située à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe, à l'un des carrefours de l'Allemagne, l'ancienne ville hanséatique d'Erfurt avait dû jadis au commerce son importance et sa richesse. Puis, son animation avait disparu avec sa liberté; la vieille cité s'était assoupie sous le gouvernement d'un prince ecclésiastique, médiatisé plus tard par la Prusse. Après Iéna, elle était demeurée à la disposition de l'Empereur, confondue parmi les dépouilles dont il se réservait d'opérer plus tard la distribution. Elle attendait son sort, ignorant si elle serait saxonne ou westphalienne, adjugée au prince primat ou abandonnée à un grand-duc, lorsqu'elle apprit que les puissances de la terre s'étaient donné rendez-vous dans ses murs, et que les affaires du monde allaient s'y traiter. Cette nouvelle la troubla tout d'abord. Ville paisible de bourgeois et de fonctionnaires, Erfurt n'avait pas le goût des grandeurs, et d'ailleurs sa disposition ne se prêtait guère à sa nouvelle fortune. Ses rues tortueuses, mal pavées, point éclairées le soir, ses places irrégulières, semblaient peu propres au déploiement des cortèges et aux évolutions de la troupe. Ses maisons étroites, à pignons aigus, à façades pittoresques, où l'art du seizième siècle avait sculpté ses ornements délicats, si elles avaient suffi naguère à abriter le luxe tout intime d'une bourgeoisie opulente, ne répondaient pas aux nécessités des grandes existences de cour. N'importe, le maître avait parlé: Erfurt cessait de s'appartenir. Il lui fallut se laisser aménager et transformer, se faire capitale pour quelques jours, s'accommoder aux honneurs et aux charges de sa destination improvisée.
Ce fut d'abord une prise de possession militaire; des troupes partout: artillerie à la citadelle, avec le général comte Oudinot, gouverneur de la place; compagnies d'élite en ville, régiments d'infanterie cantonnés dans les villages environnants. Les bourgeois regardaient passer ces belles troupes avec admiration, puis songeaient qu'il faudrait leur fournir vivres et logement, et cette réflexion tempérait leur enthousiasme. À l'invasion des soldats succéda celle des employés, agents et ouvriers: ils parurent en longues files, amenant des convois d'objets précieux. Par leurs mains, tout se restaurait et s'embellissait. Le palais du gouvernement échangeait son mobilier d'autrefois contre un décor dans le style du jour, renouvelé de l'antique, se parait de bronzes, de vases, de statues; les murs des appartements, fleuris d'ornements gracieux, disparaissaient sous les lourdes étoffes et les tapisseries des Gobelins; les portraits des vieux princes, des duchesses à falbalas, souriant sous la poudre, cédaient la place aux emblèmes de l'Empire; partout des aigles, partout des abeilles d'or, semées sur la pourpre des tentures. L'ancien théâtre de la cour, délaissé et transformé en hangar, brillait à nouveau sous ses dorures avivées; certaines demeures bourgeoises, désignées pour loger les hôtes de l'Empereur, recevaient une décoration somptueuse et prenaient figure de palais [532].
[Note 532: ][ (retour) ] Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.
À ces apprêts publics s'ajoutaient de mystérieuses précautions. À Erfurt, comme partout en Allemagne, il y avait des mécontents; leur nombre grossissait chaque jour, et on les désignait sous le nom générique de Prussiens, car c'était vers la Prusse que se tournaient instinctivement leurs regards et leurs espérances. Il importait d'avoir l'oeil sur eux: il y aurait, pendant l'entrevue, un esprit public à surveiller, à diriger, et, dans ce but, la police impériale, dont le rôle grandissait sans cesse dans le gouvernement, avait mis sur pied toutes ses réserves. Paris avait envoyé un service complet, un autre fut organisé sur place, recruté dans le pays [533]. On le composa d'agents de toute sorte, publics et secrets, patentés ou officieux. Des observateurs notaient les mal pensants, s'enquéraient de leurs mouvements, se glissaient dans toutes les réunions, écoutaient ce qui se disait dans les cercles particuliers, dans les cafés, dans les «casinos». Et chaque jour leur tâche devenait plus lourde, car la population d'Erfurt doublait, triplait à vue d'oeil. Les vingt auberges de la ville étaient assiégées, les maisons particulières envahies. À toute heure, c'étaient de nouvelles arrivées: hier, un groupe de diplomates, précédant leurs maîtres; aujourd'hui, la Comédie française, appelée par levée en masse, au nombre de trente-deux sujets; puis des curieux, des fonctionnaires en congé, des joueurs de profession, des oisifs venus des eaux d'Allemagne, de Carlsbad et de Toeplitz, de tous ces lieux de plaisir et de conversation que Metternich appelait «les cafés de l'Europe [534]»; enfin, au milieu de cette foule bourdonnante et confuse, des personnages à sensation, des grands seigneurs de toute provenance, des maréchaux d'Empire, des princes souverains, des rois.
[Note 533: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1696. Brockhausen au roi de Prusse, 20 septembre 1808, Hassel, 512.
[Note 534: ][ (retour) ] Metternich à Champagny, 3 août 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.
Au premier bruit de l'entrevue, il y avait eu grand émoi dans les cours allemandes. Les plus importantes furent les plus embarrassées. Les souverains de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, rois par la grâce de Napoléon, désiraient présenter leurs hommages à leur chef et suzerain, au protecteur de la Confédération. Seulement, comme le rang de ces princes leur donnait droit à un traitement spécial, à une place officielle auprès de Napoléon et d'Alexandre, leur présence ne risquait-elle point de déplaire aux deux empereurs, qui préféreraient peut-être la solitude à deux, et de troubler leurs épanchements? Les rois hésitaient donc, partagés entre le désir de faire leur cour et la crainte de gêner. À la fin, ils prirent le parti d'écrire à l'Empereur et de lui poser la question: ils lui exprimèrent leur bonne volonté et leurs scrupules, sollicitèrent respectueusement leur admission à Erfurt. Le grand-duc de Bade, retenu par l'âge, essaya de se faire pardonner par une lettre particulièrement humble, dans laquelle il présentait au maître «l'hommage d'une profonde vénération», et des «voeux qu'il formait invariablement pour sa gloire et sa précieuse conservation [535]». Tel était le ton qui régnait entre l'Empereur et ses grands vassaux d'Allemagne.
[Note 535: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1696.
Napoléon permit aux rois de venir à Erfurt. Les premiers prévenus furent ceux de Saxe et de Wurtemberg, qui partirent aussitôt. La réponse au souverain de Bavière ayant tardé quelque peu, ce prince en éprouvait de mortelles inquiétudes: il écrivit de sa main à notre ambassadeur auprès de lui le billet suivant: «Le roi de Saxe est à Erfurt depuis hier, et mon beau-frère, le duc de Bavière, me mande qu'il y va aussi. Serai-je donc le seul exclu? Je sais que l'Empereur a de l'amitié pour moi, j'ose même me flatter qu'il me compte parmi ses plus fidèles alliés; cela n'empêchera pas que, s'il ne m'appelle pas auprès de lui, ne fût-ce que pour vingt-quatre heures, il me fera perdre nécessairement une partie de ma considération politique et m'affligera personnellement. Si vous croyez que ces réflexions ne déplairont pas à Sa Majesté, je vous autorise, Monsieur Otto, à les lui faire parvenir [536].» Lorsqu'il sut enfin que l'Empereur l'autorisait à se présenter, Maximilien-Joseph ne se posséda plus de plaisir: «Jamais Sa Majesté, écrivait Otto, ne m'a paru plus contente ni plus joyeuse [537].»
[Note 536: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Bavière, 184.
[Note 537: ][ (retour) ] Id., Otto à Champagny, 30 septembre 1808.
Quant aux principicules que l'Allemagne possédait à foison, leur médiocrité les affranchit de tout embarras: ils parurent sans se faire annoncer, sachant que leur présence ne tirerait pas à conséquence et espérant qu'un regard du maître s'abaisserait sur eux. Il en vint de tous côtés, du Nord et du Sud; ils arrivaient isolément ou par familles, et on les voit figurer pêle-mêle, à côté de colonels polonais et de comtesses allemandes, sur la liste des étrangers recherchant la grâce d'être présentés à Sa Majesté. Et chacun de ces courtisans se double d'un solliciteur: chacun a sa requête à produire, sa supplique à présenter. Qui veut une ville, qui une somme, un titre, une faveur quelconque: nul n'a entendu faire un voyage désintéressé, ni revenir les mains vides. Le duc d'Oldenbourg revendique quelques lambeaux de territoire aux dépens de la Hollande; le duc de Weimar demande Erfurt, le duc de Cobourg demande Baireuth et Culmbach, «avec un arrondissement qui le fasse joindre au duché de Cobourg». Le duc de Mecklembourg-Schwérin réclame le titre de grand-duc, celui de Mecklembourg-Strélitz désire «qu'une parfaite égalité soit observée entre sa maison et celle de Schwérin.--Le prince de la Tour-et-Taxis désire une indemnité des revenus qu'il a perdus par le nouvel arrangement des postes de l'Empire. Le duc Alexandre de Wurtemberg désire une abbaye en compensation de la perte de ses apanages [538].»
[Note 538: ][ (retour) ] Liste des prétentions des princes allemands, dressée par M. de Champagny. Archives nationales, AF, IV, 1696.
Confondus dans la foule des visiteurs, ces princes cherchaient cependant à s'en distinguer par le luxe un peu suranné de leurs livrées, de leurs équipages et de leur maison. Les charges, les titres de l'Allemagne féodale reparaissaient autour d'eux; le nombre était incalculable de chambellans, de conseillers privés, d'écuyers cavalcadours qui se trouvaient réunis à Erfurt, tous gonflés de leur importance. Mais se présentait-il quelque Français, touchant de près ou de loin à l'état-major impérial, chacun de s'effacer respectueusement, tant était inné chez ces Allemands le culte de la force. L'ancien régime s'inclinait devant le nouveau; les princes de maison régnante cédaient le pas aux ducs créés par Napoléon. Pour se venger de cette humiliation commune, ils rivalisaient entre eux, ressuscitaient de vieilles prétentions et de vieilles querelles, et ces comparses remplissaient bruyamment la scène, attendant que l'apparition des acteurs principaux les réduisît au silence.
Le 27 au matin, Napoléon arriva brusquement, en voyageur, accompagné du seul prince de Neufchâtel. De beaux escadrons de sa garde galopaient autour de sa voiture, et la vue de ces guerriers aux exploits fabuleux, de cette légende vivante, produisit sur le peuple son effet ordinaire de saisissement. Napoléon n'avait point voulu de réception officielle; on avait préparé des arcs de triomphe, il les fit décommander. Il entendait que tous les honneurs, tous les hommages fussent communs aux deux empereurs, et se refusait à en distraire prématurément aucune part. Il prit logement au palais, expédia quelques ordres, écrivit à Cambacérès, rendit visite au roi de Saxe, puis monta à cheval avec toute sa maison pour se rendre au-devant de l'empereur de Russie.
À quelque distance de la ville, on aperçut la voiture d'Alexandre venant en sens inverse, au milieu d'un groupe brillant d'officiers. Les deux empereurs mirent pied à terre, allèrent l'un à l'autre, s'embrassèrent, puis causèrent quelques instants avec effusion, en amis heureux de se retrouver. Par ordre de Napoléon, on avait amené pour Alexandre un cheval de selle pareil à ceux dont le Tsar se servait d'ordinaire, harnaché à la russe, avec une housse de fourrure blanche; Alexandre le prit, Napoléon remonta à cheval; leurs suites se confondirent, et, en une seule colonne, on se dirigea vers la ville, qui dressait au loin sa silhouette gothique.
Les troupes étaient massées à l'entrée d'Erfurt, en tenue de parade. L'artillerie tonnait par salves répétées, les vieilles pièces des remparts répondaient aux batteries françaises, et, dans l'intervalle des décharges assourdissantes, le son des cloches s'élevait grave et clair, s'envolant de toutes les églises, de tous les beffrois. Des hauteurs qui contournent Erfurt, tribunes naturelles, une foule innombrable de curieux contemplait l'imposant spectacle qui s'avançait vers la ville. Au delà des lignes d'acier formées par la cavalerie d'avant-garde, on distinguait maintenant les splendeurs de l'état-major, l'étincelante diversité des uniformes, l'or des broderies, les couleurs variées des grands cordons, depuis le rouge de la Légion d'honneur jusqu'au bleu pâle de Saint-André, la blancheur neigeuse des panaches; et peu à peu, en avant du groupe, les deux empereurs se détachaient. Ils s'avançaient de front. Alexandre, maniant son cheval avec grâce, correct dans l'habit vert foncé d'officier général russe, tenait la droite; sa taille haute et svelte dépassait celle de son allié. Lui, cavalier négligent, ramassé dans sa courte et forte stature, simple dans l'uniforme des chasseurs de sa garde, attirait pourtant et fascinait tous les regards; auprès de lui, toute grandeur, toute magnificence rentrait dans l'ombre, car ses actions immortelles l'environnaient de leur éclat, le désignaient aux peuples et lui faisaient un magique cortège [539].
[Note 539: ][ (retour) ] Thibaudeau, IV, 58 et suiv, Documents inédits.
L'entrée en ville fut solennelle: les tambours battaient aux champs, les drapeaux s'inclinaient, et, à mesure que le double état-major passait devant le front des troupes, une clameur s'élevait des rangs: «Vivent les Empereurs!» Dans la journée, Napoléon et Alexandre se montrèrent plusieurs fois avec de nombreuses escortes, et la curiosité publique se satisfit amplement. On cherchait autour de l'Empereur, on voulait voir ces hommes fameux à tant de titres, ces généraux qui portaient des noms de victoires, fils du peuple et vainqueurs des rois, ces serviteurs dévoués que l'imagination populaire ne séparait jamais de Napoléon et mettait toujours à ses côtés: Lannes, Berthier, Duroc en colonel général des chasseurs, Caulaincourt qui reprenait ses fonctions de grand écuyer. Les ministres, les hommes d'État étaient plus difficiles à découvrir au fond de leur carrosse; on citait les noms de Talleyrand, de Champagny, de Roumiantsof. Les costumes des dignitaires français, les uniformes russes étonnaient par leur nouveauté. Des anecdotes circulaient; l'attitude, les moindres gestes des deux souverains étaient commentés; on répétait qu'ils n'avaient cessé de se parler amicalement, que leurs visages exprimaient cordialité et confiance, qu'ils étaient entrés en se donnant le bras dans la maison réservée à l'empereur Alexandre. Ces circonstances étaient acceptées comme d'heureux présages et atténuaient les craintes pour l'avenir. Quand on sut que l'Empereur, pour don de joyeuse arrivée, exonérait les habitants du logement et de la nourriture des troupes, le contentement fut sans mélange, et l'aspect de la ville, suivant le rapport d'un policier prétentieux, «donnait une douce satisfaction à l'observateur [540]». Le soir, dans la ville illuminée, garnison et peuple purent se mêler librement sans qu'il en résultât aucun trouble: la tranquillité fut complète, et l'enthousiasme parut unanime, chacun demeurant sous l'impression des événements de la journée et de l'inoubliable grandeur du spectacle [541].
[Note 540: ][ (retour) ] Rapport de police du 29 septembre.
[Note 541: ][ (retour) ] Rapport du général gouverneur de la place, rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696. Thibaudeau, loc. cit.
Le lendemain, les deux empereurs organisèrent leur vie en commun. Ils convinrent de se réserver la matinée pour leurs affaires personnelles; l'après-midi serait consacrée au travail politique, aux réceptions de monarques et de personnages, à la promenade, la soirée au monde et aux plaisirs. Le même jour fut signalé par un incident remarquable: on vit arriver un envoyé extraordinaire d'Autriche, le général baron de Vincent, apportant une lettre de son maître pour Napoléon, une autre pour Alexandre, toutes deux affectueuses et vides. Sous prétexte de cette amicale démarche, il semblait que François Ier, suivant à demi le conseil de Talleyrand, voulût se rappeler à l'attention des deux empereurs et intervenir par procuration à leur débat. Napoléon donna immédiatement audience à M. de Vincent et reçut son message avec solennité.
C'est l'instant qu'a choisi un peintre officiel pour grouper dans une scène idéale, dans un tableau conservé au musée de nos gloires, les principaux personnages d'Erfurt, avec l'attitude que leur ont prêtée la tradition et la légende. La réception a lieu dans le cabinet de l'Empereur. Auprès d'une table massive, Napoléon est debout. Son large front pensif, illuminé de gloire, s'incline légèrement: d'un geste majestueux, sa main se tend pour recevoir la lettre que M. de Vincent lui présente, le corps plié en deux par un profond salut. À quelques pas, l'empereur Alexandre contemple d'un œil satisfait cette scène d'apaisement: il est posé à souhait pour laisser admirer la finesse de son profil, son port noble et charmant. Au second plan, entre les deux monarques, Talleyrand apparaît; son costume sombre, agrémenté de broderies d'un bleu pâle, met une note discrète au milieu de l'éclat des uniformes; ses cheveux blanchis par la poudre adoucissent l'expression heurtée de ses traits et rappellent les grâces d'autrefois; placé derrière la table, il semble se borner au rôle de secrétaire impassible, se prépare à écrire sous la dictée des deux empereurs et à prendre acte de leurs décisions. Au fond de la salle se distinguent les rois, princes et ministres allemands, puis Duroc, Berthier, Maret, Caulaincourt, d'autres serviteurs de l'Empereur, le comte Roumiantsof enfin, et le grand-duc Constantin, dont la face tartare s'accuse dans la pénombre. Tous ces personnages sont groupés dans des poses diverses, mais de manière à former autour de Napoléon, qui occupe le milieu de la scène, saisit et concentre l'attention, un cercle de courtisans. Les visages, de même que les costumes et les accessoires, sont reproduits avec fidélité: chaque figure est un portrait. Quant à l'expression des physionomies, volontairement ou non, l'artiste nous la montre telle qu'elle se composait pour les scènes d'apparat qui se succédaient à Erfurt, c'est-à-dire froide, uniforme et solennelle. Chez tous les assistants règne la même satisfaction de commande, le même air de contentement officiel, où rien ne transparaît des sentiments intérieurs qui agitent et soulèvent les cœurs. Essayons toutefois, sous ces dehors compassés, d'atteindre les âmes: chez ces personnages dont la plupart vont jouer leur rôle, exercer leur action à Erfurt, essayons de démêler le jeu ardent des passions, des haines, des convoitises, prêtes à s'allier ou à se combattre, à s'associer pour l'intrigue ou à se livrer courtoisement une lutte opiniâtre.
L'envoyé autrichien, qui se courbe dans une attitude de craintive déférence, ne présente qu'un acte de feinte soumission, accueilli par l'Empereur avec défiance; Napoléon ne veut plus juger l'Autriche à ses paroles, mais à sa conduite, et il n'a encore reçu aucun témoignage probant de ses intentions. M. de Vincent est lui-même un ennemi; notre ambassadeur à Vienne le signale comme tel et le montre comme l'affidé et la créature de Stadion, cet incorrigible adversaire [542]. À Erfurt, M. de Vincent sera surtout un observateur; sa mission est de s'initier au secret des deux empereurs, de percer le mystère de leurs délibérations, et de soustraire, s'il est possible, Alexandre à l'influence de Napoléon. Déjà il a reconnu le terrain et s'est senti encouragé dans sa tâche en se découvrant, chez les Français eux-mêmes, des auxiliaires et un allié, le plus précieux de tous.
[Note 542: ][ (retour) ] Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.
Aussi bien, le prince de Talleyrand, qui s'efface en apparence et se retire au fond de la scène, aspire à jouer dans l'ombre un rôle prépondérant et tout personnel. Erfurt est le terrain où va s'engager à fond le jeu auquel il prélude depuis quelques mois; désormais, il est en insurrection sourde, mais formelle, contre son maître, et, loin de servir ses volontés, vient conspirer contre ses desseins. Ce qu'il veut tout d'abord, c'est négocier sa paix particulière avec l'Europe, cimenter ses bons rapports avec Vienne, se ménager auprès du Tsar un crédit destiné à l'assurer contre les risques de l'avenir; à Erfurt, il inaugurera avec Alexandre les relations qui lui permettront, six ans plus tard, de faire au monarque russe les honneurs de Paris conquis.
Sa défection s'inspirait aussi de motifs plus élevés. Voyant avec une juste terreur Napoléon s'engager de plus en plus dans la voie de l'impossible et s'acheminer vers de suprêmes périls, mais appréciant mal les nécessités inéluctables qui gouvernaient la politique de l'Empereur, il jugeait qu'un moyen restait de l'arrêter, de le tempérer, et que c'était d'encourager les puissances à lui tenir tête. Il se range donc contre lui aux côtés de l'étranger et trahit sa cause en se flattant de servir ses intérêts. Prenant le contre-pied de tout ce que l'Empereur désire et poursuit, il essayera de faire en sorte que l'Autriche ne se courbe pas trop bas, que l'empereur Alexandre ne se livre pas trop complètement: il avertira ce monarque, le mettra en garde contre la séduction, essayera de dissiper à ses yeux le prestige de Napoléon, le suppliera de ne point sacrifier à ses propres ambitions l'indépendance de l'Europe; s'il désire que la conférence aboutisse et que l'entente s'opère entre les deux souverains, il tient à ce que cet accord demeure incomplet, entouré de précautions, muni de stipulations restrictives: à ses yeux, l'alliance russe doit devenir pour Napoléon un frein plutôt qu'un levier. Idée qui eût été juste et profonde, si l'Angleterre eût été disposée à traiter et que la paix du monde n'eût dépendu que de la modération de son vainqueur: en fait, idée fausse, jeu coupable et fatal, puisque l'Angleterre,--elle allait le prouver,--demeurait inébranlablement résolue à ne point céder tant qu'elle conserverait l'espoir de diviser le continent et que l'Europe ne se serait pas rassemblée contre elle sous la main de l'Empereur.
Dès l'arrivée d'Alexandre,--c'est Metternich qui nous l'apprend d'après d'expresses confidences,--Talleyrand s'est fait recevoir en audience intime; par un trait d'habile témérité, il s'est livré du premier coup au Tsar pour gagner sa confiance: il lui a dit ces paroles audacieuses: «Sire, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe, et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l'est pas. Le souverain de Russie est civilisé, et son peuple ne l'est pas: c'est donc au souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français [543].»
[Note 543: ][ (retour) ] Metternich, II, 248.
Dans d'autres entretiens, Talleyrand reprend et développe la même pensée: il montre que la France, saturée de gloire, dégoûtée de conquêtes, avide de repos, se confie dans la sagesse et la fermeté d'Alexandre pour lui épargner de nouvelles épreuves et l'implore comme médiateur entre elle et le génie immodéré qui l'épuise. Cette thèse, il la fait reprendre auprès du Tsar par intermédiaires; il la place dans des bouches différentes; déployant tous les moyens que lui suggèrent son tact raffiné, sa grâce enveloppante, sa connaissance parfaite des hommes et des choses, il sait enrôler dans son parti les personnages les plus divers. Chez chacun, il s'adresse au penchant favori, fait vibrer la passion maîtresse et, s'emparant d'eux, les emploie à ses fins. Il parvient à se rapprocher de Tolstoï, qui s'est longtemps refusé à ce contact, approuve ses terreurs, le porte à répéter à son souverain, dans la chaleur d'entretiens véhéments, tout ce que contenaient ses dépêches. Il caresse, séduit, endoctrine Roumiantsof, en flattant une vanité qui est le travers dominant du vieil homme d'État et en l'éblouissant par l'illusion d'un grand rôle à jouer. Il n'est point jusqu'aux plus zélés serviteurs de Napoléon qu'il ne sache gagner à ses vues et transformer en complices inconscients. Entretenant chez les maréchaux, les dignitaires, un commencement de lassitude et le désir de goûter en paix les avantages acquis, il fait parvenir à Alexandre l'écho de leurs doléances; il les a habitués à révérer en lui le génie personnifié de la politique, et plus d'un croit faire preuve d'un dévouement éclairé envers l'Empereur en suivant les directions du prince. En un mot, avec un art consommé et discret, Talleyrand travaille à tisser autour du Tsar un réseau d'intrigues, à l'attirer insensiblement dans ses liens. À Tilsit, Napoléon a fait la conquête d'Alexandre; pourquoi ne serait-ce point Talleyrand qui le captiverait à Erfurt [544]?
[Note 544: ][ (retour) ] Metternich, II, 247-48. Cf. les Réminiscences sur Napoléon et Alexandre Ier, par la comtesse de Choiseul-Gouffier, p. 168.
Le Tsar, malgré les caresses qu'il reçoit de Napoléon et celles qu'il lui prodigue, est ému, frappé des paroles qui lui arrivent d'autre part. Elles lui semblent exprimer,--c'est lui-même qui parle,--l'opinion «de tout ce qui est sensé en France [545]»; il y voit la confirmation des doutes qui l'assiègent depuis tant de mois, un argument sans réplique à l'appui de ses propres défiances. Puisque «les hommes les plus éclairés et les plus sages de la France eux-mêmes [546]» suspectent et réprouvent la politique impériale, est-ce à lui d'aplanir les voies à une ambition qui ne connaît plus de bornes et de l'aider à briser tout obstacle? L'imprudence d'un tel abandon lui semble dès a présent démontrée. Non qu'il veuille répudier l'alliance française avant d'en avoir recueilli les bénéfices; il consentira à en prolonger l'essai, si Napoléon lui accorde les satisfactions que les services rendus et une longue patience l'ont mis en droit d'exiger. Seulement, ces avantages si ardemment convoités, il les attend moins aujourd'hui de la complaisance que des embarras de son allié. Ce qu'il espère, c'est que la France, occupée par l'Espagne, tenue en échec par l'Autriche, lui laissera, au prix de services sans trop grandes conséquences, la main libre sur le Danube, lui permettra d'y faire son jeu particulier, de terminer glorieusement les entreprises en cours: ce résultat acquis, il se ressaisira tout entier et verra à se choisir un parti définitif. Son vœu est donc que la Russie obtienne toute latitude pour se consacrer momentanément à ses intérêts propres, et qu'il ne soit point porté à l'indépendance européenne, durant ce temps, d'irrémédiables atteintes. Possédé de ce double désir, il s'estime heureux que des difficultés imprévues entravent la marche de Napoléon, et il se sent de moins en moins disposé à les écarter. Il n'est plus susceptible de ces élans passagers, mais enthousiastes, qui le portaient naguère à confondre sa cause avec celle du grand empereur, à s'associer avec lui dans une étroite communauté de vues et de mouvements. S'il persiste à affecter la confiance, l'expansion, la cordialité, si rien n'est changé dans le culte extérieur qu'il rend à Napoléon, sa foi est bien près de succomber sans retour: il pratique encore, mais ne croit plus.
[Note 545: ][ (retour) ] Lettre particulière et autographe d'Alexandre à Roumiantsof, 19 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
[Note 546: ][ (retour) ] Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
Affichant une tranquillité superbe, une aisance parfaite dans ses rapports avec son allié, Napoléon n'en sent pas moins que des influences hostiles lui disputent Alexandre; il découvre en lui des soupçons, des arrière-pensées, le trouve «différent de ce qu'il était à Tilsit». Il s'en est plaint à Caulaincourt, dès qu'il a revu cet ambassadeur, et lui a demandé le pourquoi de ce changement. Très courageusement, Caulaincourt lui a exposé que chacun se croit menacé, et que la Russie commence à partager les appréhensions générales. «Quel projet me croit-on donc?--Celui de dominer seul.--On me croit donc de l'ambition?» reprend l'Empereur avec un sourire; «mais la France est assez grande, que puis-je désirer? ...Ce sont sans doute ces affaires d'Espagne.» Et sentant là l'irréparable faute, comme s'il éprouvait le besoin de se justifier devant les autres et devant lui-même, il reprend la question, refait à Caulaincourt le récit des entrevues de Bayonne, affirme que la force des choses l'a entraîné, que se fier à Ferdinand eût été livrer l'Espagne à nos ennemis, l'ouvrir aux Anglais, séparer de la France cette alliée naturelle: «Ai-je eu tort? C'est ce que le temps prouvera; agir autrement, c'eût été relever les Pyrénées: la France, l'histoire me l'eussent reproché»; au reste, la Russie est mal fondée à lui faire un crime d'avoir disposé d'un peuple; n'a-t-elle point dans son histoire le partage de la Pologne? Et plongeant dans la pensée d'Alexandre et de ses conseillers, il ajoute: «Cela m'occupe loin d'eux; voilà ce qu'il leur faut, ils en sont donc enchantés [547].»
[Note 547: ][ (retour) ] Documents inédits.
Néanmoins, malgré ce ton hautain et qui veut rester confiant, il se rend compte que les événements d'Espagne, en le montrant insatiable et en prouvant qu'il n'est plus invincible, rendent l'espoir à tous ses ennemis: dans la foule prosternée qui l'entoure, il perçoit des symptômes de révolte, sent les gouvernements et les peuples frémir sous sa main, et comprend que les splendeurs d'Erfurt ne sont qu'un voile jeté sur une situation critique et menaçante. Habitué à vaincre, il espère une fois de plus triompher de tous les obstacles, ressaisir Alexandre et enchaîner l'Europe par le bras de la Russie, mais ne se dissimule point que la lutte sera chaude et serrée, qu'elle exigera toute sa force et toute son adresse. À voir l'impassible sérénité avec laquelle il tient sa cour de souverains, on le croirait uniquement occupé de régner; cependant il se dispose à combattre, prépare ses moyens, fait appel à toutes les ressources de son génie et vient livrer à Erfurt sa grande bataille diplomatique.
III
LA DISCUSSION.
Ce fut du 28 septembre au 5 octobre qu'eurent lieu les discussions de principe, celles qui portèrent sur les bases mêmes de l'accord à intervenir. Tandis que Talleyrand agissait sous main, voyait tour à tour Napoléon et Alexandre, tenait avec Roumiantsof d'intimes conférences qui se prolongeaient fort avant dans la nuit [548], les deux monarques traitaient seul à seul, faisaient personnellement leurs affaires. La plupart du temps, ils discutaient en se promenant de long en large dans le vaste cabinet de l'Empereur. Au début, on se tâta réciproquement sur tous les points; évitant de s'engager à fond, on essayait de pénétrer les vues de l'adversaire, de lire dans le jeu d'autrui sans découvrir le sien: avec précaution, toutes les questions, celles de Prusse, de Pologne, de Turquie, d'Autriche, furent simultanément abordées.
[Note 548: ][ (retour) ] Rapport de police du 4 octobre: «On s'agitait principalement de l'entretien que le comte de Roumiantsof a eu avec le prince de Bénévent deux nuits de suite jusqu'à deux heures du matin.»
Pour la Prusse, on put voir que la difficulté porterait principalement sur les trois places de sûreté laissées entre nos mains par la convention de septembre. Alexandre tenait à l'abandon de ces forteresses; Napoléon voulait avant tout que la Prusse fît son entière soumission en ratifiant le traité passé avec elle: lorsqu'elle se serait remise à sa clémence, il ne refuserait pas de recevoir à Erfurt un envoyé de Frédéric-Guillaume et réservait son dernier mot. Sans discontinuer ses instances, Alexandre fit engager la cour de Kœnigsberg à donner le gage exigé d'elle, afin qu'il pût tenter en sa faveur un suprême effort [549]. Pour l'état de Varsovie, il réclamait à tout prix une sûreté; il exprimait franchement ses appréhensions, ses angoisses en face de cette Pologne renaissante, qui puisait dans la présence de nos troupes un redoublement de confiance et de force expansive. Napoléon comprit la nécessité d'un sérieux sacrifice; il promit de retirer ses troupes; il fit plus, il fournit l'assurance que le grand-duché, dans aucune hypothèse, ne serait réoccupé. Un tel engagement ne pouvait former l'objet d'une stipulation écrite; la parole de Napoléon suffisait, il la donna. Cette satisfaction ne faisait point disparaître le germe de mésintelligence jeté entre les deux empereurs par la création du grand-duché, mais elle en retardait le développement.
[Note 549: ][ (retour) ] Hassel, 275. Documents inédits.
Le partage de l'Orient avait été l'objet assigné depuis huit mois à l'entrevue. C'était à Erfurt que l'on devait statuer en dernier ressort sur le destin de la Turquie, s'en répartir les dépouilles, décider qui serait maître du Danube, qui régnerait sur la Grèce, qui s'approprierait l'Égypte et les Îles, juger si Constantinople pourrait figurer dans le lot de la Russie, ou si cette position incomparable devait être à jamais réservée. Cependant, on a vu que l'Empereur, dans la situation que lui créaient ses revers d'Espagne et l'attitude de l'Autriche, n'admettait plus que ces immenses questions fussent tranchées ou même sérieusement traitées à Erfurt; il voulait mettre présentement le partage hors de cause et n'offrir à la Russie que les Principautés.
Sur ce point, il ne rencontra pas chez Alexandre une vive opposition. Aussi bien, le Tsar n'avait jamais exigé la destruction de la Turquie, et ses vues premières, telles qu'il les avait formulées en novembre 1807, n'allaient pas au delà de la Moldavie et de la Valachie. Depuis un an, le partage avait été une idée plus napoléonienne que russe. À Tilsit, c'était l'empereur des Français qui l'avait brusquement formulée; en février 1808, il l'avait reprise, en lui donnant un développement inouï. Alexandre s'y était livré alors avec ardeur, avec enthousiasme, se croyant près de mener son peuple à Constantinople et de lui faire toucher le but suprême de ses ambitions, mais aujourd'hui, sous le coup de ses premières impressions d'Erfurt, faisant suite à une série de mécomptes, il se demandait si toute entreprise à tenter de concert avec Napoléon n'exposerait pas la Russie au rôle de dupe, n'aboutirait point pour elle à la plus amère, à la plus éclatante déconvenue. Spontanément, quoique avec regret, il s'éveillait de son rêve: craignant d'avoir subi le charme d'une illusion enchanteresse et décevante, il tendait à l'écarter, en la pleurant toutefois, pour retourner à de plus prosaïques, mais plus sages réalités. Il revenait à croire qu'une simple extension de frontières, poursuivie isolément, produirait des avantages plus certains qu'un vaste système de conquêtes combinées où Napoléon se ferait à coup sûr la part du lion; Roumiantsof lui-même se ralliait maintenant à cette idée et s'en instituait le défenseur; faisant allusion aux projets de partage qu'il croyait découvrir toujours dans l'esprit de Napoléon: «L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, écrivait-il à son maître, seuls et sans coopération, nous est de beaucoup plus avantageuse [550].» La Russie se trouvait ainsi acquise d'avance à l'idée d'une solution restreinte, et lorsque Napoléon parla des Principautés, le Tsar ne refusa pas de se contenter de ce royaume danubien auquel s'étaient longtemps bornées ses convoitises. On convint donc en principe de réserver la question du partage, sauf à y revenir dans une nouvelle entrevue, et de ne toucher, à Erfurt, aux affaires orientales que pour stipuler l'extension de la Russie jusqu'au Danube, Alexandre se promettant de faire donner à cette concession une forme indiscutable et précise, Napoléon gardant l'espoir d'en atténuer ou au moins d'en retarder l'effet par quelques dispositions restrictives.
[Note 550: ][ (retour) ] Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 15-27 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
Le partage se trouvant ajourné, renoncerait-on à poursuivre par d'autres voies ce qui en eût été le but suprême, à savoir, d'épouvanter et d'atteindre indirectement l'Angleterre? Pour le moment, on s'interdisait de s'ouvrir à travers les États ottomans une route vers l'Asie britannique: ce moyen d'accabler l'ennemi commun se trouvant écarté, quel autre lui substituer?
À défaut d'une action, on se réduisit à l'idée d'une démonstration. Malgré le secret dont la France et la Russie avaient depuis un an enveloppé leurs délibérations, leur dessein avait transpiré, et d'ailleurs Napoléon l'avait volontairement divulgué dans ses discours. Le bruit de l'entreprise méditée s'était répandu au loin: on en parlait dans les provinces les plus reculées de la Turquie, on en parlait à Londres. L'Angleterre s'était émue, elle craignait pour son commerce du Levant, pour sa prépondérance dans la Méditerranée, pour son empire indien; elle étudiait les moyens d'empêcher le partage ou d'en neutraliser les effets. À l'approche de l'entrevue, son alarme avait redoublé, une telle rencontre lui semblant le présage d'extraordinaires événements. Loin de dissiper ses soupçons, les deux empereurs résolurent de les porter au comble, en leur donnant une base officielle, et se fixèrent au procédé suivant: ils tenteraient en faveur de la paix une démarche imposante: écrivant au roi de la Grande-Bretagne une lettre commune, ils lui offriraient de négocier, l'inviteraient à rendre la paix aux nations, à reconnaître les changements survenus en Europe; puis, en termes discrets, mais suffisamment explicites, ils lui laisseraient entrevoir qu'un refus entraînerait de nouveaux et plus graves bouleversements. Comme l'attention des Anglais se trouvait attirée vers l'Orient, ils découvriraient dans ces paroles une menace pour la Turquie, et peut-être se résigneraient-ils à traiter afin d'en prévenir l'exécution. Hors d'état d'infliger à l'Angleterre une atteinte matérielle, Napoléon et Alexandre essayeraient de la frapper moralement, en dressant à ses yeux un vague épouvantail, et lui feraient apparaître, à travers le voile d'un langage volontairement énigmatique, le fantôme d'un grand projet.
Seulement, dans la pensée de Napoléon, cette tentative ne serait susceptible de résultat qu'autant qu'elle s'accompagnerait de démarches envers l'Autriche, assez fortes, assez menaçantes, pour ôter à cet empire toute envie, toute faculté même de rendre à l'Angleterre une alliée et de renouveler la guerre continentale. Avant de partir pour l'entrevue, Napoléon avait décidé de demander à Alexandre un mouvement de troupes russes vers les frontières de la Galicie, une démonstration militaire, destinée à répondre aux armements de l'Autriche et à en paralyser les effets. À Erfurt, un incident nouveau, fort grave, en lui démontrant la nécessité d'être plus exigeant, vint tout à coup compliquer la négociation et en modifier l'allure.
Au lendemain des premières conférences, une dépêche du général Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, fut remise à Napoléon. Suivant de près M. de Vincent, elle faisait connaître que l'Autriche démentait par sa conduite les déclarations de son messager et s'affirmait irréconciliable. Inquiète du mystère d'Erfurt, imprudente par peur, l'Autriche refuse l'unique satisfaction qui eût rassuré l'Empereur sur ses intentions, la reconnaissance des rois d'Espagne et de Naples. Les assauts réitérés du général Andréossy n'ont pu arracher à M. de Stadion une réponse favorable: après s'être longtemps retranché derrière des formules dilatoires, le ministre a fini par déclarer, en évitant soigneusement le mot de reconnaissance, «que les relations politiques entre les cours respectives seraient rétablies lorsque les deux rois seraient arrivés dans leur capitale et auraient notifié leur avènement [551]»; c'est une fin de non-recevoir prononcée sous la forme la plus blessante, puisque l'Autriche subordonne sa conduite aux événements et méconnaît le droit des souverains créés par Napoléon pour ne s'incliner que devant le fait. D'ailleurs, en dépit de promesses illusoires, elle pousse ses armements, avec moins de tapage, mais avec une active persévérance. Aucune mesure n'a été prise pour calmer l'effervescence populaire; des courriers italiens, traversant le territoire autrichien, viennent d'être arrêtés et molestés. Au dehors, la diplomatie viennoise poursuit ses menées: il est certain que les relations, l'intimité avec l'Angleterre sont plus étroites que jamais. À Constantinople, les agents impériaux se conduisent «en furibonds [552]», excitent violemment les Turcs contre nous; en Sicile, en Espagne, ils sèment l'intrigue, et sans que l'on puisse dire si l'Autriche obéit à l'idée raisonnée et préconçue de nous faire la guerre, sa «tendance au mal [553]» la porte à appuyer partout nos ennemis, à susciter des diversions en leur faveur, et la tient contre nous en état de conspiration permanente.
[Note 551: ][ (retour) ] Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.
Cet avis fit sur l'Empereur un effet immédiat et profond. Son courroux s'exhala en termes acerbes. Il avait cru un instant que l'empereur d'Autriche se présenterait en personne à Erfurt: «Je comprends maintenant, disait-il, pourquoi l'empereur n'est pas venu: il est difficile à un souverain de mentir en face, il s'est remis de ce soin sur M. de Vincent [554].» Son émotion et sa fureur s'expliquent, car l'hostilité de l'Autriche, en se prononçant, le mettait définitivement en présence de la complication qu'il craignait le plus. L'Autriche cédant tout à fait aux inspirations de la peur et de la haine, s'abandonnant sur une pente fatale, une attaque de sa part redevenait très probable, sinon certaine. Or, une rupture avec elle, c'était l'ère des coalitions rouverte, la soumission de l'Espagne entravée, la paix du continent troublée à nouveau, la paix maritime indéfiniment retardée. Restait-il un moyen d'éviter cette épreuve, plus redoutable qu'aucune des précédentes? Pour la surmonter, le concours de la Russie nous était indispensable, mais ne pourrait-il nous l'épargner? L'Autriche résisterait-elle à une sommation commune des deux arbitres du monde l'invitant, sous peine d'écrasement immédiat, à rentrer dans le devoir? Pour obtenir cette démarche, Napoléon se résignait à accentuer ses concessions: il prononcerait plus expressément, s'il le fallait, le don des Principautés [555]: en face d'une nécessité suprême, toute considération lui devenait secondaire. S'assurer l'assistance sans réserve d'Alexandre pour combattre l'Autriche, si celle-ci nous attaquait, pour la retenir, s'il en était encore temps, telle fut désormais la pensée dominante de l'Empereur à Erfurt, le but vers lequel se tendirent tous les ressorts de sa volonté.
[Note 554: ][ (retour) ] Documents inédits.
[Note 555: ][ (retour) ] Voy. ses paroles à Metternich en 1810. Mémoires de Metternich, II, 361 et 371.
Il tint à Alexandre le langage suivant: Ce qui fait la confiance de l'Angleterre et nourrit son ardeur belliqueuse, c'est la perspective de regagner des auxiliaires sur le continent et d'y voir s'opérer une nouvelle prise d'armes; observant l'attitude de l'Autriche, le cabinet de Londres espère trouver à Vienne le pivot d'une cinquième coalition, qui comprendra l'Espagne, une partie des peuples germaniques, la Turquie peut-être, et qui donnera à l'Europe entière le signal de la révolte. Mais que l'Autriche, cédant à une pression combinée des deux empereurs, soit réduite à s'incliner devant leur volonté pacifique, à désarmer, à abdiquer toute pensée et tout moyen de guerre, à rompre ses liens avec Londres, à épouser franchement le système franco-russe, la résistance de notre rivale perdra son principal point d'appui; isolée, l'Espagne succombera rapidement; la péninsule pacifiée, l'Angleterre se retrouvera seule en face de toutes les puissances ralliées autour des deux empereurs, enchaînées à leur politique, et peut-être sentira-t-elle son courage défaillir à l'aspect de cette ligue du continent toujours annoncée et devenue, cette fois, une formidable réalité. Il importe donc de parler haut, de menacer à Vienne, tout en négociant avec Londres, et que le contre-coup des résultats obtenus dans la première de ces capitales retentisse immédiatement au siège de la puissance britannique. Une note, rédigée sous l'inspiration de Napoléon et destinée à l'empereur Alexandre, vint exprimer en détail les démarches à poursuivre auprès de l'ennemi latent, expliquer quel lien étroit les unissait à celles qui seraient tentées auprès de l'adversaire déclaré, et montrer comment la soumission de l'Autriche pourrait déterminer la réduction de l'Angleterre.
«L'Autriche, disait cette note, est la seule puissance du continent dont les dispositions soient douteuses; il faut que ce doute soit levé; il faut insinuer à l'Autriche, en lui faisant part des ouvertures de paix qui seront faites, que si elles sont repoussées, elle doit déclarer la guerre formellement à l'Angleterre, chasser tous les Anglais qui sont à Vienne et dans les États héréditaires, ne laisser subsister aucune trace d'armement, enfin suivre une marche qui ne laisse à l'Angleterre aucune espérance de la détacher de la cause du continent. Il faut surtout lui imposer l'obligation de reconnaître les changements qui ont eu lieu en Espagne; il serait utile que la reconnaissance de cet ordre de choses faite par la Russie et par l'Autriche fût connue à Londres au moment où on y recevrait les propositions relatives à la paix. Cette nouvelle, jointe à celle de la marche des troupes françaises en Espagne, qui déjà retentit à Londres, serait très propre à accélérer les négociations. L'Angleterre y aurait cet intérêt de pouvoir encore comprendre le Portugal dans son uti possidetis et d'épargner à son armée la honte d'être jetée dans la mer.
«Mais cet effet ne s'opérera qu'autant que l'Angleterre sera bien persuadée que, pleine de sécurité sur la situation du continent, la France peut inonder l'Espagne de ses armées et les faire marcher sans inquiétude jusqu'au détroit de Gibraltar.
«M. le baron de Vincent a été envoyé ici par l'empereur d'Autriche. Qu'il lui soit déclaré par les deux empereurs qu'ils exigent cette reconnaissance du nouvel ordre établi en Espagne; qu'il doit l'aller chercher, que les deux souverains mettent ce prix à la continuation de leurs relations amicales avec l'Autriche; la reconnaissance devrait être prononcée dans une note de M. de Stadion au gouvernement anglais, que le Moniteur publierait et que l'Angleterre recevrait en même temps que les ouvertures pour la paix.
«Ce serait méconnaître l'état actuel des choses que de ne pas voir que, sans un système de forces bien unies et d'opérations toujours prêtes à se combiner, l'Angleterre remplira l'Europe de défiances et d'incertitudes et entraînera l'Autriche à de fausses démarches qui ne troubleront pas la paix du continent, mais qui, en Angleterre, serviront d'appui et de prétexte aux ennemis de la paix. Mais les mesures que l'on propose, exécutées avec énergie, attestant l'union des deux empereurs et la fermeté inébranlable de leurs résolutions, amèneront l'Angleterre à donner la paix à l'Europe, qu'elle n'aura plus l'espérance de bouleverser [556].»
[Note 556: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1697.
Alexandre céderait-il à ce langage véhément? Voudrait-il imposer à l'Autriche une capitulation préventive, l'obliger à rendre ses armes, dans la crainte qu'elle ne s'en servît pour une attaque injustifiée? Alexandre se déclara prêt à souscrire l'engagement de faire cause commune avec nous si la cour de Vienne prenait l'initiative d'une rupture; il consentait à renouveler ses efforts pour obtenir la reconnaissance des nouveaux rois. Puis, en termes très nets, très fermes, quoique parfaitement courtois et mesurés, il laissa entendre qu'il n'irait pas plus loin; il ne se prêterait jamais à exercer contre l'Autriche une violence anticipée, à lui ôter la libre disposition d'elle-même, à léser ses droits d'État souverain, en modifiant d'autorité sa ligne politique et en la contraignant à désarmer, alors qu'elle n'avait point manifesté positivement son intention de troubler la paix européenne et qu'il fallait incriminer ses tendances plutôt que ses actes.
Napoléon insista, et le différend prit une importance croissante. Tout autre débat se trouva suspendu; on parlait moins de la Prusse, on ne parlait plus de l'Orient. La question des mesures à concerter envers l'Autriche, brusquement introduite, semblait la seule qui passionnât désormais les empereurs: elle repoussait au second plan les affaires effleurées ou à demi tranchées, et faisait dévier les conférences de leur objet primitif.
Fécond en ressources, tour à tour souple et pressant, usant de séduction et d'autorité, Napoléon variait ses arguments et ses moyens. Il lut à Alexandre la lettre d'Andréossy et en donna un commentaire éloquent. Afin d'attester ses intentions purement défensives, il ne se montrait pas éloigné de garantir à l'Autriche l'intégrité de son territoire, si cette puissance consentait à désarmer: il admettait qu'on la rassurât d'une part, pourvu qu'on la menaçât de l'autre. Si l'on adhérait au système proposé, disait-il encore, si l'on enlevait aux Autrichiens le pouvoir de révolutionner l'Allemagne, il se sentirait plus à l'aise pour évacuer totalement ce pays; il pourrait adoucir le sort de la Prusse et ne garder qu'une place sur l'Oder, au lieu de trois. Mais ces manœuvres enveloppantes ne réussissaient pas mieux auprès d'Alexandre que les attaques directes. Cet empereur, que l'on disait faible, incertain, irrésolu, montrait une fermeté de caractère étonnante, voilée sous une inaltérable sérénité. Il écoutait tout patiemment, discutait peu, ne s'attachait pas à réfuter les arguments multiples et pressants de son adversaire, laissait passer ce torrent, revenait ensuite à son idée et s'y attachait avec un doux entêtement.
Cette molle résistance, qui n'offrait point de prise et cédait sous la pression, puis reprenait insensiblement son niveau, exaspérait l'Empereur. Au sortir de ces rencontres où son adversaire lui avait ravi la victoire en lui refusant le combat, quand il se retrouvait avec ses familiers, il ne ménageait pas Alexandre, s'exprimant en termes amers ou ironiques, suivant son humeur; il dit un jour à Caulaincourt: «Votre empereur Alexandre est têtu comme une mule: il fait le sourd sur ce qu'il ne veut pas entendre [557].» Puis, faisant allusion de nouveau à l'entreprise néfaste dans laquelle il reconnaissait la source de tous ses embarras: «Ces diablesses d'affaires d'Espagne, s'écriait-il, elles me coûtent cher [558]!» Le lendemain, il retournait au combat tout frais, plein d'ardeur, avec des armes nouvelles; mais son énergie s'usait une fois de plus contre un insaisissable adversaire.
[Note 557: ][ (retour) ] Documents inédits.
À bout de raisons, il éclata en plaintes: L'alliance, disait-il, va perdre toute son utilité; elle ne saurait en imposer désormais aux Anglais et procurer la paix générale. Alexandre demeura impassible: sur lui, les reproches glissaient comme les prévenances. À la fin, Napoléon eut recours à l'emportement; il se fâcha. Des scènes vives eurent lieu. Un jour, comme on reprenait l'éternelle question en se promenant dans le cabinet de l'Empereur, la discussion s'échauffa, et Napoléon, dans un mouvement d'impatience rageuse, jeta à terre son chapeau et le piétina. Alexandre s'arrêta aussitôt, le regarda fixement, avec un sourire, se tut quelques instants, puis, d'un ton calme: «Vous êtes violent, dit-il; moi, je suis entêté: avec moi, la colère ne gagne donc rien. Causons, raisonnons, ou je pars [559].» Et il se dirigea vers la porte. Force fut à l'Empereur de le retenir, de s'apaiser: la discussion reprit sur un ton modéré, amical même, mais n'avança point, et, cette fois encore, Alexandre ne se laissa entraîner contre l'Autriche à aucune démarche comminatoire.
Est-ce à dire qu'il voulût encourager l'Autriche à nous faire la guerre? En aucune façon. Aussi sincèrement que l'empereur des Français, Alexandre désirait le maintien de la paix: il souhaitait d'autant plus éviter une lutte en Allemagne qu'il s'engageait à y participer. Les deux souverains étaient d'accord sur le but, mais différaient essentiellement sur les moyens de l'obtenir. Alexandre estimait que des paroles amicales et rassurantes retiendraient mieux l'Autriche que des menaces: il était convaincu que cette cour ne voulait pas la guerre, n'armait que par peur, ne commencerait jamais les hostilités, si on ne la poussait à bout: «Elle ne sera jamais assez folle, disait-il, pour se faire l'agresseur et entrer seule dans la lice [560].»
[Note 560: ][ (retour) ] Documents inédits.
À ses yeux, le véritable péril ne venait pas de Vienne, mais de la France, des arrière-pensées offensives et meurtrières qu'il prêtait à Napoléon envers l'Autriche. Dans les mesures de rigueur qu'on lui proposait, il voyait l'indice irrécusable de ces intentions, un moyen de démanteler une monarchie infortunée et de faire tomber ses défenses, pour l'accabler plus sûrement. Plus on insistait auprès de lui, plus cette idée s'enfonçait dans son esprit. En conséquence, il jugeait utile, indispensable, que l'Autriche, loin de se rendre à merci, demeurât puissamment armée, en possession de tous ses moyens, en posture assez respectable pour décourager la France de toute velléité d'agression. Quant à la Russie, elle devait, suivant lui, loin de se jeter prématurément de notre côté, s'enfermer dans une stricte impartialité et s'attacher le plus longtemps possible à ne point faire pencher la balance; il fallait que ni la France ni l'Autriche ne pussent compter sur sa complicité, dans le cas où l'une ou l'autre nourrirait des desseins contraires à la paix. Cette attitude maintiendrait entre les deux parties une certaine parité de situation et de moyens, les laisserait en présence, également armées, également imposantes, en mesure de se défendre, non d'attaquer, et de cet équilibre de leurs forces naîtrait leur commune immobilité. La France et l'Autriche se tenant ainsi mutuellement en respect, se paralysant l'une par l'autre, la paix continentale se prolongerait, et, d'autre part, la Russie aurait le loisir de poursuivre ses opérations sur le Danube, d'arracher à la Turquie ce que Napoléon lui avait livré de cet empire [561].
[Note 561: ][ (retour) ] Quelque temps après l'entrevue, Alexandre écrivait à Roumiantsof: «Vous vous rappellerez que dans nos conversations à Erfurt je croyais toujours que le plus utile serait de produire en Europe un système qui tendrait à empêcher qu'entre les trois grandes puissances restantes, la Russie, la France et l'Autriche, aucune des trois ne pût troubler la paix générale du continent. Ce système n'est possible qu'autant qu'il existe une balance entre les forces de ces trois puissances, et la Russie, n'ayant rien à redouter pour elle-même de l'Autriche, peut par conséquent voir avec une sorte de tranquillité l'accroissement de sa force comme un moyen de parvenir à l'établissement du système en question.» Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de Saint- Pétersbourg.
Cette pensée, entretenue, fortifiée chez le Tsar par les suggestions de Talleyrand [562], reposait sur des appréciations profondément erronées. Alexandre, aussi bien que le ministre français qui s'était institué son conseiller, méconnaissait le caractère de Napoléon, les exigences de sa politique, les dispositions réelles de l'Autriche. Obligé, si l'Angleterre ne cédait point, d'entamer avec elle une lutte difficile sur un terrain nouveau, de la combattre en Espagne, Napoléon ne voudrait, ne pourrait souffrir longtemps derrière lui, dans son dos, une puissance détachée de son système, révoltée contre ses lois, toujours tentée de le prendre à revers: tôt ou tard, il se retournerait contre elle, trancherait de son épée une situation intolérable, et maintenir l'Autriche dans un état de rébellion et d'hostilité latente était le plus sûr moyen de faire éclater cette guerre que l'on voulait éviter.
[Note 562: ][ (retour) ] Alexandre à Roumiantsof, 19 octobre et 18 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
Il y avait plus: en admettant que les mesures prises à Vienne eussent eu, au début, un caractère purement défensif, elles devaient, par la force des choses, changer de nature et aboutir à une action offensive. Par des armements hors de toute proportion avec ses ressources, avec ses facultés pécuniaires, l'Autriche s'était mise sur un pied ruineux: elle ne saurait s'y perpétuer. Déjà l'empereur François répète tristement: «L'armée dévore l'État [563]», et, sous peu, ses ministres, ses administrateurs vont lui révéler le vide effrayant du Trésor, lui démontrer que l'Autriche ne saurait plus longtemps subvenir à l'entretien de ses troupes, si l'on ne se met à la solde de l'Angleterre et si l'on ne nourrit l'armée aux dépens de l'ennemi [564]. Donc, dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il faudra que l'Autriche combatte ou désarme. Entre les deux termes de ce dilemme, elle choisira le premier: elle aimera mieux courir les risques d'une suprême aventure, utiliser les moyens immenses qu'elle a rassemblés et qui ont restauré sa confiance en elle-même, plutôt que de se résigner à un douloureux avortement et de consacrer sa déchéance. Si l'empereur Alexandre eût pu lire dans les secrets du cabinet de Vienne, il y eût découvert ce qu'Andréossy allait mander dans quelques jours, ce que la sagacité de Napoléon lui faisait pressentir, à savoir, que l'idée d'attaquer, de tenter la fortune des armes, de chercher une revanche, prenait rapidement le dessus. Stadion l'avait toujours soutenue: le prudent archiduc Charles s'y ralliait aujourd'hui, et l'empereur François lui-même commençait à préférer une crise violente, mais peut-être salutaire, à un état d'angoisse et d'attente qui épuisait la monarchie. Une seule crainte troublait l'Autriche et pouvait la retenir, c'était de voir la Russie s'unir franchement à la France et de périr broyée sous cette double masse. Que le Tsar laissât planer un doute sur ses intentions, montrât quelque répugnance à nous suivre, la guerre serait définitivement résolue à Vienne, et les deux empereurs auraient tôt ou tard à combattre l'Autriche, s'ils ne s'entendaient dès aujourd'hui pour la confondre et la désarmer. En proposant ce parti, violent et impérieux, Napoléon n'en indiquait pas moins l'unique moyen de conserver cette paix aussi chère à son allié qu'à lui-même; lui seul restait dans la logique impitoyable de la situation: Alexandre et Talleyrand, le monarque généreux et le politique subtil, s'en écartaient l'un et l'autre.
[Note 563: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.
[Note 564: ][ (retour) ] Beer, Zehn Jahre œsterreichischer Politik, 341.
Toutefois, si Napoléon voyait mieux et plus loin que tous, il se trompait en croyant qu'Alexandre pût voir comme lui et admettre ses exigences. Ce qu'il demandait en somme à ce prince, c'était d'annuler momentanément la puissance autrichienne. Or, l'Autriche remise sur pied, en forte attitude, n'était-ce point l'unique rempart qui protégeât la Russie contre l'omnipotence napoléonienne, la seule barrière qui se dressât entre la frontière moscovite et la France épandue sur l'Europe. Pour la Russie, désarmer l'Autriche, c'était se découvrir elle-même, se livrer, renoncer à toute autre garantie que la loyauté de Napoléon. Les déceptions, les froissements infligés à Alexandre depuis Tilsit ne permettaient plus ce miracle de confiance. Napoléon portait la peine d'avoir voilé, durant le cours d'une année, la justice finale et la grandeur de son but, qui était le repos du monde, sous l'absolutisme de ses procédés, d'avoir trop peu ménagé les scrupules, les intérêts propres de son allié, d'avoir violenté les rois et les peuples, et c'était son châtiment que de n'être plus cru aujourd'hui, alors qu'il affirmait sincèrement son désir de paix et ses vues purement défensives. Alexandre ne pouvait lire dans son âme, il lisait dans ses actes, et le passé l'autorisait à suspecter l'avenir. Mal fondées en réalité, ses craintes se justifiaient par les apparences, et il ne pouvait plus raisonnablement accorder ce que Napoléon était contraint de lui demander. Telle qu'elle se posait aujourd'hui, la question d'un système commun à adopter envers l'Autriche devenait insoluble, et devant cet écueil surgi à l'improviste, tout effort pour arriver à une entente pleine et efficace devait inévitablement se briser.
Huit jours s'étaient écoulés, perdus en stériles disputes, et, sur le point devenu capital, aucun résultat n'avait été obtenu. Napoléon comprit enfin qu'il poursuivait l'impossible, qu'il ne gagnerait rien sur Alexandre et se heurtait à une résistance insurmontable. Il changea alors brusquement de plan, suivant son habitude, et évolua sur place. Ne conservant que peu d'espoir d'éviter la guerre avec l'Autriche, tout en ne la jugeant pas immédiate, il voulut la faire, quand on l'y forcerait, avec tous ses avantages; il accepta donc d'Alexandre une simple promesse de concours éventuel; en même temps, afin de restreindre, de localiser la lutte, d'empêcher que le feu de la révolte ne se communiquât à toute l'Allemagne, il annonça l'intention de garder toutes ses sûretés; il conserverait sur la Prusse les trois places de l'Oder aussi longtemps que le traité du 8 septembre lui en donnerait le pouvoir.
Alexandre s'éleva à nouveau contre cette prétention, et ce fut à son tour de prendre l'offensive, à Napoléon de déployer sa force de résistance. Autour de lui, on le pressait, on le suppliait d'abandonner les places, de donner à la Russie et à l'Europe ce gage de modération: «C'est un système de faiblesse que vous me proposez là, dit-il en colère; si j'y accède, l'Europe me traitera bientôt en petit garçon [565].» Et il repoussa la demande d'Alexandre avec quelque impatience, en termes émus, presque indignés: «Est-ce mon ami, mon allié, disait-il, qui me propose d'abandonner la seule position d'où je puisse menacer le flanc de l'Autriche, si elle m'attaque pendant que mes troupes seront au midi de l'Europe, à quatre cents lieues de chez elles?... Au reste, si vous exigez absolument l'évacuation, j'y consentirai, mais alors, au lieu d'aller en Espagne, je vais vider tout de suite ma querelle avec l'Autriche [566].» Devant cette perspective qui l'effrayait par-dessus tout, Alexandre recula: satisfait d'avoir amené Napoléon à se contenter d'un engagement défensif et secret contre l'Autriche, croyant par là avoir préservé la paix et atteint son but essentiel, il admit en retour que Napoléon gardât momentanément les places de l'Oder, s'en reposant sur l'avenir d'assurer la libération totale de la Prusse, et la monarchie de Frédéric-Guillaume paya les frais de l'accord incomplet qui s'établissait si péniblement entre les deux empereurs.
[Note 565: ][ (retour) ] Documents inédits.
Il restait à mettre par écrit les points convenus: ouvertures à l'Angleterre, abandon à la Russie des Principautés, concours défensif contre l'Autriche. Napoléon avait soumis à Alexandre, comme son oeuvre personnelle, le projet de traité rédigé par Talleyrand, mais cet acte ne répondait pas entièrement aux dispositions admises, et le Tsar avait fait dresser de son côte une série d'articles. Avant de comparer ces deux projets, de les fondre en un traité, les deux souverains s'arrêtèrent un instant et suspendirent leur travail.
En dehors de leur entourage intime, rien ne transpirait des dissentiments survenus entre eux: en public, ils continuaient à s'entourer des soins les plus tendres, semblaient tout entiers à leur inclination réciproque, au plaisir d'être ensemble. Pour rassurer et diriger l'opinion, Napoléon lançait chaque matin des billets dans le genre suivant: à Cambacérès: «Les conférences continuent ici; tout va au mieux»; au roi Joseph: «Tout prend une bonne tournure»; à Cambacérès: «Les princes et les étrangers affluent de tous côtés, et les affaires continuent de marcher à la satisfaction commune»; au roi Murat: «Erfurt est très brillant [567]». En effet, la réunion atteignait alors à son plus bel éclat. Les souverains de Bavière et de Wurtemberg, ceux de Westphalie venaient d'arriver, et le soir, au théâtre, le parterre de rois était au complet. Le 4 octobre, on donnait l'Œdipe de Voltaire; quand vint le vers:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
Alexandre se leva, prit la main de Napoléon, assis à ses côtés, et la serra vivement. Ce geste, dicté par une habile inspiration, accueilli avec enthousiasme par l'assistance, remarqué par l'histoire, sembla plus qu'un banal témoignage: on crut y voir la consécration de l'entente et le solennel renouvellement de l'alliance.
[Note 567: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 876, lettres inédites.
Pour le surlendemain, les empereurs avaient fait le projet de visiter dans sa capitale le duc de Saxe-Weimar, leur voisin pour quelques jours. Pendant leur absence, les deux ministres des affaires étrangères, MM. de Champagny et Roumiantsof la plume à la main, discuteraient les articles du traité et en prépareraient la rédaction. À leur retour, les souverains trouveraient le travail déjà avancé; ils auraient alors à statuer sur les difficultés survenues entre leurs ministres, à parfaire l'oeuvre de conciliation. Cette dernière partie de leur rôle ne serait pas la moins embarrassante: amenés à traduire leur pensée sous une forme précise, ils verraient plus clair dans les obligations contractées; certains scrupules, certaines divergences de vues pourraient renaître, des arrière-pensées se faire jour, et l'intrigue trouver de nouveau matière à s'exercer. L'excursion de Weimar, acceptée par les empereurs comme un intermède et un délassement, divise donc l'entrevue d'Erfurt en deux périodes distinctes, mais d'importance presque égale: dans la première, on s'était mis d'accord à grand'peine sur quelques principes; dans la seconde, on aurait à aborder la tache délicate d'en régler l'application.
IV
L'EXCURSION DE WEIMAR ET LE SÉJOUR D'ERFURT.
Le 6 octobre, Napoléon et Alexandre sortaient d'Erfurt en voiture. À la limite des États de Weimar, ils furent reçus par le duc, suivi de son grand veneur, de quatre maîtres des forêts, d'un cortège de gardes et de piqueurs. Une grande partie de chasse devait ouvrir les fêtes et former le divertissement de la première journée. L'équipage s'enfonça dans la forêt de l'Ettersberg; au lieu d'y trouver le calme et la solitude, il y rencontra le mouvement et la foule. Citadins d'Erfurt et de Weimar, villageois en costume national, curieux accourus de dix lieues à la ronde, remplissaient les avenues; on vendait des vivres, des rafraîchissements: des tribunes s'élevaient pour les spectateurs privilégiés. Un soleil splendide, illuminant la forêt, relevait la couleur pittoresque de ces scènes, et le tout offrait, suivant une relation allemande, «l'aspect d'une joyeuse fête populaire [568]».
[Note 568: ][ (retour) ] Description des fêtes données à LL. MM. les empereurs Napoléon et Alexandre et à plusieurs autres têtes couronnées à Weimar et à Iéna par S. A. S. Charles-Auguste, duc de Saxe-Weimar. Weimar, 1809, p. 8.
On conduisit les empereurs à un endroit élevé et découvert d'où la vue, se reposant d'abord sur des futaies dorées par l'automne, découvrait au loin les horizons verdoyants de la Thuringe. Au fond d'une enceinte réservée à l'aide de toiles tendues, un pavillon avait été construit: c'était une galerie oblongue et ouverte; elle avait pour supports, en guise de colonnes, des troncs d'arbres décorés à leur sommet d'un feuillage postiche; des guirlandes de fleurs et de fruits complétaient l'aspect rustique du monument. Les empereurs y prirent place, les rois les y avaient précédés; puis, sur un signal, l'enceinte de toile s'abaissa par endroits, et à travers les ouvertures pratiquées, des cerfs, des daims, des chevreuils s'élancèrent, rabattus des parties environnantes de la forêt.
Dès que les monarques eurent tiré, un feu roulant de mousqueterie s'alluma sur le front de la galerie. Éperdues, les bêtes bondissaient dans l'enceinte, s'offraient aux coups, venaient tomber et mourir devant les empereurs. Un appel de trompettes et de cymbales saluait l'apparition de chaque dix-cors. Par moments, la fusillade cessait: on voyait sortir de dessous bois des traqueurs déguisés en sauvages de mascarade, affublés de peaux et de feuillage; ils ramassaient les pièces et les dressaient devant le pavillon en sanglantes pyramides. Quand on eut abattu quarante-sept cerfs, on cessa cette tuerie à froid, cette chasse qui n'offrait même point l'image de la guerre, et les souverains allèrent chercher à Weimar de plus nobles plaisirs [569].
[Note 569: ][ (retour) ] Récit des fêtes, p. 7 à 11.
Weimar est une ville de grand air, malgré ses proportions restreintes; par endroits, ses places ornées de statues, ses colonnades, le nombre de ses monuments, leur ordonnance régulière, le déploiement majestueux de leurs façades, lui donnent un aspect de capitale: c'était alors celle de l'art et de la pensée germaniques. Le duc Charles-Auguste aimait à s'entourer de beaux et de grands esprits: il savait les attirer à ses côtés, les y fixer, et, par cette parure, se piquait de donner à sa résidence un rang unique au milieu des cités d'Allemagne, de la distinguer de ses pareilles et d'en faire une Athènes. Sa cour gardait les traditions et les manières de l'ancien régime; elle accueillit ses hôtes illustres avec une aisance de bon goût, relevée par un faste digne d'eux. L'entrée des empereurs et des rois se fit en simples calèches de chasse; mais les corporations de la ville, bannières déployées, faisaient la haie sur leur passage. Au château, où la duchesse leur souhaita la bienvenue, ils trouvèrent une hospitalité prévenante, leurs suites reçurent un traitement magnifique, et la vieille résidence fit ce miracle d'héberger dignement cinq cent cinquante visiteurs.
En ce temps, il fallait aller vite en toutes choses. Napoléon ne donnant à ses hôtes qu'une soirée, on avait voulu accumuler en cet espace de quelques heures tous les plaisirs à l'usage ordinaire des cours: il devait y avoir dîner, concert, théâtre et bal. Le temps manqua pour réaliser ce programme: il fallut passer le concert. Au dîner, la table des souverains, dressée en forme de fer à cheval, comptait seize couverts, le moindre convive ayant rang de prince. Pendant le repas, Napoléon causa beaucoup: il fit admirer l'étendue de son savoir, en discutant avec le prince primat quelques particularités de l'ancienne constitution germanique, et comme on s'étonnait d'une érudition aussi précise, il rappela que jadis, en France, les loisirs de la vie de garnison lui avaient permis de lire beaucoup et d'étudier; ce fut alors qu'il commença l'une de ses phrases par ces mots: «Quand j'étais lieutenant d'artillerie...» À l'instant où il évoquait ce souvenir, il avait à sa droite l'empereur de toutes les Russies, puis les souverains de Westphalie et de Wurtemberg, à sa gauche la duchesse de Weimar, les rois de Bavière et de Saxe; il était servi par ses pages, et derrière lui, debout contre la muraille, des seigneurs haut titrés, portant les plus beaux noms d'Allemagne, remplissaient les fonctions de la domesticité féodale [570].
[Note 570: ][ (retour) ] Thibaudeau, IV, 70. Récit des fêtes, 11.
L'aller au théâtre et le retour se firent en gala, dans de grands carrosses, par les rues illuminées, entre deux rangs d'hommes armés dont chacun portait une torche. Par une attention pour son hôte, le duc Charles-Auguste avait fait venir d'Erfurt les comédiens de l'Empereur; ils donnèrent la Mort de César, et Talma parut en conquérant sur la première scène germanique. Quand l'incomparable tragédien lança le vers:
Sur l'univers soumis régnons sans violence,
l'allusion s'imposa, et l'on assure qu'un frisson électrique parcourut l'assistance. Pendant la représentation, Napoléon inspectait la salle, les visages, les toilettes, les attitudes; il remarqua dans une loge un vieillard dont la belle tête blanchie et la physionomie fine le frappèrent; ayant appris que ce vieillard était Wieland, le «Voltaire de l'Allemagne», il exprima le désir qu'on le lui présentât dans la soirée.
Quelques instants plus tard, dans la grande salle du château, où se pressait une assistance telle qu'aucune demeure impériale ou royale n'eût pu en réunir de pareille, Alexandre ouvrait le bal avec la reine de Westphalie. Le jeune monarque revint plusieurs fois à un plaisir où triomphaient son élégance et sa bonne mine: «L'empereur Alexandre danse, écrivait Napoléon à Joséphine, mais moi non: quarante ans sont quarante ans [571].»
[Note 571: ][ (retour) ] Corresp., 14566.
Parcourant les groupes, il se fit présenter quelques femmes remarquables par leur beauté ou leur esprit, les laissa charmées d'un regard, d'une parole. Il parla aux personnages marquants, puis, apercevant Goethe, qui figurait à son rang de conseiller intime, l'aborda d'un air de connaissance. Quelques jours avant, sachant le poète à Erfurt, il avait voulu le voir, lui avait parlé de ses ouvrages avec compétence, avec admiration, avait discuté avec lui certains passages de Werther [572]: «Voilà un homme», avait-il dit après l'audience. À Weimar, il reprit l'entretien, le poussa quelque temps, puis demanda Wieland: mais Wieland n'était pas là; le vieillard s'était retiré après le spectacle et n'allait plus au bal: il fallut se mettre à sa poursuite, le chercher jusque chez lui et l'amener d'autorité à l'Empereur.
«Je ne pus faire autrement, raconte Wieland, que de monter dans le carrosse qui me fut envoyé par la duchesse, et de me rendre au bal dans mon accoutrement ordinaire, une calotte sur la tête, sans être poudré, chaussé de bottes en drap, au reste mis avec décence. J'y arrivai à dix heures et demie. À peine fus-je entré que Napoléon vint à ma rencontre de l'autre bout de la salle: la duchesse elle-même me présenta à lui [573].»
[Note 572: ][ (retour) ] Voy. l'opuscule intitulé: Entrevue de Napoléon Ier avec Goethe, par S. Sklower. Lille, 1853.
[Note 573: ][ (retour) ] Freundesbilder aus Goethe's Leben, von II. Duntzer, cité par Sklower, 99.
L'accueil de l'Empereur au poète fut très particulier; ce ne fut point celui d'un monarque à un sujet qu'il tient à honorer de quelques faveurs. Dans le langage, dans l'attitude de Napoléon, rien de protecteur, nulle trace de cette bienveillance souveraine qui laisse subsister les distances. Voulant plaire à Wieland et faire sérieusement connaissance avec cet esprit, par un comble de délicatesse, d'habileté et de grandeur, il le traita pour ainsi dire en égal, lui parlant d'un ton simple, intéressé, à la fois éloigné de la hauteur et de la familiarité; on eût dit la rencontre de deux hommes de condition semblable, d'un génie supérieur dans des genres différents, qui prennent plaisir à s'étudier, à échanger leurs vues, et savent qu'ils ont mutuellement beaucoup à s'apprendre.
On ne regardait plus danser Alexandre: le spectacle était ailleurs. À distance respectueuse, princes, ministres, dignitaires, formaient autour de l'Empereur et du poète un cercle de curieux. Par respect pour ce grand souvenir, Wieland n'a jamais voulu écrire ni raconter en détail la conversation, mais les assistants en surprirent certaines parties, et des versions concordantes permettent d'en retracer quelques traits. Napoléon toucha aux matières les plus diverses, les plus hautes; il passa de la littérature à l'histoire, aux Grecs, qu'il comprenait mal, aux Romains, qu'il admirait fort, prit contre Tacite la défense des Césars, traita aussi des religions et de leur utilité sociale, parla du christianisme en politique plus qu'en croyant. Sur tous ces points, il s'exprimait avec chaleur, avec des expressions originales, quoique toujours graves, s'animant sans s'égayer, ne cherchant nullement à briller, à éblouir, seulement à mettre en avant des idées et à en susciter chez son interlocuteur. Il mêlait parfois à de profonds aperçus des paroles affectueuses, des questions intimes; mais le grand hommage qu'il rendait à Wieland était de montrer le prix qu'il attachait à connaître son opinion sur tous les sujets abordés. L'Allemand répondait en assez mauvais français, exposait ses vues, charmé tout à la fois et troublé par cette parole acérée qui le pénétrait à fond et scrutait toutes les parties de son intelligence. Après deux heures d'entretien, cédant à l'émotion, à la fatigue, il attendait et cherchait à provoquer un signe de congé: ne le voyant pas venir, il prit bravement son parti et fit le geste de se retirer: «Allez donc», lui dit amicalement l'Empereur, et il répéta: «Allez, bonne nuit.» Il revint alors à Gœthe, causa de nouveau avec lui et se retira enfin, laissant l'assistance sous l'impression de ces scènes mémorables [574].
[Note 574: ][ (retour) ] Sklower, 91-92. Cf. Thiers, IX, 328.
Dans sa conduite, une pensée politique éclate. Depuis quelque temps, il s'apercevait qu'un sentiment nouveau et puissant, celui de la nationalité, s'éveillait en Allemagne, par nous, mais contre nous, au contact de nos idées, mais en haine de notre domination: découvrant en lui un adversaire redoutable, il essayait de l'apaiser et de le désarmer. À ce moment même, il mettait un soin tardif, mais remarquable, à ménager les populations germaniques et à adoucir leurs souffrances [575]; il voulut en même temps honorer et se concilier l'esprit allemand dans la personne de ses plus illustres représentants, et ce fut ainsi qu'il laissa interpréter officiellement son accueil aux deux poètes. Dans le récit des fêtes publié sous les auspices de la cour de Weimar, nous lisons, à propos de la bienveillance témoignée à Goethe et à Wieland: «Le héros du siècle donna par là la preuve qu'il tient à la nation dont il est le protecteur, qu'il estime sa littérature et sa langue, qui forment son lien national [576].» Ajoutons que ces témoignages ne coûtaient pas à l'orgueil de Napoléon; il appréciait à leur juste valeur les forces intellectuelles, les traitait parfois en ennemies, les proscrivait durement, mais ne les méconnaissait point, et ne crut jamais déroger en traitant de puissance à puissance avec les rois de l'esprit.
[Note 575: ][ (retour) ] Voy. notamment dans la Correspondance les nos 14319, 14321, 14341.
[Note 576: ][ (retour) ] P. 15.
La soirée de Weimar eut le lendemain sa contre-partie; après avoir rendu hommage à l'Allemagne policée et soumise, Napoléon affirma impitoyablement sa victoire sur l'Allemagne guerrière et révoltée, en y associant rétrospectivement Alexandre. Il avait fait avec cet empereur la partie d'aller visiter le champ de bataille d'Iéna, et cette excursion, à laquelle la cour de Weimar se prêta docilement, remplit la seconde journée. Des préparatifs de fête avaient été ordonnés sur le terrain même de la lutte; des mains allemandes avaient paré le lieu où avait succombé la grandeur prussienne. À l'endroit le plus élevé, sur un sommet décoré pour la circonstance du nom de mont Napoléon, on avait dressé un temple de la Victoire, éphémère bâtisse: un professeur d'Iéna en avait dessiné les lignes, et un conseiller aulique avait composé pour le fronton un distique prétentieux [577].
[Note 577: ][ (retour) ] Récit des fêtes, 16.
Napoléon et Alexandre se rendirent à cheval au pied du monument; après l'avoir visité, ils redescendirent sur un plateau moins élevé, d'où l'Empereur avait commandé l'action. Une estampe exécutée d'après nature les représente à cet endroit [578]. Tous deux ont mis pied à terre, en avant d'un état-major de rois, de princes et de maréchaux. À quelques pas, leurs chevaux sellés et bridés les attendent; Napoléon a laissé le sien à la garde de son mamelouk. De grands feux allumés, des tentes rappellent le bivouac: plus loin, des soldats de Weimar contiennent une foule immense qui se presse et s'écrase pour voir. Napoléon tient une carte: après avoir expliqué à son allié la position des corps et les mouvements ordonnés, il évoque maintenant aux yeux d'Alexandre, dans la campagne ondulée qui se déploie autour d'eux, les masses noires de l'infanterie, les bandes de fumée qui avancent ou reculent suivant les péripéties de la lutte, les villages qui brûlent, l'assaut des positions, le heurt des escadrons, la vision confuse et troublante d'une bataille. Cette leçon d'art militaire terminée, pour compléter l'illusion, on déjeuna comme à la guerre, les souverains sous une tente, leur suite en plein champ. Pendant le déjeuner, Napoléon reçut une députation de l'université d'Iéna, accorda quelques grâces à la ville témoin de son triomphe, puis, lorsque les deux empereurs eurent exploré dans toutes ses parties le champ de bataille dont ils avaient d'abord embrassé l'ensemble, chassé autour d'Apolda, où Napoléon avait passé la nuit avant le combat, ils rentrèrent assez tôt à Erfurt pour paraître le soir au théâtre, et la représentation des Horaces termina cette journée si féconde en souvenirs [579].
[Note 578: ][ (retour) ] Id., planche 3.
[Note 579: ][ (retour) ] Récit des fêtes, 13-19.
À Erfurt, les empereurs reprirent leur vie régulière et presque monotone. Chaque matin, ils s'envoyaient complimenter par un chambellan: ils tenaient l'un et l'autre un lever, s'offraient aux regards de la foule dorée qui venait encombrer leurs appartements. Ils travaillaient ensuite avec leurs ministres: c'était le moment où Napoléon lisait les dépêches diplomatiques, dictait ses ordres, ses instructions, en moins grand nombre qu'à l'ordinaire, recevait les rapports du gouverneur de la place, accompagnés de notes de police. Il tenait à connaître dans leurs plus petits détails les incidents de la journée et de la soirée précédentes, à savoir, ce qui s'était dit dans les différentes sociétés, à quel endroit s'étaient réunis les «Prussiens», comment s'y prenait la police pour maintenir l'ordre, pour surveiller à la fois les mécontents et «les filous qui s'appropriaient les bourses, tabatières et montres des personnes sortant de la comédie [580]».
[Note 580: ][ (retour) ] Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.
Puis venaient les audiences: Napoléon les expédiait plus ou moins vite, entre deux conversations avec ses ministres, consultant la valeur plutôt que le rang des personnages présentés, continuant pendant son premier repas à la fois son travail et ses réceptions. C'est à pareil moment que Gœthe l'avait vu: en quelques traits il nous a laissé le croquis de la scène: «Je suis introduit: l'Empereur déjeune, assis à une grande table ronde; à sa droite et à quelques pas de la table, Talleyrand se tient debout; à sa gauche et tout près de lui, Daru, avec lequel il s'entretient des contributions à lever.» Il voulut revoir aussi Wieland et quelques académiciens de Weimar: il les retenait parfois à sa table, présidait à leurs discussions, et en ces instants, sensible à tous les genres de succès, se plaisait à tenir une cour de lettrés.
Dans la journée, les deux monarques se retrouvaient, conféraient, causaient, montaient à cheval. Les environs d'Erfurt, accidentés et riants, les conviaient à de longues excursions, et d'ailleurs les scènes militaires qui se succédaient autour de la ville leur offraient un but de promenade constamment varié. Le mouvement de troupes qui s'opérait du Nord au Midi, le changement de front de la Grande Armée, faisait passer presque chaque jour sous les murs d'Erfurt de nouveaux régiments. Napoléon voulait qu'ils fussent présentés à son hôte, que quelques-uns de leurs officiers remplissent auprès de lui un service d'honneur; comme à Tilsit, il l'emmenait dans les cantonnements, l'initiait à tous les détails de la vie militaire française. Il aimait aussi à faire paraître ses troupes sous les armes, en grande tenue, dans leur beauté martiale, multipliait les cérémonies où elles étaient appelées à figurer: manœuvres, parades, messes militaires, et c'était autour d'Erfurt un défilé continu et solennel, comme une grande revue passée en plusieurs jours [581x].
[Note 581: ][ (retour) ] Rapports du gouverneur de la place. Archives nationales, AF, IV, 1696.
Alexandre suivait ces spectacles avec bonne grâce et témoignait d'y prendre intérêt: il savait varier ses éloges et rendre à chaque arme, à chaque corps, un hommage approprié. Parmi ses compagnons, le plus heureux sans contredit était le grand-duc Constantin. Toujours attentif aux détails, il retenait les numéros des régiments, relevait les moindres différences dans l'uniforme, l'allure, les mouvements de la troupe; il s'extasiait en connaisseur; les imperfections ne lui échappaient pas. Il revenait sans cesse «sur la discipline et la bonne tenue du 17e d'infanterie de ligne et du 6e de cuirassiers, sur la beauté du 8e de hussards, sur le peu d'instruction du 1er de hussards, sur la magnificence et l'air militaire des bataillons de la garde». Quand il fut rentré à Pétersbourg, son premier soin fut d'assembler les officiers de la garde à cheval et des houlans et de leur raconter ses impressions: «Les éloges n'ont pas tari sur tout, excepté sur le er de hussards.» En souvenir d'Erfurt, il rapportait toute une collection d'airs militaires français, et à la première parade dont il eut le commandement, par son ordre, tandis que les trompettes des chevaliers gardes sonnaient nos fanfares, les musiques de vingt-deux bataillons attaquèrent avec ensemble la marche française intitulée: «le Vivat du couronnement [582].»
[Note 582: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 5 novembre 1808.
Moins exclusif dans ses goûts, Alexandre étudiait en Napoléon le législateur autant que le conquérant. Si son admiration était de plus en plus combattue par d'autres sentiments, sa curiosité restait en éveil, et les conversations de l'Empereur lui fournissaient toujours matière à s'instruire. Répondant à ses désirs, Napoléon se plaisait à l'entretenir des travaux de la paix autant que des occupations de la guerre. Avec une éloquence pittoresque et familière, il découvrait de grands projets en toutes choses, expliquait ses belles créations, en promettait d'autres, énumérait les merveilles de civilisation et d'art qu'il comptait faire éclore en foule sur le sol français, parlait des constructions imposantes qu'il ordonnait dans sa capitale et qui devaient donner au siège de l'empire une majesté sans pareille. Il évoquait l'image de Paris tel qu'il le rêvait, une Rome moderne, splendide et grave, peuplée d'arcs de triomphe, de portiques et de Panthéons. Ces tableaux frappaient la vive imagination d'Alexandre: sensible à tout ce qui lui paraissait noble, utile, nouveau, et brûlant de l'imiter, il allait demander qu'on lui envoyât le plan de tous les monuments qui devaient embellir nos villes [583]. Il parlait lui-même de ses projets rénovateurs; Napoléon l'approuvait, le conseillait discrètement, l'engageait à gouverner d'une main ferme et à faire sentir son autorité. Il voulut voir Spéranski, causa longuement avec lui, lui fit cadeau de son portrait enrichi de diamants, et par ces témoignages flatteurs, qui s'adressaient au maître autant qu'au favori, semblait féliciter le Tsar d'avoir si bien placé sa confiance.
[Note 583: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 23 novembre 1808.
Il déployait un art singulier pour se mettre au niveau des goûts, des dispositions changeantes d'Alexandre. Tour à tour, il s'étudiait à l'éblouir par de lumineux aperçus, à le distraire par des propos frivoles ou piquants. Alexandre, enclin à une anxieuse mélancolie, avait aussi des accès de fougue et de jeunesse; Napoléon savait être jeune avec lui, partager son entrain. Connaissant son peu de goût pour le cérémonial, il savait l'isoler des pompes environnantes et lui faire mener, au milieu de l'appareil des cours, une existence d'intimité et presque de camaraderie: on eût dit, suivant un témoin oculaire, «deux jeunes gens de bonne compagnie, dont les plaisirs en commun n'auraient eu rien de caché l'un pour l'autre [584]», et personne, à les voir si confiants, si expansifs, ne se fût douté des âpres dissentiments qui subsistaient entre eux. À certains moments, ils n'avaient qu'une demeure, qu'un appartement.
[Note 584: ][ (retour) ] Thibaudeau, IV, 66. Cf. Mémorial de Sainte -Hélène, 16 juin 1816.
Au retour de la promenade, Alexandre avait-il quelque désordre à réparer dans sa toilette, Napoléon l'invitait à passer chez lui; mais il fallait alors que le Tsar se gardât d'admirer, sous peine de se voir offrir aussitôt ce qu'il avait paru remarquer. C'est ainsi que Napoléon lui fit cadeau de deux magnifiques nécessaires en vermeil, dont il avait coutume de se servir. Il n'oubliait pas les absents et réserva pour l'impératrice Élisabeth quelques-unes des belles porcelaines de Sèvres qu'il avait fait transporter à Erfurt. Pour remercier, Alexandre trouvait des mots qui n'avaient rien de banal. Un jour, comme il avait oublié de prendre son épée, Napoléon lui offrit la sienne: «Je ne la tirerai jamais contre Votre Majesté [585]», dit le Tsar en l'acceptant. L'épée donnée par Napoléon est conservée aujourd'hui à Saint-Pétersbourg, au musée de l'Hermitage, non loin des trophées ravis à l'Empereur et à la France pendant la campagne de Russie.
[Note 585: ][ (retour) ] Thibaudeau, IV, 70.
Les souverains dînaient chaque soir chez Napoléon, au palais du gouvernement, Talleyrand et Champagny traitant par ordre les dignitaires étrangers et le corps diplomatique. Ensuite, l'assistance tout entière se retrouvait invariablement au spectacle. Napoléon avait fait aménager la salle tout exprès à l'intention d'Alexandre, qui avait l'ouïe un peu faible; on avait adopté la disposition usitée dans le propre palais du Tsar pour les spectacles de cour: il fallait qu'Alexandre retrouvât ses commodités, et pût croire qu'un coup de baguette magique avait transporté à Erfurt le théâtre de l'Hermitage. Les deux empereurs étaient assis immédiatement derrière l'orchestre, faisant face à la scène; les rois se mettaient à leurs côtés, sur le même rang; plus loin, derrière une balustrade, toute la confédération du Rhin, avec les ministres et dignitaires. Dans les loges, une foule élégante et parée, où des femmes en grand costume de cour se mêlaient aux personnages distingués que la curiosité avait attirés à Erfurt, faisaient à l'assemblée des souverains un cadre resplendissant [586].
[Note 586: ][ (retour) ] Récit des fêtes, p. 5 et 6. Documents inédits.
Sur la scène, le spectacle était beau, renouvelé chaque soir, fécond en grands effets et en agréments de toute sorte. Napoléon avait voulu que cette partie des plaisirs offerts à son allié fût particulièrement soignée; il en avait choisi lui-même les éléments et réglé les attraits. D'ailleurs, dans ce genre de séduction à l'endroit d'Alexandre, il n'en était pas à son coup d'essai, et l'appel de la Comédie française à Erfurt n'était pour lui que la suite d'opérations bien concertées: avant de faire donner le corps de bataille, il avait lancé des éclaireurs.
On se rappelle qu'Alexandre, curieux de théâtre comme la plupart des Russes, avait exprimé après Tilsit le désir de posséder à sa cour quelques-uns de nos meilleurs acteurs, quelques-unes de nos comédiennes en renom. Napoléon avait fait étudier la question, mais ne l'avait point tranchée dans le sens de l'affirmative; nous ne savons par quel motif; peut-être était-il de l'avis du cardinal de Bernis, qui, prié par la tsarine Élisabeth de lui envoyer Lekain et mademoiselle Clairon, trouvait que «les plaisirs de Paris sont un article qui mérite l'attention du gouvernement, et que ce serait faire tomber la Comédie française que d'en retirer les principaux acteurs [587]». L'Empereur n'envoya donc point de comédiens. Toutefois, le hasard s'étant mis de la partie et ayant servi les vœux d'Alexandre, Napoléon ne jugea pas à propos de le contrarier.
[Note 587: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, 24 juin 1758.
Un jour, Paris avait appris que la tragédienne à la mode, celle dont le talent et la beauté faisaient fureur, dont on citait les aventures, la célèbre mademoiselle Georges, avait disparu. On sut bientôt qu'elle était partie pour Pétersbourg, à la poursuite d'un jeune officier russe auquel elle s'était attachée et qui, disait-on, lui avait promis de l'épouser; en même temps qu'elle était parti Duport, danseur de l'Opéra, qui devait la rejoindre à Pétersbourg. Napoléon eût pu réclamer les fugitifs; il s'en garda et laissa à la Russie ce qu'elle nous avait pris. «Plusieurs artistes, écrivait-il à Caulaincourt par billet spécial, se sont sauvés de Paris pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseuses et d'actrices que nous manquerons à Paris [588].» L'ambassadeur se conforma scrupuleusement à cet ordre: «La France, dit-il au Tsar, est assez peuplée pour ne pas courir après les déserteurs [589].»
[Note 588: ][ (retour) ] Corresp. 14107.
[Note 589: ][ (retour) ] Feuille de nouvelles du 27 juillet 1808.
La fugue de mademoiselle Georges avait d'ailleurs une autre cause que sa passion pour le jeune Russe; à côté de ce roman, il y avait une intrigue. À Pétersbourg, un parti assez nombreux s'était donné mission de ménager un rapprochement entre l'empereur et l'impératrice: on plaignait cette princesse, mère désolée, à peine épouse; on espérait aussi, en lui ramenant son mari, gagner des droits à sa reconnaissance et profiter d'un crédit reconquis. La tâche que l'on assumait était difficile, car l'empereur se montrait de plus en plus épris de madame Narischkine [590]. N'osant attaquer de front cet attachement, on songea à une diversion. Les conjurés avaient des amis à Paris: par leur moyen, ils contribuèrent à attirer mademoiselle Georges dans la capitale russe, où on lui promettait une brillante fortune. Ils la feraient paraître devant l'empereur dans tout l'éclat de sa beauté, avec l'auréole du succès: Alexandre ne résisterait pas à des charmes réputés invincibles et délaisserait ses anciennes amours pour «la reine de théâtre [591]». Mais une telle liaison ne saurait durer; on guérit d'une fantaisie plus facilement que d'une passion; détaché de ses habitudes, n'ayant pas eu le temps d'en contracter de nouvelles, Alexandre reviendrait au sentiment légitime et se laisserait ramener au devoir par le chemin du caprice. Nous ne savons si Napoléon connaissait ce dessein alors qu'il permit l'évasion de mademoiselle Georges; en tout cas, il ne le désapprouva point quand Caulaincourt lui en conta les détails. Madame Narischkine n'avait guère répondu à ses espérances: elle avait renoncé très vite à se mêler d'affaires et se contentait de régner sur le cœur du maître. «Ce n'est point une Pompadour, disait Joseph de Maistre, ce n'est point une Montespan, c'est plutôt une La Vallière, hormis qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera Carmélite [592].» À défaut de cette maîtresse inutile, il ne pouvait déplaire à l'Empereur que l'une de ses sujettes prît sur Alexandre quelque ascendant, dût-il être tout momentané: pour agir sur son allié, aucun moyen ne lui semblait négligeable.
[Note 590: ][ (retour) ] Nouvelles de Pétersbourg du 28 février 1808: «Madame Narischkine triomphe de nouveau de ses rivales. Petits soins au bal. On ne la quitte point pendant le souper; on la rencontre cinq et six fois tous les matins; tantôt c'est à cheval, tantôt en traîneau.»
[Note 591: ][ (retour) ] De Maistre, 317.
[Note 592: ][ (retour) ] De Maistre, 332.
À Pétersbourg, mademoiselle Georges reçut grand accueil: sa personne et son jeu firent sensation. Par malheur, elle se conduisit en transfuge plutôt qu'en émissaire, ménageant peu la France dans ses discours et parlant mal du gouvernement [593]. De plus, si elle fut remarquée de l'empereur et appelée à Péterhof, dans le rôle intime qu'on lui avait destiné, elle dut se contenter d'un début, et son triomphe n'eut pas de lendemain. Alexandre céda au caprice, puis retourna à la passion, et madame Narischkine éprouva une fois de plus la valeur de son système, qui consistait, au dire de M. de Maistre, «à ne pas faire attention aux distractions [594]».
[Note 593: ][ (retour) ] «Elle a parlé à un aide de camp de l'empereur, écrivait Caulaincourt, d'une manière si peu convenable de Paris, qu'on n'était pas payé, que les talents étaient persécutés, soumis au régime militaire, etc., que le chef de la police a eu ordre de lui intimer d'être plus circonspecte... Elle parle beaucoup de l'empereur Napoléon et prétend lui avoir plu pendant deux ans et lui être restée fidèle tout ce temps: depuis elle se donne le grand-duc de Berg, le grand-duc de Würzbourg, etc.» Feuille de nouvelles du 17 juin 1808.
[Note 594: ][ (retour) ] De Maistre, 317.
Bien que l'expérience n'eût pas produit le résultat attendu, comme elle n'avait point paru déplaire au Tsar, Napoléon s'était proposé de la renouveler à Erfurt, avec des moyens plus étendus. Il avait donc fait venir, comme cortège à quelques-uns des premiers sujets du Théâtre-Français, la partie la plus séduisante de la figuration, ce que Metternich appelait «le cadre de la tragédie [595]». Suivant le diplomate autrichien, fort expert en la matière, on avait procédé avec beaucoup de discernement, en ayant égard au visage des actrices plus qu'à leur talent, et ce soin n'avait pas échappé à la malignité du public parisien. Alexandre ne sut pas mauvais gré à son allié de cette prévenance et se montra disposé à profiter de tous les avantages qu'elle comportait. Toutefois, avant de fixer définitivement son choix, il s'en ouvrit à Napoléon et lui demanda conseil. L'Empereur loua fort son goût, mais, en ami véritable, se crut obligé de l'avertir qu'il eût, dans la circonstance, à se méfier des indiscrétions, et ne lui dissimula point que tout Paris connaîtrait l'aventure. La crainte d'une telle publicité arrêta Alexandre, fort circonspect sur cet article; il n'insista pas et se contenta de prendre au spectacle qui lui avait été ménagé un plaisir tout artistique [596].
[Note 595: ][ (retour) ] Metternich, II, 227.
[Note 596: ][ (retour) ] Mémorial, 16 juin 1816.
Napoléon espérait aussi lui être agréable par le choix des pièces, le ravir et le frapper en faisant passer devant lui les chefs-d'œuvre de notre scène. Malheureusement, dans la composition du répertoire, il avait été un peu dupe de ses propres goûts. Il prisait par-dessus tout notre ancienne tragédie, cette forme d'art puissante, noble et réglée, où de hautes passions s'agitent dans un cadre étroitement mesuré: il la jugeait propre à susciter de grandes actions, des vertus sublimes, «à produire des héros [597]», et des héros obéissants. Il avait donc cru que la variété dans un seul genre suffirait à satisfaire le public d'Erfurt, et n'avait admis aux honneurs de la représentation que ses auteurs préférés; comme il aimait d'abord l'œuvre de Racine, puis de Corneille et de Voltaire «ce qui est resté [598]», le premier fut joué six fois, les deux autres chacun quatre fois. Mais les invités de l'Empereur étaient moins classiques que lui-même; en Allemagne, le théâtre se rajeunissait sous l'inspiration de Gœthe et de Schiller, et les compatriotes de ces génies novateurs n'applaudirent que par flatterie la tragédie française, «dont les bornes, disaient-ils, sont plus resserrées [599]». Quant aux Russes, beaucoup d'entre eux n'étaient nullement à hauteur d'un tel spectacle. À Pétersbourg, lorsque mademoiselle Georges leur était apparue, ils avaient adulé la femme, célébré la tragédienne en vogue, mais le genre leur avait paru franchement suranné [600]. À Erfurt, si le Tsar et ses compagnons se montrèrent très sensibles au talent des acteurs, à la perfection de leur jeu, il est à croire que quinze jours de tragédie leur parurent longs à supporter.
[Note 598: ][ (retour) ] Corresp., 14207.
[Note 599: ][ (retour) ] Récit des fêtes, p. 14.
[Note 600: ][ (retour) ] Caulaincourt écrivait le 1er août, dans une feuille de nouvelles: «On parle beaucoup du début de mademoiselle Georges; elle a joué Phèdre, l'auditoire l'a fort goûtée, tout en riant à gorge déployée de Thésée, d'Hippolyte et du pauvre Théramène... Le grand-duc a répondu, à l'orchestre, à M. Narischkine qui la lui vantait beaucoup: «Vous auriez mieux fait de compléter l'opéra-comique que de nous faire venir un échantillon de tragédie. Au reste, vous avez beau dire, votre mademoiselle Georges dans son genre ne vaut pas mon cheval de parade dans le sien.»
Après le spectacle, l'assistance se dispersait, chacun réglant à sa guise l'emploi de sa soirée. Des lieux de plaisir et de réunion s'étaient ouverts. Dans certaines sociétés, on se retrouvait uniquement pour se distraire en commun: on soupait, on jouait. Les politiques se donnaient rendez-vous et tenaient de longs conciliabules au logis du prince Guillaume de Prusse, quartier général de nos ennemis. Il y avait enfin de véritables salons, improvisés par les soins de quelques femmes de tête et d'esprit. Ils groupaient ce qu'Erfurt comptait de plus distingué par la naissance, la position ou le mérite; c'était un honneur que d'y être admis, un privilège plus ou moins accessible; il s'était vite établi entre eux des rangs et une hiérarchie. Deux surtout brillaient d'un vif éclat, celui de la présidente de Recke et celui de la princesse de la Tour et Taxis, sœur de la reine de Prusse. Le premier était un terrain neutre, ouvert aux lettres autant qu'à la politique: on y entendait Gœthe discuter, au milieu d'un groupe de maréchaux, l'œuvre de nos tragiques. Le second avait un caractère plus aristocratique et une couleur antifrançaise: on y faisait la petite guerre contre Napoléon; par des bruits malveillants, par des allusions mordantes, on s'y vengeait du maître auquel chacun rendait en public un culte contraint; certains mots faisaient fortune, comme cette boutade de l'ambassadeur Tolstoï: «Notre empereur fait bâtir beaucoup d'églises: conseillez-lui d'en faire bâtir une à Notre-Dame del Soccorso d'Espagne, car, si elle ne se déclare pas pour lui, son empire est perdu [601].» Alexandre lui-même paraissait chez la princesse de la Tour et Taxis et s'y faisait remarquer par ses assiduités auprès de la princesse Stéphanie de Bade, le charme et le sourire de ces réunions. D'ordinaire, le Tsar s'exprimait sur Napoléon en termes enthousiastes, vantait sa bonté, sa facilité, le défendait du reproche d'ambition; quelquefois il paraissait soucieux, et même, a-t-on dit, lorsqu'il se trouvait en compagnie de nos adversaires déclarés, on obtenait de lui des paroles qui ne décourageaient pas trop leurs espérances; il était de ceux qui changent volontiers de langage en changeant de milieu [602].
Toutefois, ces excursions sur le terrain ennemi duraient peu, et d'apparence, sinon de cœur, Alexandre retournait vite à Napoléon. Souvent les deux empereurs s'en revenaient ensemble du spectacle, et la soirée s'achevait chez celui de Russie. L'entretien reprenait alors entre eux, se prolongeait durant ces heures de nuit, si favorables aux épanchements. D'ailleurs, à mesure que leur commerce se prolongeait, leur intimité se montrait plus expansive. S'ils ne se disaient pas tout, s'ils conservaient inviolables au fond de leur pensée certaines réserves, certains scrupules, ils se livraient à des confidences devant lesquelles ils avaient reculé tout d'abord. Laissant de côté les questions irritantes, ils se plaisaient à envisager au delà de leur accord présent, si incomplet qu'il fût, un avenir de concorde et d'union, ébauchaient des plans ou des rêves, et même un sujet délicat entre tous, dont chacun s'était entretenu à leur cour, si ce n'étaient eux-mêmes, une affaire d'État qui était en même temps une affaire de famille, après avoir longtemps occupé et inquiété leur esprit, allait un jour effleurer leurs lèvres.
[Note 601: ][ (retour) ] De Maistre, p. 322.
[Note 602: ][ (retour) ] Thibaudeau, IV, 64. Souvenirs de Jean de Muller. Documents inédits.
V
PROPOS DE MARIAGE [603].
[Note 603: ][ (retour) ] Ce sous-chapitre a paru dans la Revue historique, septembre-octobre 1890.
Depuis un an, l'Europe s'attendait au divorce de Napoléon et à son mariage avec une princesse russe: le bruit de ce double événement s'était répandu de tous côtés, et cette rumeur, grossie, dénaturée en passant de bouche en bouche, contenait pourtant une part de vérité. Dès le jour où Napoléon avait proclamé son pouvoir héréditaire et posé sur son front la couronne d'empereur, il avait senti le besoin d'assurer par un mariage fécond l'avenir de sa dynastie; depuis lors, il agitait périodiquement la question du divorce, sans la résoudre, partagé entre des sentiments contradictoires. Si la politique «qui n'a point de cœur», la «loi d'airain», comme il l'appelait, lui commandait une nouvelle union, il éprouvait un déchirement à l'idée de quitter Joséphine, d'éloigner la compagne dont l'affection attentive et enveloppante lui était devenue un besoin, et à laquelle il avait fait franchir avec lui tous les échelons de la grandeur. Une tendresse très réelle, un lien plus fort encore, l'habitude, et jusqu'à une sorte de superstition l'attachaient à Joséphine; en se séparant d'elle, n'allait-il point du même coup répudier son passé, fait de bonheur et de gloire, et rompre avec la fortune? Il hésitait donc, semblait par moments sur le point de se résoudre, puis le courage lui manquait: il ajournait alors toute décision, préférait attendre, et la pensée de divorcer se traduisait chez lui par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses et rapprochées, il est vrai, à mesure que s'écoulaient les années.
Au lendemain de Tilsit, un de ces mouvements s'éleva dans son âme. À cet instant, tout le poussait à prendre un parti: la fin d'une campagne difficile, en le délivrant d'immédiats soucis, le rendait aux longues pensées et aux projets d'avenir: la mort venait de lui enlever le jeune prince Charles-Napoléon, l'enfant dans lequel il se plaisait par moments à voir un héritier désigné: enfin, pour la première fois, il venait de contracter avec une grande puissance des liens assez étroits pour que l'idée de les cimenter par un mariage ne parût pas irréalisable. Joséphine, qui sentait grandir et approcher le péril, avait accueilli l'Empereur avec angoisse: elle se montrait inquiète, défiante. Ce trouble, altérant sa santé et son caractère, déplaisait à Napoléon, qui n'aimait point autour de lui et proscrivait la tristesse; l'idée d'une séparation lui en devenait moins amère. Dans l'automne de 1807, pendant son séjour à Fontainebleau, il songea certainement au divorce; sa froideur marquée envers l'Impératrice, certaines confidences, certains indices, semblèrent présager la rupture [604].
[Note 604: ][ (retour) ] Mémoires de madame de Rémusat, III, 249-250, Mémoires de Savary, duc de Rovigo, III, 226-229; id. de Metternich, II, 140, 143. Dépêche de Tolstoï, 7-19 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi tous ceux qu'un changement d'impératrice servirait dans leurs intérêts, leurs passions ou leurs convoitises. Napoléon avait pu vaincre l'Europe, briser trois coalitions: il n'avait pu chasser l'intrigue de sa cour. Autour de lui les Bonapartes et les Beauharnais se faisaient sourdement la guerre, et cette double influence se personnifiait en deux femmes. La reine Hortense, plus écoutée de l'Empereur que Joséphine elle-même, semblait aux Beauharnais le meilleur garant de leur fortune. Bonne, gracieuse, possédant des amis sûrs et divers, sachant recevoir et tenir un salon, elle servait de lien entre les parties d'une société mal rassemblée, et jouissait à la cour d'un crédit fondé sur la sympathie. Mais, en 1807, la perte de son enfant venait de briser son cœur: ses chagrins domestiques, sa santé ruinée, la faisaient s'effacer, et la princesse Caroline Murat, grande-duchesse de Berg, trouvait le champ libre devant elle pour agir et triompher. Affable, accueillante, magnifique, aimant le plaisir et le voulant autour d'elle, joignant à sa captivante beauté l'esprit dominateur d'une Napoléon, elle composait peu à peu, groupait autour d'elle et étendait sans cesse un parti hostile à l'Impératrice, auquel Fouché allait prêter l'appui de sa remuante activité.
Le ministre de la police portait à Joséphine une aversion raisonnée; il désirait un second mariage, parce qu'il y voyait un moyen de rassurer l'Europe, d'assagir l'Empereur, de procurer à la France quelques garanties d'avenir, en un mot de consolider le régime auquel se trouvait attachée la fortune de Fouché. Ce personnage avait l'intrigue audacieuse: pour peser sur l'Empereur et le déterminer, il imagina tout un plan. Chef de la police, il disposait de l'opinion: il annoncerait lui-même le divorce comme chose arrêtée; il ferait en sorte que la nouvelle en fût accueillie avec faveur, avec enthousiasme, créerait un mouvement des esprits, et, transmettant à Napoléon le témoignage anticipé de la reconnaissance publique, lui persuaderait de la mériter en accédant au vœu de ses sujets; avec une tranquille assurance, il préjugea les résolutions du maître et pensa les brusquer en les publiant par avance.
Ce fut donc dans les salons du ministre de la police, par ses soins, que la nouvelle du divorce fut mise en circulation. Sortie d'un tel lieu, munie de l'estampille officielle, elle ne pouvait manquer de se propager. Après avoir fait le tour de Paris, où elle jeta une vive émotion, elle gagna toutes les parties de l'empire et franchit la frontière. Les ambassadeurs la transmirent à leurs cours; les étrangers de passage en France s'empressèrent de rapporter dans leurs pays cette nouvelle à sensation; les agents de Fouché s'en firent l'écho de toutes parts, et, en un instant, les propos répétés à Paris se répandirent, en s'amplifiant, dans toute l'Europe. Mais nulle part cette semence féconde ne germa mieux qu'en Russie: elle y trouvait en effet un terrain approprié. Le grand acte annoncé n'était pas seulement pour piquer la curiosité des Russes, il risquait de les toucher directement. Si Napoléon divorçait, son nouveau choix se porterait à coup sûr sur une princesse de famille régnante, et la maison de Russie, par son rang, par les rapports d'intimité récemment établis, semblait la seule vers laquelle pussent se tourner ses regards. La demande d'une grande-duchesse apparaissait comme la conséquence presque inévitable du divorce, et il était naturel de penser que Napoléon et Alexandre, après s'être déclarés alliés, puis amis, voulussent devenir frères.
Alexandre avait deux sœurs non mariées. La cadette, la grande-duchesse Anne, était une enfant de quatorze ans. La cour et le monde la connaissaient à peine; frêle et timide, on la voyait parfois, aux côtés de l'impératrice mère, apparaître et passer: Joseph de Maistre la peint d'un mot: «Une colombe [605].» Pour parler de sa sœur aînée, il retrouve le ton galant et maniéré d'un courtisan de l'autre siècle: «Si j'étais peintre, écrit-il au chevalier de Rossi, je vous enverrais un de ses yeux; vous verriez combien la bonne nature y a enfermé d'esprit et de bonté [606].» Et il semblait que tout Pétersbourg partageât pour Catherine Pavlovna cette admiration enthousiaste. On échappait difficilement au charme de son regard, à l'attrait de sa jeunesse épanouie: en même temps on vantait en elle un cœur «digne de son rang [607]», un caractère décidé, impérieux même, une fermeté d'âme au-dessus de son âge; elle semblait née pour plaire et régner, et dans sa personne, comme dans son nom, les Russes aimaient à retrouver le souvenir de leur grande Catherine.
[Note 605: ][ (retour) ] Mémoires politiques et correspondance diplomatique, p. 346.
[Note 606: ][ (retour) ] Id., p. 318.
Ce fut cette séduisante princesse que l'opinion de Pétersbourg désigna aussitôt pour la future impératrice et reine. La chose étant possible, on la déclara faite: les moindres indices, les plus futiles circonstances en parurent l'évidente confirmation. Parmi nos ennemis, les uns s'indignèrent assez haut et crièrent au scandale; d'autres se sentirent flattés, sans vouloir l'avouer: chez tout le monde, le besoin de parler et le désir de paraître informé l'emporta sur tout autre sentiment. Chacun disait avoir reçu de Paris des nouvelles positives, savoir les projets de Napoléon, ceux de l'empereur Alexandre: on fournissait des détails précis, multipliés, et, pendant quelques semaines, les salons n'eurent pas d'autre sujet d'entretien.
Caulaincourt ne pouvait manquer de se faire dans sa correspondance l'écho de ces bruits. Toutefois, n'osant aborder de front si délicate matière, il trouva un moyen d'en instruire indirectement l'Empereur. Il recueillait soigneusement et plaçait dans la feuille de nouvelles, annexée à chaque dépêche, les propos, les anecdotes qui se débitaient à Pétersbourg au sujet du mariage et les répétait sur le ton impersonnel, sans commentaire, en les passant au chapitre des on dit; nous les y voyons figurer à chaque nouveau courrier, sous leur forme frivole ou naïve.--31 décembre 1807: «Les bruits de divorce de Paris se répètent plus que jamais ici; on fait même parler l'empereur Alexandre et la grande-duchesse Catherine; elle aurait dit, sur ce qu'on lui témoignait quelques regrets de la perdre, qu'on ne pouvait en avoir, quand on était le gage de la paix éternelle pour son pays et qu'on épousait le plus grand homme qui eût existé.»--28 février 1808: «La grande-duchesse Catherine épouse l'Empereur, car elle apprend à danser les contredanses françaises.»
En présence de cette universelle rumeur, l'empereur Alexandre et le comte Roumiantsof furent les plus étonnés, mais non les moins émus. Aucune insinuation ne leur était arrivée des Tuileries: à Tilsit, Napoléon n'avait touché mot de divorce ni de mariage; Caulaincourt n'avait reçu mission de faire à ce sujet aucune ouverture. Toutefois, on pouvait se demander si les bruits répandus à Pétersbourg avec tant de persistance, venus, on le savait, de source française et officielle, n'étaient pas un moyen de sonder l'opinion et de préparer les voies à une demande. Si cette démarche venait à se produire, elle mettrait le Tsar et son conseil dans un grand embarras. Refuser semblait bien difficile, sinon impossible: ce serait porter à l'alliance une atteinte probablement mortelle. D'autre part, s'unir par les liens du sang à un soldat couronné, si éblouissante que fût sa fortune, paraissait bien grave, bien compromettant, peu conforme aux principes des vieilles dynasties, et la cour de Russie ne s'était pas encore faite à l'idée de cette splendide mésalliance.
On risquait d'ailleurs de rencontrer, au sein même de la famille impériale, un obstacle difficile à surmonter. L'impératrice mère avait reçu de son mari défunt, par un acte de dernière volonté conçu sous forme d'ukase solennel et déposé en lieu sûr et sacré, dans la cathédrale de l'Assomption à Moscou, le pouvoir de disposer de ses filles, de régler leur avenir et leur établissement: ce titre lui permettait de s'opposer légalement à tout projet de mariage, lui conférait un véritable droit de veto dont elle ne manquerait pas d'user dans la circonstance, étant donnés ses sentiments connus envers l'empereur des Français. Sans doute la volonté du souverain régnant formait la loi suprême; Alexandre pourrait briser toute opposition, mais l'idée de parler en maître à sa mère lui était insupportable, et, s'il se réduisait à n'employer que la persuasion et la douceur, on avait à craindre que toutes ses instances n'échouassent devant l'entêtement d'une femme impérieuse et tenace. Quoi qu'il en dût être, il importait avant tout de pénétrer les intentions de l'empereur des Français et de percer ce mystère, afin que l'on pût délibérer sur le parti à prendre, se faire un plan de conduite, diminuer graduellement, s'il y avait lieu, les répugnances de l'impératrice mère et préparer les choses de longue main. Roumiantsof écrivit donc au comte Tolstoï une lettre très confidentielle, anxieuse, pressante, dans laquelle il stimulait tout à la fois le zèle et la curiosité de cet envoyé: «Je vous prie très instamment, disait-il, de vouloir bien me dire votre propre opinion sur ce projet. Existe-t-il en effet? y a-t-il apparence qu'il sera fait une telle proposition d'alliance? Ne vous épargnez, je vous en conjure, ni soins ni peines pour me satisfaire sur cet objet [608].»
[Note 608: ][ (retour) ] Roumiantsof à Tolstoï. Archives de Saint-Pétersbourg. La lettre ne porte point de date.
Tolstoï, d'après ce qu'il avait vu et recueilli à Fontainebleau, entendu dire à Paris, croyait au divorce: il croyait même à l'intention d'épouser la grande-duchesse. Sans doute, cette idée le faisait frémir d'une sainte horreur; mais, écrivait-il d'un ton douloureux et pénétré, ne vivait-on point dans un «siècle où l'impossible est souvent ce qu'il y a de plus vraisemblable [609]»? Toutefois, quand la lettre de Roumiantsof lui arriva, il venait de constater que l'affaire subissait un temps d'arrêt; tout semblait ajourné, et les manœuvres de Fouché, tournant contre leur auteur, avaient retardé le dénouement qu'elles devaient précipiter.
[Note 609: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 7-19 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.
Après avoir préparé les esprits, mis l'attention en éveil, fait parler le public, Fouché avait risqué une démarche décisive. Il avait osé écrire à l'Impératrice, lui insinuant de prendre l'initiative d'une rupture et de s'immoler: c'était le moyen pour elle, disait-il, de s'acquérir à jamais des droits à la reconnaissance de l'Empereur, et d'obtenir, après le divorce, une compensation brillante. Joséphine, tout en pleurs, était allée trouver l'Empereur, non pour lui porter son sacrifice, mais pour demander une explication. Napoléon, pris au dépourvu, n'avait osé saisir cette occasion de parler et de rompre: il avait reculé, avait consolé et rassuré Joséphine, promettant qu'il ferait taire Fouché et le congédierait au besoin; en effet, il avait durement réprimandé le ministre, puis était parti lui-même pour l'Italie, laissant tout en suspens [610].
[Note 610: ][ (retour) ] Voyez l'intéressant récit de ces scènes dans les Mémoires de madame de Rémusat, III, 228-294.
Au cours de son voyage, apprenant que le salon du ministre de la police demeurait le centre d'où partaient tous les dires malséants, il se courrouça de plus belle: non qu'il eût cessé de penser lui-même au divorce (sa conversation à Mantoue avec son frère Lucien prouve le contraire [611]), mais il ne voulait pas que l'on en parlât et que l'opinion s'émût prématurément à ce sujet. Il réitéra donc ses reproches et ses injonctions à Fouché sous une forme accablante. «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion, lui écrivait-il de Venise le 30 novembre, sur la folie des démarches que vous avez faites à Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que votre devoir est de suivre mon opinion et non de marcher selon votre caprice. En vous conduisant différemment, vous égarez l'opinion, et vous sortez du chemin dans lequel tout honnête homme doit se tenir [612].»
[Note 611: ][ (retour) ] Mémoires de Lucien Bonaparte, III, 82 et suiv., cités par M. Welschinger, le Divorce de Napoléon, 21-23.
[Note 612: ][ (retour) ] Corresp., 13373. Cf. les nos 13329 et 13379. Voir aussi Meneval, Napoléon et Marie-Louise, I, 213-214. Quelques mois plus tard, écrivant à Cambacérès, Napoléon faisait cette allusion ironique à la conduite de Fouché: «Il songe tant à l'avenir, témoin ses démarches pour un divorce!» (Lettre inédite du 17 juillet 1808.)
Vertement tancé, Fouché se tut quelques instants, et les bruits de divorce tombèrent [613]. Puis, avec une hardiesse à peine croyable, l'incorrigible ministre se remit à désobéir; il se jugeait assuré de l'impunité finale, car il sentait que le maître, tout en blâmant ses procédés, ne désapprouvait pas entièrement son but et ne donnerait pas toujours tort aux instigateurs du divorce. En effet, revenu d'Italie, Napoléon fut ressaisi par la tentation d'en finir. Cette disposition, promptement remarquée, rendit courage aux adversaires de l'Impératrice, et, à nouveau, la partie se lia fortement entre eux [614]. La princesse Caroline continuait de leur prêter l'appui de sa situation mondaine; toujours rivale d'Hortense, elle avait élevé à Paris salon contre salon. Le prince de Talleyrand, bien qu'il détestât Fouché, se prêtait à appuyer ses démarches en faveur du divorce, et, sur ce point spécial, consentait à une alliance. Bref, de tous côtés on circonvint l'Empereur, et bientôt, en le voyant incliner de plus en plus vers un parti de vigueur, on crut avoir définitivement cause gagnée.
[Note 613: ][ (retour) ] Dépêches de Brockhausen, ministre de Prusse, des 31 janvier et 21 février 1810. publiées par Hassel, 494.
[Note 614: ][ (retour) ] Brockhausen, 21 février 1808, Hassel, 496; Tolstoï, 6-18 mars 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
Aussi bien, une crise nouvelle se préparait, mais, de même que les précédentes, elle n'allait aboutir à aucun résultat. Un soir de mars 1808, il devait y avoir spectacle aux Tuileries; la cour entière, réunie dans la salle de théâtre, attendait Leurs Majestés, lorsque le bruit se répandit qu'elles ne viendraient pas et qu'une explication décisive s'était engagée. Napoléon, fatigué, ému, malheureux, s'est couché: il a demandé l'Impératrice. Elle est venue toute parée, prête pour le spectacle, en grand costume de cour; il l'appelle à ses côtés, laisse éclater ses projets et le trouble de son âme: il voudrait que Joséphine demandât elle-même le divorce; à plusieurs reprises il ordonne, supplie, s'attendrit successivement, et la nuit se passe ainsi tout entière, entremêlée de pleurs, de reproches et de fougueuses caresses. Une plume spirituelle et bien informée a retracé cette scène, d'après les confidences de l'Impératrice, et nous a donné la version de Joséphine. Le rapport de Tolstoï à son ministre, écrit d'après les bruits de cour, ne diffère pas sensiblement de ce récit, si ce n'est qu'il lui fournit un épilogue que l'Impératrice avait cru devoir passer sous silence. Après avoir raconté que «ses larmes, ses instances, sa fermeté (car on prétend qu'elle en montra beaucoup), émurent l'Empereur, qui ne put rien gagner sur elle», Tolstoï ajoute: «Deux jours après il revint à la charge sans avoir obtenu davantage... Dans un accès d'emportement, il doit lui avoir dit qu'elle le forcerait à la fin à adopter ses bâtards. Elle saisit avec promptitude cette idée et se montra prête à les reconnaître. Surpris de cette complaisance à laquelle il ne s'attendait pas, il lui en exprima toute sa sensibilité, protestant qu'après un aussi beau procédé il ne se résoudrait jamais à se séparer d'elle. Il paraît que les choses en sont restées là. Un propos tenu par M. de Talleyrand à un de ses affidés l'accuse de n'avoir pas su prendre un parti dans cette circonstance. Quant à moi, je crains qu'il ne le prenne que trop tôt, et que, si l'Impératrice continue à montrer du caractère, il ne se passe de son consentement et ne fasse faire la demande de divorce en son nom [615].»
[Note 615: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 6-18 mars 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
Ainsi, suivant Tolstoï, cette fois encore, le péril n'était qu'ajourné: il continuait d'exister et pouvait se prononcer d'un jour à l'autre. D'après ces renseignements, la possibilité d'une demande entra de plus en plus dans les prévisions et les calculs de la Russie. On voit alors se manifester à cette cour deux tendances opposées. L'impératrice mère, instruite du danger, veut y soustraire sa fille en la mariant au plus vite: elle cherche de tous côtés un parti. Alexandre craint que cette précipitation ne paraisse affectée, désobligeante pour son allié, en présence des bruits répandus, et ne soit interprétée comme un moyen d'éviter une demande; peut-être tient-il à se garder le moyen de donner à Napoléon une preuve irrécusable de sympathie, de confiance, si les vœux de ce monarque doivent se prononcer à bref délai: il retarde donc l'établissement de sa sœur, et c'est ainsi que l'action officielle du gouvernement vient contrarier les efforts privés de l'impératrice Marie.
Il avait été question naguère d'un mariage entre Catherine Pavlovna et le prince royal de Bavière. Dans l'été de 1808, le prince Kourakine, ambassadeur de Russie à Vienne, dont les relations avec le cercle de l'impératrice mère et avec cette princesse elle-même n'étaient un mystère pour personne, fit prier son collègue de Bavière, M. de Rechberg, de passer chez lui; il lui montra l'instant venu pour reprendre le projet: «On s'attend à Pétersbourg, lui dit-il, que vous fassiez des démarches.» La cour de Munich, fort intriguée, chargea son représentant à Pétersbourg, M. de Bray, de voir le comte Roumiantsof et d'éclaircir l'affaire. Aux premiers mots de l'envoyé bavarois, Roumiantsof manifesta un grand étonnement: informations prises, il fit réponse que c'était l'impératrice mère, et non le cabinet, qui avait autorisé le prince Kourakine à dire «que cette alliance, qui avait paru convenable autrefois, ne le paraissait pas moins aujourd'hui». Le ministre russe se hâta d'ajouter que l'affaire n'ayant pas été plus activement poussée à l'époque des premiers pourparlers, «il ne voyait pas de raison pour la renouer actuellement, et qu'il fallait regarder tout cela comme non avenu [616]». La cour de Bavière se le tint pour dit, et s'enferma aussitôt dans une réserve absolue.
[Note 616: ][ (retour) ] Lettre du chevalier de Bray à Caulaincourt, 28 août 1808. Lettre de Caulaincourt à Champagny, 4 septembre 1808. Archives des affaires étrangères, Russie, 147.
À défaut de ce parti, l'impératrice mère songea à s'en procurer d'autres. On parla tour à tour d'un prince de Cobourg, d'un archiduc; enfin, on vit arriver en Russie le prince Georges de Holstein-Oldenbourg, passé récemment au service du Tsar. En lui donnant un grand gouvernement, ne pouvait-on en faire un parti sortable pour Catherine Pavlovna? Sa personne offrait peu d'agrément: «Le prince est laid, chétif, couvert de boutons, écrivait Caulaincourt: il articule avec peine [617]»; en comparaison de la princesse accomplie qu'on lui destinait, «les demoiselles de Pétersbourg ne le trouvaient pas assez aimable [618]». Mais l'impératrice préférait pour sa fille un tel mari et la vie de province en Russie au premier trône de l'univers, partagé avec un usurpateur. Toutefois, si établi que parût le prince dans les bonnes grâces de la vieille Tsarine et dans l'intimité de la famille impériale, le mariage resta en suspens, et lorsque l'empereur Alexandre parut à Erfurt, la main de sa sœur demeurait libre.
[Note 617: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 novembre 1808.
[Note 618: ][ (retour) ] De Maistre, 318.
À Erfurt, Napoléon n'apportait pas encore de résolution arrêtée, mais seulement la tendance, plus prononcée depuis un an, à laquelle il résistait et cédait tour à tour. L'occasion lui parut propice pour se précautionner du côté de la Russie. Il n'avait nullement l'intention de demander dès à présent ou de se faire proposer la princesse Catherine, mais il n'eût pas été fâché que la Russie se mît à sa disposition et s'obligeât, pour le cas où le divorce s'accomplirait, à lui tenir en réserve une grande-duchesse. Son désir était de lier Alexandre sans s'engager lui-même, d'obtenir quelques paroles qu'il pût rappeler et faire valoir au besoin comme une promesse positive.
Sa fierté lui interdisant toute avance, il désirait qu'Alexandre parlât le premier: il le fit provoquer par Talleyrand et Caulaincourt. S'adressant successivement à l'un et à l'autre, il alla jusqu'à leur suggérer la manière de poser la question, les arguments à faire valoir auprès du Tsar pour le déterminer à parler: «l'affaire du divorce était d'intérêt européen; un nouveau mariage contribuerait à calmer l'ardeur guerrière dont on s'effrayait, ferait aimer à l'Empereur son chez lui». Toutefois, vis-à-vis même de ses familiers, dans son orgueil sans bornes, il ne voulait avoir l'air de rechercher personne; s'il jugeait la démarche utile, disait-il, c'était qu'il y voyait un moyen d'éprouver Alexandre: «C'est pour voir s'il est réellement de mes amis, s'il prend un véritable intérêt au bonheur de la France, car j'aime Joséphine; jamais je ne serai plus heureux; cet acte serait pour moi un sacrifice.» Et cependant, ajoutait-il, sa famille, ses conseillers le lui demandaient; on le sollicitait de toutes parts; on s'inquiétait de l'avenir; «on croit la France en viager sur ma tête!... Au fait, un fils serait bien utile.» En effet, que deviendrait l'empire si l'Empereur lui manquait? Pour lui succéder, ses frères ne convenaient pas; il savait que certaines personnes pensaient à Eugène, à une adoption, «mauvais moyen pour fonder une dynastie». Et peu à peu, se découvrant davantage, il en vint à poser quelques questions sur les grandes-duchesses.
Caulaincourt fit observer que l'aînée seule était en âge de se marier, et encore ne répondait-il pas du consentement de la famille impériale. La différence de culte serait un obstacle, et les princesses russes changeaient difficilement de religion: on en avait eu la preuve quelques années auparavant, lorsqu'un projet d'union entre le roi de Suède et la fille aînée de Paul Ier avait échoué pour cette cause. Un haussement d'épaules fut la seule réponse à cette observation, qui parut déplaire souverainement à l'Empereur. Qu'avaient à faire avec lui les traditions, les usages? allait-on comparer son alliance à celle d'un prince quelconque? Au reste, se hâta-t-il d'ajouter, il ne pensait pas plus à une grande-duchesse qu'à aucune autre: son parti n'était pas pris, son désir était uniquement de savoir si l'on approuverait le divorce à la cour alliée, si cet acte ne choquerait point les Russes, ce qu'en pensait personnellement Alexandre. Toutefois, ses interlocuteurs crurent comprendre que sa pensée dépassait ses paroles et que la certitude d'être agréé à Pétersbourg pourrait déterminer ou avancer sa décision [619].
[Note 619: ][ (retour) ] Documents inédits. Cf. Thiers, IX, 334 -339.
Alexandre, tâté discrètement par Talleyrand et Caulaincourt, ne se refusa pas à la démarche qu'on lui demandait: c'était un moyen de tirer au clair une situation embarrassante. Il parla donc, exprima à l'Empereur le désir éprouvé par ses plus fidèles sujets, partagé par ses meilleurs amis, de lui voir consolider par un nouveau mariage son oeuvre et sa dynastie. Napoléon accueillit cette ouverture comme une marque d'attachement, s'y montra sensible, et la possibilité d'une alliance de famille fut envisagée entre les deux monarques. Toutefois, préoccupé avant tout d'éviter ce qui pourrait ressembler à un engagement, Napoléon se tint constamment dans le vague, rejetant le divorce et ses suites possibles parmi les éventualités de l'avenir. L'entretien placé sur ce terrain, il ne fut pas question de la grande-duchesse Catherine, dont l'âge appelait un établissement prochain; le nom de sa jeune soeur fut seul et légèrement prononcé. Alexandre, rassuré pour le présent, très heureux, au fond, qu'on ne l'obligeât pas à prendre un parti, qu'on lui laissât le temps de voir comment tournerait l'alliance politique, n'insista pas autrement, et la conversation prit fin sans conclure. Huit jours après le retour du Tsar dans sa capitale, le mariage de Catherine Pavlovna avec le duc d'Oldenbourg était officiellement annoncé [620].
[Note 620: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 23 novembre 1808. De Maistre, 318.
Si Napoléon eût demandé cette princesse, il est probable qu'Alexandre n'eût osé la lui refuser, sauf à négocier le consentement de sa mère (il avait formellement indiqué cette réserve dans son entretien avec Caulaincourt). Napoléon renvoyant tout à un avenir peut-être éloigné, et la plus jeune princesse, dont l'âge se prêtait mal à un engagement immédiat, se trouvant seule en cause, Alexandre s'était abstenu de toute parole susceptible de lui être opposée comme un acquiescement anticipé à une demande incertaine. En somme, les propos d'Erfurt, entourés de mutuelles réticences, avaient eu l'inconvénient d'engager l'affaire du mariage sans qu'il y eût d'une part volonté arrêtée, de l'autre désir sincère de la faire aboutir; ils avaient créé une question de plus entre les deux empereurs, la plus scabreuse de toutes, et n'en avaient ni déterminé ni même facilité la solution [621].
[Note 621: ][ (retour) ] Documents inédits. Cf. les pièces 16210 et 16341 de la Correspondance de Napoléon, ainsi que la lettre de Champagny à Caulaincourt en date du 22 novembre 1809, et celle de Caulaincourt à Champagny en date du 3 janvier 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, suppléments, 17.
VI
LA CONVENTION.
Parallèlement aux causeries vagues et aux insinuations à demi-mot, la négociation positive avait repris et suivait lentement son cours. À leur retour de Weimar, les empereurs avaient trouvé que, si MM. de Champagny et Roumiantsof s'étaient mis d'accord sur certaines des clauses à insérer dans le traité, plusieurs articles les arrêtaient; se réservant de lever par eux-mêmes ces obstacles, Napoléon et Alexandre voulurent que le travail de leurs ministres se continuât sous leur surveillance immédiate; tout débat revenait devant eux en appel. Il y avait entre leur hôtel et leur chancellerie d'incessantes allées et venues; Champagny et Roumiantsof se quittaient, se retrouvaient jusqu'à quatre fois par jour pour prendre et se transmettre les ordres de leurs maîtres. Sur le point de monter à cheval, pressé d'aller rejoindre Napoléon, Alexandre voyait arriver son ministre, fort en peine, qui lui signalait quelque nouveau litige et sollicitait des instructions: «L'empereur Napoléon m'attend, disait-il alors, j'arrangerai tout cela avec lui [622]», et durant la promenade ou au cours de l'entretien du soir, on s'appliquait à trouver la formule qui devait tout concilier. On transigeait sur certaines questions; d'autres étaient écartées, et, grâce à ce procédé qui voilait de trop fréquents désaccords, la convention prenait forme dans ses différentes parties.
[Note 622: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 11 octobre 1808. Les lettres par lesquelles le ministre des relations extérieures rend compte au souverain de la discussion jour par jour, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697. Thiers en a publié une partie, IX, 325 à 327.
Le préambule et les articles 1 à 3 exprimaient le but à atteindre, c'est-à-dire la conclusion de la paix générale, et réglaient les démarches à tenter auprès de l'Angleterre. On proposerait à cette puissance de traiter; on nommerait des plénipotentiaires chargés de se rendre au lieu qu'elle désignerait; dans la négociation, la France et la Russie agiraient de concert, se communiqueraient toutes les propositions de la partie adverse, ne sépareraient jamais leurs intérêts: toutes clauses d'usage en pareil cas et qui ne fournirent matière à aucune difficulté.
Sur quelles bases se ferait la paix avec l'Angleterre? C'est à ce sujet que la France et la Russie s'assuraient cette réciprocité d'avantages qui formait la règle de leur alliance: indépendamment de leurs possessions antérieures, elles se garantissaient l'une à l'autre toutes les conquêtes qu'elles avaient réalisées ou poursuivies depuis Tilsit, la première dans le midi de l'Europe, la seconde dans le Nord et en Orient.
On convenait d'abord, par l'article 4, de traiter d'après l'état actuel des possessions, chacun devant conserver ce qu'il occupait. Mais cette promesse générale ne suffisait pas à rassurer deux ambitions également méfiantes, qui voulaient de positives sûretés. D'ailleurs l'Espagne, en pleine insurrection, échappait de fait à notre uti possidetis, et Napoléon tenait néanmoins à ce que l'attribution de ce royaume à sa dynastie fût placée expressément sous la garantie russe. Le Tsar dut donc s'obliger, par l'article 6, «à regarder comme condition absolue de la paix que l'Angleterre reconnaîtrait le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne». Quant aux changements opérés ou préparés depuis un an au delà des Alpes, Napoléon se satisfit d'une simple lettre qui lui fut adressée par Alexandre et portait reconnaissance anticipée de tout ce qu'il déciderait «sur le sort du royaume d'Étrurie et celui des autres États d'Italie [623]».
[Note 623: ][ (retour) ] Cette lettre a été publiée dans la Correspondance de Napoléon, XVII, 648, en note.
En regard de ces stipulations tout à l'avantage de la France figuraient les engagements corrélatifs de Napoléon: c'était d'abord l'article 5, dans lequel ce monarque, reprenant les termes employés pour l'Espagne, s'obligeait à «regarder comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre qu'elle reconnaîtrait la Finlande, la Valachie et la Moldavie comme faisant partie de l'empire de Russie».
Était-il nécessaire de s'expliquer plus amplement sur l'abandon que la France faisait à son alliée de la province suédoise et des deux provinces turques? Alexandre avait demandé tout d'abord que l'annexion de la Finlande à ses États fût explicitement reconnue, et Napoléon ne se montrait pas éloigné d'y consentir [624]. Puis cette prétention fut abandonnée: le Tsar y voyait peu d'avantages, la France n'ayant jamais fait difficulté de sacrifier la Suède; il y reconnaissait quelques dangers, car Napoléon pourrait exiger en retour d'autres satisfactions. Le nom de la Finlande ne parut donc que dans l'article susmentionné. Le sort des autres parties de la monarchie suédoise ne paraît pas avoir été mis en question, bien qu'Alexandre reçût toute liberté pour continuer et pousser la guerre au Nord: on convint seulement, par l'article 13, de procurer au Danemark un agrandissement proportionné à ses épreuves et à ses services.
[Note 624: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 11 et 12 octobre 1808.
Pour la Moldavie et la Valachie, la question se posait différemment, et Napoléon, bien qu'il sentit que l'attitude de l'Autriche, en rendant indispensable l'accord avec la Russie, l'obligeait à plus de condescendance, formulait encore quelques réserves. Il offrait sa parole de ne point mettre obstacle à l'annexion des Principautés par la Russie, mais priait son allié de ne point user sur-le-champ de cette latitude et de lui garder le secret quelques mois; il désirait que la Russie attendît, avant de signifier aux Turcs sa volonté de garder les deux provinces et de leur offrir la paix à ce prix, l'issue des négociations avec Londres. Son raisonnement était le suivant: le cabinet de Saint-James emploie de persévérants efforts pour se réconcilier avec la Porte et l'attirer dans son alliance; les Turcs hésitent encore, car ils n'ont pas perdu toute foi en Napoléon et s'imaginent que la France les aidera à sauvegarder l'intégrité de leur territoire. Mais que le Tsar, au sortir d'Erfurt, réclame d'eux impérieusement l'abandon des deux provinces, ils connaîtront que la France les a délaissés, trahis, livrés. Dans l'excès de leur désespoir, ils se rejetteront violemment vers l'Angleterre et mettront à sa disposition toutes les ressources de leur empire. Notre ennemie, qu'on s'était flatté d'enfermer dans son domaine maritime, reprendra terre en Orient comme en Espagne et, ressaisissant le continent d'Europe par ses deux extrémités, se sentira mieux placée pour soutenir la lutte et encouragée à la poursuivre. «Elle retrouvera un allié, disait la note déjà citée [625], des débouchés pour ses manufactures et pénétrera dans la mer Noire. La paix serait plus difficile, et la guerre plus désavantageuse pour la Russie.»--«Et si la paix était faite entre la Russie et la Porte», reprenait Napoléon en personne, faisant valoir un autre argument, «pendant que les négociations auraient lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus clair dans les affaires qui seraient traitées à Erfurt; et le traité fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont éloignées, et l'effrayerait moins [626].» Que la Russie se contente donc encore d'occuper les deux provinces, qu'elle les considère comme son bien, les administre et les organise à son gré, s'y défende contre toute attaque, mais qu'elle renonce à en exiger immédiatement la cession à Constantinople: il ne s'agit point pour elle d'ajourner l'exercice, mais seulement l'affirmation publique de son droit.
[Note 625: ][ (retour) ] Pages 432-433.
[Note 626: ][ (retour) ] Corresp., 14364.
Par malheur, toute restriction, si légère qu'elle fût, à la jouissance des avantages concédés, avait le don d'émouvoir les Russes et de les indisposer. S'il était un point sur lequel Alexandre et son ministre eussent apporté à Erfurt une opinion toute faite, sur lequel ils fussent parfaitement fixés, résolus à décliner toute transaction, c'était la nécessité reconnue par eux de procurer à l'empire un agrandissement immédiat aux dépens de la Turquie. À cet égard, leur parti était arrêté, irrévocable. Le grand reproche qu'ils adressaient à la politique française était de ne les avoir jusqu'à présent payés que d'espérances. Depuis un an, Napoléon les remettait sans cesse. Inquiets de ces délais répétés, fatigués de l'attente, ils avaient hâte d'en sortir, et Roumiantsof s'exprimait à ce sujet avec une franchise presque brutale: «Nous ne pouvons, disait-il à Champagny, consentir à prolonger l'état de choses qui existe depuis un an; il a été trop contraire à nos intérêts; nous sommes venus ici tout exprès pour vous déclarer que nous allions y mettre un terme [627].» Forts des prétendues paroles de Tilsit, des services rendus par la Russie à la cause commune, ils arrivaient en créanciers pressés, avides de jouir, et réclamaient le payement d'une dette qu'ils considéraient comme exigible depuis de longs mois. Préférant une satisfaction partielle, mais accordée sur l'heure, à la perspective d'avantages illimités, aimant mieux recevoir les Principautés tout de suite que la promesse de Constantinople, ils brûlaient de présenter à la Russie un avantage définitivement acquis, et l'on eût dit que le Tsar avait juré à ses peuples de ne point revenir d'Erfurt sans leur rapporter un lambeau de la Turquie.
[Note 627: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 6 octobre 1808.
De plus, dans leurs rapports avec Napoléon, Alexandre et Roumiantsof en étaient venus à un tel point de défiance que toute parole de l'Empereur prenait pour eux un sens suspect et renfermait un piège. Dans le cas présent, le sursis réclamé leur semblait impliquer une réserve sur le fond même de leur droit. Si Napoléon, se disaient-ils, prétendait les ajourner à nouveau, c'était avec l'espoir de les tromper et de les frustrer. Tandis qu'ils s'abstiendraient d'agir, tarderaient à exiger des Turcs une renonciation expresse, à se munir d'un titre formel, Napoléon soumettrait l'Espagne. Cette tâche achevée, son attention se reporterait sur l'Orient. Si la paix n'était pas faite avec l'Angleterre, il reviendrait à ses idées primitives: retrouvant les Russes toujours en guerre avec la Porte, il en profiterait pour leur proposer le partage, et ce lui serait un moyen de balancer l'effet de ses concessions d'Erfurt par des avantages plus considérables pour la France, de susciter d'interminables difficultés, de remettre tout en question [628]. D'autre part, si la paix avec l'Angleterre se concluait avant que la Russie eût réglé son différend avec la Porte, quelle garantie aurait Alexandre contre une nouvelle évolution de la politique napoléonienne? L'Empereur, à qui l'alliance du Nord ne serait plus indispensable, ne pourrait-il se retourner vers les Turcs, appuyer, seconder leur résistance à de tardives prétentions, et reprendre subrepticement ce que d'impérieuses nécessités l'avaient seules obligé de céder? Il fallait donc que la question orientale, loin de rester entr'ouverte, ainsi que le voulait une politique insidieuse, fût close sur-le-champ, en quelques semaines, avant que Napoléon pût se passer de la Russie et alors que son intérêt demeurait le garant de sa sincérité. D'ailleurs, Alexandre et son ministre avaient hâte de mettre la dernière main à leur oeuvre sur le Danube pour retrouver eux-mêmes leur liberté d'action en Europe, pour n'avoir plus besoin de Napoléon, et ce fut avec le parti pris de se montrer intraitable que Roumiantsof aborda la discussion des articles par lesquels le projet français, inspiré par l'Empereur, préparé par Talleyrand, soutenu par Champagny, essayait de régler le sort immédiat et la destinée future des Principautés.
[Note 628: ][ (retour) ] Roumiantsof à Alexandre, 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de Saint-Péterebourg.
Ce projet, dans sa rédaction primitive, contenait un article, le huitième, ainsi conçu: «S. M. l'empereur de Russie, d'après les révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman et qui ne laissent aucune possibilité de donner et par conséquent aucune espérance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et pour les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie, étant résolu à ne point s'en dessaisir, d'autant plus que leur possession seule peut donner a son empire une frontière naturelle et nécessaire, S. M. l'empereur Napoléon ne s'oppose point aux déterminations de S. M. l'empereur de toutes les Russies [629].» Alexandre et Roumiantsof trouvèrent ces expressions trop faibles et proposèrent de leur en substituer d'autres. «S. M. l'empereur Napoléon, dirait-on, consent à ce que l'empereur de Russie possède en toute souveraineté la Valachie et la Moldavie, en prenant le Danube pour frontière, et en reconnaît dès ce moment la réunion à l'empire de Russie...» Après quelque résistance, Napoléon admit que son acquiescement aux vues d'Alexandre fût ainsi précisé, et la rédaction russe fut acceptée. «S'il est une manière plus formelle, plus énergique, disait Champagny, d'exprimer ce consentement, cette reconnaissance, nous l'adopterons, mais, au nom de ce grand intérêt de la pacification, bornez-vous à cela dans ce moment [630]», et la discussion se renouvela avec plus de force sur l'article suivant.
[Note 629: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1697.
[Note 630: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 6 octobre 1808.
Cette disposition accordait à la Russie le droit de négocier directement avec la Porte, sans notre intermédiaire, l'acquisition des Principautés, et Napoléon, qui avait voulu d'abord retenir sa qualité de médiateur, afin de conserver la direction des pourparlers, se contentait finalement de cette simple réserve: «Il ne sera donné à la Porte aucun éveil sur les intentions de la Russie, que l'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.» Cette phrase, péremptoirement repoussée par Roumiantsof, devint pour l'entente une nouvelle pierre d'achoppement.
Après plusieurs conférences, après une discussion finale de deux heures, Champagny reconnut chez son interlocuteur un préjugé systématique qui le rendait sourd à tout argument: «Cette obstination de M. de Roumiantsof, écrivait-il à l'Empereur, n'est pas le produit du moment; elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que, dans le moment actuel, rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je désespère de la vaincre [631].»
[Note 631: ][ (retour) ] Thiers, X, 327.
Le ministre avouant son impuissance et se dérobant, l'Empereur le remplaça dans la lutte, donna de sa personne, essaya de fléchir Alexandre; mais ses efforts se brisèrent à nouveau contre la patiente ténacité de son allié. Enfin ce débat, devenu menaçant pour le sort de l'alliance, se termina par une transaction. Napoléon consentit que l'article ne fît mention d'aucun terme, n'imposât aux Russes aucun délai: il fut convenu seulement que notre diplomatie à Constantinople n'aurait pas à appuyer leurs revendications, resterait libre de ménager les susceptibilités ottomanes et de démentir tout concert entre les deux cours impériales aux dépens de la Turquie. De plus, Alexandre donna sa parole qu'il ne prononcerait pas ses exigences et ne mettrait point ses troupes en mouvement avant le 1er janvier 1809 [632]; à cette date, l'Angleterre aurait pris son parti sur les ouvertures de paix, se serait engagée par une réponse, et le retour de la Turquie à son alliance, s'il venait à se produire, ne saurait influer rétrospectivement sur ses décisions. Cette réserve purement verbale n'apparut point dans l'article 9, qui fut rédigé définitivement comme il suit:
[Note 632: ][ (retour) ] Cet engagement est rappelé et expliqué dans le rapport de Roumiantsof à Alexandre des 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de Saint- Pétersbourg. Voy. aussi le rapport de Caulaincourt à l'Empereur du 22 novembre 1808.
«Sa Majesté l'empereur de Russie s'engage à garder dans le plus profond secret l'article précédent (celui qui reconnaît la réunion des Principautés à la Russie) et à entamer, soit à Constantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux provinces. La France renonce à sa médiation. Les plénipotentiaires ou agents des deux puissances s'entendront sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte, ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Échelles, pour empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.»
L'article subséquent spécifia le concours éventuel que les deux puissances auraient à se prêter contre l'Autriche. Ici encore, le traité appliquait le principe d'un échange de services entre la France et la Russie sur le terrain de leurs intérêts respectifs. Si l'Autriche attaquait la Russie en Orient et s'alliait aux Turcs pour sauver les Principautés, Napoléon ferait marcher contre elle; par réciprocité, si l'Autriche se mettait en guerre contre la France, le Tsar embrasserait notre cause, «devant considérer ce cas comme un de ceux de l'alliance générale qui unit les deux empires».
Quelques-unes des dispositions finales du traité achevaient de caractériser l'œuvre tout entière. Conformément au principe posé par Napoléon, l'acte d'Erfurt ne se donnait pas pour but de régler à tout jamais les rapports entre la Russie et la France, ni même de dresser un plan définitif d'opérations contre l'Angleterre: c'était un premier concert de mesures, à la suite duquel, s'il y avait lieu, on aviserait à s'entendre sur des moyens plus énergiques. Cette pensée ressort nettement de l'article 12: «Si les démarches faites par les deux hautes parties contractantes pour ramener la paix, y était-il dit, sont infructueuses..., Leurs Majestés Impériales se réuniront de nouveau, dans le délai d'un an, pour s'entendre sur les opérations de la guerre commune et sur les moyens de la poursuivre avec toutes les forces et toutes les ressources des deux empires.» C'était dans cette nouvelle entrevue que l'on aurait à aborder le problème laissé en suspens, à examiner si le partage de l'Orient ne s'imposait point comme suprême moyen de coercition contre l'Angleterre.
En attendant, il convenait que la proie demeurât intacte, qu'aucune part n'en fût prématurément distraite, sauf celle qui venait d'être détachée au profit de la Russie: «Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs, disait l'article 16, à maintenir l'intégrité des autres possessions de l'empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes ni souffrir qu'il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet empire sans qu'elles en soient préalablement prévenues.» Qu'on se garde toutefois de voir dans ce sursis accordé par Napoléon à la monarchie orientale une véritable permission de vivre. Pour l'Empereur, l'article s'interprétait en ce sens que les deux cours s'interdisaient de porter l'une sans l'autre la main sur la Turquie, s'engageaient à la défendre contre les entreprises de tiers ambitieux, la plaçaient sous leur garde jalouse, se réservaient de fixer seules l'heure et les conditions du partage; c'était moins pour l'empire ottoman une garantie réelle qu'une mise sous séquestre.
Ainsi se trouva établi le texte du traité, qu'on se promettait de tenir secret pendant dix ans. Napoléon avait discuté et admis une à une les clauses de cet acte, très différent de celui qu'il s'était proposé de signer à Erfurt, sans que l'on sût encore s'il agréerait l'ensemble de l'œuvre, s'il s'en contenterait, s'il ne viendrait pas brusquement élever ou renouveler d'autres prétentions. À cet égard, ses ministres eux-mêmes ne se flattaient pas de posséder toute sa pensée. Certes, il eût souhaité que l'accord fût plus étendu, plus explicite, qu'il prévît mieux certaines éventualités. Il insistait toujours pour que les engagements contre l'Autriche fussent aussi développés que possible. Méditant déjà d'enlever la Hollande aux mains hésitantes du roi Louis et de la relier plus étroitement au système continental en la réunissant à l'empire, il eût voulu qu'un article fît allusion à ce royaume et lui en abandonnât la disposition. Mais ces exigences en faisaient naître d'autres chez Alexandre: les incidents se multipliaient, altéraient les rapports sans amener de résultats positifs: à la longue, la fatigue venait; la vie d'Erfurt, avec la répétition des mêmes divertissements, des mêmes débats, n'offrait plus de charme aux deux souverains: ils avaient hâte de conclure et de se quitter. À la fin, ils prirent le parti de s'en tenir aux dispositions formulées, de n'en pas dire davantage, dans la crainte qu'à vouloir trop préciser on n'arrivât à constater de profonds et dangereux dissentiments. On se contenta d'avoir assuré le présent, et, le 12 octobre, on signa, suivant le mot énergique d'un témoin, «en fermant les yeux, pour ne pas voir dans l'avenir [633]».
[Note 633: ][ (retour) ] Documents inédits. Le texte de la convention se trouve dans la Correspondance de Napoléon, n° 14372, et dans le Recueil de M. de Clercq, II, (284-86).
La tâche des empereurs n'était pas terminée. Il leur fallait arrêter les termes de leur lettre commune au roi d'Angleterre; il leur restait aussi à rédiger leur réponse individuelle à l'empereur d'Autriche, puisqu'ils n'avaient pu s'entendre pour un langage identique.
Alexandre consentit que la lettre au roi Georges fût conçue dans les termes les plus propres à effrayer l'Angleterre sur les suites d'un refus; on mit dans la bouche des deux monarques un langage modéré, habile et digne; on ne laissa apparaître que derrière un sincère désir de conciliation la possibilité de suprêmes bouleversements.
«Sire, disait la lettre, les circonstances actuelles de l'Europe nous ont réunis à Erfurt. Notre première pensée est de céder au vœu et au besoin de tous les peuples et de chercher, par une prompte pacification avec Votre Majesté, le remède le plus efficace aux malheurs qui pèsent sur toutes les nations. Nous en faisons connaître notre sincère désir à Votre Majesté par cette présente lettre.
«La guerre longue et sanglante qui a déchiré le continent est terminée sans qu'elle puisse se renouveler. Beaucoup de changements ont eu lieu en Europe. Beaucoup d'États ont été bouleversés. La cause en est dans l'état d'agitation et de malheur où la cessation de commerce maritime a placé les plus grands peuples. De plus grands changements encore peuvent avoir lieu, et tous contraires à la politique de la nation anglaise. La paix est donc à la fois dans l'intérêt des peuples du continent comme dans l'intérêt des peuples de la Grande-Bretagne.
«Nous nous réunissons pour prier Votre Majesté d'écouter la voix de l'humanité, en faisant taire celle des passions, de chercher, avec l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et, par là, garantir toutes les puissances qui existent, et assurer le bonheur de l'Europe et de cette génération à la tête de laquelle la Providence nous a placés [634].»
[Note 634: ][ (retour) ] Corresp., n° 14373.
Il fut convenu que cet écrit serait porté de Boulogne à Douvres à bord d'un bâtiment parlementaire français: expédié par le comte Roumiantsof à M. Canning, secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, il serait accompagné d'une lettre d'envoi offrant de traiter d'après la base de l'uti possidetis et «toute autre fondée sur la justice, la réciprocité et l'égalité qui doivent régner entre toutes les grandes nations [635]». En même temps, M. Roumiantsof viendrait s'établir pour quelque temps à Paris, afin de suivre, comme plénipotentiaire de Russie, les négociations avec l'Angleterre.
[Note 635: ][ (retour) ] La lettre de Roumiantsof figure dans la Correspondance de Napoléon, XVII, 638. en note.
Relativement à l'Autriche, la divergence d'opinion entre les deux souverains s'était traduite, dès le début de l'entrevue, par un langage dissemblable à M. de Vincent. Après l'arrivée du courrier d'Andréossy, Napoléon avait accueilli «très vivement» l'envoyé autrichien, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. «Faudra-t-il toujours, lui dit-il, que je trouve l'Autriche sur mon chemin, en travers de mes projets? Je voulais vivre avec vous en bonne intelligence, vous faire de grands avantages: cependant, c'est quand tout paraissait réglé, fini entre nous, que vos armements sont venus mettre l'Europe en alarme. Que prétendez-vous? Le traité de Presbourg a irrévocablement fixé votre sort. Voulez-vous remettre en question ce qu'il a décidé? Alors, c'est la guerre que vous cherchez; je dois m'y préparer, et je vous la ferai terrible. Je ne la désire ni ne la crains; mes moyens sont immenses; l'empereur Alexandre est et restera mon allié: vos insinuations, vos offres ne l'ont pas ébranlé; il remplira scrupuleusement ses obligations, j'en ai la certitude, et dirigera contre vous toutes les forces de son empire. Dans ces conditions, l'instant vous est-il propice pour m'attaquer? C'est à vous d'en juger, l'avenir vous donnera tort ou raison. Et pourtant, ne serait-il pas temps de vous tenir tranquilles, après avoir quatre fois succombé, de vous consacrer à l'amélioration de vos finances, à votre prospérité intérieure? Votre véritable intérêt n'est-il pas de licencier vos milices, de réduire vos troupes de ligne, qui elles-mêmes sont encore trop nombreuses, lorsqu'aucun danger ne vous menace et que vous ne pouvez avoir d'ennemis que ceux que vous vous ferez par vos provocations et vos armements inconsidérés?»
Au reste, ajoutait l'Empereur, il ne se laisserait plus braver impunément; à la première proclamation belliqueuse, il répondrait par la guerre et ne poserait plus les armes avant d'avoir réduit à cent mille hommes les forces de l'Autriche. Il se radoucissait toutefois par instants, laissait entendre que, si l'on reprenait à Vienne une attitude pacifique, il éloignerait ses troupes, retirerait ses garnisons des places de l'Oder: «En attendant, dit-il avec un sourire, je vais rendre Berlin à la reine de Prusse.» Mais il revenait toujours à ses deux exigences principales: l'Autriche devait renoncer à tous armements extraordinaires, reconnaître les rois français d'Espagne et de Naples [636].
[Note 636: ][ (retour) ] Dépêche de Champagny à Andréossy du 1er octobre 1808, racontant la conversation de l'Empereur avec l'envoyé autrichien. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381. Dépêche de Vincent à Stadion, citée par Hassel, 280-281, d'après les archives de Vienne.
Au sortir de cet orageux entretien, le baron de Vincent vit le Tsar en particulier; il s'attendait à retrouver dans la bouche de ce monarque, sous une forme peut-être adoucie, les reproches et les injonctions du terrible empereur. Quelle ne fut pas sa joie, lorsque Alexandre, évitant toute allusion au désarmement, sur lequel Napoléon avait tant insisté, mit au contraire une sorte d'affectation à reconnaître le caractère purement organique et par suite irréprochable des mesures prises: «Nul n'a le droit, disait-il, d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre État.» Il se bornait à conseiller une attitude prudente, réfléchie, dans l'intérêt même de l'Autriche, «qui n'avait point de meilleur ami que lui, et qu'il se sentait engagé d'honneur à préserver de toute atteinte [637]». Sa lettre à l'empereur François, très courte, ne fit que reproduire la même assurance: «Je vous prie, disait-il, d'être bien persuadé de l'intérêt que je prends à Votre Majesté et à l'intégrité de son empire [638].» En un mot, sa préoccupation semblait être de rassurer la cour de Vienne contre la crainte d'une attaque bien plus que de lui interdire l'offensive.
[Note 637: ][ (retour) ] Dépêche de Vincent du 1er octobre 1808. Hassel, 280.
[Note 638: ][ (retour) ] Cette lettre, datée du 2-12 octobre 1808, a été publiée par M. Beer, Zehn Jahre oesterreichischer Politik, p. 477.
Parmi toutes les mesures réclamées par Napoléon envers cette puissance, Alexandre, on se le rappelle, n'en avait adopté qu'une: il avait consenti à réitérer ses efforts, en les combinant avec les nôtres, pour obtenir la reconnaissance des nouveaux rois. Encore eut-il soin d'ôter à cette démarche le caractère que Napoléon eût voulu lui donner, celui d'une véritable mise en demeure, d'un ultimatum dont le rejet entraînerait la rupture des relations: le prince Kourakine dut se borner à exprimer un conseil et un voeu. Le cabinet de Vienne ayant opposé une nouvelle fin de non-recevoir, Alexandre ne voulut pas peser davantage sur les déterminations de son ancienne alliée et suspendit ses instances; croyant plus que jamais à la candeur de l'Autriche, à l'innocuité de ses préparatifs, il estimait avoir assez fait pour la retenir en lui adressant un avertissement platonique: «Le grand objet, écrivait-il à Roumiantsof, celui d'empêcher l'Autriche d'attaquer la France et de provoquer un embrasement général, a été atteint, et d'après ce que Anstett (le chargé d'affaires de Russie à Vienne, successeur du prince Kourakine) mande, toutes ses mesures militaires ne sont que défensives. Il est vrai que ces mesures ont augmenté considérablement ses forces, mais je n'y vois pas de mal, et la France n'en sera que moins empressée de rompre avec l'Autriche [639].»
[Note 639: ][ (retour) ] Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
En somme, par suite des défaillances de la Russie, la partie comminatoire du système proposé par Napoléon se trouva totalement manquée. En la jugeant indispensable, l'Empereur n'avait jamais refusé de lui donner pour pendant des explications et des procédés. Réduit à ces seuls moyens, dont la valeur lui semblait problématique, il se demandait sous quelle forme les employer, afin de les rendre un peu plus efficaces, hésitait, prenait conseil [640]: il adopta enfin l'idée d'écrire à François Ier une lettre détaillée, très franche, haute à la fois et conciliante, où il exposait sans détour la gravité de la situation, formulait ses demandes, mais affirmait, essayait de prouver qu'il n'en voulait ni à l'existence ni à l'intégrité de l'Autriche [641]. En même temps, afin d'encourager cette cour à prendre des mesures de désarmement, il lui en donna l'exemple et invita les princes du Rhin à dissoudre leurs contingents, sauf à les remettre sur le pied de guerre au moindre symptôme de danger: «Nous voulons, leur écrivait-il, tranquillité et sûreté [642]», et cette phrase résumait toute sa politique présente à l'égard de l'Autriche.
[Note 640: ][ (retour) ] «Voyons, disait-il autour de lui, quels moyens emploieriez-vous pour calmer ces bonnes gens?» Documents inédits.
[Note 641: ][ (retour) ] Corresp., 14380.
[Note 642: ][ (retour) ] Id., 14382.
Le sort de la Prusse fut un instant remis en question à la fin des conférences. Le roi Frédéric-Guillaume s'était résigné à ratifier la convention du 8 septembre: en se livrant de la sorte à merci, il espérait fléchir le vainqueur et obtenir un adoucissement des charges imposées à sa monarchie. «Le Roi, disait une note apportée à Erfurt par le comte Goltz, en autorisant le soussigné à présenter et à faire usage de cette ratification pure et simple des engagements contractés par la susdite convention, sent en premier lieu que son refus ne serait pas compatible avec les considérations dues à sa position. Il s'y est porté de plus encore par un effet de la confiance illimitée que lui inspire la magnanimité de Sa Majesté l'Empereur et Roi qui, assurément, ne voudra pas la ruine de la Prusse,--et si, par cet acte de déférence, le Roi renonce au droit de négocier des modifications indispensablement nécessaires à apporter au mode et à la détermination des termes des payements à acquitter, il ne renonce pas à celui de les solliciter de la générosité de Sa Majesté Impériale et Royale et de prouver, en vertu de la droiture de son caractère, qu'il est impossible d'acquitter au terme prescrit par la convention la somme énorme de cent quarante millions de francs, qui excède de beaucoup la totalité des ressources restantes à la Prusse [643].» Suivait un tableau désolant des difficultés financières du royaume; on y indiquait l'épuisement de ses revenus, l'anéantissement de son crédit, et, cette pièce justificative à la main, le comte Goltz se présentait en suppliant.
[Note 643: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1697.
Alexandre joignant ses efforts aux instances de l'envoyé prussien, Napoléon ne se montra pas tout à fait inexorable; il fit remise à Frédéric-Guillaume de vingt millions sur cent cinquante; il consentit que les conditions et les époques de payement devinssent l'objet d'un règlement ultérieur entre la France et la Prusse. Cette concession fut spécifiée dans une lettre écrite par Napoléon à Alexandre, la veille de leur séparation, le Tsar renonçant, de son côté, à se prévaloir de l'article du traité de Tilsit qui faisait espérer à la Prusse, au moment de la paix générale, quelques restitutions sur la rive gauche de l'Elbe.
«J'ai fait toutes mes affaires avec l'empereur de Russie [644]», écrivait le 13 octobre Napoléon à son frère Joseph. En effet, cette laborieuse conférence d'Erfurt, où tant et de si graves questions avaient été agitées au milieu des plaisirs et des intrigues, touchait à son terme. Le 14 octobre, Napoléon et Alexandre sortirent ensemble de la ville, au milieu du cérémonial déjà déployé pour leur entrée. À cheval, suivis de leur maison militaire, ils prirent le chemin de Weimar: près de l'endroit où avait eu lieu leur rencontre, ils mirent pied à terre, s'entretinrent encore quelques instants; enfin, après un échange prolongé de cordialités, ils se séparèrent, et Alexandre, montant en voiture, alla coucher à Weimar. À son arrivée dans cette ville, on assure que son premier soin fut d'écrire à sa mère, afin de la rassurer et de la plaisanter tout à la fois sur ses terreurs; faisant allusion aux bruits d'enlèvement, de captivité, qui avaient couru, il aurait tracé ces seules lignes: «Nous avons quitté la forteresse d'Erfurt et avec regret l'empereur Napoléon: je vous écris de Weimar [645].»
[Note 644: ][ (retour) ] Corresp., 14378.
[Note 645: ][ (retour) ] Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt du 5 novembre 1808.
Lorsque Napoléon eut vu s'éloigner les équipages russes, il revint vers Erfurt, au pas, sans parler, et on le vit s'absorber dans une méditation nuancée de tristesse [646]. Vers quels horizons se portait sa pensée ardente, inquiète et profonde? Était-ce vers l'Espagne, qui l'attirait et le repoussait tout à la fois, où il sentait la nécessité d'aller en personne, où il répugnait pourtant à s'enfoncer, comme si un pressentiment l'eût engagé à se défier de cet abîme? Ou bien, se remémorant les incidents d'Erfurt, repassant l'oeuvre de la veille, se prenait-il, sans en méconnaître la valeur, à en constater l'imperfection?
[Note 646: ][ (retour) ] Mémoires du duc de Rovigo, IV, 6.
L'entrevue d'Erfurt avait resserré momentanément nos liens avec la Russie: tranchant par une série de transactions les différends soulevés entre les deux cours, elle écartait de leurs rapports toute cause de mésintelligence immédiate; elle garantissait à l'Empereur que la Russie ne s'unirait point à nos ennemis pour nous prendre à revers, tandis que la Grande Armée s'engagerait sur le chemin de Madrid: elle rendait moins dangereuse l'hostilité grandissante de l'Autriche, la haine farouche de la Prusse, la sourde révolte de l'Allemagne; elle prévenait momentanément tout danger d'universelle coalition.
Avait-elle rempli le but plus élevé encore que lui avaient assigné solennellement les empereurs? avait-elle préparé sérieusement, par un grand effort à deux, la paix avec l'Angleterre et le repos du monde? Cette terminaison de son oeuvre, Napoléon l'avait attendue pendant six mois d'un colloque décisif avec le Tsar: amener l'Angleterre à traiter, telle était la pensée obstinée, persistante, qu'il avait apportée à Erfurt; elle éclatait dans toutes ses conversations intimes, avait frappé les personnes de son entourage: «D'après ce que je pus remarquer alors, dit l'une d'elles, l'Empereur tenait par-dessus tout à faire la paix: pour y arriver, il paraissait réellement disposé à beaucoup de concessions [647].» Au sortir d'Erfurt, il désirait toujours la paix, mais n'y croyait plus; l'entrevue avait trompé ses espérances en réduisant le concert de mesures contre l'Angleterre à une manifestation vaine, en laissant subsister sur le continent toutes les chances de guerre que les derniers événements y avaient accumulées.
[Note 647: ][ (retour) ] Documents inédits.
Au moins, l'entrevue aurait-elle pour résultat de donner aux rapports entre la France et la Russie une base fixe et solide, de rendre possible entre Napoléon et Alexandre un retour de confiance et d'opérer dans leurs sentiments respectifs une sincère rénovation? Si cet effet se produisait, Napoléon, mieux assuré de la Russie, se trouverait plus fort pour résister aux assauts de ses ennemis, briser des coalitions partielles, développer ses moyens de guerre maritime, et peut-être la prolongation de l'alliance formée à Tilsit, consacrée à Erfurt, le conduirait-elle lentement à son but, à cette paix qu'il ne pouvait plus attendre que de la lassitude et de l'épuisement de sa rivale.
Certes, Alexandre avait lieu de quitter Erfurt satisfait. Il avait gagné deux provinces aussi vastes qu'un royaume, les plus utiles, les mieux situées, les plus précieuses que la Russie pût désirer pour l'accomplissement de ses desseins traditionnels. Établie définitivement sur le Danube, maîtresse de cette frontière effleurée par Pierre le Grand, conquise et abandonnée par Catherine II, la Russie distançait en Orient toutes prétentions rivales, et marquait une étape importante, peut-être décisive, sur le chemin de Constantinople. Mise désormais en contact avec les parties vives et centrales de la Turquie, elle presserait d'un poids plus fort sur cet empire désagrégé, se trouverait toujours à portée de le dominer ou de le conquérir, de l'assujettir à son influence ou d'en recueillir les dépouilles. Si plus tard Alexandre n'eût point renoncé spontanément aux bénéfices de l'entrevue, on peut croire que l'histoire de notre siècle eût changé; peut-être le problème oriental eût-il été tranché par l'établissement définitif de la prépondérance russe; peut-être verrions-nous le Tsar régner sur des contrées qu'il n'a pu que partiellement affranchir.
La vive intelligence d'Alexandre percevait très nettement ces avantages, s'en réjouissait, mais son imagination avait rêvé plus et se sentait déçue. Pendant plusieurs mois, il avait vécu avec une grande espérance, celle de procurer dès à présent à la Russie la conquête qui la ferait maîtresse de l'Orient. Cette espérance, il ne l'avait pas spontanément embrassée; elle lui avait été inspirée et suggérée par Napoléon; il y avait résisté d'abord, puis s'y était abandonné, s'y était passionnément attaché. C'était elle qui le soutenait dans les amertumes du présent; s'il suivait Napoléon par des chemins obscurs, dangereux, c'était que Constantinople restait à l'horizon, éclairant la voie, montrant le but, rayonnant au loin d'une splendeur mystique. Aujourd'hui que l'image enchanteresse s'était définitivement dérobée, revenu de lui-même a la réalité, Alexandre la trouvait belle encore, mais inférieure à ce qu'il s'était promis; il regrettait le songe évanoui, et son âme slave souffrait de ne plus pouvoir rêver.
D'ailleurs, quelque prix qu'il reconnût au présent des Principautés, une réflexion contrariait l'élan de sa reconnaissance. Ces provinces qu'on lui octroyait aujourd'hui, ne les lui avait-on pas refusées opiniâtrement pendant une année, car c'était les lui refuser que de mettre à leur abandon des conditions inadmissibles. Si Napoléon cédait à la fin, c'était que les événements contraignaient sa volonté: il cédait, pensait Alexandre, parce que ses revers au delà des Pyrénées, avec leur contre-coup en Allemagne, l'obligeaient de ménager à tout prix la Russie, et la gratitude du Tsar allait à l'Espagne révoltée plus qu'à Napoléon, se refusait à tenir compte d'une complaisance tardive et forcée.
Charmé des avantages obtenus, Alexandre se retirait mécontent de celui qui les lui avait accordés, confirmé définitivement dans son doute sur la loyauté et les intentions de son allié. Ce doute, nous l'avons suivi dans sa marche ascendante et ses progrès successifs. Nous l'avons surpris en germe à Tilsit; nous l'avons vu croître sous l'empire d'une brusque révolte, lorsque Napoléon avait proposé une deuxième mutilation de la Prusse; nous lui avons vu prendre un développement nouveau au printemps de 1808, lorsque l'Empereur, après avoir offert le partage, en avait retardé l'exécution, lorsque l'immensité, l'extrême complication de ses projets, son entreprise d'Espagne, point de départ de tous les événements qui devaient entraîner sa perte, lui avaient fait éluder les demandes et les satisfactions de la Russie. C'était l'Espagne encore, l'Espagne fatale, qui, montrant en lui le spoliateur des dynasties légitimes, le ravisseur de couronnes, avait fait franchir à Alexandre une troisième étape dans la voie de la désaffection. C'était elle enfin, cause première des terreurs ressenties et des armements opérés à Vienne, qui avait jeté entre les deux empereurs cette question autrichienne sur laquelle l'accord n'avait pu qu'imparfaitement s'opérer, après des débats où Alexandre avait cru surprendre de nouveau chez son allié des intentions attentatoires à la dignité et à l'indépendance des États. Ce quatrième sujet de crainte et de suspicion avait porté au comble les inquiétudes d'Alexandre, et Erfurt, où tout devait s'éclaircir et se concilier, avait vu s'opérer le phénomène inverse de celui qui s'était accompli à Tilsit. Sur les bords du Niémen, c'était la confiance qui l'avait emporté dans l'esprit du Tsar, refoulant des sentiments contraires sans les détruire; à Erfurt, la défiance avait repris définitivement le dessus, comprimant un reste d'inclination. Si l'empereur Alexandre n'était pas d'ores et déjà résolu à se détacher de nous aussitôt qu'il aurait terminé la guerre turque, s'il ne fixait pas dès à présent l'instant de la rupture, le moindre froissement, tout changement en Europe qui dérangerait l'équilibre instable des rapports, tout événement qui lui ferait paraître Napoléon plus menaçant et plus redoutable encore, suffirait à déterminer sa défection, à le rejeter vers nos ennemis, et l'alliance ne survivrait pas à une nouvelle épreuve.
Or, cette crise suprême, elle approchait, accourait du fond de l'horizon; c'était cette guerre avec l'Autriche que l'entrevue d'Erfurt eût pu conjurer peut-être, et qu'elle allait, au contraire, précipiter. Assurément, il est douteux que même la volonté fortement exprimée des deux empereurs eût fait reculer l'Autriche; peut-être cette puissance eût-elle préféré la guerre, une guerre immédiate et sans merci, aux dangers d'une soumission: dès le début des conférences, elle avait averti le gouvernement de Londres qu'elle tiendrait ferme, repousserait comme perfides et captieuses toutes propositions qui viendraient d'Erfurt, s'isolerait de toute combinaison dirigée contre la puissance britannique [648]. Il n'en est pas moins certain que l'attitude d'Alexandre à Erfurt la fortifia dans ses dispositions belliqueuses, en lui permettant de croire que la Russie ne se laisserait jamais entraîner contre elle à une action sérieuse.
[Note 648: ][ (retour) ] Dépêche, en date du 8 octobre 1808, du comte Hardenberg, ancien envoyé hanovrien à Vienne, chargé des communications secrètes entre les cours d'Autriche et d'Angleterre. Hassel, 538.
Pendant les semaines qui suivirent l'entrevue, tous les observateurs de la politique viennoise, agents français et étrangers, sauf ceux de Russie, remarquèrent en elle une allure plus décidée: les armements se poursuivaient avec plus de vigueur, l'activité guerrière redoublait. Dès le mois d'octobre, M. de Stadion, instruit par M. de Vincent des conversations d'Alexandre, adressait à l'Angleterre une demande de subsides: il lui promettait une diversion, lui faisait dire de ne point céder, de ne point entamer de négociations «dans un moment où l'Autriche espérait des avantages de la continuation de la guerre [649].» Quelques jours plus tard, il est vrai, la connaissance de l'engagement éventuel contre l'Autriche, surprise par M. de Vincent dans les derniers moments de l'entrevue, affecta cet envoyé et impressionna son gouvernement; mais une intervention occulte et malfaisante allait promptement rassurer la cour de Vienne et précipiter ses décisions.
[Note 649: ][ (retour) ] Dépêche du comte Hardenberg, en date du 11 octobre 1808. Hassel, 539.
À Erfurt, Talleyrand avait triomphé de Napoléon: son système avait prévalu contre celui de l'Empereur. Revenu à Paris, il n'a rien de plus pressé que d'annoncer cette victoire à M. de Metternich et de s'en attribuer le mérite; s'il s'est borné jusqu'alors à détourner notre allié de s'abandonner sans réserve, il se met maintenant en intimes communications avec la puissance qui arme contre nous, qui se prépare à nous assaillir; il va jusqu'au bout dans la voie de la défection et passe à l'ennemi. Il livre à Metternich le secret du désaccord survenu entre les deux empereurs, et ses impressions sur le résultat des conférences se résument dans cette phrase décisive: «Alexandre n'est plus entraînable contre vous [650].» Il va plus loin, il exprime l'espoir d'un rapprochement intime entre l'Autriche et la Russie: «Depuis la bataille d'Austerlitz, dit-il, les rapports d'Alexandre avec l'Autriche n'ont point été plus favorables. Il ne dépendra que de vous et de votre ambassadeur à Pétersbourg de renouer avec la Russie des relations aussi intimes que celles qui existèrent avant cette époque: c'est cette réunion seule qui peut sauver les restes de l'indépendance de l'Europe [651].»
[Note 650: ][ (retour) ] Rapport de Metternich, en date du 4 décembre 1808, publié par Beer, Zehn Jahre oesterreichischer Politik, p. 527.
[Note 651: ][ (retour) ] Metternich, II, 248; Beer, 523-527.
Lorsque Talleyrand travaille ainsi à poser les fondements d'une nouvelle coalition continentale, sa connivence avec l'agresseur du lendemain n'est pas entièrement consciente; son erreur est toujours de croire qu'à Vienne on arme uniquement pour se mettre à l'abri d'une surprise, et que l'on ne songe point encore à fondre sur nos frontières; son but est d'établir l'Autriche et la Russie sur une ligne de défense commune, d'opposer cette double digue à l'ambition napoléonienne. Mais l'Autriche, aveuglée par sa passion, va relever dans les paroles rassurantes du prince un argument à l'appui de ses velléités d'attaque, et Talleyrand, en lui garantissant la bienveillance ou au moins l'inaction de la Russie, se trouve lui délivrer un permis d'entrée en campagne.
Le rapprochement des dates, la concordance des documents permettent de saisir entre les confidences du ministre français et les déterminations finales de la cour ennemie une corrélation trop évidente. Les entretiens de Metternich et de Talleyrand ont eu lieu en octobre, en novembre: à la fin de ce dernier mois, Metternich retourne à Vienne, en congé temporaire. À Vienne, d'après les données recueillies à Paris, il rédige un mémoire sur l'ensemble de la situation; il conclut implicitement à la guerre, en se fondant sur deux raisons, développées l'une et l'autre dans un mémoire particulier: la première est l'insuffisance des forces que Napoléon, occupé en Espagne, pourra opposer à l'irruption des masses autrichiennes; la seconde est le changement survenu dans les dispositions d'Alexandre, changement ménagé, constaté et certifié par Talleyrand [652]. Le travail de Metternich porte la date du 4 décembre; le 10, Stadion résume par écrit les avantages que lui paraît présenter l'offensive; dans les jours qui suivent, l'empereur François se rallie sans réserve à ce parti, cédant aux instances de son ministre, aux raisons de son ambassadeur, et les instructions dressées le 23 pour Metternich, qui retourne à Paris, trahissent les intentions définitivement belliqueuses de l'Autriche: «Si la guerre, y est-il dit, n'entre pas dans les calculs de Napoléon, elle doit essentiellement entrer dans les nôtres [653].» S'il est recommandé à Metternich de réitérer ses assurances pacifiques jusqu'à ce que «l'époque d'un changement ou plutôt d'un renforcement de langage lui soit indiqué de Vienne», c'est à seule fin de donner le change sur les dispositions réelles de sa cour, en attendant qu'elle ait mis la dernière main à ses armements et réuni tous ses moyens; le printemps de 1809 est l'époque choisie pour commencer une guerre résolue en principe.
[Note 652: ][ (retour) ] Le travail d'ensemble de Metternich et le premier mémoire séparé figurent dans les Mémoires, II, 240-257, et dans Beer, 516-525. La pièce relative aux rapports avec la Russie n'a été publiée que par Beer, 525-529.
[Note 653: ][ (retour) ] Beer, 538.
Cette lutte inévitable ne détruirait pas seulement jusqu'aux dernières chances de paix générale: quel qu'en soit le résultat, elle ne saurait qu'être fatale à nos rapports avec la Russie. Si Napoléon essuyait des revers, Alexandre céderait facilement au mouvement irrésistible de l'opinion, au désir de venger Austerlitz, Friedland, et se jetterait dans la ligue européenne pour en prendre le commandement. Si la fortune nous restait fidèle, si Napoléon frappait l'un de ces coups de foudre auxquels il avait habitué ses adversaires, l'Autriche s'écroulait. Resté seul en Europe avec Napoléon, Alexandre n'apercevrait plus en lui qu'un rival. Il se sentirait menacé dans sa sécurité, atteint dans ses intérêts essentiels, en voyant la domination française, qui abandonnait aujourd'hui les rivages de la Vistule d'où elle l'avait si longtemps inquiété, le rejoindre à travers les débris de l'Autriche, le toucher à nouveau, sinon par elle-même, au moins par les États feudataires qui prolongeaient notre système, et les deux empires redeviendraient ennemis en se retrouvant voisins. Le point de contact et de discorde était tout désigné: c'était cet État de Varsovie où tressaillait et s'agitait la Pologne prête à revivre. Alliés naturels de la France contre l'Autriche, les Polonais, après avoir pris part à la lutte, prétendraient et auraient droit à une portion des dépouilles; leurs progrès, leurs convoitises réveilleraient avec la Russie une querelle mal assoupie et que rendraient plus aiguë les défiances préconçues d'Alexandre. Nos victoires sur la Prusse nous avaient fait restaurer à demi la Pologne, nos succès sur l'Autriche prépareraient une plus complète reconstitution et provoqueraient avec le troisième copartageant d'inévitables conflits. L'accord d'octobre 1808, s'il avait tranché quelques-unes des questions que le traité de 1807 avait posées plutôt que résolues, laissait donc subsister entre la France et la Russie des causes de mésintelligence latentes et profondes. Il avait prorogé l'alliance, mais ne l'avait point fixée, et, malgré les espérances suscitées par la rencontre des deux empereurs, malgré l'alarme jetée dans le camp de nos adversaires, Erfurt n'avait point couronné l'oeuvre inachevée de Tilsit.