II
A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les chemins fréquentés, «les endroits surveillés [41]», et arriva à Grodno. Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies: c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre: elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants, comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se faire conspirateurs [42].
[Note 41: ] [ (retour) ] Mémoires de Czartoryski, II, 270.
[Note 42: ] [ (retour) ] La réponse de Czartoryski et la seconde lettre d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été publiées à la suite des Mémoires du prince Adam Czartoryski, II, 255 à 278.
La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée, isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre. Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre? Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats, une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.
Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort, quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des garanties.
Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791 «est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet, elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre, au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.
A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans, commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse. Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre? S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance? L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas impunément.»
Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications, des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris, de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées, il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie, voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires! Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à déranger celle-ci.»
Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir, écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du 18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais, comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»
Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes. «Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible, la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne, hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement, armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions, autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.
Passant aux probabilités de succès que comporte actuellement une guerre contre la France, Alexandre prétend les faire reposer sur des données certaines, précises, nullement hypothétiques. Dans sa première lettre, il s'est borné à dire: «Le succès n'est pas douteux avec l'aide de Dieu, car il est basé, non sur un espoir de contre-balancer les talents de Napoléon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se trouvera, joint à l'exaspération générale des esprits dans toute l'Allemagne contre lui.» Et il a opposé dans une sorte de tableau synoptique, aux cent cinquante mille Français ou alliés que Napoléon réunira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille Autrichiens, cités pour mémoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se contente pas d'une affirmation générale et réclame des détails convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus complètement et se livre à d'instructifs aveux, qui montrent à quel point le projet d'attaque a été étudié et creusé. Il établit, pièces en main, qu'il est demeuré au-dessous de la vérité quand il a parlé de deux cent mille Russes en chiffres ronds, qu'il en possède deux cent quarante mille cinq cents bien comptés, prêts à entrer en campagne, appuyés par une réserve de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de Czartoryski les trois armées qu'il a rangées l'une derrière l'autre; il en décompose devant lui les éléments constitutifs et les lui fait toucher du doigt, chacun se présentant à tour de rôle et répondant à l'appel:
«L'armée, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est tout organisée et se trouve composée de huit divisions d'infanterie faisant chacune 10,000 hommes, entièrement complètes: ce sont les divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers; quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de 96,000 hommes; de plus, quinze régiments de Cosaques qui forment 7,500 chevaux; en tout, 106,500.
«Tout ce qui est non combattant en est décompté.
«Cette armée sera soutenue par une autre composée de onze divisions d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de cavalerie, nommément nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la cavalerie de la garde. En sus, dix-sept régiments de Cosaques. Total, 134,000 hommes.
«Enfin, une troisième armée, composée des bataillons et escadrons de réserve, est forte de 44,000 combattants, renforcée de 80,000 recrues, tous habillés et exercés depuis plusieurs mois aux dépôts.»
Après avoir exposé ses ressources militaires, le Tsar dévoile son plan diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: «Je suis décidé, dit-il, à lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme échange de la Galicie.»--«Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu'à vous parler des craintes que vous avez élevées que Caulaincourt n'ait percé le mystère dont il s'agit. L'avoir pénétré est impossible, car même le chancelier [43] ignore notre correspondance. La question a été plus d'une fois débattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne sût que je m'occupe déjà de ces mesures.» Quant aux apprêts militaires, à supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur attribuera un caractère purement défensif: il saura d'ailleurs en atténuer et en dissimuler l'importance.
[Note 43: ] [ (retour) ] Le comte Roumiantsof, ministre des affaires étrangères depuis 1807 et chancelier depuis 1809.
Ainsi, tout a été de sa part prévu, calculé, combiné: toutes les chances ont été tournées en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens à décider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour enlever leur adhésion, Alexandre s'efforce de leur démontrer mathématiquement que leur intérêt est de marcher avec lui et de déserter la cause française. A cet effet, dans une suite d'alinéas placés en regard et en opposition, il met en parallèle les deux hypothèses, celle où les soldats et les habitants du duché resteront fidèles à la France, celle où ils embrasseront le parti contraire.
Dans le premier cas, leur immobilité obligera les Russes à se tenir sur la défensive: «Cela étant, il se peut que Napoléon ne veuille pas commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses continueront à rester sur le pied sur lequel elles se trouvent maintenant, et la régénération de la Pologne conséquemment se trouvera ajournée à une époque plus éloignée et très indéterminée.» A supposer même que Napoléon prenne l'initiative des hostilités et proclame le rétablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord incomplète, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie à la puissance qui les détient actuellement et qui les défendra jusqu'à la mort. Par suite, ces provinces et le duché deviendront le théâtre d'une lutte furieuse, dévastatrice, qui les couvrira de sang et de ruines, qui en fera un champ de désolation, et ces guerres reprendront avec plus d'acharnement à la mort de Napoléon, «qui n'est pourtant pas éternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanité, pour la postérité!»
Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats probables, on doit compter la subversion totale de la puissance française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des assurances et des preuves indubitables: c'est à Czartoryski de les lui fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma part à vos parents, à vos frères et soeurs.»
III
Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne, Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier; Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef, sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses; il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers, dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu [44].» Le chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit, répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de sa diplomatie officielle.
[Note 44: ] [ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 419.
Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en Italie et en Allemagne [45].
[Note 45: ] [ (retour) ] Martens, Traités de la Russie, III, 80.--Beer, Orientalische Politik Oesterreich's, 250.
Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre de la main de l'Empereur [46]» et destinée à s'acheminer secrètement vers Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier [47]. En termes voilés, mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties. Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et d'obéir à son signal [48].
[Note 46: ] [ (retour) ] Martens, III, 79.
[Note 47: ] [ (retour) ] Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une déclaration de guerre contre la France. (Mémoires de Metternich, II, 418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de rupture.
[Note 48: ] [ (retour) ] Martens, III, 78-79.
L'instruction occulte fut signée le 13 février. Quelques jours après, l'agent des transmissions secrètes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au comte de Saint-Julien, ministre à Pétersbourg de l'empereur François. Au nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie entière à la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette puissance voudrait s'approprier en Serbie [49]; ces offres positives, réalisant l'une des promesses faites à Czartoryski et supposant l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrécusablement pour le grand projet une tentative d'exécution.
Comme préliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus qu'à affermir les résolutions de la Prusse et à entretenir la neutralité bienveillante de la Suède. Dès janvier, le ministre de Russie à Berlin, Lieven, se mit en devoir de lier plus étroitement les deux cours [50]. Le mois suivant, il fut chargé de choisir une personne sûre, telle que madame de Voss, grande maîtresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel, pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi Frédéric-Guillaume. Alexandre y démontrait par les arguments les plus forts «la nécessité pour la Prusse de s'unir à la Russie et non pas à la France [51]».
[Note 49: ] [ (retour) ] Beer, 250, d'après le rapport de Saint-Julien du 10/22 février 1811.
[Note 50: ] [ (retour) ] Martens, Traités de la Russie avec les puissances étrangères, VII, 16 et suiv.
À la Suède, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la préparer au spectacle de grands événements dont elle n'aurait rien à craindre et pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'était pas suffisamment établie pour qu'il s'ouvrît à lui du projet: il cherchait seulement à cultiver les bonnes dispositions du prince par une correspondance directe, à intéresser ses haines et ses ambitions par des demi-aveux, par des appels voilés: «Observez, disait-il au ministre de Suède Stedingk en parlant de Napoléon, comme l'opinion qui l'a élevé et soutenu jusqu'à présent est changée, comme tous les esprits sont exaspérés, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le verriez tomber. Les grands succès sont suivis souvent de grandes infortunes. Il sortit autrefois de la Suède un Gustave-Adolphe pour affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second?»
Stedingk répondit que la Suède avait surtout besoin, après ses malheurs, de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit observer que la guerre contre Napoléon pourrait s'imposer à tous les gouvernements soucieux de leur indépendance. Là-dessus, il avoua qu'il mettait son armée au complet, donna des détails sur ses préparatifs, énuméra ses chances de succès; puis, craignant peut-être d'en avoir trop dit, il ajouta: «Au reste, je suis entièrement de votre avis de ne rien entreprendre légèrement et de se tenir tranquille tant que Napoléon voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me paraît du plus grand intérêt pour nous dans le Nord d'être bons amis, et je vous prie de témoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je ferai tout pour cela [52].»
[Note 52: ] [ (retour) ] Dépêche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du royaume de Suède. Une partie des rapports de Stedingk a été publiée à la suite de ses Mémoires.
Dans les États officiellement unis à la France et inféodés à son système, on ne pouvait procéder que par un sourd travail de détachement: on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'était pas seulement à Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans les royaumes de la Confédération, même jeu, mêmes incitations: en Bavière, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie Bariatinski s'est fait le chef d'un «parti anglo-russe, dans lequel il a fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche à jeter tous les soupçons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport aux dispositions qu'on suppose à la France contre lui...... on travaille le peuple pour lui faire croire que la Bavière n'a pas un si grand besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours [53].» En se livrant à ce manège, les agents russes n'obéissaient pas aux instructions officielles de leur cour, dictées par Roumiantsof et toujours prudentes: ils cédaient à leurs propres inspirations, à leurs haines invétérées, et l'empereur Alexandre n'avait qu'à les laisser faire pour être servi selon ses intimes désirs. D'ailleurs, Koschelef était là pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe à tous les gouvernements qui aspiraient à secouer le joug ou résistaient ouvertement à nos armes: c'est lui qui va ménager les premiers rapports entre son maître et les Cortès insurrectionnelles de Cadix, qui encouragera la résistance des Espagnols par l'espoir d'une grande diversion [54].
[Note 53: ] [ (retour) ] Rapport cité de Marcel de Serres.
[Note 54: ] [ (retour) ] En mars 1812, Alexandre avouait au Suédois Loewenhielm «qu'il était depuis longtemps en relations secrètes avec le conseil de régence de Cadix». Loewenhielm surprenait en même temps un autre fait de diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: «Depuis le départ du général de Suchtelen (envoyé de Russie en Suède), j'ai appris que, par suite des défiances de l'Empereur, il se trouve muni de deux instructions, une de la main même de l'Empereur, et l'autre du chancelier, qui ignore l'existence de la première.» C'était toujours le même agent qui servait d'intermédiaire à la plupart des «négociations secrètes». Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef à tromper Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait à Koschelef lui-même qu'une portion de sa confiance. Dépêches de Loewenhielm en date du 12 mars 1812; archives du royaume de Suède.
A Paris même, au siège de la puissance française, était-il impossible de s'ouvrir des accès? Derrière l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence baissait tous les jours sous le poids de l'âge et des infirmités, derrière ce fantôme de représentant, Alexandre entretenait un mystérieux chargé d'affaires, dépourvu de tout titre dans la hiérarchie diplomatique. C'était ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes, que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermédiaire à la correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, après une mission équivoque en Suède, il s'était glissé de nouveau à Paris sous couleur d'apporter à l'Empereur une lettre de son maître, en réalité pour s'enquérir et observer. À Paris, il avait trouvé toute une agence de renseignements militaires montée de longue date par les secrétaires de l'ambassade, à l'aide d'employés subalternes de l'administration française, d'infimes commis, achetés à prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre à son compte et développer ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa grande affaire était toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec ardeur, bien que la police eût l'oeil sur lui et soupçonnât ses menées.
Il s'était installé en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un hôtel garni de la rue Taitbout, à deux pas du boulevard et de Tortoni, rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garçon, sans état de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort répandu dans le monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied. Comme Paris a eu de tout temps le goût des personnalités exotiques et l'amour du clinquant, la vogue dont bénéficiait le brillant étranger, lors de ses précédents voyages, ne faisait que s'accroître. Sans doute, son élégance n'était pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis, paré et parfumé à outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprêté et de mielleux qui repoussait certaines intimités; mais ses regards langoureux, ses manières tour à tour doucereuses et entreprenantes continuaient à lui réussir auprès des femmes: ses bonnes fortunes n'étaient plus à compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une des princesses de la famille impériale, la belle Pauline Borghèse, ne se montrait nullement insensible à ses hommages.
Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait d'utiles renseignements: c'était l'une de ses principales sources d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la haute administration, les consciences d'accès facile, les hommes chez lesquels nos vicissitudes politiques avaient désorienté ou détruit le sens moral, et qui formaient le résidu impur de la Révolution; il s'adressait à eux de préférence, fréquentant aussi les salons de la colonie étrangère, où se rencontraient bon nombre d'individus qui servaient la France par nécessité ou par intérêt, sans que leur coeur eût changé de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en collègue, et lorsqu'il réussissait à se faire admettre dans l'intimité de leur cabinet, il «louchait» adroitement sur les papiers dont le bureau était couvert, surprenait à la dérobée quelques bribes de correspondance [55]. Enfin, dans ses évolutions à travers la société parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient des écoles militaires pour entrer dans les régiments; il cherchait à se lier avec nos officiers de demain, à gagner leur amitié, à s'ouvrir ainsi des vues sur toutes les parties de l'armée. En un mot, il était devenu à Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son maître, qui l'employait à nouer des rapports plus étroits avec certains personnages de particulière importance [56].
[Note 55: ] [ (retour) ] Il se vante lui-même d'un exploit de ce genre dans son rapport du 10 mai 1811, t. XXI du Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, p. 170. Tous les rapports adressés par Tchernitchef tant à l'Empereur qu'au chancelier ont été publiés dans ce volume.
[Note 56: ] [ (retour) ] Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier spécial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les pièces publiées du procès de l'employé Michel et de ses complices, Paris, 1812.
Depuis que Talleyrand s'était mis à Erfurt en relations mystérieuses avec l'empereur Alexandre et avait salué en lui l'espoir de l'Europe, le Tsar avait jugé à propos d'instituer auprès de cette puissance un représentant spécial: ce rôle avait été dévolu à un jeune diplomate de grand avenir, le comte de Nesselrode, secrétaire de l'ambassade russe en France. Peu de temps après l'entrevue, Nesselrode s'était présenté à Talleyrand et lui avait dit en propres termes: «Je suis officiellement employé auprès du prince Kourakine, mais c'est auprès de vous que je suis accrédité. J'ai une correspondance particulière avec l'Empereur, et je vous apporte une lettre de lui [57].» Depuis lors, il voyait régulièrement Talleyrand, obtenait de lui des révélations précieuses sur l'état des esprits en France, sur les projets de Napoléon, et transmettait ces notions, à l'insu de ses chefs hiérarchiques, au secrétaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son maître: cette correspondance était encore une branche de la diplomatie secrète.
[Note 57: ] [ (retour) ] Ce texte est emprunté à une importante étude que M. le général Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous avons dû la communication de l'ouvrage à la gracieuse obligeance de l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.
Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué: on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message, et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère [58].»
[Note 58: ] [ (retour) ] Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.
Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques femmes [59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède, que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini, très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants spécialistes.
[Note 59: ] [ (retour) ] Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de Bernadotte lui-même.
Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809 par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés; son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn [60]. Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.
[Note 60: ] [ (retour) ] Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité, 110 à 125.
IV
Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais, comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de Vicence [61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance: cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait en lui-même.
[Note 61: ] [ (retour) ] On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de duc de Vicence.
En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof [62] qui passait par là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général, l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas d'autre [63].»
[Note 62: ] [ (retour) ] Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée au nom du comte Roumiantsof.
[Note 63: ] [ (retour) ] 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux archives nationales, AF, IV, 1699.
Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections: conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne: au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein, l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois: ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit; le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la France s'en trouverait grandement facilité [64]. «Certes,--répondit Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui rompra les relations amicales entre les deux pays [65].»
[Note 64: ] [ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.
[Note 65: ] [ (retour) ] 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.
Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg. Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois, l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes: celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai tout fait et je ferai tout pour la conserver [66].»
[Note 66: ] [ (retour) ] 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.
L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans. L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé, s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation. Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre, il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance, la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore vers ce but, et nullement à la faiblesse [67].»
[Note 67: ] [ (retour) ] 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.
Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes engagements jusqu'au dernier moment [68].»
[Note 68: ] [ (retour) ] 123e rapport, envoi du 10 février.
Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages offensifs [69]?»
[Note 69: ] [ (retour) ] 129e rapport, envoi du 21 mars.
Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les rangs [70] ». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se défendre contre lui, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous [71] .»
[Note 70: ] [ (retour) ] Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.
[Note 71: ] [ (retour) ] 123e rapport, envoi du 10 février.
Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement, il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.
Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile, presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux fantôme [72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet, Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique, disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et je n'ai rien à cacher [73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.
[Note 72: ] [ (retour) ] Mémoires de la comtesse Trembicka, I, 261.
[Note 73: ] [ (retour) ] 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.
Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon, pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations, aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par l'Angleterre [74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et s'éteindre.
[Note 74: ] [ (retour) ] Feuille de Nouvelles et On dit, jointe par Caulaincourt à son envoi du 27 mars.
Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions. L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de persévérer dans le système continental [75]». Quant à Kourakine, il avait paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence: pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.
[Note 75: ] [ (retour) ] Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité, 54.
La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions, égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied, entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte, il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient [76]». La surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs dettes [77]. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière. Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un homme d'esprit qui les ferait soupçonner [78].»
[Note 76: ] [ (retour) ] Nouvelles et On dit de Pétersbourg, envoi du 4 mars 1811.
[Note 77: ] [ (retour) ] Bulletins de police. Archives nationales, F, 7, 3719.
[Note 78: ] [ (retour) ] Feuille de Nouvelles et On dit, envoi du 27 mars.
Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce, l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout cacheté sur le bureau ministériel [79]. Sa cour jugea alors à propos de communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.
[Note 79: ] [ (retour) ] Bogdanovitch, Histoire de la guerre patriotique (1812), traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. Bernhardi, Geschichte Russlands, t. II, et Popof, Relations de la Russie avec les puissances européennes avant la guerre de 1812, Revue du ministère de l'instruction publique russe, CLXXVII.
La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation tournait court et finissait par un éloge de l'alliance [80]. Rédigée en ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation. Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion; l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.
[Note 80: ] [ (retour) ] Le texte de la protestation a été publié par Bignon, dans son Histoire de France depuis le dix-huit brumaire, X, 52-54.
Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de la politique française [81]. De plus, des influences hostiles le circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur, plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument de la libération universelle [82]. Dans la guerre à entreprendre, les premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie [83]». Et tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois [84]». C'est à cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second s'armant de considérations purement militaires et techniques [85]. Tous les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée, encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment pour le surprendre.
[Note 81: ] [ (retour) ] Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon. J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus discrètes.» Archives du royaume de Suède.
[Note 82: ] [ (retour) ] Schildner, 236.
[Note 84: ] [ (retour) ] Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, Mémoires du prince, II, 252.
[Note 85: ] [ (retour) ] La Correspondance de Parrot avec Alexandre a été publiée dans la Deutsche Revue, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez Bogdanovitch, I, 73.