CHAPITRE V

RETOUR DU DUC DE VICENCE.

Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.

I

Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé. Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard: l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur [211].

[Note 211: ] [ (retour) ] Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.

En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute idée d'offensive [212]. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm, d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir par Bonaparte [213]», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à une rupture avec la France [214].

[Note 212: ] [ (retour) ] Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et 18 avril, mentionnés ou cités par Duncker, 353-354.

[Note 213: ] [ (retour) ] Tegner, Le baron d'Armfeldt, III, 300.

[Note 214: ] [ (retour) ] Id., 301.

Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable [215], il n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive préméditée et systématique.

[Note 215: ] [ (retour) ] Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de Saint-Pétersbourg.

L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver un second Poltawa [216].» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les sierras brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.

[Note 216: ] [ (retour) ] Bogdanovitch, I, 93.

À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit, stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément, tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile, inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces, à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de leur frontière [217]. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur. Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte [218].

[Note 217: ] [ (retour) ] Bogdanovitch, I, 72-95. Mémoires de Wolzogen, 55 et suiv.

[Note 218: ] [ (retour) ] Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26 au 28 mai, citée par Duncker, 361-362.

Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près, il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.

Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs. Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien, ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un équivalent qui pourrait nous convenir [219]»;--et Saint-Julien, après avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».

[Note 219: ] [ (retour) ] Oncken, Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege, II, 611.

Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.

Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformément aux ordres expédiés de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mêmes du ministre français, l'ambassadeur dit en propres termes: «Si ce que les Russes désirent est faisable, cela sera fait.» Alexandre répondit d'abord en protestant de sa modération: «Quant au désir de s'expliquer et de s'entendre, cette tâche avait depuis longtemps été remplie par lui: c'était nous qui ne répondions à rien et qui demandions chaque jour la même chose, comme si lui n'avait pas déjà répondu sur tout depuis trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela dépendait de lui, tandis que tout dépend de l'empereur Napoléon.»--«Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi ses intérêts, personne n'a aimé aussi franchement sa gloire, et personne ne peut encore lui témoigner une plus franche, une plus utile amitié. Le temps est venu de le reconnaître: j'ai été tout coeur pour lui, quelles que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi [220]

[Note 220: ] [ (retour) ] Caulaincourt à Maret, 7 mai 1811.

Caulaincourt répéta que l'Empereur et Roi était sincèrement disposé à satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir «comment et où: qu'on ne s'était jamais expliqué là-dessus». Alexandre commença alors par réclamer l'observation pure et simple des traités, ce qui eût impliqué le retour du prince dépossédé dans ses États, prétention de pure forme et que nul ne prenait au sérieux. Au bout de quelque temps, comme s'il se fût laissé graduellement forcer la main, il admit le principe d'une indemnité «juste et convenable». Pour indiquer celle qu'il avait en vue, sans avoir à la désigner, il procéda par voie d'élimination. «Erfurt tout seul, disait-il, était notoirement insuffisant.» D'autre part, «ce qu'on voudrait y ajouter devant être pris sur des États qui tous étaient sous la protection de la France, ce n'était pas à lui à les spolier». Enfin, «la Russie ne pouvait certainement prendre cet équivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y aurait ni justice ni raison à rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg, ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'il ne pouvait être de l'intérêt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la Prusse». La Prusse et les États secondaires de l'Allemagne ainsi écartés, restait le grand-duché: Alexandre se garda bien d'en prononcer le nom, si ce n'est pour dire «qu'il n'enviait rien à cet État pas plus qu'à ses autres voisins»; c'était jouer sur les mots, car on eût livré le duché à la Russie en le concédant partiellement au duc d'Oldenbourg. Après avoir ainsi équivoqué, après avoir déclaré encore une fois qu'«il attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un allié tel que lui», Alexandre sauta de là aux affaires de Pologne, insistant sur l'urgence de mettre fin aux agitations et aux espérances de ce peuple, cherchant évidemment à rapprocher et à lier les questions. La plupart de ses paroles, il est vrai, étaient accompagnées de telles circonlocutions et de si pudiques réticences, il se défendait si bien de vouloir dicter le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne paraît pas avoir expressément compris que la garantie sollicitée contre la Pologne se confondait et s'identifiait avec l'indemnité réclamée pour le duc d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par l'autre; que la solution de la première emporterait par elle-même ou au moins dégagerait de toute difficulté le règlement de la seconde.

Durant toute cette période, Alexandre sut garder, avec un tact parfait, l'attitude convenable à un ami justement froissé, méconnu et menacé, qui se tient à l'écart par dignité et néanmoins ne demande qu'à revenir, pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre ambassadeur avec égards, avec distinction, mais ne dissimulait point que les attaques de la presse française contre Tchernitchef, que les paroles de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient blessé au coeur. Il s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dépasser certaines limites. Pour célébrer l'événement, Caulaincourt avait eu l'idée de donner un grand bal, une fête qui ferait époque dans les fastes de Pétersbourg, et de réunir toute la société dans son hôtel splendidement décoré à l'intérieur et à l'extérieur. L'autorité russe lui prêta obligeamment son concours pour les dispositions à prendre, mais le Tsar fit savoir qu'il ne pourrait assister à la fête dans les circonstances présentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation, mais, à moins qu'il ne vînt d'ici là quelque chose «d'amical et de rassurant, il serait malade le jour de la fête». «Quelle figure ferais-je, disait-il à Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les troupes françaises marchent de toutes parts?... Donnez la fête sans moi, ne me priez pas. Toutes les facilités pour qu'elle soit belle et au-dessus de tout ce qui a été fait et de ce que les étrangers peuvent faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que l'Empereur me prouve par ce qu'il dira à Kourakine ou à Tchernitchef, par ce qu'il fera, qu'il tient réellement à moi et à l'alliance, et j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre désir que de donner à l'Empereur et à votre pays des marques d'amitié. De mon côté, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrière-pensée, pas un souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, dès que vous le voudrez franchement, dans l'état d'alliance et d'amitié [221]

[Note 221: ] [ (retour) ] 135[e] rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 8 mai 1811.

Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva à Pétersbourg. Il fut grandement, magnifiquement reçu. En lui donnant audience pour la première fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacité de l'effervescence guerrière qu'on signalait en Saxe, mais il entremêla ses doléances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le désir de voir madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre séjour en Russie: son arrivée prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour longtemps dans le pays et apparaîtrait comme un signe de paix [222].

[Note 222: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 12 mai 1811.

Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses préparatifs de départ, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reçut ensemble ou séparément. À Lauriston, il répéta ce qu'il avait dit à Caulaincourt, et même le nouveau représentant semble avoir mieux compris que l'ancien, à certaines nuances d'expression, à certains jeux de physionomie, qu'on en voulait à l'intégrité de l'État varsovien: faisant timidement allusion à l'opportunité de céder quelques terres en Pologne, il écrivait: «Je pense que si l'empereur Napoléon a cette intention, cela remplirait le double but de la compensation et de la convention pour la Pologne [223]

[Note 223: ] [ (retour) ] Lettre particulière à Maret, 1er juin 1811.

Tandis qu'Alexandre tâtait ainsi M. de Lauriston et lui laissait soupçonner ses désirs, il le comblait de menues faveurs: invitations à la parade du dimanche, invitations fréquentes à dîner, conversations en tête à tête. De son côté, comme si elle eût saisi et voulu servir les intentions du maître, la société ne montrait à l'ambassadeur de France que souriants visages [224]. Et tout de suite le charme opéra: la grâce de cet accueil, la simplicité enjouée du monarque, son parler plaisant et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet accoutumé. Nouveau venu dans la politique, cet officier général se prit à croire Alexandre beaucoup moins détaché de la France et de son empereur qu'il ne l'était en réalité.

[Note 224: ] [ (retour) ] Lauriston écrivait à Maret le 17 juin: «Je ne peux assez me louer de la manière affable avec laquelle je suis reçu et traité dans toutes les maisons où je vais. La saison de la campagne disperse la société; néanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.»

Son premier mouvement avait été d'écrire à Paris: «L'empereur Alexandre ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque [225]»; et cette assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait plus loin, n'admettait pas que la Russie eût jamais nourri des intentions agressives. Parti de Paris avant que les découvertes de Poniatowski y fussent connues, il ne lui en était revenu que de faibles échos. Puis, quel moyen de résister aux preuves d'innocence et de candeur qu'Alexandre lui plaçait ingénieusement sous les yeux? On avait l'air de l'initier à tous les secrets de l'état-major: on lui montrait une carte où l'emplacement des corps russes était marqué à une assez grande distance de la frontière; on lui proposait d'envoyer son aide de camp procéder à une vérification sur les lieux. Au reste, Alexandre convenait parfaitement qu'il avait fait appel à toutes ses forces disponibles, qu'il avait voulu se mettre à l'abri d'une surprise, qu'il se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la campagne; mais le fait d'avoir laissé passer le moment où il aurait pu attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification, n'apportait-il pas à l'appui de ses intentions purement défensives un témoignage irréfragable? «Je suis prêt, disait-il, je n'ai plus de mouvements à faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en état de défense. J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce là une agression? N'est-ce pas déclarer positivement que je veux me défendre, et rien que cela [226]

[Note 225: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 29 mai.

[Note 226: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 29 mai.

Quant à se défendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opiniâtreté dont il était capable, avec l'énergie du désespoir, et cette partie de ses discours n'était pas seulement un jeu de scène, un procédé de politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction réfléchie et profonde. À mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volonté de ne point provoquer la lutte, il s'établissait inébranlablement dans la résolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu'à complet épuisement de ses forces, si on lui imposait cette épreuve. Il se battrait alors «à toute outrance [227]», bien décidé, si la fortune trahissait ses premiers efforts, à se retirer jusque dans les provinces les plus reculées de la Russie pour continuer la résistance, à s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de ces stoïques déterminations ne réussirait-elle pas à impressionner l'Empereur, à lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit donc, avec une force singulière d'expressions, à M. de Lauriston et surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer à Paris et y reprendre auprès de son maître son service de grand écuyer: il aurait occasion de l'approcher à toute heure, de l'entretenir, de le convaincre. Dès à présent, il avait dépouillé son caractère d'ambassadeur: ce n'était plus qu'un ami commun des deux souverains; nul ne semblait mieux désigné pour porter de l'un à l'autre un message à la fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit dépositaire de ses suprêmes confidences le frappèrent et l'émurent profondément.

[Note 227: ] [ (retour) ] Lettre à Czartoryski, 1er avril 1812. Mémoires et Correspondance de Czartoryski, II, 282.

Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mémoire, afin de les répéter textuellement à l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche.

Il quitta Pétersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernière fois à la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage pâli, sur ses traits fatigués et creusés, une expression de mélancolie profonde [228]. Bien que son ambassade lui eût valu à la fin de pénibles déboires, bien que le climat de Pétersbourg eût altéré sa santé, il s'était pris d'affection pour cette Russie où il avait à la fois goûté de hautes satisfactions et traversé de multiples épreuves; c'est un penchant de l'âme humaine que de s'attacher aux lieux où elle a connu la souffrance et la joie, où elle a beaucoup agi, beaucoup lutté, c'est-à-dire, en somme, beaucoup vécu. Caulaincourt aimait Alexandre pour les bontés qu'il en avait reçues, et il lui avait voué une reconnaissance sincère: il aimait les élégances de la vie russe et regrettait cette société de hautes allures et d'esprit affiné, intéressante et charmeresse, dont il avait peu à peu conquis l'estime et forcé les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre maîtresse et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et s'anéantir, pour céder la place à un inconnu plein de périls: le pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dépensés en pure perte, l'assombrissaient au moment du départ: il en fut obsédé durant les journées et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se gardait cependant de pensées par trop décourageantes, qui débiliteraient son énergie. Sa mission n'était pas terminée: un dernier devoir lui restait à remplir: ce serait de dire à l'Empereur la vérité tout entière telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'éclairer, de l'avertir: il ne faillirait pas à cette obligation, au risque de déplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune à sa conscience.

[Note 228: ] [ (retour) ] La comtesse Edling écrit dans ses Mémoires: «Caulaincourt, en recevant son audience de congé, éprouva une émotion si extraordinaire que tout le monde en fut étonné.» P. 50.