CHAPITRE XIII

LE CONFLIT

Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--L'amie géographique.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm; but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses discours; sa parole d'honneur et sa parole sacrée.--Amertume profonde contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et le premier en contradiction ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre.

I

À l'instant où les deux empereurs, avec un surcroît d'activité discrète, avisaient éventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait à un diplomate connu pour son attachement à la France, M. de Bray, ministre de Bavière: «J'aime l'empereur Napoléon comme mon frère, je pense lui avoir inspiré les mêmes sentiments, et l'on doit compter sur un accord constant entre nos cabinets [611].» De son côté, Napoléon défendait rigoureusement à ses agents diplomatiques toute démarche, toute parole de nature «à inspirer le moindre doute sur l'étroite amitié qui l'unissait à la Russie [612]». De part et d'autre, c'était une attention égale et soutenue à maintenir les dehors de l'intimité et de la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napoléon avaient renoncé à toucher mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti entre eux; même, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au souvenir de son allié par des prévenances et des présents; il choisissait, parmi les chevaux de ses écuries, les plus fins et les plus rapides pour les envoyer à l'Empereur. À Paris, les représentants du Tsar étaient mieux traités que tous autres, et si Napoléon faisait parfois exception à cette règle au profit des Autrichiens, il s'en excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine, perpétuellement empêché, ne fût point en état de recevoir les mêmes marques de bienveillance et de faveur. «Dites-lui, écrivait-il à Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais désiré, les preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours été malade; que si j'ai invité le prince de Schwartzenberg à la chasse à différentes reprises, c'était par suite des circonstances du mariage d'abord, et puis parce qu'étant militaire, cela l'amuse beaucoup [613].» Et il ajoutait: «Vous chargerez le duc de Vicence de déclarer que je suis ferme dans l'alliance de la Russie et décidé à marcher dans la même direction.»

[Note 611: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Vienne, 12 septembre 1810.

[Note 612: ][ (retour) ] Champagny à Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues au comte de Narbonne, en Bavière, 11 octobre 1810.

[Note 613: ][ (retour) ] Corresp., 17023.

Au reste, les deux cours continuaient à observer la lettre des traités, à remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matériels de l'alliance. Les ports de Russie restaient fermés aux navires battant pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les prétendus neutres, ceux dont la nationalité britannique ne pouvait faire l'objet d'un doute et dont le déguisement était par trop grossier. En France, le gouvernement se piquait, comme par le passé, de traiter en commun avec la Russie toutes les affaires d'intérêt général. Napoléon avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre, avait signalé à Pétersbourg toutes les phases de cette négociation, comme s'il eût voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de paix séparée. Pourtant, malgré ce soin à garder dans les formes une correction scrupuleuse, à ne fournir contre soi aucun grief positif, il était impossible de perpétuer indéfiniment dans ses manifestations extérieures une harmonie qui n'existait plus dans les cœurs; forcément, la mésintelligence éclaterait un jour, se traduirait par un dissentiment aigu, et les liens dans lesquels ou s'était engagé, progressivement distendus, en étaient venus à ce point de fragilité où la moindre secousse les ferait céder et se rompre. Ce déchirement s'opéra lorsque Napoléon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrême rigueur qu'il avait imposées à ses autres alliés contre le commerce de l'Angleterre.

Exécutées avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France, ces mesures commençaient à porter. L'annexion de la Hollande, la fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des côtes, la répression impitoyable de la contrebande, la guerre aux neutres, les confiscations opérées en Allemagne, l'application des nouveaux tarifs aux articles tolérés, avaient occasionné à nos ennemis des pertes irréparables et profondes. L'immense quantité de marchandises coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus à se déverser sur le continent, restait éparse sur les mers, à bord des bâtiments neutres. Les propriétaires anglais de ces denrées, placés dans l'impossibilité de les convertir en numéraire, ne savaient plus où se procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face à leurs échéances. À Londres, les sinistres financiers commençaient; des maisons d'une solidité éprouvée, d'un renom européen, succombaient tour à tour, et chacun de ces écroulements laissait le crédit de l'Angleterre atteint et ébranlé. Au même moment, une rupture imminente avec les États-Unis semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs derniers débouchés. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette publique, une crise ouvrière, la cherté du blé, l'impossibilité de suppléer à l'insuffisance des récoltes par des achats à l'étranger, ajoutaient à l'angoisse de ces heures sombres, succédant à une période de prospérité inouïe. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la prolongation de la guerre préparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes les parties de la nation, c'étaient la gêne, l'atonie, l'appréhension de l'avenir; ce serait demain l'universelle détresse, avec le soulèvement des masses et la guerre des classes en perspective [614].

[Note 614: ][ (retour) ] Voy. spécialement Green, Histoire du peuple anglais, II, 413-418.

Napoléon connaissait cette situation. Il en suivait les progrès dans les journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les débats du Parlement, et à chaque symptôme de souffrance noté chez l'ennemi détesté, son âme se remplissait de joie. Touchait-il enfin au but de tout son règne? Ce que n'avaient pu produire les préparatifs de descente et les coups successivement portés en Europe, le camp de Boulogne, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie absorbées, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et ralliées, l'Espagne envahie, la Turquie et les Indes menacées, la guerre économique allait-elle l'opérer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue, souscrire à cette paix maritime qui préviendrait le retour des guerres continentales, anéantirait dans leur germe les complications futures, éclaircirait partout l'horizon, donnerait à la France la sécurité dans la grandeur? Pour la première fois ce dénouement devenait possible: il semblait même prochain, imminent, mais à une condition, c'était que nos efforts se poursuivissent avec un redoublement d'énergie, car le commerce anglais s'obstinait à la lutte, malgré ses dangers et ses mécomptes, et ne renonçait pas à franchir les barrières dont Napoléon travaillait à environner l'Europe.

C'était toujours dans la Baltique que les bâtiments porteurs de denrées coloniales se réfugiaient et s'entassaient: c'était de ce côté que les produits prohibés cherchaient désespérément un passage. Des navires de toute nationalité, principalement américains, escortés et protégés souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique par bandes innombrables, par centaines, par milliers, «comme les débris d'une armée mise en déroute [615]». Ils erraient de rivage en rivage, frappaient à toutes les portes; repoussés d'un côté, ils se rejetaient de l'autre. Après avoir inutilement tâté Lubeck, Stettin, Dantzick, et rencontré partout la France, ils se donnaient maintenant une autre destination et remontaient plus haut vers le Nord. Où se rendaient-ils? La Suède leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri précaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte, qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait à l'Empereur de solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des bâtiments fraudeurs, la Suède était une escale plus qu'un but. En réalité,--des avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient les suprêmes espérances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie, gagnaient la vaste région où l'exclusion des neutres n'avait pas encore été prononcée à titre de règle absolue.

[Note 615: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810.

En Russie, les navires portant pavillon neutre étaient admis à débarquer leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au moyen de certificats trop faciles à se procurer, de leur origine américaine et non britannique. Par cette porte entre-bâillée, des marchandises appartenant en réalité aux Anglais s'introduisaient sur le continent; les unes étaient consommées dans les provinces russes; les autres, continuant leur route par terre, s'acheminant à travers l'empire, dépassaient ses frontières et se répandaient en Europe. Nos agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par véritables caravanes; tout ce qui s'en était débité cette année à la foire de Leipzick était venu du Nord, apporté sur sept cents chariots. Si la Russie continuait à accueillir ces produits, à en permettre le débit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en échange de leurs articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crédit, de solder leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littéralement des armes pour perpétuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se résignât à fermer entièrement ses ports, à proscrire absolument les neutres, reconnaissant en eux les agents et les intermédiaires du commerce britannique, il compléterait l'investissement de l'Angleterre et la réduirait à merci, en lui ôtant les derniers moyens d'écouler ses produits et de se créer des ressources. Suivant une parole de Napoléon, la paix ou la guerre était entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait toute son utilité, à l'heure où des torts réciproques l'avaient altérée et virtuellement dissoute.

Était-il juste aujourd'hui, était-il rationnel de demander au Tsar un nouveau et plus pénible sacrifice, une preuve irrécusable de dévouement et d'abandon, après lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se défier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses lettres, continuaient à exprimer l'ardent et invariable désir de la paix générale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier à rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant de cette intention [616]. En faisant appel à ces sentiments, en invoquant auprès d'Alexandre l'intérêt de l'humanité tout entière, en lui montrant dans un avenir prochain l'universelle détente et le grand apaisement, ne saurait-on obtenir de lui une décision essentiellement conforme à l'esprit du pacte de 1807, dont le but annoncé avait été de courber l'Angleterre sous l'effort combiné des deux empires? Un instant, Napoléon se reprit à cet espoir ou voulut du moins tenter cette épreuve.

[Note 616: ][ (retour) ] Nous publions à l'Appendice, sous le chiffre III, les lettres particulières écrites durant cette période par Caulaincourt au ministre des relations extérieures: Archives des affaires étrangères, Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumière le beau caractère de l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en même temps son erreur permanente sur les intentions réelles d'Alexandre.

Dès le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des nouveaux tarifs sur les denrées coloniales; il attendait à ce sujet une réponse. Le 13 octobre, il soulève la question des neutres; par deux fois dans la même journée, il prescrit à Champagny de faire une lettre au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de tous les bâtiments porteurs d'articles prohibés [617]. Il ordonne de transmettre à Pétersbourg une lettre du général Rapp, qui commande à Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements, il annonce que «beaucoup de bâtiments chargés pour le compte de l'Angleterre se sont dirigés vers les ports de Russie [618]»; couverts par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pénétré et attendre que l'autorité compétente statue sur leur sort; l'heure est urgente: c'est l'instant d'exposer la théorie française dans toute sa rigueur et d'indiquer l'application spéciale que la Russie est requise d'en faire.

[Note 617: ][ (retour) ] Corresp., 17040-17041.

[Note 618: ][ (retour) ] Id., 17041.

Champagny écrivit à Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il récapitulait les résultats obtenus par le blocus, félicitait la Russie de saisies récemment opérées, signalait de fâcheuses défaillances, et poursuivait ainsi: «Dans ce moment, Monsieur, où nous touchons au but pour lequel tant de sacrifices ont été faits, représentez au gouvernement russe combien il importe à la cause commune, combien il importe à la Russie qui désire la paix, de frapper avec la France le dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la confiscation de tous ces bâtiments qui se dirigent vers ses ports. Ils sont chargés de denrées coloniales, cela seul doit être un titre de condamnation. Toute denrée coloniale est nécessairement marchandise anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera dans ce moment éminemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne s'est trouvée dans la détresse qu'elle éprouve, et cette détresse est surtout l'effet des dernières mesures prises par l'Empereur. Le change de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un papier-monnaie dont la perte est déjà sensible. Les banqueroutes se multiplient; celle de la maison Beckers, qui spéculait sur les denrées coloniales, a été occasionnée par le mauvais succès de ses spéculations. La catastrophe de M. Goldsmith, une des colonnes de la Cité, comme disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la même cause. Il s'était chargé d'une grande partie du dernier emprunt fait par le gouvernement et avait reçu des effets de la dette publique. Les négociants spéculateurs en denrées coloniales qui attendaient des retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements à remplir, ont été obligés de se défaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient être porteurs. De là la dépréciation de ces effets, celle des effets de l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brûlé la cervelle. Un retard seul dans la vente des cargaisons destinées pour le nord de l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionné cet effet; quel résultat n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportées en Russie y sont confisquées au moment de leur arrivée! Nous savons par une voie sûre que la désolation est grande dans le commerce anglais, et que ses vœux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore il paraissait indifférent à la continuation de la guerre.

«La Suède va être fermée au commerce anglais, et si la Russie se joint à la France, en prenant et en faisant exécuter rigoureusement la mesure que vous êtes chargé de lui proposer, le vœu de la paix deviendra le cri général en Angleterre, et son gouvernement sera obligé d'en faire la demande.

«Insistez donc sur la confiscation des bâtiments porteurs de cargaisons de denrées coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon qu'ils arborent et quelque prétexte qu'ils mettent en avant, ils sont anglais ou appartiennent à l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur de Russie pour cet objet sont bien exécutés, avec suite et rigueur, ils vaudront au fisc de Russie une recette considérable, peut-être de soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre.

«L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance à cette mesure qu'il a voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spéciale qui a été mise sous ses yeux, et en parvenant à la faire adopter dans tout l'empire russe, vous aurez donné à Sa Majesté une nouvelle preuve du talent et du zèle que vous mettez à la servir [619]

[Note 619: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf. Corresp., 17040 et 17041.

Peu de jours après l'envoi de cette dépêche, de nouveaux avis arrivent du Nord; les faits se précisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six cents bâtiments s'est formé à l'entrée de cette mer; il s'est présenté devant les rivages du Mecklembourg; repoussé par cet État, il s'est mis à côtoyer le littoral, et tout donne à penser qu'il va en premier lieu chercher accès dans les ports de la Prusse. C'est là que Napoléon veut d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent à cette chasse, il intime l'ordre à la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents bâtiments: «S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas d'autre moyen de faire la guerre à l'Angleterre, celui-là est efficace, et rien ne pourrait m'arrêter [620].» Jamais plus brutale menace n'a accompagné injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napoléon apprend presque aussitôt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise, a devancé nos désirs et clôturé hermétiquement ses ports. Obligés de reprendre le large, les six cents navires vont évidemment se rapprocher de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Après avoir mis la Prusse en demeure de se fermer, Napoléon adjure la Russie de s'emparer des bâtiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son allié a rabattue vers elle et poussée dans ses mains. Lorsque l'occasion est si belle, toute hésitation serait injustifiée et tout scrupule coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de résolution et d'énergie; à lui l'honneur de frapper le coup de grâce sur l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut; qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre est abattue: «confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle victoire qu'on eût remportée sur les Anglais; que la Russie en ait la gloire et le profit [621]

[Note 620: ][ (retour) ] Corresp., 17062.

[Note 621: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 23 octobre 1810.

Formulant ces appels véhéments, Napoléon sentit le besoin, pour s'assurer l'obéissance d'Alexandre, de lui rendre quelque sécurité. Était-il devenu tout à fait impossible de dissiper les nuages que les derniers mois avaient accumulés? Dans son orgueil inflexible et sa méfiance justifiée, Napoléon répugnait toujours à fournir un gage de ses intentions, à les attester par un acte de condescendance et de modération. Par contre, il consentait parfaitement à réitérer ses explications, à répéter ce qui au fond était sa pensée, à savoir qu'il ne nourrissait aucun dessein préconçu de scission, «que ses intérêts, sa politique, lui faisaient désirer la continuation de l'alliance [622]». Il rompra donc le silence sur les délicates matières qu'il s'est depuis quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'écrire à l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il voulut en même temps que des paroles à la fois rassurantes et pressantes, venant directement de lui, servissent à appuyer et à justifier cette démarche.

[Note 622: ][ (retour) ] Rapport de Tchernitchef à l'empereur Alexandre, octobre 1810. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, 17.

Par qui les transmettrait-il? Quelle que fût sa confiance dans le zèle et l'activité de Caulaincourt, il préférait s'adresser au Tsar par la bouche d'un personnage appartenant à ce prince et le touchant de plus près. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que jamais à rapporter exactement et à interpréter avec autorité des paroles où tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de décrépitude. Il ne réussissait plus à mériter la confiance de sa cour par aucun service, bornait ses fonctions à écrire, de temps à autre, en style solennel, de filandreuses dépêches, et ses secrétaires en étaient réduits, faute d'un travail sérieux, à occuper par les plus singuliers passe-temps leurs heures de présence à la chancellerie [623]. Mais le Tsar avait en France un envoyé temporaire, bien autrement actif et utile. C'était l'un de ses propres aides de camp, ce colonel Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire fonction de courrier entre Pétersbourg et notre quartier général. Comme Alexandre avait distingué en lui du flair et de la pénétration, le don de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire auprès de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus, porteur de lettres amicales, et s'était servi de ce moyen pour glisser à Paris un observateur aussi attentif que dénué de scrupules.

[Note 623: ][ (retour) ] Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er septembre 1810: «Les secrétaires s'égayent sur le travail qu'on leur fait faire avec apparat sur des inutilités. MM. de Nesselrode et de Krüdener sont à la tête des rieurs, et, sous un des derniers plis de l'ambassadeur, ils ont expédié une pièce de vers de leur façon où le prince est traduit en ridicule. Pour se mettre à couvert, ils en ont fait faire de copies à tous les secrétaires, qui en ont envoyé à leurs amis en Russie.» Archives, nationales, F7, 3724.

De longue date, Alexandre n'avait rien épargné pour bien placer Tchernitchef dans la confiance du gouvernement français; ce jeune homme, disait-il, avait le culte de l'empereur Napoléon, ne tarissait pas en éloges sur ce qu'il voyait dans ses missions et «en parlait comme s'il était un Français [624]». Quant à Caulaincourt, il avait complètement pris le change sur le caractère et les habitudes de l'aide de camp voyageur: il l'avait signalé à Paris «comme un bon, un excellent jeune homme», dont il vantait la conduite «discrète et pleine de circonspection [625]».

[Note 624: ][ (retour) ] Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.

[Note 625: ][ (retour) ] Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.

En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de cœurs [626], il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très fade [627], beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au métier d'espion [628]. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe et par profession, Savary avait l'œil sur lui, mais d'autres ministres français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef, devenu à Paris «une petite puissance [629]». Trop fin pour ne pas flairer dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer, parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre.

[Note 626: ][ (retour) ] Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences sur Napoléon Ier et Alexandre Ier, p. 11.

[Note 627: ][ (retour) ] Id.

[Note 628: ][ (retour) ] Mémoires du duc de Rovigo, V, 124-132.

[Note 629: ][ (retour) ] Id., 206.

La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée, s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises, il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions; il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en Portugal, annoncés au Moniteur. Napoléon, qui tenait fort à voir clair dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il, pillent-ils beaucoup [630]?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.»

[Note 630: ][ (retour) ] Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, p. 1 à 22.

Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe, surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles, des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près, où en était sa politique avec la Russie.

Il n'y avait pas à se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de l'empereur Alexandre n'eussent nullement changé, l'amitié, la confiance, n'étaient plus les mêmes que par le passé. La Pologne en était la cause. Ici, reprenant l'éternelle question, Napoléon la traita posément et de haut, remontant à ses origines, reprochant toujours à la Russie de l'avoir laissée se soulever en 1809, par ses lenteurs calculées: il avait subi alors l'agrandissement du duché plutôt qu'il ne l'avait voulu. Quant à reconstituer le duché en royaume, sa politique n'était pas là, mais il ne le dirait jamais avec des expressions «que son honneur lui défendait de prononcer». Sur ce point, aucune illusion ne devait être conservée: il ne signerait point le traité, qui d'ailleurs, en lui-même, «ne prouvait rien du tout».

La sûreté désirée, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes, dans une saine appréciation de son caractère; c'était mal le connaître que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, à la manière des conquérants classiques; il avait un but, qui était de forcer l'Angleterre à la paix, et ne s'en détournerait jamais pour courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il à faire de s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine? «Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'était point du tout dans son genre; la guerre qui lui tenait à cœur était celle des mers; tous ses vœux tendaient à former une marine imposante. Sa Majesté Russe pouvait donc être tranquille, tourner en toute sécurité ses forces contre les Turcs et s'épargner de grandes dépenses en contremandant de nouvelles levées inutiles; de son côté, il n'avait point appelé la conscription cette année.» Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante bataillons du maréchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on fait la guerre à la Russie? S'il avait rapproché ces troupes du Nord et les avait placées entre Hanovre et Hambourg, c'était à seule fin de surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais élevaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point donné l'exemple par l'activité avec laquelle ils se fortifiaient derrière leur frontière? Il n'avait rien à y redire, chacun étant maître chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur territoire; il ne les empêcherait point de se tenir sur leurs gardes, mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours à Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre en même temps à Pétersbourg par le duc de Vicence: «Je ne nie point que la Suède et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait [631]

[Note 631: ][ (retour) ] Corresp., 17023.

Au sujet de la Suède, il affirma à nouveau n'avoir contribué en rien à l'élection de Bernadotte, ce qui n'était que judaïquement vrai: il indiqua les côtés par lesquels ce résultat lui avait réellement déplu, en faisant héritier d'un trône «un de ses maréchaux qui n'était point son parent: cela tournait la tête à tous les autres, qui tous croyaient avoir des droits à des couronnes». Il eût préféré que la Suède n'éprouvât aucun changement dans son intérieur, à condition d'embrasser et de suivre fidèlement le système continental, et il avoua que si, de ce côté, sa politique avait eu à former un vœu, c'eût été de voir les royaumes Scandinaves réunis. Quant à la Prusse, il ne s'en occupait que pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en était d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de confier leurs secrets à la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui racontait tout. Passant de là à l'Autriche, il toucha quelques mots du parti Razoumovski, des menées antifrançaises, de ses plaintes, et ajouta, sans insister, «qu'il n'en aurait pas beaucoup coûté à Sa Majesté Russe de le satisfaire, sans le peiner par des réponses évasives». Enfin il mit presque entièrement à découvert ses rapports avec la cour de Vienne, remontant à leur point de départ et commençant par revenir, ce qui ne lui était point arrivé depuis sept mois, sur l'affaire délicate du mariage. En cette circonstance, n'était-ce pas à la Russie qu'il s'était adressé tout d'abord? L'opposition seule de l'Impératrice mère, cause de délais prolongés, l'avait obligé à se reporter vers l'Autriche. Si tout avait été conclu avec cette dernière «en quelques heures», c'était qu'il avait trouvé dans le prince de Schwartzenberg «un habile homme», prompt à saisir l'occasion; il n'en déplorait pas moins que l'alliance de famille eût manqué entre les maisons de France et de Russie. Il s'étendait complaisamment sur ce sujet, quand tout à coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de flatteur pour Marie-Louise, il reprit: «Ce n'est point que j'aie à me plaindre de ce qui est arrivé, la femme que j'ai me convient et me plaît; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus convenu.»

Au lendemain du mariage, l'Autriche eût été à lui, s'il eût voulu la prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et par dépit de leurs progrès sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui lui avaient été adressées plusieurs fois et se vanta à juste titre de les avoir déclinées. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une alliée fidèle; même, livrant à moitié le secret de ses derniers entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaillé qu'à s'assurer la neutralité autrichienne, il alla jusqu'à dire: «Il y a moins d'impossibilité à voir la France déclarer seule la guerre à la Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.» D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but fût de créer entre les deux anciennes cours impériales une incompatibilité d'intérêts, un état permanent de suspicion. S'il avait abandonné au Tsar les Principautés, c'était moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son allié que par désir de le brouiller avec l'Autriche: le même motif l'engageait à persévérer dans ses concessions et à appuyer les prétentions de la Russie sur la rive gauche du Danube.

Ainsi, à l'entendre, il dépendait encore d'Alexandre, en persévérant dans le système, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le règne de ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'eût jamais connu la Russie. N'était-ce point en effet combler les vœux de cette nation, réaliser ses rêves les plus audacieux, «accomplir son roman,--que de lui donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se décidait à prendre des mesures fermes et à l'abri de toute fraude?... La Russie était géographiquement l'amie-née de la France; en le restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en même temps à obtenir dans peu une paix maritime indépendante du caprice et du despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se voyait à la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait de nouveau dans une position où elle n'aurait que des chances à courir; il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il était sûr que si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un préjudice au vainqueur et au vaincu.»

Au reste, il se disait persuadé que «l'empereur de Russie, de même que son ministre, ayant été le premier et le seul à le comprendre, Sa Majesté aurait égard à sa demande dans toutes ses attributions, que pour cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne serviraient qu'à faire languir peut-être un an ou deux la situation des deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller». En conséquence, il était de toute nécessité que l'empereur Alexandre repoussât les six cents navires où s'étaient accumulés les débris de la fortune britannique, qu'il rejetât à la mer ces épaves d'un grand naufrage, ou que mieux, après les avoir accueillies, il s'en emparât et les décrétât de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait à son trésor, achèverait le désastre financier des Anglais; la paix s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel était le thème que Napoléon reprit sous vingt formes différentes, y revenant à propos de tout, à travers mille digressions et par les détours les plus imprévus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments, d'observations nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, en manière de conclusion, il remît entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur Alexandre, rédigée en ces termes:

«Monsieur mon Frère, Votre Majesté Impériale m'a envoyé de si beaux chevaux que je ne veux pas tarder à lui en faire mes remerciements.

«Les Anglais souffrent beaucoup de la réunion de la Hollande et de l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes à Londres qui portent la confusion dans la Cité. Les manufactures sont sans travail; les magasins sont engorgés. Je viens de faire saisir à Francfort et en Suisse d'immenses quantités de marchandises anglaises et coloniales. Six cents bâtiments anglais qui erraient dans la Baltique ont été refusés dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigés vers les États de Votre Majesté. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les séquestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans ses ports, soit même que les marchandises soient débarquées, le contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dépend de Votre Majesté d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit être son désir. Votre Majesté est certaine que nous y arrivons si elle confisque ces six cents bâtiments et leur chargement. Quelques papiers qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Français, Allemands, Espagnols, Danois, Russes, Suédois, Votre Majesté peut être sûre que ce sont des Anglais.

«Le comte Czernitchef, qui retourne près de Votre Majesté, s'est fort bien conduit ici.

«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout événement [632]

[Note 632: ][ (retour) ] Corresp., 17071.

En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit. Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm, tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède, disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il n'obtiendrait pas cela de moi [633]!» Cette colère était réelle, mais surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant, n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient atteint le but désiré--la paix [634]

[Note 633: ][ (retour) ] Voy. Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, V, 73-75, d'après les Archives des affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de Stockholm.

[Note 634: ][ (retour) ] Dépêche du 23 octobre 1810.

II

Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui déniait le droit de légiférer pour l'Europe.

D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des navires français, munis par lui de licences, introduisaient dans les îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à ses propres principes.

Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810, désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls, disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce. D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux.

Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi [635].» Dès nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il, il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles, écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile ou même agréable à son allié [636].» Il avait nui aux Anglais plus que quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille [637].» Il ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à cette œuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large.

[Note 635: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 8 octobre 1810.

[Note 636: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 5 octobre 1810.

[Note 637: ][ (retour) ] Id., 9 novembre.

Ayant reçu la lettre de l'Empereur apportée par Tchernitchef, il réitéra dans sa réponse, pour la centième fois, ses protestations habituelles. Il remerciait Napoléon de son message: «Ce que Votre Majesté, disait-il, veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments personnels pour moi m'a causé le plus grand plaisir par la conformité que j'y retrouve avec ceux que j'ai voués à Votre Majesté et qui sont inaltérables. Comme elle, je n'ai rien de plus à cœur que la continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la tranquillité de l'Europe. Aussi Votre Majesté a pu se convaincre que rien de mon côté n'a été négligé pour prouver en toute occasion les principes que je professe pour l'union la plus étroite entre nous.» Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre glissait sur la controverse soulevée. Il laissait discrètement apercevoir la distinction qu'il établissait entre les Anglais et les neutres, mais feignait de croire que Napoléon n'avait voulu lui parler que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois signalés. «Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exercées dans mes ports en font foi. Depuis, à peine soixante bâtiments de différentes nations s'y sont présentés. Il est peu probable que d'autres arrivent encore, plusieurs des ports se trouvant déjà fermés par les glaces. Du moins, le nombre ne pourra être que très petit, et la même sévérité s'observera contre eux. Ainsi les six cents bâtiments dont Votre Majesté me parlent retourneront en Angleterre [638]

[Note 638: ][ (retour) ] Lettre publiée par M. Tatistcheff, p. 541-543.

En réalité, il n'est point prouvé que les navires neutres chargés de produits anglais aient alors forcé l'entrée des ports russes en grande masse et par brusque effraction. Leur tendance était de se concentrer à Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de ravitaillement, le quartier général de leurs opérations: de ce point ils se dirigeaient un à un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de l'empire voisin, où ils trouvaient des facilités d'accès. En même temps une partie de leurs cargaisons, mise à terre, s'enfonçait dans la péninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe de Bothnie; après avoir franchi cette mer intérieure, les produits coloniaux s'introduisaient en Russie, y étaient absorbés ou redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'était par une infiltration continue que la Russie se laissait à petit bruit pénétrer et traverser par les denrées prohibées. La clôture des ports suédois couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de départ de leur long circuit le négoce et le transit que le Tsar se déclarait impuissant à interdire tout à fait sur son propre territoire. La question était en Suède au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait été le premier à en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il avait dit à Caulaincourt: «Le véritable entrepôt des marchandises anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut fermer. Si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellement sentir dans la Cité de Londres [639]

[Note 639: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 9 novembre 1810.

Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois, parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier son dessein, semblait décidément propre à le favoriser.

Arrivé enfin à Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince royal s'y était montré sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il n'avait fait déclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette démonstration n'avait été suivie jusqu'à présent d'aucun effet, d'aucune confiscation. En même temps, dans ses premiers rapports avec l'envoyé russe, Bernadotte avait déployé une prévenance et des grâces singulières: il avait même poussé la délicatesse jusqu'à écrire au Tsar pour lui exprimer, en fort bons termes, son désir de vivre au mieux avec ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude que l'ancien maréchal n'était nullement «l'homme de l'empereur Napoléon [640]»? Le fait était affirmé par Tchernitchef, qui invoquait des souvenirs personnels. Durant ses séjours à Vienne et en France, le jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et le loisir de l'étudier. En lui, il avait flairé un mécontent et un jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent également, et il jugeait très possible d'exploiter contre Napoléon, au profit de la Russie, ce trésor de fiel et de ressentiment, en même temps que les raisons trop réelles qui détournaient la Suède de s'abandonner complètement à la France. Encouragé par ces avis, Alexandre s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses espérances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire à Napoléon un de ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un maréchal d'Empire, promu au commandement de tout un peuple!

[Note 640: ][ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 45.

Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal? Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen. En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le provoquerait à de plus complets épanchements.

Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23 octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris. Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre, quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui, Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce vœu, qu'il laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède; mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de la desservir.

Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre. Sentant grandir son rôle et croître son importance, ravi d'une mission qui répondait à ses goûts et à ses aptitudes, il se mit allègrement en route et lutta avec vaillance contre les difficultés que lui opposèrent la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la traversée du golfe, il lui fallut cheminer entre les îles d'Aland «partie à pied sur une glace extrêmement mince, partie à force de rames [641]»; une tempête le tint bloqué trois jours sur un îlot désert et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2 décembre; il y arriva harassé et transi. L'accueil qu'il reçut dans la capitale suédoise lui servit de réconfort. Dès son arrivée, il fut prévenu que le prince royal aurait un extrême plaisir à le revoir; il fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en règle avec l'étiquette, se fît d'abord présenter à Charles XIII. Tchernitchef s'acquitta de cette formalité et, au sortir de l'audience royale, fut conduit chez Bernadotte par le général de Suchtelen, ministre de Russie; M. d'Engerström, ministre des affaires étrangères de Suède, assistait en quatrième à l'entrevue.

[Note 641: ][ (retour) ] Toutes les citations, jusqu'à la page 521, sont extraites des rapports de Tchernitchef, Société impériale d'histoire de Russie, vol. cit., 22 à 48. Les mêmes pièces ont été publiées par M. Arvide Ahnfeld dans la Revue historique, 1888, t. II.

Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et, littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte fixa le rendez-vous au lendemain dimanche après le sermon;--depuis qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait rien tant à cœur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de choses indifférentes».

Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste, Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon, usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition et l'amour-propre du gouvernement français».

À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que, comme depuis la paix de Frédériksham les vœux et l'intérêt politique de Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le moindre obstacle.»

À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour répondre à tant d'ouverture de cœur, il se mit à parler d'abondance sur la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-être honorée pendant trente ans, de la part de l'empereur Napoléon qu'il avait beaucoup appuyé dans de certains temps et auquel il avait évité bien des désagréments et embarras»? Ainsi mis en train, il ne s'arrêta plus et laissa voir, en même temps qu'un cœur tout suédois, les mauvais sentiments qui couvaient dans son âme contre son ancien compagnon d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distancé dans la carrière où ils avaient ensemble débuté du même pas. À cet égard, un mot le découvrit tout entier: «Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que de camarade il soit devenu sujet.» Cependant, ajoutait-il, simple maréchal, il eût rougi de s'asservir à tous les caprices d'une humeur despotique; à plus forte raison ne tolérerait-il point «de telles saccades» quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le désigner pour chef; n'était-ce pas assez que d'avoir apporté à ce peuple, pour présent d'arrivée, une guerre ruineuse? L'idée d'avoir si mal répondu à la confiance de la Suède le mettait à la torture, faisait le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacité emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute méridionale de son langage, jusqu'à cet accent gascon dont il n'avait jamais pu se départir, ajoutaient à ces étranges confidences, pour le Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur.

Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'à le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves. Bientôt, désirant reconnaître la bienveillance avec laquelle l'empereur Alexandre compatissait à ses embarras et sentait sa position, revenant avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement suédois, «de ne rien faire en aucune circonstance qui pût en la moindre des choses déplaire» à Sa Majesté de toutes les Russies. Il n'épouserait les querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et la Turquie, lors même que l'initiative des hostilités viendrait de Pétersbourg: «Sa Majesté Impériale pouvait porter ses armes à Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Suède, dont l'unique but serait toujours de rester unie à la Russie»; cette puissance devait désormais la regarder comme «sa vedette fidèle», et considérer que le nouveau prince royal était «devenu entièrement un homme du Nord». Deux heures durant, par de semblables discours, Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'espérances; à la fin, voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimité, il l'invita pour le lendemain à un déjeuner sans façon, en tête-à-tête.

Dans l'intervalle de ces conversations, le représentant français en Suède favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui facilitait la tâche. Le baron Alquier était un homme d'activité et de valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, où il s'était associé aux pires mesures, il avait gardé de ce passé jacobin quelque chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la forme, un défaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des allures de proconsul. Avec cela, une vie privée fâcheuse, un ménage irrégulier qu'il avait transporté de Naples à Stockholm, l'empêchaient de se mêler à la société où ses fonctions l'appelaient à figurer. Cette situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus irritable encore; en lui, sous l'habit brodé du diplomate, reparaissait le révolutionnaire de tempérament et d'humeur, et qui plus est, le révolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et passait son temps à mal parler du gouvernement et du pays auprès desquels il représentait.

Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout à fait inconvenants: il accordait volontiers que «c'était un bon diable, un bon homme, non dépourvu de moyens», mais une tête du Midi, chaude, «volcanique», subissant les impulsions les plus diverses et tournant à tous les vents; nulle suite dans les idées; peu ou point de caractère, rien de ce qu'il eût fallu pour dominer une situation difficile, pour réprimer l'effervescence qui persistait à Stockholm et qui faisait penser «aux temps de la Terreur en France»; le prince ne saurait jamais remettre tout en ordre par un bon coup d'État, la seule chose pourtant «qui pût sauver la Suède». Quant à la nation, M. Alquier la taxait de légèreté, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Suédois l'épithète de «Gascons du Nord». Il convenait d'ailleurs que leur situation était désastreuse, qu'une rupture complète avec l'Angleterre les réduirait aux plus cruelles extrémités, et il ne cachait pas que ses instructions lui commandaient à peu près d'exiger l'impossible: néanmoins, disait-il, puisque telles étaient les volontés de l'Empereur, il fallait que l'impossible se fît. Il tenait ces discours à tout venant et particulièrement à Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France disposait de la Russie, il affectait avec l'émissaire de cette cour une intimité sans bornes, lui témoignait une confiance fort mal placée, et répandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar était venu à seule fin de mettre à la raison la Suède récalcitrante.

Ces propos blessants, dont l'écho retentissait aux oreilles de Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspéraient. Le jour où Tchernitchef déjeuna chez lui, «il renvoya les domestiques» dès que l'on fut à table, et aussitôt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prêtait à la Russie. À le trouver si affecté et si chagrin, Tchernitchef jugea l'occasion particulièrement opportune pour renouveler et accentuer ses communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus d'effet. Il répéta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne s'associerait jamais contre la Suède à aucune mesure de coercition et de rigueur; son maître l'avait envoyé tout exprès pour confier à la discrétion du prince cette résolution inébranlable.

À ces mots, réconforté de nouveau et ne se possédant plus de joie, Bernadotte ne sut comment témoigner sa gratitude: il chercha un moyen de renchérir encore sur ses précédentes assurances; la veille, il avait donné sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie; maintenant, il donnait sa parole d'honneur sacrée et parlait déjà de se lier par écrit. Ensuite, il se posa en victime de Napoléon. Sa vanité exubérante, faisant tort à son jugement, le jetait parfois en de naïves erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspiré de la jalousie à l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il, celui-ci l'avait placé de manière à le sacrifier, «une gloire de moins étant très fort son fait»; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur envers la Suède, c'était sans doute par désir de dominer le monde entier, mais aussi pour lui faire tort et déplaisir, à lui Bernadotte, et «par un raffinement de mauvaise volonté à son égard». Et pourtant que de services le maréchal Bernadotte n'avait-il pas rendus à son ancien chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aidé à se tirer? Son abnégation, son désintéressement dans toutes les circonstances revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient à prouver que Napoléon était son obligé et se comportait en ingrat. Mais le ton adopté récemment avec la Suède, reprenait-il, ne se supportait pas deux fois, et peu à peu, s'animant, se montant, se grisant de ses propres discours, il ne se contentait plus de promettre à la Russie une neutralité bienveillante, il en venait à prévoir une rupture et une guerre avec la France. Il aimerait mieux «périr les armes à la main d'une manière honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait choisi pour la gouverner; l'empereur Napoléon ne pouvait pas l'atteindre si la Russie ne s'en mêlait point; quand même il le pourrait, on verrait encore quel parti prendraient les soldats français une fois sur le territoire de Suède; il en était trop connu, aimé et respecté, et les avait commandés en trop de circonstances pour ne point en partie compter aussi sur eux».

«Là-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous interrompre, et le prince, qui allait à la parade, m'engagea à l'y suivre.» Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant général qu'il avait connu à l'armée du Danube, le chef à l'air martial, à l'œil vif, à la taille bien prise, à l'abondante chevelure flottant au vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'était l'aisance parfaite avec laquelle il était entré dans son nouveau rôle: rien chez lui qui sentît le parvenu; pas un mouvement faux ou déplacé. Avec une dignité tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple assemblé, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait aux hommages et aux acclamations, comme s'il se fût exercé de tout temps à ces fonctions de la souveraineté.

Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il témoignait la plus respectueuse déférence; mais il voulut revoir l'officier russe dès le lendemain: il le retint cette fois à déjeuner et à dîner. Avant de se séparer définitivement de lui--Tchernitchef ne pouvait plus retarder son départ pour Paris--il lui remit une lettre à l'adresse de l'empereur Napoléon, une autre pour la princesse Pauline; dans la première, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercéder en sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre à Paris le même service, de plaider sa cause, d'exposer l'état déplorable de la Suède et l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en visière à Napoléon, et parmi les raisons qui le portaient à différer, il en était une dont il ne fit point mystère à son nouveau confident: «Le prince, écrivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu'à me dire que la Suède étant pauvre, il était encore obligé de se contraindre parce qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier écu de ce qu'il possédait en France.»

Cette réserve prudente ne l'empêchait point, l'instant d'après, d'envisager les plus héroïques perspectives. Il fallait, disait-il, que Napoléon se gardât de toucher à la Suède, il y retrouverait une Espagne. «En électrisant la nation et en la conduisant avec un peu de génie», on la rendrait invincible, et déjà Bernadotte se voyait réfugié et inaccessible dans les glaces du Nord, entouré de son peuple fidèle, donnant au monde un grand exemple de constance et d'intrépidité: il se composait magnifiquement ce rôle et s'y drapait. Pourtant, si son imagination lui faisait parfois envisager de telles hypothèses, si sa verve hâbleuse se plaisait à les développer, il avait trop le sens des réalités pour s'y arrêter bien sérieusement. Prudent et avisé sous des dehors fanfarons, il s'était dit au contraire que son pays d'adoption et lui-même risqueraient moins, suivant toutes probabilités, à se brouiller avec la France qu'avec la Russie, qu'ils pourraient y gagner tout autant, et là était en partie le secret de sa contenance. À supposer qu'une campagne victorieuse rendît aux Suédois la Finlande, ce succès demeurerait éphémère; il serait le signal de longues luttes où la victoire resterait en fin de compte aux gros bataillons, à la puissance qui disposait de quarante millions d'hommes contre quatre. Au contraire, si la Suède passait condamnation sur la Finlande, si elle renonçait définitivement à toute reprise sur le continent pour se confiner et se répandre à l'aise dans la péninsule Scandinave, elle désarmerait l'hostilité de sa redoutable voisine, s'en ferait une protectrice, assurerait la sécurité de sa seule frontière exposée; s'isolant de l'Europe et des grandes affaires, elle se réduirait à une condition plus modeste, mais plus sûre, fonderait sa tranquillité à venir, sans préjudice de satisfactions immédiates et fort appréciables. Pour elle, le mieux n'était-il point de chercher une compensation plutôt qu'une revanche? Au lieu de regarder obstinément vers l'Est et de fixer la Finlande, que ne se détournait-elle vers l'Ouest, vers cette Norvège qui s'offrait à elle comme un dédommagement tout trouvé? Dès son arrivée, Bernadotte avait entrevu dans ses principales lignes le plan qu'il devait embrasser par la suite et qui lui fournirait l'occasion d'un rôle plus profitable que glorieux [642]. Non qu'il eût encore érigé ce système en règle absolue; porté à s'exagérer l'importance de sa découverte, Tchernitchef allait trop loin sans doute lorsqu'il annonçait à Pétersbourg que l'empereur Alexandre pouvait désormais disposer du prince royal et le mouvoir à son gré [643]. En homme pratique, Bernadotte tiendrait compte des circonstances, se guiderait d'après leurs indications. Toutefois, lorsqu'il aurait à se décider, deux éléments s'associant en lui, une pensée politique et une passion, la conception renouvelée qu'il se faisait de l'intérêt suédois et sa haine pour Napoléon, mettraient toujours en faveur de la Russie un poids puissant dans la balance. Si Tchernitchef s'abusait peut-être en attribuant dès à présent à ces deux mobiles une force irrésistible, il les avait parfaitement démêlés l'un et l'autre, et il pouvait s'applaudir à juste titre de les avoir reconnus et saisis: une telle constatation valait bien quelques jours de retard dans la remise de la lettre par laquelle Alexandre opposait aux demandes de la France une réponse poliment évasive.

[Note 642: ][ (retour) ] Voy. l'ensemble du rapport de Tchernitchef.

[Note 643: ][ (retour) ] Id.

III

Napoléon avait appris très vite, par d'autres voies, que la Russie refusait d'adhérer pleinement à son système de guerre. Dès les derniers jours d'octobre, Kourakine avait remis une note dans laquelle son gouvernement, au lieu de s'expliquer sur la double question des tarifs et des neutres, s'enfermait dans de vagues promesses de concours et de vigilance. En même temps arrivaient du Nord des avis significatifs: une partie des bâtiments qui s'étaient concentrés dans la Baltique et dont le nombre total était évalué maintenant à douze cents, avaient débarqué leurs cargaisons en Russie; un immense transit continuait à s'opérer par cet empire, qui inondait le grand-duché de produits coloniaux et en approvisionnait l'Allemagne. Sous l'impression de ces faits, Napoléon ordonne de préparer une réponse à la note de Kourakine: il la veut «fort polie, fort douce», mais contenant «les vérités qu'il est bon que la Russie connaisse [644]»; elle reprendra tous nos arguments, renouvellera nos instances avec une extrême énergie, et conclura ainsi: «Tant que les marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse et en Allemagne, et qu'on sera obligé de les arrêter aux frontières, il sera bien évident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour faire du tort à l'Angleterre [645].» Après avoir fourni le canevas de cette note, l'Empereur avait laissé à Champagny le soin de la mettre en forme, lorsqu'il reçut, pendant la première moitié de novembre, le compte rendu des conversations dans lesquelles Alexandre s'était prononcé en principe contre l'éloignement universel des neutres. Devant cette fin de non-recevoir, qui répondait par avance à sa lettre, il se sentit fixé; perdant tout espoir d'être écouté et suivi, il comprit que la Russie ne l'aiderait jamais à consommer l'anéantissement de l'Angleterre.

[Note 644: ][ (retour) ] Corresp., 17099.

[Note 645: ][ (retour) ] Id.

Cette fois, sa colère fut muette et ne se manifesta par aucun éclat. Comme son intérêt n'est nullement de précipiter la crise, il se contient et dissimule. Sachant d'ailleurs que ses prétentions manquent de fondement légal et que la Russie, en repoussant ses demandes, ne lui fournit contre elle aucun droit, il s'abstient de toute plainte. Même, ayant renoncé à convaincre Alexandre, il juge inutile de prolonger et d'envenimer une discussion qui ne peut qu'accentuer prématurément le désaccord; il remanie, abrège la note préparée pour Kourakine, transforme en simple déclaration de principes cette ardente requête [646]. Il ne laisse échapper aucun mot qui trahisse des desseins hostiles: lorsqu'il reverra Tchernitchef, il lui dira, «d'un ton très modéré et sans montrer le moindre signe de colère», qu'il s'était cru obligé de faire savoir à Sa Majesté Russe «la seule manière de réduire les Anglais, mais que puisqu'elle la jugeait contraire aux intérêts de son pays, ce qui au fond pouvait être vrai, il n'y attachait plus une aussi grande importance [647]». S'il ne faut à la Russie, pour se rassurer sur nos intentions, que des phrases conciliantes, il ne les lui refusera pas, et Caulaincourt est là pour les fournir: c'est à cette seule fin qu'il laisse à Pétersbourg cet ambassadeur d'une imperturbable bonne grâce [648]. Seulement, n'attendant plus rien de la Russie, il ne tiendra plus aucun compte des intérêts, des susceptibilités d'Alexandre, dans ce qu'il fera lui-même pour atteindre son but par d'autres voies. Il appropriera librement aux besoins de sa lutte contre l'Angleterre tous les pays qu'il occupe et détient; partout il agira, dépècera les royaumes, déplacera les frontières, répartira et distribuera la matière humaine au gré de ses spéculations effrénées, comme s'il était seul en Europe empereur et maître. Ces innovations audacieuses, qui doivent, il le sait, indisposer plus fortement la Russie, il les réalisera de suite, avant que la paix avec la Porte ait rendu aux armées du Tsar la pleine liberté de leurs mouvements. Après cette paix d'Orient qui se fera apparemment au cours de l'année prochaine, si l'empereur Alexandre se tient à une attitude passive et résignée, il le laissera à son isolement et ne s'occupera que de l'Angleterre; il juge toutefois plus vraisemblable que la Russie, débarrassée de la diversion turque, se rapprochera ouvertement de nos adversaires, si ceux-ci n'ont point d'ici là posé les armes, et démasquera des intentions hostiles. Mais lui-même, à cette époque, se trouvera avoir reconstitué ses forces d'Allemagne et recréé sa grande armée; il disposera d'une masse d'hommes supérieure à toutes celles qu'il a jusqu'à présent mises en mouvement, suffisante pour écarter à jamais la Russie de la scène européenne ou pour la ramener d'autorité dans l'alliance, et l'idée qu'il faudra en finir par là, qu'une campagne décisive au Nord s'imposera à lui comme le terme de ses travaux, s'empare plus despotiquement de son esprit; à ses yeux, cette perspective déjà entrevue se lève de plus en plus par delà les entreprises présentes, monte et grandit sur l'horizon, se dessine et se déploie en traits plus marqués dans le lointain de l'avenir.

[Note 646: ][ (retour) ] Voy. à ce sujet, aux Archives nationales, AF, IV, 1699, la correspondance de Champagny avec l'Empereur.

[Note 647: ][ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 54-55.

[Note 648: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 5 décembre 1810: «L'Empereur vous invite à ne rien négliger pour fortifier et rendre durables les dispositions qu'on vous témoigne: c'est maintenant l'unique but de votre mission.

Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes, une frénésie de conquêtes, une mainmise plus brutale sur tous les pays d'où il importe que les Anglais soient exclus et rejetés. Au Sud, Napoléon juge l'occasion propice pour s'inféoder définitivement l'Espagne. À l'extrémité de la Péninsule, Masséna a envahi enfin le Portugal, refoulé l'armée de Wellesley, dépassé Coïmbre, enlevé les approches de Lisbonne; les dernières nouvelles le montrent à cinq lieues de cette capitale. Sans doute, derrière l'épais rideau de montagnes qui cache à la vue les armées aux prises et ne laisse passer que le bruit confus et grossissant d'une lutte acharnée, il est difficile d'apprécier la marche et la tournure des opérations. Néanmoins, Napoléon espère à tout moment apprendre que Masséna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est embarqué avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En prévision de ce succès, il invite le gouvernement de Madrid à ouvrir une négociation avec les cortès insurrectionnelles de Cadix, à les sommer une dernière fois de reconnaître la dynastie française et le pacte de Bayonne: à ce prix, il respectera l'intégrité de l'Espagne; sinon, il la démembrera pour la punir de lui avoir résisté, annexera les provinces du Nord et du haut de ses frontières portées jusqu'à l'Èbre, pèsera de tout son poids sur l'Espagne mutilée. En même temps, toujours enclin à procéder par masse d'événements, il voudrait qu'avec la soumission de la Péninsule coïncidât un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique. Après avoir réservé le sort des villes hanséatiques et des territoires adjacents, par ménagement pour la Russie, il décide de les réunir à l'Empire. Dès le 14 novembre, trois jours après qu'il a reçu les réponses négatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volonté est en lui, bien qu'elle ne doive se manifester à l'Europe qu'un mois plus tard, par sénatus-consulte.

En substituant à Brème, à Hambourg, à Lubeck, ses préfets à ses consuls et à ses commandants militaires, la conquête à l'occupation, en plaçant sous le réseau serré de son administration des contrées sur lesquelles il n'a exercé jusqu'alors qu'une autorité indirecte, il espère, en même temps qu'il découragera en Allemagne toute velléité d'indépendance, mettre plus facilement les pays réunis en valeur et en action pour la lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus de traiter, chaque témoignage d'opiniâtreté se paye pour eux par un désastre irrévocable, par la fermeture définitive à leur commerce de l'un de ses débouchés nécessaires. Au printemps, il leur a montré dans une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes hanséatiques; le cabinet de Londres est demeuré sourd à cet avertissement; la Hollande a été réunie. Plus récemment, dans des conférences à Morlaix pour l'échange de prisonniers, dans des pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement à une négociation de paix, le ministère anglais n'a montré que mauvais vouloir et raideur; il faut donc que la menace s'accomplisse tout entière, que les ports allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination française sur les côtes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrésistible, à mesure que les Anglais s'obstineront à prolonger sur les mers leur domination usurpée. Cette gradation dans ses œuvres que Napoléon s'est toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant à des actes qui apparaissent comme un défi à la raison et au bon sens. Il arrive à créer un empire monstrueusement étendu, difforme dans son immensité, tout en bras, si je puis dire, à partir des Alpes et du Rhin, s'allongeant sur la côte méditerranéenne jusqu'à dépasser Rome, projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel à Lubeck, une bande étroite de départements français. Par cette double étreinte, il voudrait embrasser l'Europe centrale, la séparer des Anglais, organiser tous les rivages du continent en un seul front de défense et d'attaque, et après avoir décrété la mise en interdit temporaire des îles Britanniques, les placer en état de blocus permanent. Au Sud, il peut avancer indéfiniment sans rencontrer de résistance, car il ne trouve devant lui que des peuples débiles et inertes, déjà assujettis à son influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au seul point solide et résistant qui se présente devant lui dans l'Europe décomposée, c'est-à-dire à la Russie; déjà, en appuyant à la Baltique la droite de ses frontières, il porte à la sécurité de cet empire une atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les précédentes.

La réunion des côtes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit direct avec la Russie. Pour donner à nos nouvelles possessions plus de corps et de cohésion, il importait d'associer au sort des domaines hanséatiques certains territoires qui serviraient à les relier ou à les arrondir, à nous donner sur le littoral une frontière ininterrompue. Il fallait amputer de leur partie supérieure le royaume de Westphalie et le grand-duché de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines principautés, qui se trouvaient, par l'enchevêtrement des États germaniques, mêlées aux pays à réunir. Parmi ces parcelles vouées à l'expropriation figurait le duché d'Oldenbourg, mince bande de territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, déjà occupé et fortifié par nos troupes. Oldenbourg était l'apanage d'une antique maison, unie à celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel était oncle de l'empereur Alexandre, qui considérait l'Oldenbourg comme un fief de sa couronne. Napoléon allait-il traiter ce protégé, ce parent du Tsar, comme les principicules voisins, c'est-à-dire le déposséder moyennant indemnité pécuniaire, le médiatiser et le pensionner?

Par un reste d'égards pour l'empereur Alexandre, il consentit à une exception en faveur de l'Oldenbourg. Il s'arrêta d'abord à l'idée de respecter cet État: il se bornerait à l'enclaver dans nos possessions, à le couvrir de nos douanes, à l'enserrer dans notre système militaire et fiscal, à le préserver ainsi de tout contact avec l'Angleterre, à l'emprisonner et à le murer dans l'Empire. Cependant cette dérogation à la règle commune n'avait été admise par lui qu'à regret; la solution de continuité qui en résultait dans le tracé de notre frontière maritime répugnait à ses principes et choquait sa vue. Au bout de quelques jours, il s'avisa que le duc ne refuserait certainement point d'échanger une ombre de souveraineté contre un établissement moins précaire dans une autre partie de l'Allemagne. Tandis que l'on préparait le sénatus-consulte relatif aux villes hanséatiques, il fit examiner la question de l'Oldenbourg, chercha un équivalent, et crut le trouver à peu près dans Erfurt et le territoire environnant, restés entre ses mains, et qui représentaient la sixième partie du duché «pour l'étendue, le tiers pour la population, et un peu plus que la moitié en revenu [649]»; au besoin, quelques parcelles avoisinantes pourraient combler la différence.

[Note 649: ][ (retour) ] Rapport de Champagny à l'Empereur du 10 décembre 1810. Archives des affaires étrangères, carton relatif au duché d'Oldenbourg.

Le 13 décembre, le sénatus-consulte fut rendu. Il consacrait la réunion de la Hollande et prononçait en principe celle du littoral allemand, sans entrer dans le détail des pays à annexer. En même temps, l'Empereur déclarait, il faisait même écrire à son ambassadeur en Russie que le duc d'Oldenbourg aurait à opter entre deux partis: rester sur place avec les restrictions qui seraient imposées à sa souveraineté par l'établissement des douanes françaises, ou renoncer à sa principauté et recevoir Erfurt en compensation [650]. Un envoyé spécial fut chargé de lui proposer cette deuxième combinaison, mais il était entendu que sa volonté ne serait aucunement contrainte et qu'il aurait à choisir librement l'un ou l'autre terme de l'alternative.

[Note 650: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810. Cf. Bignon, IX, 362.

En réalité, cette réserve était de pure forme, et l'Empereur ne mettait point en doute que l'expression de son vœu ne fût accueillie comme un ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considérant comme simple fidéicommissaire de la principauté, ne se jugea pas autorisé à disposer du bien patrimonial de sa maison; il préféra au riant pays d'Erfurt le pauvre et sablonneux domaine où avaient régné ses pères; il demanda à y demeurer, dans quelque condition que ce fût: en termes humbles et respectueux, il déclina l'échange [651]. Cependant les autorités françaises, préjugeant sa décision et s'armant des termes généraux du sénatus-consulte, faisaient déjà irruption dans le duché, mettaient la main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son droit reconnu par l'Empereur et outrageusement violé; mais Napoléon n'admit point que la résistance d'un vassal, d'un membre obscur de la Confédération, pût arrêter l'essor de sa domination et obliger la France à un pas rétrograde. Par un procédé d'autocrate, il trancha la difficulté qu'il n'avait point réussi à dénouer. Le 22 janvier 1811, il signait un décret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et transférant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce déplacement brutal, il contrevenait à l'article 12 du traité de Tilsit, aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de Mecklembourg-Schwérin devaient être «remis chacun dans la pleine et paisible possession de ses États». Sans intention de brusquer le conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens d'atténuer le mécontentement qui se produirait à Pétersbourg [652],--mais dominé et aveuglé par la conviction que sa volonté devait être tenue en tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis-à-vis d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense caractérisée, que rien ne saurait justifier ni pallier.

[Note 651: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Oldenbourg et Confédération du Rhin.

[Note 652: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 novembre 1810.

Seulement, trois semaines auparavant, le 31 décembre 1810, avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et le péril de l'Oldenbourg, d'un mouvement spontané et non provoqué, Alexandre avait le premier porté à l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait été commise en ces matières de commerce où Napoléon se montrait particulièrement ombrageux. À Tilsit, par l'article 27 du traité patent, les deux parties s'étaient promis, en attendant qu'elles fissent une convention de commerce, de rétablir leurs relations économiques sur le pied où elles existaient avant la guerre; c'était remettre provisoirement en vigueur le traité du 11 janvier 1787, le seul qui eût été jamais passé entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et des plus utiles succès de la diplomatie royale, assurait à nos produits en Russie un traitement privilégié à certains égards et ne les assujettissait qu'à des droits modérés. Depuis 1807, le rétablissement de ce système, combiné avec les engagements pris contre l'Angleterre, était considéré à Pétersbourg comme l'une des causes de la crise aiguë que traversaient les intérêts matériels et la fortune publique. Tandis que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus à la Russie d'écouler les produits de son sol, les importations françaises, qui se faisaient par terre, avaient pris un assez grand développement: elles consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix élevé, dont l'achat attirait hors de l'empire une grande quantité de numéraire, que ne remplaçait plus l'argent procuré en temps normal par les exportations maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se référer aux doctrines de l'époque, souffrait de ces débours non compensés, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient principalement à ce motif la baisse considérable du change, qui désolait la nation et alarmait le pouvoir. À la fin de 1810, Alexandre ne résista plus à modifier cette situation par un coup d'autorité, quel qu'en pût être le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans consulter ni prévenir Napoléon, il fit élaborer par un comité d'hommes spéciaux, puis promulgua l'ukase célèbre qui, remaniant l'ensemble des tarifs douaniers, frappait spécialement la France et modifiait, par décret, des relations établies par traité [653].

[Note 653: ][ (retour) ] Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait été conclu que pour une période de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il pas implicitement prorogé jusqu'à une échéance indéterminée?

Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est-à-dire français, étaient frappés de droits rigoureux ou prohibitifs; le brûlement des marchandises était ordonné au cas de pénétration frauduleuse; c'était la guerre économique à la France, la guerre sous sa forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus par mer, c'est-à-dire non français, l'ukase leur accordait en principe un traitement meilleur et ne prononçait en aucun cas la destruction des marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi, à la vérité, et il était d'ailleurs spécifié que l'application des nouveaux tarifs était suspendue à l'égard des puissances avec lesquelles la Russie était en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la règle. Les ports restaient donc fermés aux articles notoirement anglais, mais, d'après l'interprétation donnée à l'ukase par Alexandre lui-même [654], les dispositions libérales de cet acte s'appliquaient au commerce fait à bord de navires neutres et spécialement américains, c'est-à-dire à celui que Napoléon considérait, non sans raison, comme une branche du commerce britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il eût été indispensable de détruire. L'ukase favorisait par conséquent l'Angleterre à nos dépens; la rupture commerciale avec la France s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un double point de vue, le nouveau régime douanier se mettait en révolte contre les sentiments d'étroite solidarité qui demeuraient officiellement la règle des rapports. Un homme d'État a dit de nos jours: «L'hostilité économique est incompatible avec l'amitié politique [655]»; combien plus en ce temps où Napoléon portait sur le terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y concentrait la lutte à laquelle il prétendait associer l'Europe! Sur ce terrain, s'éloigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'était accentuer la scission des intérêts, l'opposition des principes, et, aux yeux de tous, dénoncer l'alliance [656].

[Note 654: ][ (retour) ] Lettre publiée par M. Tatistcheff, 547 à 552.

[Note 655: ][ (retour) ] Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul Leroy-Beaulieu dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1892 sur Les traités de commerce de l'Europe centrale, les conventions commerciales entre les États d'Amérique et le régime douanier de la France.

[Note 656: ][ (retour) ] Voy. le texte de l'ukase dans le Moniteur du 31 janvier 1811.

Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit. Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment, comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier. Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de dicter ses décisions.

Chez lui, à l'instant où nous sommes parvenus, une circonstance particulière expliquait cette hardiesse. Ses préparatifs militaires, en voie d'accomplissement depuis six mois, étaient entièrement achevés: la Russie était prête. À l'heure où Napoléon ne lui supposait d'autre force immédiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait réussi, en se couvrant d'ombre et de mystère, par un long effort de dissimulation et d'activité discrète, à mobiliser et à concentrer deux cent quarante mille hommes derrière sa frontière de l'Ouest. Alexandre sait que les effectifs sont au complet, les magasins formés, le matériel et les approvisionnements réunis: il sait qu'il a en main, «tout organisées», en état de se battre, vingt et une divisions d'infanterie, huit de cavalerie, plus trente-deux régiments de Cosaques, le tout composant deux armées, l'une de première ligne, la seconde à peu de distance en arrière et prête à rejoindre au premier signal, avec une réserve de cent vingt-quatre mille hommes [657]. En face de lui, au delà de la frontière, il n'aperçoit que les cinquante mille Polonais du duché, et plus loin quarante-six mille Français, disséminés dans des places ou répartis dans la basse Allemagne, environnés d'alliés d'une fidélité douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger immédiat, prononcer sa défection économique.

[Note 657: ][ (retour) ] Chiffres donnés par Alexandre lui-même dans deux lettres à Czartoryski. Mémoires du prince, II, 254 et 271. Un rapport de Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. Corresp., III, 540.

Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois, plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion. L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à l'action même.

Neuf jours après l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la réunion des villes hanséatiques, mais ignorant encore la prise de possession de l'Oldenbourg, c'est-à-dire le grief particulier et personnel que Napoléon lui fournit, il s'ouvre à son confident, et sa correspondance avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activité, une précision, une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche, une idée vague qu'il soumet aux réflexions d'un ami, c'est une série de questions qu'il pose, auxquelles il demande réponse, et un plan complet qu'il dévoile.

Son but, c'est de renverser en Europe le pouvoir usurpé de la France; son moyen, c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne, de s'en déclarer roi, de jeter en même temps sur Varsovie cent mille Russes, qui seront «renforcés tout de suite par cent mille autres [658]», et auxquels les soldats du duché seront invités à se réunir. Si cette fusion s'opère, la première ligne des défenses françaises se trouvera du même coup anéantie, la Vistule dépassée, Dantzick isolé et tourné: la Russie, rassurée par la parole de Bernadotte contre toute crainte de diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paraître à l'entrée de l'Allemagne. Là, fortifiée immédiatement de la Prusse, elle présentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera portée à plus de cinq cent mille «si l'Autriche, moyennant des avantages qu'on lui offrira, entre de même en jeu contre la France [659]». En Allemagne, la patience semble à bout; à la vue des armées libératrices, l'entraînement sera universel et la défection contagieuse; le patriotisme exaspéré, la haine de l'étranger, l'amour de l'indépendance, vaudront sans cesse à la coalition de nouveaux membres; ces nobles passions, qui faisaient jadis la force et le ressort des Français, combattront aujourd'hui avec la Russie et, changeant de camp, déplaceront la victoire. Mais le concours des Polonais du duché, au début de l'opération, est indispensable pour en assurer le succès et même la possibilité. C'est entre les mains de ces cinquante mille hommes que se trouve placé, en définitive, le sort de l'Europe. Seront-ils au premier qui leur offrira, «non la probabilité, mais la certitude de leur régénération [660]»? Peut-on attendre d'eux, si on réalise toutes leurs espérances, qu'ils rompent à ce prix leurs attaches avec Napoléon et se décident à un changement de front instantané? Alexandre est prêt à leur donner une parole solennelle, à leur promettre une constitution libérale, une patrie qui comprendra, avec le duché, les provinces russes, et qui s'accroîtra vraisemblablement de la Galicie autrichienne; mais il tient, avant de rien tenter, à acquérir la certitude de leur adhésion. Que Czartoryski parle donc, avec les précautions convenables, aux principaux chefs de la nation et de l'armée, à ceux dont la discrétion est certaine, qu'il sonde leurs cœurs, qu'il leur fasse part des propositions russes, qu'il recueille leurs engagements. Dès qu'Alexandre aura reçu les réponses et les garanties nécessaires, il donnera le signal, et le grand œuvre s'accomplira [661]. En attendant, il se charge d'entretenir la quiétude de Caulaincourt et de donner le change à Napoléon: il ne lui en coûte point d'inspirer une trompeuse sécurité au monarque dont il s'est tant de fois proclamé l'ami et qu'il médite aujourd'hui d'assaillir par surprise. La légitimité du but excuse à ses yeux le choix des moyens, et l'acte initial de l'entreprise, cette restauration de la Pologne qui effacera la grande iniquité du passé, le séduit par un côté de magnanimité, de désintéressement et de justice. Il ira à ses fins par les voies du mensonge et de la ruse, mais il se plaît à l'idée de commencer par une mesure réparatrice la délivrance de l'Europe, et son extraordinaire projet l'explique tout entier, le montre sous tous ses aspects, à la fois généreux, chimérique et faux.

[Note 658: ][ (retour) ] Lettre d'Alexandre en date du 25 décembre (ancien style) 1810, publiée à la suite des Mémoires du prince Czartoryski, II, 248-253.

[Note 659: ][ (retour) ] Id.

[Note 660: ][ (retour) ] Lettre du 25 décembre.

[Note 661: ][ (retour) ] Mémoires et Correspondance de Czartoryski, II, 248, 278.

Aucun indice ne permet de supposer que cette conspiration ait été ourdie de connivence avec l'Angleterre. Alexandre savait que le jour où il se déclarerait contre la France, la paix et l'alliance avec Londres ne seraient plus qu'une formalité; il admettait ces conséquences naturelles de son évolution, mais n'entendait point les précipiter et s'enchaîner par avance. En se détachant de nous, il agissait de sa propre initiative, et Napoléon le soupçonnait à tort de s'asservir graduellement à une impulsion étrangère.

Au reste, il ne paraît point qu'en ces conjonctures décisives la diplomatie et l'intrigue britanniques aient développé une énergie, une vigilance, une audace exceptionnelles. Les hommes qui gouvernaient à Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés, aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce aux abois, ne s'arrachaient aux embarras de l'intérieur que pour revenir aux absorbants soucis de la guerre dans la Péninsule. Même, en face de l'Angleterre qui craignait pour ses derniers soldats et redemandait son armée, ils désespéraient parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement hommes d'État ont opposé à la violence déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé glorieux, d'une intelligence supérieure; les successeurs de Pitt, qui s'appellent aujourd'hui Parseval, Eldon, Liverpool, Camden, n'ont hérité que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les égale aux plus grands. Sans chercher à rompre ou à détourner par de savantes manœuvres l'effort de l'adversaire, ils se contentent de le soutenir, s'enferment dans une résistance passive, qui prévaudra à la longue, et leur victoire finale sur Napoléon sera celle du caractère sur le génie. Dans son ensemble, la nation les comprend et reste avec eux: dans le Parlement, malgré la lutte ardente des partis, la majorité ne se déplace point, et l'Angleterre, devant le péril national, continue à faire corps et à faire front. Son bonheur et sa gloire sont d'avoir compris que pour elle durer, c'est vaincre, que Napoléon approche de l'abîme à mesure qu'il s'élève à de plus vertigineuses hauteurs, que le joug imposé à tous en Europe prépare l'unanime rébellion, que sous l'apparente soumission des rois et des peuples, sous cette surface d'immobilité, le mécontentement et l'agitation gagnent en profondeur, que les intérêts meurtris, les dignités humiliées, les consciences violentées s'insurgeront à la première occasion et reviendront contre l'oppresseur sous forme d'armées innombrables et furieuses. Sans apercevoir encore à l'horizon ces masses qui se portent à son aide, l'Angleterre sent qu'elles doivent venir, qu'elles sont en route; son effort se borne à tenir jusqu'à leur arrivée, et elle reste sur place, attend de pied ferme, immobile, inébranlable, héroïquement inerte; c'est la tactique de Waterloo, pratiquée à l'avance par tout un gouvernement et tout un peuple. Et déjà, à l'insu même de ce peuple, ses prévisions commencent à se réaliser: déjà se préparent et s'acheminent les secours qui doivent desserrer le blocus, sauver le commerce de l'Angleterre et dégager son armée. En Portugal, Wellesley tient encore; déjouant l'espoir de Napoléon et dépassant l'attente de ses propres concitoyens, il a arrêté Masséna sous les lignes de Torrès-Védras, et l'impétuosité de nos soldats, l'ardeur lassée du plus habile et du plus heureux de nos généraux, se sont brisées contre ce mur. Frémissant devant l'obstacle, le vieux maréchal dépêche des officiers à Paris, réclame des renforts, se récrie sur l'insuffisance de ses moyens; en réalité, pour recommencer et faire aboutir cette campagne avortée, il faudrait que Napoléon se porte lui-même dans la Péninsule et y engage toute sa puissance. Or, les complications du Nord, en se manifestant plus tôt qu'il ne l'avait pensé, vont l'arracher définitivement à l'Espagne. Il a cru pouvoir atteindre et courber l'une des extrémités du continent avant que l'autre tente de lui échapper; des deux parts à la fois, ses calculs se trouvent en défaut et ses combinaisons manquent. Le Midi ne se soumet pas, le Nord se relève, et voici que de ce côté s'annonce la grande diversion: la Russie est sur pied, elle n'attend plus que le succès de sa tentative auprès des Varsoviens pour dépasser ses frontières et descendre en Allemagne avec des forces patiemment accumulées.

Quelque épais que fût le nuage dont elle s'enveloppât, il était difficile de tromper longtemps la vigilance de l'Empereur. Dès le mois de décembre, à certains avis qui lui viennent, il dresse l'oreille, perçoit mieux le bruit des travaux qui se poursuivent sur la Dwina et le Dniester. S'il n'en conclut pas encore que la Russie se dispose à l'offensive, il se sent confirmé dans l'opinion qu'elle prépare sa paix avec l'Angleterre et qu'elle espère la conclure impunément, à l'abri de ses frontières fortifiées et couvertes. Comme il est plus loin que jamais d'admettre la paix sans l'alliance, si le tsar Alexandre, après avoir déserté sa cause, ne lui déclare pas la guerre, c'est lui-même qui la fera et la commencera. Dans ce but, il lève la conscription de 1811, qui lui permettra en un an de reconstituer au chiffre de quatre cent mille hommes ses effectifs disponibles, mais il juge inutile d'aviser encore à aucune mesure de préparation immédiate. En janvier 1811 seulement, la nouvelle de l'ukase, les cris d'alarme des Polonais, qui apercevront à travers leur frontière des mouvements suspects, le feront se retourner précipitamment vers le Nord et recomposer de suite, avec des éléments pris de toutes parts, une armée d'Allemagne.

Désormais ses ordres se succéderont, précis, multiples, journaliers, embrassant l'ensemble et le détail. Infatigablement diligente, sa volonté va en toute hâte diriger des hommes vers le point menacé, prendre les trois divisions de Davoust pour noyau d'une grande concentration, transformer ce corps en armée, échelonner cette armée sur le littoral allemand, de l'Elbe à l'Oder, avec Hambourg pour point d'appui et Dantzick pour poste avancé; entasser à Dantzick soldats, vivres, munitions, matériel, développer les défenses de la place, en faire le pivot de toutes les combinaisons futures; enfin, derrière les troupes et les positions de première ligne, masser d'autres forces, faire peu à peu monter et surgir du milieu de l'Allemagne une armée telle que les temps modernes n'en auront jamais connu, une armée qui sera les deux tiers de l'Europe militaire, disciplinée par une main de fer, se formant et marchant au commandement d'un homme. Il est vrai que, malgré ce déploiement surhumain d'activité et de prévoyance, les premiers mouvements ordonnés, ne devant s'achever qu'à la fin du printemps ou dans l'été de 1811, n'eussent point mis notre avant-garde à l'abri d'une surprise et l'eussent laissée en présence de forces infiniment supérieures, si l'empereur de Russie avait pu donner suite à ses desseins. Mais l'exécution du plan conçu par ce monarque dépendait d'une condition qui échappait à sa volonté, la connivence des Polonais du duché. Repoussé par les auxiliaires qu'il s'est cherchés, Alexandre reconnaîtra la chimère et le néant de ses calculs, renoncera à profiter de son avance, laissera la puissance militaire de la France en Allemagne se recomposer sous ses yeux, regagner et recouvrer le terrain abandonné, s'avancer par échelons du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, se lever enfin et se dresser menaçante contre les frontières de la Russie; et les deux empires géants se trouveront face à face, debout tous deux et en armes, rapprochés à se toucher, affrontés à travers l'Europe.

Comme Napoléon n'a pas l'intention d'attaquer avant 1812, comme Alexandre n'osera plus attaquer, ils vont s'immobiliser l'un par l'autre et s'attendre. Des négociations vont s'ouvrir, se prolonger seize mois; peuvent-elles aboutir? Ce qui sépare les deux empereurs, c'est moins un dissentiment inconciliable en soi qu'un long malentendu. Alexandre s'est armé, il s'est préparé à agir parce qu'il croit que Napoléon a décidé le rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, c'est-à-dire le démembrement et la déchéance de l'empire russe. Or, nous avons constaté à des témoignages multiples, concluants, échelonnés au cours de cette histoire, que si Napoléon reconnaissait dans la Pologne un moyen, il n'y voyait nullement un but; il ferait la guerre avec les Polonais et par eux, il ne la ferait jamais pour eux. Il s'apprête à marcher contre les Russes parce qu'il les soupçonne de le trahir pour l'Angleterre, de lier partie avec son ennemie jurée, et nous avons vu qu'Alexandre, s'il inclinait à se rapprocher des Anglais par terreur de la France, évitait encore de se livrer à eux. Cette erreur de deux potentats, qui va coucher les cadavres par centaines de milliers sur les plaines du Nord, de franches explications peuvent-elles la dissiper? Peuvent-elles ramener en arrière les armées prêtes à s'entre-choquer, rénover la confiance et restaurer l'union? Suspendue en fait sans avoir été officiellement rompue, l'alliance peut-elle reprendre son cours et remplir ses destinées? Au contraire, l'hostilité est-elle irrémédiable, parce qu'elle ne résulte pas seulement de griefs particuliers, mais qu'elle trouve aussi sa cause dans l'ensemble des situations prises? Entre Napoléon, qui concentre en lui et pousse à ses dernières limites la force d'expansion de la France révolutionnaire, et la Russie, en qui s'est réfugié l'espoir de l'ancienne Europe, faut-il dans tous les cas que le déchirement s'opère? Malgré la solidarité qui existe entre les deux États pris dans leur situation normale, malgré cette parité d'intérêts que Tilsit avait proclamée, que l'avenir devait reconnaître, et que les deux empereurs ne cesseront d'affirmer au milieu même de leurs différends, faut-il que le sort des armes décide si Napoléon reconstituera en Occident l'unité romaine ou si l'Europe refluera sur la France au signal d'Alexandre? Quels que soient chez l'un et chez l'autre l'entraînement des passions et la force des impulsions antérieures, ils hésiteront néanmoins devant la responsabilité pour laquelle les ont marqués leur grandeur et leurs fautes. À l'heure où leur main s'occupera à mettre en mouvement des millions d'hommes pour une œuvre de sang, leur âme par instants se troublera, passera par des combats et des crises; mais ces évolutions intimes n'apparaîtront qu'à de rares initiés et jamais complètement. Entre eux, une invincible méfiance, doublée chez Napoléon d'un pernicieux orgueil, les empêchera toujours d'aborder de face le sujet de leur querelle; s'opposant des griefs apparents, ils oseront à peine se montrer le véritable point du litige et les moyens de transaction qui leur viennent à l'esprit: craignant de se compromettre et de se livrer, voulant être devinés plutôt qu'entendus, ils poursuivront leur controverse à demi-mot et par allusions; se cachant à leurs contemporains de leurs efforts parfois sincères pour trancher sans combat le conflit dont la solution porte en elle les destinées futures de l'Europe, ils laisseront à l'histoire seule le droit de suivre les péripéties et d'interroger les pièces de ce grand procès.

[APPENDICE]


I

A

Sur le rapport cité à la page 204 et attribué par nous au comte
Alexandre de Laborde.

Le rapport n'est pas signé, mais il est incontestablement de M. de Laborde. Ce qui le prouve, c'est en premier lieu l'écriture, comparée à celle des pièces émanées du même personnage et conservées tant aux Archives nationales, AF, IV, 1675, qu'aux Archives des affaires étrangères, Vienne, 383. De plus, dans une dépêche à Schwartzenberg en date du 25 décembre 1810, Metternich rend compte de la conversation, en citant le nom de Laborde (Mémoires de Metternich, II, 313-314). Seulement, le ministre autrichien prétend que c'est le Français qui a parlé le premier de mariage. Cette assertion n'est guère admissible. En effet, il est peu croyable que Laborde ait entamé un tel sujet sans ordre de son gouvernement, et d'autre part, s'il avait reçu des instructions, il n'aurait eu aucune raison pour se cacher dans son rapport d'avoir provoqué les confidences de Metternich. M. Wertheimer (Archiv für Œsterreichische Geschichte, Vierundsechzigster Band, Erste Hälfte, 509) a donné en allemand quelques passages de la pièce.

B

P. 211.--En présence des démarches ordonnées ailleurs (en Russie)
et expressément maintenues...

Il est vrai que, le 22 décembre, Cambacérès, demandant aux membres de l'officialité de Paris l'annulation du lien religieux, leur disait: «Il (l'Empereur) est dans l'intention de se marier et veut épouser une catholique.» (Welschinger, 84-85.) Mais, en présence de la lettre écrite à Caulaincourt le 13 et confirmée le 17, il est impossible de croire à la sincérité de ces paroles. D'ailleurs, le 22, on était loin encore d'être sûr de l'Autriche; les pourparlers avec Schwartzenberg ne commencèrent qu'à la «fin de décembre 1809», d'après la mention portée sur le manuscrit qui en rend compte aux Archives nationales (AF, IV, 1675). Il est, au contraire, très naturel de supposer que Napoléon ou Cambacérès, demandant aux membres de l'officialité une décision qui embarrassait leur conscience, engageait leur responsabilité, ait voulu leur faire croire que la fin justifierait les moyens, et qu'ils contribueraient, par leur docilité, à placer une catholique sur le trône de France: c'était un argument ad homines.

Toutefois, l'annulation du mariage religieux, utile dans tous les cas (la Russie exprima formellement des scrupules à cet égard), l'était particulièrement en vue de l'éventualité autrichienne; aussi fut-ce lorsque l'Empereur commença à s'occuper plus sérieusement de cette dernière, à partir du milieu de décembre, qu'il fit entamer et presser vivement la procédure devant l'officialité.

C

Sur la date du premier conseil tenu par Napoléon au sujet
de son mariage.

Thiers, suivi par divers auteurs, place le premier conseil à la date du 21 janvier; Helfert, d'après les dépêches de Schwartzenberg, le place à la date du 28. Cette dernière nous paraît seule admissible. D'abord, les dépêches de Schwartzenberg constituent un témoignage contemporain, opposé aux récits faits après coup où ont puisé les historiens français. De plus, le mémoire de Pellenc, conservé aux Archives nationales, cité dans le cours du chap. VII et écrit le 1er février, parle de l'émotion que le conseil tenu aux Tuileries répand dans la société «depuis trois jours», ce qui correspond à la date du 28 janvier. Enfin, dans une lettre du 6 février (Corr., n° 16210), Napoléon parle du conseil tenu «il y a peu de jours», ce qui s'appliquerait difficilement à la date déjà éloignée du 21 janvier. Ce fait a son importance: il prouve que l'Empereur n'a laissé mettre en discussion le mariage autrichien qu'après la réception des premières nouvelles de Russie, arrivées le 25.

D

Sur la date et l'ordre des événements qui se sont succédé
du
5 au 8 février 1810.

M. Helfert, p. 90, place à la date du 6 l'arrivée du courrier de Russie, dans l'après-midi du 7 la tenue du conseil aux Tuileries, puis la démarche d'Eugène auprès de Schwartzenberg, suivie immédiatement de la signature du contrat entre l'ambassadeur et le ministre des relations extérieures. Or, par son billet à l'Empereur cité p. 253, Champagny nous apprend que les lettres de Caulaincourt sont arrivées le 5. Par une dépêche du 8, il fait savoir que le conseil s'est tenu «dans la nuit du 6 au 7», qu'à l'issue il a écrit au prince de Schwartzenberg pour l'engager à se rendre chez lui, et qu'il vient de signer avec lui le contrat; enfin, dans une dépêche subséquente à Caulaincourt du 17 mars, il rappelle qu'il s'est rencontré pour la première fois avec l'ambassadeur d'Autriche «dans la matinée du 7». Dans ces conditions, comme il est matériellement impossible que la démarche d'Eugène, qui a incontestablement précédé la rencontre entre le ministre et l'ambassadeur, ait eu lieu entre la fin du conseil, terminé le 6 fort tard, et la matinée du 7, c'est-à-dire en pleine nuit (plusieurs témoignages s'accordent d'ailleurs pour la placer à six heures du soir), il faut admettre qu'elle s'est passée antérieurement au conseil, et que Napoléon, avant de faire ratifier son choix en consulte solennelle, avait eu soin de s'assurer du consentement définitif de l'Autriche. D'ailleurs, la lettre de Dalberg portant la date du 6, citée par Helfert, qui l'attribue par erreur à Laborde et qui est obligé de la supposer mal datée, place au jour même où elle a été écrite, c'est-à-dire au 6, l'avis donné à Schwartzenberg pendant la chasse et qui a précédé immédiatement la visite d'Eugène. Étant donnés ces divers témoignages, nous avons cru pouvoir établir l'ordre des faits de la manière suivante: le 5, arrivée du courrier de Russie; dans l'après-midi du 6, démarche d'Eugène, puis, dans la soirée, conseil et délibération fictive; enfin, le 7 au matin, entrevue entre Schwartzenberg et Champagny au sujet du contrat, qui est établi séance tenante et expédié à Vienne le lendemain.

II

PROPOSITION

FAITE À L'EMPEREUR ALEXANDRE PAR UN GROUPE DE SEIGNEURS
GALICIENS ET VARSOVIENS À L'EFFET DE RECONSTITUER
LA POLOGNE EN L'UNISSANT À LA RUSSIE.

Lettre du prince Galitsyne à l'empereur Alexandre pour appuyer la
proposition, le 4
(16) juin 1809.

... Sans entrer dans des raisonnements politiques à perte de vue, il me semble à moi qu'il n'y aurait pas de raison de décliner une dignité qui nous est offerte par tout un peuple à l'unanimité. D'autant plus que par ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en somme, bien que sous une forme différente, une province russe. Je ne vois pas non plus le mal qui pourrait en résulter par la suite pour la Russie, dans le cas où l'empereur, après s'être revêtu de la dignité de roi de Pologne, instituerait pour l'éternité que les souverains de la Russie seront rois de Pologne, et qu'ils ont le droit de nommer pour les représenter dans le gouvernement de ce royaume des lieutenants qui le gouverneraient au nom et de par la volonté des souverains de toutes les Russies. Ce royaume serait formé de toute la ci-devant Pologne, à l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des gouvernements de Kief et de Podolie. Il est hors de doute que le royaume en question pourrait entretenir une armée de cent mille hommes et tous les fonctionnaires nécessaires à son administration, en versant avec cela une partie considérable de ses revenus au trésor de l'empire.

Réponse du comte Roumiantsof par ordre de l'Empereur,
15 (27) juin 1809.

Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalité, S. M. l'Empereur, n'en ambitionnant pas l'éclat, a porté son attention particulière sur les conséquences que cette acquisition aurait pour la Russie, d'où résultent les questions suivantes: Le rétablissement du royaume de Pologne dans son état primitif n'entraînerait-il pas la rétrocession par la Russie des ci-devant provinces polonaises? Peut-on se fier à la constance de la nation polonaise? Et sous les dehors mêmes de leur vif désir de s'unir à la Russie sous le sceptre de Sa Majesté, ne se cache-t-il pas le dessein de ravoir les provinces susmentionnées qui nous étaient échues et puis de se détacher entièrement de nous?

(Suit un parallèle entre la Russie et la Pologne d'un côté, la Grande-Bretagne et l'Irlande de l'autre, et la conclusion que des liens entre pays de différente origine ne sauraient être solides et durables. De plus, la conséquence évidente et immédiate du rétablissement du royaume de Pologne et de sa réunion à l'empire de Russie serait que l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement intéressées à se soutenir mutuellement, se trouverait entièrement dissoute.)

Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majesté, se contentant de la part qui lui est échue de la ci-devant Pologne, préfère voir ce pays dans son état actuel et ne juge pas conforme aux intérêts de l'empire la réunion de la Pologne dans son étendue d'autrefois, sans même parler de ce qu'il y aurait d'incompatible avec l'honneur, la dignité et la sécurité de la Russie s'il fallait entendre par le rétablissement du royaume de Pologne l'incorporation de la Russie Blanche et des districts faisant partie des gouvernements de Kief et de Podolie.

Néanmoins, dans l'état conjectural où se trouve actuellement l'Europe, Sa Majesté est d'avis que d'un côté, prenant en considération les représentations de Votre Excellence, on pourrait, en flattant les Polonais de l'espoir du rétablissement de leur patrie, les maintenir dans le calme et l'obéissance, tandis que d'un autre côté ils pourraient s'adresser à Napoléon pour lui demander la constitution d'un État particulier composé du duché de Varsovie et de la Galicie, ce qui nous serait extrêmement préjudiciable [662] . En conséquence, S. M. l'Empereur autorise Votre Excellence, après avoir acquis la certitude que les magnats varsoviens et galiciens ont le désir droit et ferme de se soumettre au sceptre de Sa Majesté, de leur insinuer sous main que s'ils ont réellement l'intention de former du duché de Varsovie et des principautés galiciennes un État particulier sous le nom de royaume de Pologne en en confiant le sceptre ad æternum à S. M. l'Empereur et à ses successeurs, vous êtes presque certain qu'un acte pareil et une proposition de leur part ne resteraient pas sans succès, et que vous, de votre côté, vous prendriez sur vous dans cette affaire le rôle d'un zélé solliciteur [663] .

[Note 662: ][ (retour) ] Les mots en italique ont été ajoutés par Alexandre lui-même en remplacement de ceux-ci: ce qu'il nous serait difficile d'empêcher.

[Note 663: ][ (retour) ] Ces deux pièces sont extraites des archives de Saint-Pétersbourg, où elles sont écrites en russe.

III

LETTRES PARTICULIÈRES

du duc de Vicence, ambassadeur en Russie, au duc de Cadore,
ministre des relations extérieures.

(Janvier-décembre 1810) [664].

[Note 664: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, vol. 150 et 151.

Pétersbourg, le 8 mars 1810.

(Cette lettre et la suivante répondent aux reproches adressés à l'ambassadeur par le ministre, sur l'ordre de l'Empereur, pour avoir signé le 4 janvier 1810 la convention contre la Pologne dans les termes réclamés par la Russie.)

Monsieur le Duc,

J'ai déjà eu l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de ses courriers des 10 et 12 février; je me suis conformé à ses ordres; fidèle à mes devoirs, j'obéis avec un zèle, un dévouement absolus. Je me bornerais là dans ma réponse à Votre Excellence, comme je le fais dans mes démarches, si sa lettre du 10 février, en rappelant quelques expressions de ses précédentes dépêches, ne contenait pas en fait un reproche pour moi qui m'affecte d'autant plus sensiblement que je crois avoir, dans cette occasion, comme dans toutes, donné à Sa Majesté plus d'une preuve de mon exactitude et de ma fidélité. Que Votre Excellence daigne se rappeler les autres expressions de ses mêmes lettres des 24 et 25 novembre: «Que je ne dois pas me refuser à signer la convention qu'on demande, pourvu qu'elle n'ait pour objet que de rassurer contre le rétablissement de la Pologne et l'agrandissement du duché de Varsovie, etc. En général, vous ne vous refuserez à rien de ce qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne, etc., etc. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité [665].» Les cinq points de ma dépêche du 7 novembre sont connus de Votre Excellence. C'est en partie la base dont on est parti ici; quant à l'article 5, on l'a exigé comme une conséquence naturelle du traité de Vienne et des assurances données par Votre Excellence elle-même au comte de Romanzof. Votre Excellence a d'ailleurs pu se convaincre par toutes mes dépêches pendant la guerre que c'était là non moins que l'idée du rétablissement de la Pologne l'objet des craintes de la Russie. N'ayant pour instructions que vos lettres, les paragraphes précités vous disent assez, Monsieur le Duc, si j'ai été au delà des ordres de l'Empereur; les miennes n'ont cessé de répéter que la Russie voulait des assurances positives. C'est à ces lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de répondre par la sienne du 25 novembre qui m'autorise à prendre la mienne du 7 du même mois pour base, et certes les restrictions qu'indiquait le traité de Tilsit et que sous-entendait votre lettre, quoique demandées et presque exigées par la Russie, n'ont pas été comprises dans la convention. Votre Excellence se rappellera encore combien j'étais peu empressé de la conclure. Il ne m'appartient pas de juger les ordres qu'on me donne, j'obéis à Pétersbourg comme je le ferais à Paris, mais j'ose vous l'observer, Monsieur le Duc, un peu plus de confiance en moi, les véritables intentions de l'Empereur un peu mieux connues de son ambassadeur, et il pourrait le mieux servir. Je ne me permets point de justifier la convention, je me borne à prier Votre Excellence de mettre sous les yeux de Sa Majesté les ordres qui me l'ont fait conclure et qui sont ma justification; je ne tiens dans le monde qu'à prouver à mon maître que je le sers avec dévouement et fidélité et surtout avec exactitude. S'il pouvait en douter un moment, ma carrière serait finie, car ce n'est ni l'ambition ni la fortune qui m'attachent à lui, et je me tiendrais bien plus récompensé par un mot de satisfaction que je n'ai jamais pu l'être par ses bienfaits. Si Votre Excellence se met pour un moment à ma place, à huit cents lieues de ma cour, isolé, sans le moindre encouragement depuis trois ans que je lutte dans des circonstances qui n'ont pas toujours été faciles, je puis le dire uniquement soutenu par mon zèle, elle sentira mieux que je ne l'exprime ce que j'éprouve de chagrin, non de ce que cet acte n'est pas ratifié, mais de ce que l'Empereur ait pu penser que j'ai été au delà de ses intentions, quand j'ai, j'ose le dire, la conscience de m'être tenu en deçà même de la réserve qui m'était prescrite. Je ne puis confier mes chagrins qu'à Votre Excellence; ce sont ceux d'un homme d'honneur réellement affecté, mais pas découragé, et qui défend les intérêts de son maître avec plus de chaleur que son propre honneur.

[Note 665: ][ (retour) ] Voy. la page 185.

Pétersbourg, le 1er juin 1810.

Monsieur le Duc,

Je n'ai pas la prétention d'être juge de mes talents, mais je le suis de ma conscience: elle me dit que j'ai fidèlement rempli mes devoirs. Si Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et de ses réponses, j'ose le répéter, peut-être ne m'attribuerait-elle pas les inconvénients de l'acte dont elle se plaint; j'ose même croire que si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des époques, elle conviendrait peut-être qu'obligé de faire alors une chose annoncée et attendue avec tant d'impatience, il était difficile de faire mieux: car si la convention dit plus qu'on ne désire à Paris, elle dit aussi beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'eût laissé entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-être aurais-je été assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec franchise: quoique les éloges ne m'aient pas été dispensés comme le blâme, l'Empereur a été bien servi, quand on a eu plus de confiance en moi. Au bout du monde, ballotté par les événements qui se succèdent avec rapidité, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de choses, placé dans une position qu'elles rendent d'autant plus délicate que je suis plus haut et plus loin, peut-être aurait-il fallu en savoir beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je suis, Monsieur le Duc, profondément affecté des expressions de votre lettre, je le suis, parce que je suis Français et que je ne suis pas de ces gens qui défendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets toute ma gloire à servir l'Empereur fidèlement, à le servir comme il veut l'être, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la convention auprès du ministère russe autant que je la défends et son négociateur auprès de l'Empereur; je puis dire avec vérité que je sacrifie l'homme à la chose, et que je me dévoue pour amener cette affaire au point où l'Empereur le désire. Mais l'humilité de l'homme ne sert pas mieux que la fermeté et le zèle de l'ambassadeur. On ne cède sur rien, on est blessé; le refrain est toujours le même: que nous savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'étais autorisé à satisfaire la Russie sur tous les points; que ce n'est pas elle qui a fait naître ces difficultés; qu'enfin on ne peut lui refuser une réponse. Quelque chose qu'on dise, quelques récriminations qu'on fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en reviennent toujours là; c'est la même exigence dans le fond, avec le même ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et la reconnaissance que je dois à tant de titres à l'Empereur, pour qu'il reste encore assez de force et de santé pour résister à des chagrins aussi peu mérités.

Pétersbourg, le 11 juin 1810.

Monsieur le Duc,

J'ai à remercier Votre Excellence de la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire le 19 mai par M. Duguay.

Je pense comme Votre Excellence qu'il y a de la prévention dans la manière dont on a envisagé la conduite de nos agents en Valachie, et que les grands griefs contre eux sont d'avoir donné des nouvelles de l'armée dans la dernière campagne; mais il y a eu aussi un peu de maladresse de leur part. On ne verra pas de bon œil le retour de M. Ledoulx [666]... Comme j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, il sera nécessaire qu'elle me fasse connaître la nature de nos rapports avec nos agents dans les Principautés et les intentions de l'Empereur, afin d'éviter beaucoup d'embarras s'il survenait de nouvelles difficultés. En tout j'ai l'honneur de rappeler à Votre Excellence que je suis loin, que j'ai affaire à des gens qui veulent avec nous se mettre en règle sur tout; qu'il faut donc pour le bien du service qu'elle puisse m'en dire plus qu'elle ne m'en écrit ordinairement; les choses étaient toutes différentes il y a un an.

[Note 666: ][ (retour) ] Consul de France à Bucharest, mal vu par les autorités russes dans les Principautés.

La mission de M. de Vatteville a fait plaisir, mais on est blessé du silence gardé avec le prince Kourakine sur la convention; quant aux autres objets, on n'y pense pas. Il paraît qu'on tient toujours à l'acte ou à une réponse officielle, et que la lettre de l'Empereur n'a pas changé cette intention fort prononcée.

Je ne comprends rien à ce que le prince Kourakine a dit à Votre Excellence [667], j'y réponds par la lettre que j'ai reçue de lui par son courrier qui me fait penser que c'est un des mille on dit de Paris. Il y a deux ou trois mois qu'ils ont couru ici sous d'autres formes: on me disait rappelé, parce que nous étions au moment de nous brouiller avec la Russie. Ensuite on a écrit de Dresde et de Varsovie que c'était parce que l'Empereur était mécontent de moi. Ensuite on m'a fait aller à Vienne pour remplacer M. Otto. Pour faire cesser ces bruits qui accréditaient dans le moment les doutes de l'empereur Alexandre sur nos intentions, je me suis occupé d'arrangements à la campagne, j'ai parlé d'un voyage à la foire de Makarieff [668] à la fin de juillet; cela a eu le succès que je voulais, au point que l'Empereur m'a parlé de ce voyage et m'a proposé de me donner toutes les facilités pour qu'il fût rapide et aussi agréable que possible. Le comte de Romanzof m'a dit qu'il avait aussi le projet d'y faire une course en même temps; enfin le ministre d'Espagne, qui part dans peu de jours avec un congé de deux mois pour voyager dans l'intérieur, m'y a donné rendez-vous. Voilà les faits à Pétersbourg; si l'Empereur m'en donne la permission, je ferai cette course, dans le cas où les affaires le permettraient et où je n'obtiendrais pas la permission que je préférerais de revoir la France, au lieu de courir vingt jours pour visiter une foire d'Asie. Quant à Paris, je ne comprends rien à ces bavardages, et j'aurais laissé au prince Kourakine le soin et le plaisir de leur accorder assez d'importance pour en entretenir Votre Excellence, si elle n'avait pas émis avec lui un doute sur mes rapports avec elle, qui blesse ma délicatesse. Je ne marche pas par deux routes. Ma correspondance fait foi que je n'ai rien sur le cœur que je ne dise au ministre de Sa Majesté; à plus forte raison, je ne lui dissimulerais pas une demande officielle. Votre Excellence sait quel désir j'ai de revoir mon pays, combien de raisons m'y rappellent. Mes lettres contiennent à cet égard le seul vœu qu'il me soit permis d'émettre comme serviteur de l'Empereur. J'aurais pu faire valoir à l'appui ma santé, qui a beaucoup souffert du climat, mes intérêts, le dérangement de mes affaires que chaque jour accroît, et la perte que j'ai faite de mon père, si j'étais de ces gens qui se font valoir, si je n'avais pas, par devoir comme par principe, toujours mis de côté tout ce qui m'était personnel, quand il s'agit du service de mon maître. Sans doute, je ne cache pas à mes amis le désir que j'ai de les revoir, celui que je témoigne à cet égard, mais ce vœu se borne là, et je ne m'en suis jamais caché. Si l'intrigue s'en empare, je n'y suis pour rien. Votre Excellence a entre ses mains toutes mes demandes sur cela. Que l'Empereur me remplace, je serai le plus heureux des hommes; qu'il me laisse ici, quelque grand que soit le sacrifice, je ne me plaindrai pas s'il pense que je puis l'y servir honorablement et utilement. Vous savez, Monsieur le Duc, que ce ne sont pas les difficultés qui me rebutent. Voilà ce que je désire et ce que je pense. Je ne m'occupe que de mes devoirs et remplis le plus sacré de tous en rendant toujours un compte fidèle des événements...

[Note 667: ][ (retour) ] Allusion à un bruit de Paris d'après lequel Caulaincourt aurait demandé son rappel et eût été sur le point de l'obtenir.

[Note 668: ][ (retour) ] C'était la foire dite actuellement de Nijni-Novgorod.

Pétersbourg, le 18 août 1810.

Monsieur le Duc,

Le courrier Fortier m'a remis la dépêche de Votre Excellence du 30 juillet [669], pendant que j'expédiais celles ci-jointes qui répondent en grande partie aux différents points sur lesquels elle développe la pensée de l'Empereur. Quant à ce qui m'est personnel, je dois m'affliger de voir que Sa Majesté pense que je ne fais que des compliments. Si quelqu'un avait pu écouter aux portes depuis trois ans que j'ai l'honneur de la servir dans ce poste difficile, peut-être me rendrait-elle plus de justice. Les résultats lui prouveront si j'ai été un serviteur fidèle, et si je me suis trompé. Je rends un compte exact de tout: ma fidélité à cet égard est sans doute un devoir, mais elle a dû prouver plus d'une fois à Votre Excellence que je marchais toujours armé de toutes pièces contre l'Angleterre. Je dois à la vérité de dire que sur ce point je trouve le cabinet de Pétersbourg tout aussi prononcé que je le suis. Ma correspondance et les événements font foi, Monsieur le Duc, que ce sont les ordres de l'Empereur et mon dévouement à sa puissance qui règlent toujours ma conduite. L'Empereur me trouve faible; ici, on me fait le reproche contraire. Je me conformerai au surplus dans l'occasion à tout ce que vous me prescrirez.

[Note 669: ][ (retour) ] Il s'agit de la dépêche faisant le récit de la conversation de l'Empereur avec le prince Alexis Kourakine et reprochant à l'ambassadeur un manque de fermeté.

Pétersbourg, le 19 septembre 1810.

Monsieur le Duc,

... Dès que nous ne voulons pas la Pologne, la Russie veut l'alliance. Or, comme il ne peut être dans l'intérêt de notre cabinet de la vouloir, les affaires marcheront ici d'elles-mêmes, et tout autre, comme j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, les fera mieux que moi, car je ne puis empêcher les souvenirs de Tilsit et d'Erfurt de se rattacher à moi, et ces antécédents de plusieurs années deviennent gênants dans une marche politique que mille circonstances et tant d'événements ont nécessairement plus ou moins modifiée, sans qu'elle soit changée. Je vous le dis en homme convaincu, Monsieur le Duc, les Russes ne pensent qu'à finir leurs affaires de Turquie (que les généraux ne mènent pas à bien, quoique l'armée soit belle et bonne); ils ne veulent que jouir de ce qu'ils auront acquis et pousser le temps avec l'épaule jusqu'à ce que la paix avec l'Angleterre, objet de tous leurs vœux, rende du bien-être à tout le monde. L'Empereur est trop sage pour penser à se commettre avec nous soit par une folle levée de boucliers, soit en ne remplissant pas ses engagements pour soutenir le système continental; travaillez donc, Monsieur le Duc, à entretenir en amicales et paisibles dispositions pendant que le génie de l'Empereur pacifiera la Péninsule. Ramenez la confiance en persuadant au prince Kourakine et à l'empereur Alexandre ce que je répète sans cesse, que les affaires d'Espagne, qui doivent avec le concours des mesures adoptées par nos alliés forcer l'Angleterre à la paix, sont d'une trop grande importance dans les grands intérêts qui occupent notre maître pour qu'il ait même la pensée d'inquiéter la Russie relativement à la Pologne si loin de lui. À mon grand regret, je ne persuade plus; la conviction ne peut venir que de vous et, je le répète, par un autre ambassadeur, quoique l'empereur Alexandre me témoigne toujours une grande bienveillance. À l'égard de ce prince, il me semble qu'on ne le juge pas ce qu'il est; on le croit faible et on se trompe; sans doute il sait supporter beaucoup de contrariétés et dissimuler son mécontentement, mais c'est parce qu'il a un but dans la paix générale et qu'il espère l'atteindre sans crise violente. Mais cette facilité de caractère est circonscrite; il n'ira pas au delà du cercle qu'il s'est tracé; celui-là est de fer et ne prêtera pas, car il y a au fond de ce caractère de bienveillance, de franchise et de loyauté naturelle, ainsi que d'élévation de sentiments et de principes, un acquit de dissimulation souveraine qui marque une opiniâtreté que rien ne saurait vaincre. Le talent du cabinet et celui de l'homme qui a à traiter avec lui est donc de deviner cette limite, car l'Empereur ne la passera pas; les meilleures raisons lui paraîtraient spécieuses et ne feraient, dès que sa défiance serait éveillée, que l'armer davantage contre ce qu'il regarderait comme contraire à ses intérêts. Ne voyant à notre cabinet aucun motif pour heurter ce prince, aucun intérêt réel pour l'inquiéter, je n'avance rien de trop en disant qu'il faudrait venir tirer ces gens-ci par l'oreille pour leur faire entreprendre quelque chose contre nous, et que tout homme qui apportera de la loyauté dans sa conduite et des formes convenables, conviendra pour me remplacer et fera même mieux que moi, si l'Empereur daigne accorder quelque confiance et un peu d'attention à mes précédentes dépêches et aux réflexions que je me permets de faire ici. Veuillez donc, Monsieur le Duc, m'obtenir son agrément pour que l'hiver ne me cloue pas dans mon lit de Pétersbourg. Faut-il absolument que j'y revienne? J'obéirai! Mais l'Empereur ne peut me refuser d'aller prendre des bains de Baréges, quand je suis perclus et que l'usage que j'en ai fait la première année que j'ai été son aide de camp m'a remis sur pied. J'insiste, parce que je suis très souffrant; j'ose donc me flatter que l'Empereur jettera un regard d'ancienne bonté sur un de ses anciens serviteurs, et que Votre Excellence m'annoncera incessamment mon remplacement.

Pétersbourg, le 15 novembre 1810.

Monsieur le Duc,

Je dois des remerciements à Votre Excellence de la lettre qu'elle a eu l'obligeance de me faire passer, de ses bontés pour M. de Rumigny, et de l'intérêt dont elle m'assure; ma santé en a plus besoin que jamais. Veuillez vous rappeler souvent de mes instantes demandes et les mettre de nouveau sous les yeux de l'Empereur.

La position est ici toujours la même. Je crois les dispositions bonnes; la méfiance et l'inquiétude n'ont pas changé, vous êtes notre thermomètre. Le retour de M. de Czernicheff [670] améliorera-t-il cette situation? On ne m'a rien témoigné, mais il m'a été facile de voir qu'on est blessé; est-ce de ce qu'il a rapporté, est-ce de la lettre dont Votre Excellence l'avait chargé pour moi, je l'ignore encore. On se plaint que nous ne témoignons point de confiance; nos doutes, les annonces de nos journaux que de nombreux bâtiments arrivent en Russie, tandis qu'il n'en est pas entré quinze avec chargement depuis le 15 septembre, sont appelés de la mauvaise foi. On y voit un projet de proclamer d'avance des griefs pour former l'opinion et la préparer à des changements. On a la conviction qu'on a plus fait qu'aucune puissance et que nous-mêmes dans l'intérêt du système contre l'Angleterre. On se vante d'avoir sacrifié à ce but son commerce, son change et même, à un certain point, sa sûreté, en nous aidant loyalement contre l'Autriche, tandis que nous profitions de ce concours pour ressusciter la Pologne, malgré les engagements pris. Le gouvernement se croit des droits à notre reconnaissance et l'empereur Alexandre à la confiance de l'empereur Napoléon. Voilà l'opinion du cabinet. Quant à sa marche, elle ne varie pas, les formes et les dispositions antianglaises sont les mêmes. Les glaces ont fermé Cronstadt, les autres ports ne tarderont pas à l'être; il paraît d'ailleurs que les hommes qui y sont les surveillent réellement et se sont persuadés que l'Empereur veut être obéi sur ce point.

[Note 670: ][ (retour) ] L'aide de camp Tchernitchef.

Quant à la marche des affaires, je crois que quelques changements dans les lettres qu'on peut voir [671] et quelques cajoleries dans les formes les rendraient plus faciles. Le ton de la menace rendrait plus dissimulé et n'obtiendrait rien ici. On peut nous craindre, aussi n'irait-on pas nous chercher. Mais on a en même temps trop d'amour-propre et trop aussi le sentiment de sa force chez soi pour nous céder sur certaines choses. En énonçant cette opinion, je ne dis qu'une vérité dont plusieurs années m'ont convaincu. L'éducation et le caractère de l'empereur Alexandre le rendent très impressionnable et sensible aux bonnes formes, et dans ce genre, on ne peut que lui rembourser ce qu'il avance. Il veut être un chevalier dans ses relations politiques; pourquoi changer cette bonne disposition, qui est le correctif de la dissimulation presque obligée des princes, quand il y a au fond de ce caractère une opiniâtreté qu'il faut se garder de heurter? L'Empereur, notre auguste maître, ne se doute peut-être pas jusqu'à quel point il pourrait servir ses intérêts avec des ménagements sur la Pologne et quelques procédés pendant que sa politique irait toujours son train.

[Note 671: ][ (retour) ] Il s'agit des lettres ministérielles qui étaient expédiées avec intention de manière à pouvoir être décachetées et lues par la police russe.

Je dois revenir sur les lettres que Votre Excellence m'adresse dans l'intention que le ministère russe les lise, parce qu'à la distance où nous sommes, cette manière de se parler a l'inconvénient de manquer d'à-propos. Je ne puis pas faire qu'on soit ici content de tout et que vous le soyez par conséquent de moi, mais soyez sûr que je ne manque ni de nerf, quand il en faut pour réussir, ni de fierté s'il était nécessaire de rappeler au nom de qui je parle; je connais mon terrain et crois avoir fait mes preuves. Pour en finir sur les lettres, et certes ma réflexion n'est pas dans mon intérêt, je pense qu'il y a moins d'inconvénient à me faire frapper trop fort qu'à frapper vous-même, car le mécontentement peut s'escompter à mes dépens.

En entrant dans tous ces détails avec Votre Excellence, je crois remplir les devoirs d'un fidèle serviteur de l'Empereur et d'un homme qui désire être vraiment utile au département dont elle est le chef.

Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous rappeler encore, Monsieur le Duc, que je me meurs ici, que je ne suis plus propre à y servir l'Empereur, et qu'un pauvre diable lancé loin de lui et des siens et au bout du monde a besoin de revoir la France après trois années d'exil et de tribulations politiques qui ne sont ni de son goût, ni dans son caractère.

Pétersbourg, le 15 décembre 1810.

Monsieur le Duc,

L'état de ma santé m'oblige à rappeler à Votre Excellence les différentes demandes que j'ai eu l'honneur de lui adresser pour obtenir de revoir la France. Ici, on tient trop à conserver la paix, on est trop prononcé contre l'Angleterre pour que le maintien du système actuel et nos relations puissent se ressentir d'un changement d'individu. Peut-être un nouveau visage réchaufferait-il même plus que je ne puis le faire l'alliance à laquelle on nous soupçonne d'attacher moins de prix maintenant. Quoique je coure déjà ma quatrième année d'absence, je regarderais, Monsieur le Duc, comme mon premier devoir de me dévouer encore si je croyais pouvoir servir l'Empereur mieux qu'un autre. Mais dans la situation où les circonstances m'ont placé depuis un an, tout autre après quelques mois de séjour fera avec plus d'avantage que moi les affaires du présent, puisqu'on ne pourra lui demander compte du passé. Cela remplacera donc bien au delà, même dès son début, l'avantage que je puis tirer de la connaissance des individus et de l'accès que j'ai à toute heure et en tous lieux chez l'Empereur et ses ministres. Je parle sur cela à Votre Excellence avec la confiance d'un homme d'honneur et la franchise d'un soldat dont la vie appartient à l'Empereur. Sa Majesté veut-elle encore l'alliance et ses effets, peu importe celui qui la servira ici. Sa politique ménageant les intérêts de frontière de ce pays, qui ne gênera en rien les grands projets qu'elle peut avoir, les choses marcheront d'elles-mêmes. Sa Majesté ne veut-elle que les froides relations d'un simple état de paix, a-t-elle même d'autres projets, elle ne peut tenir à ce que ce soit moi qui la représente, puisqu'un autre individu moins près de son auguste personne donnera moins d'importance à la mission, et que tout autre sera plus à son aise et fera donc mieux que moi. Voilà mes réflexions, Monsieur le Duc; je vous les confie pour ne plus conserver que la pensée de mes devoirs et le désir de prouver à mon maître que les obstacles quels qu'ils soient, ainsi que ma mauvaise santé, ne rebutent pas plus mon zèle qu'ils n'allèrent mon entier et respectueux dévouement.

Que Votre Excellence agrée avec l'assurance de mes inaltérables sentiments celle de ma haute considération.

Caulaincourt, duc de Vicence [672].

[Note 672: ][ (retour) ] La même signature, faisant suite à des formules identiques, se retrouve au bas de toutes les lettres précédentes.