IV
Dans son impatience de conclure, Napoléon comptait sans le caractère indécis et toujours hésitant de l'empereur François, sans l'extrême répugnance de ce monarque à admettre, soit une abdication, soit un nouveau démembrement de sa monarchie. À Dotis, le parti de la guerre luttait encore et maintenait ses positions. Après le retour de Bubna et l'ultimatum français, il fit un nouvel effort et crut un instant avoir cause gagnée. Il persuada sans trop de difficulté au souverain, peu expert en matière de géographie et de statistique, que Napoléon ne lui faisait en réalité aucune concession, que l'ultimatum, en ce qui concernait les provinces allemandes et illyriennes, se bornait à récapituler les demandes primitivement émises, que la France réclamait en gros ce qu'elle avait d'abord exigé en détail, et l'empereur François se fonda sur cette inexactitude matérielle pour formuler une réponse négative. Après avoir froidement accueilli Bubna, conquis aux idées de paix, il lui enjoignit de repartir pour Vienne et le munit d'une nouvelle lettre pour Napoléon; il y faisait allusion à une réouverture possible des hostilités. À Altenbourg, ses plénipotentiaires se bornaient à préciser et à accentuer leurs concessions en Galicie; ils laissaient entendre que, de ce côté, la condescendance de leur maître n'aurait point de limites, mais se refusaient opiniâtrement à livrer le littoral illyrien: ils repoussèrent l'ultimatum par une note officielle qui n'était que l'amplification diplomatique de la lettre écrite par leur maître.
Cette résistance tenace et chicanière déplut fort à l'Empereur. Dès que Bubna eut reparu à Vienne, le 20 septembre, il le manda et l'admit en sa présence le soir même, mais son air sombre et sinistre annonçait l'orage. Cependant, habile à mesurer et à calculer les effets de sa colère, il n'entendait se courroucer que juste assez pour frapper, pour intimider son interlocuteur, sans le pousser à bout: prêt à recommencer la guerre, s'il y avait lieu, rassemblant ses moyens, il préférait toujours triompher par d'autres voies. Pour réduire l'Autriche, il se proposait de lui lancer des menaces savamment graduées et tenait en réserve un dernier argument, neuf et irrésistible. Frappé de l'insistance que mettaient les Autrichiens à lui offrir la Galicie, il reconnaissait dans cette tactique l'espoir persistant de le brouiller avec Alexandre et de se ménager à la faveur de cette mésintelligence un sort meilleur; c'est cette illusion qu'il veut absolument dissiper et détruire. À ceux qui s'efforcent de le mettre en opposition avec la Russie, il répondra par une attestation éclatante de l'alliance: à l'aide d'un expédient audacieux, il introduira la Russie malgré elle au débat et l'y fera surgir à l'improviste, afin de terrifier et de désarmer l'adversaire.
«Qu'apportez-vous, dit-il à Bubna, la paix ou la guerre?» Puis, faisant lui-même la réponse, se référant à la dernière note de Metternich, sans même ouvrir la lettre de l'Empereur qu'il mit toute cachetée dans sa poche, il s'écria furieusement que l'Autriche ne voulait point de paix. À Dotis, disait-il, on appréciait mal la situation; on se leurrait d'espérances pernicieuses; on cherchait moins à négocier sérieusement qu'à «jeter une pomme de discorde entre lui et la Russie [218]». À ce jeu, l'Autriche risquait son existence. Si la guerre recommençait, il la ferait avec des armes mortelles; il prononcerait la séparation des couronnes, la déchéance de la dynastie, prendrait possession en son nom des pays occupés, briserait tous les liens qui unissaient les peuples au souverain, ruinerait le crédit de la monarchie; il avait fait fabriquer des billets de la banque de Vienne pour deux cents millions et les jetterait dans la circulation. Comme son interlocuteur essayait de discuter et de raisonner, il reprit alors les termes de son ultimatum, les justifia l'un après l'autre, insista sur l'absolue nécessité où il se trouvait de prendre Trieste et le littoral, d'assurer ainsi la jonction de la Dalmatie avec le royaume d'Italie et de s'ouvrir un chemin ininterrompu vers l'Orient; il fut véhément, prolixe, intarissable sur ce sujet. Bubna ayant objecté que l'Autriche ne pouvait renoncer à ses ports, abandonner tout contact avec la mer: «En ce cas, reprit l'Empereur, la guerre est inévitable. Est-ce vous qui romprez l'armistice, ou dois-je m'en charger?
[Note 218: ][ (retour) ] Corresp., 15837.
Mais non, je veux que vous rendiez l'univers témoin de votre démence, que vous vous montriez à lui dénonçant l'armistice, compromettant l'existence de votre État, plutôt que d'accéder à des demandes que j'ai le droit d'exiger comme vainqueur, comme maître de neuf millions de vos sujets.» À cette violente apostrophe succéda un moment de silence. L'Empereur jeta loin de lui son chapeau, ce qui était le geste des grandes colères, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, s'y tint immobile, pensif, absorbé dans une profonde méditation, le front chargé de nuages d'où semblait devoir jaillir la foudre. Tout à coup, comme frappé d'une lueur subite, il reprit la parole, et, avec une extrême vivacité: «Savez-vous ce qui nous reste à faire? dit-il à Bubna. Si votre empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en réfère à l'arbitrage de la Russie! Nous conclurons un armistice de six mois: le Tsar enverra un représentant à Altenbourg, et je m'en rapporterai à sa décision [219].»
[Note 219: ][ (retour) ] Voy. le récit de cette scène dans Beer, 440-442, d'après les dépêches de Bubna.
Le coup de théâtre était imprévu et de grand effet; Napoléon l'avait habilement amené, après avoir préparé et machiné la scène avec un art supérieur. En se livrant inopinément à cet acte de foi en la Russie, il comptait susciter à Dotis les plus décourageantes réflexions sur l'indissolubilité de l'alliance. On ne manquerait point de se dire chez l'ennemi: Pour que l'empereur Napoléon s'offre avec tant d'assurance à remettre sa cause entre les mains d'Alexandre, pour qu'il choisisse ce prince comme arbitre, c'est-à-dire comme juge souverain de la querelle, il faut qu'il s'estime bien sûr de la Russie, qu'il la sente derrière lui, dévouée, obéissante jusqu'à la servilité, prête à le suivre aveuglément et à marcher du même pas. On ne douterait point que cette cour n'eût été pressentie à l'avance, qu'elle ne connût et n'approuvât nos prétentions, qu'elle ne fût disposée à les soutenir; Napoléon avait d'ailleurs fait dire à Metternich, répété à Bubna, que l'ultimatum avait été communiqué à Pétersbourg. Mais l'Autriche ne saurait-elle le prendre au mot, accepter l'arbitrage, attendre la sentence d'Alexandre, dont l'opinion demeurait en fait au moins douteuse? Pour ressentir cette crainte, Napoléon connaissait trop bien la situation de l'adversaire. Il n'ignorait point que le gouvernement autrichien, privé de ses meilleures provinces et de leurs revenus, épuisant ses dernières ressources, éprouvant d'extrêmes difficultés à nourrir et à ravitailler ses troupes, ne saurait se perpétuer plusieurs mois dans un état d'intolérable anxiété, sous peine de périr d'inanition et de langueur; il lui fallait provoquer une solution immédiate, quelle qu'elle fût, combattre ou se soumettre, et Metternich, dans les entretiens d'Altenbourg, avait laissé échapper cette phrase significative: «Nous ne pouvons rester trois mois encore dans cette position; il nous faut la guerre ou la paix [220].» Napoléon pouvait donc en toute sécurité se faire fort des sentiments d'Alexandre, les préjuger, les affirmer, car il savait l'Autriche hors d'état matériellement de les mettre à l'épreuve, de chercher la réalité sous de redoutables apparences, de vérifier si l'épouvantail dressé à ses yeux ne recouvrait que le vide.
[Note 220: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 18 août 1809.
Après sa conversation avec Bubna, qui avait duré trois heures, Napoléon lut la lettre de l'empereur François et prépara sa réponse. Il la fit âpre, rude et tonnante. Après avoir irréfutablement démontré, à l'encontre des calculs autrichiens, l'importance de ses concessions, après avoir mis un soin blessant à convaincre l'empereur François d'ineptie et ses conseillers de mauvaise foi, il affirmait une fois de plus sa volonté immuable de s'en tenir à l'ultimatum: il insistait sur les avantages de sa position militaire, invoquait le droit du plus fort, jetait dans la balance le poids de son épée. Il ne se radoucissait qu'à la fin, mêlait alors le ton du sentiment à celui de la menace, faisait en termes magnifiques l'éloge de la paix, et la Russie lui fournissait le trait final de sa péroraison. «Je suis si persuadé d'avoir le bon droit de mon côté, disait-il, je mets dans mes demandes une modération qui étonnera tellement l'Europe, quand elle sera connue, que je consentirais à la réunion d'un congrès général où seraient admis même les plénipotentiaires de l'Angleterre, et que je vous propose de vous en rapporter, vous et moi, Monsieur mon Frère, à l'arbitrage de l'empereur Alexandre. Certes, je donne, par cette dernière proposition, la preuve la plus évidente de ma répugnance à verser le sang et de mon désir de rétablir la paix du continent [221].»
[Note 221: ][ (retour) ] Corresp., 15824.
Près d'expédier cette lettre, Napoléon se ravisa. Tenant à renforcer et à maîtriser le débat, en y jetant des arguments à sensation, il jugea inutile de l'envenimer par des paroles de colère adressées directement à son frère d'Autriche: «Il vaut mieux, dit-il, que les souverains ne s'écrivent pas que de s'écrire des injures [222].» Il supprima donc sa lettre, mais la communiqua en projet à MM. Maret et de Champagny, afin qu'ils en fissent le thème de leurs entretiens, le premier avec Bubna, le second avec Metternich, et qu'ils missent en œuvre tous les moyens de pression qu'elle contenait, menaces à la maison régnante, allusion à un total bouleversement de l'empire, recours confiant et superbe à l'intervention de la Russie.
[Note 222: ][ (retour) ] Id., 15838.
En face de ces effrayantes perspectives, l'Autriche sentit défaillir son courage. Chez François Ier, il y avait eu velléité de résistance plutôt que résolution ferme et réfléchie de recommencer la guerre, si Napoléon demeurait inexorable. Pendant la nouvelle mission de Bubna à Vienne, les amis de la paix avaient insensiblement regagné du terrain à la cour de Dotis. Après le retour de l'aide de camp, ils puisèrent dans ses récits des raisons convaincantes. En particulier, ils relevèrent l'intention annoncée par l'empereur des Français, attestée par divers indices, de déclarer désormais la guerre à la dynastie; ils démontrèrent que le monarque autrichien risquait sa couronne à vouloir sauver quelques provinces. Par ce moyen, Palfy agit sur l'Impératrice, qui agit sur l'Empereur, et le parti de la résignation fut adopté [223].
[Note 223: ][ (retour) ] Wertheimer, II, 415-420.
Pour arriver plus vite à la paix, l'Autriche résolut désormais d'unifier la négociation: au lieu de la poursuivre en partie double, à Altenbourg et à Vienne, elle la concentra dans cette dernière ville. Les conférences d'Altenbourg furent suspendues, et Bubna reprit pour la troisième fois le chemin de Vienne, où il eut à accompagner le prince Jean de Lichtenstein, muni de pouvoirs en règle; les deux envoyés devaient accepter dans ses grandes lignes l'ultimatum français, en se réduisant à solliciter des concessions de détail.
Napoléon approchait du but. Maintenant que la négociation se poursuit sous ses yeux, sous sa surveillance immédiate, il la pousse rapidement, par les moyens de contrainte et de séduction qui lui sont propres. Il accueille bien les deux Autrichiens, ne leur ménage point les égards personnels, les admet souvent dans sa compagnie, les emmène au théâtre, dans la loge de leur propre souverain, puis s'enferme avec eux de longues heures et frappe de grands coups. Il agit aussi par des intermédiaires différents, distribuant à chacun son rôle. Champagny, rappelé d'Altenbourg, est chargé de la discussion officielle; sa mission est de résister sans blesser. Il tient des conférences «peu parleuses [224]», atténue la dureté de ses refus par son imperturbable politesse: «Il fait cent révérences et n'accorde pas un pouce de terrain [225].» Dans l'intervalle des séances, Maret cause avec les plénipotentiaires autrichiens, les attire chez lui, et avec beaucoup de grâce les engage à se rendre. Laborde vient à la rescousse; il est chargé des confidences à effet, des messages terrifiants. Il accourt chez Lichtenstein pour le prévenir que les chasseurs de la garde, déjà sur le chemin de France, ont reçu l'ordre de tourner bride, que l'Empereur veut absolument être fixé, qu'au moment de partir pour une inspection militaire il a averti Champagny de lui apporter à son retour la paix ou la guerre [226]. En butte à une pression de tous les instants, Lichtenstein et Bubna se désistent peu à peu de leurs demandes, avec remords, avec douleur; ils se lamentent et cèdent.
[Note 224: ][ (retour) ] Corresp., 15903.
[Note 225: ][ (retour) ] Rapport de Laborde. Archives des affaires étrangères, Vienne, 383.
[Note 226: ][ (retour) ] Lettre de Duroc. Archives des affaires étrangères, Vienne, 384.
Ils se révoltaient toutefois à l'idée de n'être venus que pour signer une capitulation, et Napoléon comprit la nécessité d'accorder à leur amour-propre, à leur patriotisme, de légères consolations. Après avoir posé un ultimatum, il se réduisit à un sine quâ non; il ne se refusa pas à quelques adoucissements et les fit porter sur la Galicie. L'attribution aux Varsoviens de la partie occidentale de cette province ne pouvait faire question, non plus que celle de Cracovie. Dans la Galicie orientale, sur la rive droite de la Vistule, Napoléon avait demandé d'abord deux cercles pour le duché, plus ceux de Lemberg, de Zolkiew et de Zloczow, destinés à former le lot de la Russie. Du 30 septembre au 6 octobre, il renonça à rien exiger de ce côté pour les Polonais, consentit même à partager entre eux et l'Autriche les salines précieuses de Wielicka, près de Cracovie, mais, par compensation, n'exigea plus que deux cercles pour la Russie [227]. À ce compte, si l'Autriche gardait environ les trois cinquièmes de la Galicie, ce qui devait plaire à Pétersbourg, le Tsar perdait Lemberg, le seul point de quelque valeur qui figurât dans sa part.
[Note 227: ][ (retour) ] Corresp., 15888.
Alexandre, cependant, commençait à parler un peu plus clair. Il s'était entretenu de nouveau avec Caulaincourt et, au milieu de ses vagues et ordinaires formules, avait jeté cette phrase: «Si l'on veut faire un partage entre moi et le grand-duché, il faudra qu'il ait la petite portion et moi la grande [228].» Mais cette réserve, connue à Schœnbrunn dans les premiers jours d'octobre, venait trop tard pour arrêter Napoléon dans son essor impétueux vers une pacification dont il avait arrêté les bases. Afin de préparer l'empereur Alexandre à subir ses décisions, il lui renvoya Tchernitchef avec une lettre caressante: il y faisait savoir que le principal vœu de la Russie allait être exaucé, puisque «la plus grande partie de la Galicie ne changerait point de maître».--«J'ai ménagé les intérêts de Votre Majesté, ajoutait-il, comme Elle eût pu le faire Elle-même, en conciliant le tout avec ce que l'honneur exige de moi [229].» Et il annonçait la paix sous peu de jours.
[Note 228: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 13 septembre.
[Note 229: ][ (retour) ] Corresp., 15926.
En effet, il sentait plus impérieusement le besoin de se l'assurer. La longueur des négociations, qui duraient depuis deux mois, apparaissait comme un échec à sa puissance et comme un encouragement à ses ennemis; la haine de l'Allemagne contre lui s'exaspérait; un fanatique avait tenté de l'assassiner. Il ordonna de transiger sur la question de l'indemnité de guerre, qui seule restait en suspens. Français et Autrichiens firent chacun un pas pour se rapprocher; le chiffre de soixante-quinze millions fut adopté, et le 14 octobre MM. de Lichtenstein et Bubna, dépassant leurs pouvoirs, prirent sur eux de signer à ces conditions, en réservant l'approbation et la signature de leur maître. Cette paix non ratifiée et partant incomplète, l'Empereur l'annonce comme définitivement acquise, la publie avec fracas, la fait célébrer par la voix de ses canons, et, pour couper court à toute récrimination, sort de Vienne le lendemain. N'osant détromper ses peuples, qui avaient accueilli avec transport la fin de leurs souffrances, François Ier s'inclina, se soumit, et Napoléon emporta par ce stratagème le dénouement d'une crise où il avait vaincu tout juste, où sa fortune n'avait triomphé qu'avec peine des difficultés accumulées par sa politique, où il lui avait fallu tendre et raidir tous les ressorts de sa puissance, épuiser toutes les subtilités de sa ruse, pour forcer la victoire et ravir la paix.
Par le traité de Vienne, sur trois millions et demi d'âmes cédées par l'Autriche, tandis que quatre cent mille passaient à la Bavière, tandis que douze cent mille autres servaient à compléter l'Illyrie française, le roi de Saxe, comme duc de Varsovie, en obtenait quinze cent mille et la Russie à peine quatre cent mille. «S. M. l'empereur d'Autriche, disait le traité, cède et abandonne à S. M. l'empereur de Russie, dans la partie la plus orientale de l'ancienne Galicie, un territoire renfermant quatre cent mille âmes de population, dans laquelle la ville de Brody ne pourra être comprise. Ce territoire sera déterminé à l'amiable entre les commissaires des deux empires [230].» Parmi nos alliés, tandis que le duché polonais recevait le «gros lot [231]», la Russie venait au dernier rang, réduite à une gratification modique et presque humiliante.
[Note 230: ][ (retour) ] De Clercq, Traités de la France, II, 295.
[Note 231: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 octobre 1809.
Seulement, donnant suite à son idée première, Napoléon comptait atténuer cette disproportion flagrante et rétablir dans une certaine mesure l'équilibre en accordant à la Russie des garanties d'avenir. Ces garanties, il veut les donner sur l'heure, de manière qu'elles coïncident avec le traité, qu'elles paraissent à Pétersbourg faire corps avec lui, en être à la fois le complément et le correctif. Il entend qu'elles soient larges, explicites, que les provinces polonaises de la Russie soient mises à l'abri de toute atteinte, de toute contagion, qu'une barrière sérieuse les couvre contre les entreprises du duché. Par les remaniements opérés, il n'a point voulu refaire la Pologne sous un autre nom et en préparer la complète réintégration, mais accroître le nombre des Polonais en armes qui veillent aux extrémités de son empire. Il donne la mesure de sa pensée par l'engagement qu'il impose de suite au roi de Saxe, celui de tenir sur pied, dans la principauté agrandie, soixante mille hommes au lieu de trente [232]; lorsqu'il a augmenté de moitié la population varsovienne, son but n'a été que de doubler sa grand'garde. Ce résultat obtenu, il consent à s'interdire tout autre projet, toute arrière-pensée, tant que la Russie lui demeurera fidèle, et à enclore le duché dans des limites irrévocablement fixées.
[Note 232: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères. Correspondance de Dresde, 78.
Déjà, dans sa lettre préparatoire au Tsar, il avait écrit: «La prospérité et le bien-être du duché de Varsovie exigent qu'il soit dans les bonnes grâces de Votre Majesté, et les sujets de Votre Majesté peuvent tenir pour certain que, dans aucun cas, dans aucune hypothèse, ils ne doivent espérer aucune protection de moi [233].» Le 14 octobre, en communiquant à Caulaincourt le texte du traité, Champagny ajoute: «Rassurez le ministère sur cet accroissement du duché de Varsovie. Il importe de prendre des mesures pour éviter les inconvénients qui se sont montrés en Pologne depuis la paix de Tilsit. Vous êtes autorisé à donner toutes les sûretés convenables. Vous pouvez même proposer un arrangement par lequel on conviendrait qu'aucun Lithuanien ne pourra être admis au service du duché, et réciproquement qu'aucun sujet du grand-duché ne serait reçu au service de la Russie [234].» Enfin, le 20 octobre, dans une lettre écrite directement au comte Roumiantsof et prenant le caractère d'une communication officielle, Champagny laisse entendre que l'Empereur ira aussi loin que la Russie peut le souhaiter et consentira à proscrire jusqu'au nom et au souvenir de la Pologne.
[Note 233: ][ (retour) ] Corresp., 15926.
[Note 234: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 octobre.
«L'Empereur, dit-il, veut non seulement ne point faire naître l'idée de la renaissance de la Pologne, si éloignée de sa pensée, mais il est disposé à concourir avec l'empereur Alexandre à tout ce qui pourra en effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. Sa Majesté approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions politiques, mais même de l'histoire. Elle engagera le roi de Saxe à se prêter à tout ce qui pourra tendre à ce but; tout ce qui pourra servir à maintenir dans la soumission les habitants de la Lithuanie sera approuvé par l'Empereur et exécuté par le roi de Saxe. Les inconvénients qui se sont montrés depuis le traité de Tilsit ne se reproduiront plus; on fera tout ce qui sera propre à les prévenir. Il y a donc tout lieu de penser que l'événement qui accroît la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans les cœurs des anciens Polonais une espérance chimérique, leur prouvera le peu de réalité de celle qu'ils avaient pu conserver: elle mettra un terme à une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'était inquiétante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent. L'Autriche conserve encore les trois cinquièmes de la Galicie, et précisément cette partie qui est le plus accoutumée à sa domination. La partie qui en est détachée pour appartenir au roi de Saxe en est un peu plus que le quart de sa population totale, et ferait à peine la dixième partie de ce qu'a été autrefois la Pologne. Est-ce par une disposition d'une si faible partie qu'un grand royaume peut renaître de ses cendres? Mais encore une fois, l'Empereur concourra de tous ses moyens à tout ce qui pourra assurer la tranquillité et la soumission des anciens Polonais, et il croira les bien servir en leur épargnant de nouveaux malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement sage et paternel d'un empereur, son allié et son ami [235].»
[Note 235: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 149.
Quelque formels que fussent les termes de cette lettre, il était impossible que la Russie n'apprît point avec douleur, avec angoisse, la préférence donnée au grand-duché dans la répartition des territoires; elle y verrait la justification de ses soupçons, l'indice, presque l'aveu, des desseins imputés à Napoléon; elle sentirait se fortifier et se fixer ses craintes.
Sous le point de vue de la justice distributive, la décision de l'Empereur apparaît irréprochable. Par leur conduite pendant la guerre, les Russes avaient à peine mérité une rectification de frontière: «C'est plus qu'ils n'ont gagné [236]», disait Napoléon, et cette appréciation était exacte. Il est vraisemblable que la Russie eût beaucoup obtenu de lui en le secourant avec efficacité, en se rangeant loyalement à ses côtés, pour faire appel ensuite à ces sentiments d'honneur et de confraternité militaire qui agissaient puissamment sur son âme. Napoléon avait au plus haut point la loyauté du champ de bataille; ce politique artificieux était un soldat sans reproche; il avait la religion du service rendu, et nul ne le vit jamais disputer le prix du sang versé pour sa cause. Plus tard, causant avec un aide de camp du Tsar, se remémorant le passé, laissant errer son imagination, il retraçait en traits de feu le rôle éminent que les circonstances avaient en 1809 livré à la Russie, comment elle eût dû s'y prendre pour le remplir, ce qu'il aurait fait lui-même à la place d'Alexandre: «J'eusse fait faire volte-face, disait-il, aux cent mille hommes employés contre les Turcs, et, entrant en Hongrie, j'eusse dicté la paix aux deux partis [237].» Comme la Russie avait préféré se réfugier dans l'abstention et se désintéresser des événements, quitte à se plaindre de leurs conséquences, c'était à elle-même qu'elle devait tout d'abord imputer ses mécomptes. Néanmoins, puisque Napoléon croyait toujours et fermement à la nécessité de la retenir dans l'alliance, il y avait de sa part faute grave, féconde en conséquences funestes, à donner aux appréhensions d'Alexandre un objet précis, à fournir contre soi un grief tangible. Il avait beau déclarer, en toute sincérité, son intention de ne point restaurer la Pologne, ses actes parlaient contre lui, et le gage matériel donné aux Varsoviens apparaissait comme le démenti de ses affirmations, si catégoriques qu'elles fussent.
[Note 236: ][ (retour) ] Documents inédits.
[Note 237: ][ (retour) ] Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, 11.
Les garanties proposées, il est vrai, pouvaient avoir leur valeur et, en quelque manière, réparer le traité. Mais sous quelle forme Napoléon les donnerait-il? Interviendrait-il en son nom ou ferait-il simplement stipuler le roi de Saxe? Prendrait-il des engagements verbaux ou écrits? Signerait-il une convention? Quelles en seraient la consistance et la teneur? Autant de points que la lettre du 20 octobre laissait en suspens et qui restaient à traiter. Nos offres provoquaient une négociation nouvelle, périlleuse entre toutes, puisqu'il faudrait, pour convenir d'arrangements précis, écarter toute ambiguïté, aller jusqu'au fond des pensées respectives, au risque de les trouver irrémédiablement discordantes, au risque de tuer l'alliance en dissipant l'équivoque dont elle avait vécu jusqu'à ce jour. La question de Pologne, née à Tilsit avec le duché, introduite entre les deux empereurs par l'acte même qui les avait rapprochés, maintenue d'abord à l'état latent, surgie tout à coup de la guerre contre l'Autriche et des insurrections galiciennes, aggravée par les conditions de la paix, n'était plus de celles qu'une politique adroite réussirait à assoupir ou à voiler: il était nécessaire qu'elle fût envisagée franchement et abordée de face, tranchée d'un commun effort ou reconnue insoluble, et le débat auquel elle donnerait lieu, compliqué d'une nouvelle et intime péripétie, allait marquer la crise suprême de l'alliance.