II

Scharnhorst avait mis à remplir sa tâche tout son zèle, tout son coeur, toute son indomptable énergie. Fatigues, dégoûts, misères physiques et angoisses morales, rien ne l'avait rebuté. S'étant jeté en Russie sous un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler, s'écarter des grandes routes, éviter d'employer la poste; il n'avait atteint Pétersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyageât nuit et jour, durement cahoté sur de lourds chariots de paysan. À Pétersbourg, il était descendu ou plutôt s'était caché chez un ancien valet de chambre de l'Empereur. Là, il avait eu à attendre huit jours une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait mené par des chemins de traverse au château de Tsarskoé-Selo, où l'Empereur s'était rendu de son côté mystérieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres, échange de communications verbales et écrites [333].

[Note 333: ] [ (retour) ] Le récit de la mission de Scharnhorst figure dans Duncker, 418-423, et avec plus de détails dans Lehmann, 402-415.

Au début, Alexandre s'était montré froid, réservé, peu accessible aux raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement à retarder sa rupture avec la France jusqu'après conclusion de sa paix avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui venait trop tôt et le tirait au combat, dérangeaient ses calculs. Déjà, à l'annonce des premiers armements, il avait supplié le Roi et son conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer témérairement, de ne point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'éviter toute apparence de concert avec lui, de montrer quelque déférence aux volontés de l'Empereur. Tout autant qu'à Napoléon, la Prusse lui semblait incommode et gênante: à l'un et à l'autre, cette malheureuse nation se rendait à charge par ses agitations, ses mouvements désordonnés, ses affolements: tous deux cherchaient actuellement à l'immobiliser, en se réservant de l'employer dans l'avenir.

Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre était inévitable: elle serait terrible et déciderait de tout: raison de plus, suivant lui, pour ne pas engager à contretemps cette suprême partie. Il témoignait toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un traité secret, promettait de considérer toute invasion du territoire prussien comme une attaque contre lui-même: seulement, dès que Scharnhorst le pressait de concerter pratiquement l'action à deux, il se montrait plus disposé à soulever des difficultés qu'à les résoudre. Il permit pourtant à Scharnhorst de lui communiquer les idées conçues à Berlin, relativement à la conduite de la guerre, et développa ensuite celles que Pfühl lui avait suggérées: le plan prussien et le plan russe furent exposés et comparés.

D'après le premier, dès que la Prusse serait attaquée, les armées russes auraient à s'élancer de leurs frontières et à courir sur la Vistule: elles ne s'arrêteraient pas à ce fleuve, mais le franchiraient: se déployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur gauche aux positions prussiennes de Poméranie et de Silésie, appuyant leurs ailes à deux groupes de forteresses et de troupes alliées, elles feraient front à l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des batailles: l'exemple du passé les montrait capables de se mesurer en ligne avec Napoléon, à condition de bien choisir leur terrain et de ne point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tâcheraient de recommencer Eylau et d'éviter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il avait été arrêté en juin, on se rappelle qu'il ne comportait qu'accessoirement une pointe préalable dans la Prusse orientale et en Pologne, une sorte de reconnaissance renforcée, à laquelle succéderait un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions où l'on attendrait l'ennemi, déjà affaibli par une marche épuisante et harcelée. Il n'était pas question, à moins de circonstances exceptionnellement favorables, de jonction entre les armées russes et prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume, s'y défendre le plus longtemps possible et maintenir sur les côtés de la route que suivrait la Grande Armée quelques postes hostiles.

Scharnhorst soumit ce plan à une critique raisonnée. En particulier, il fit sentir qu'accepter à priori la nécessité de la retraite à l'approche des Français, ce serait leur abandonner tout le plat pays prussien, avec ses ressources fort appréciables. Quant aux troupes prussiennes, confinées dans quelques forteresses, isolées et immobilisées, elles succomberaient tôt ou tard, et la monarchie, après s'être inutilement dévouée pour la cause commune, n'aurait plus qu'à se constituer prisonnière. En termes audacieusement nets, Scharnhorst expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner à ce rôle ingrat et sacrifié, s'assimiler à un poste perdu que l'on abandonne au milieu des masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant détruire. Si le Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu'à tenter la seule voie de salut qui lui resterait ouverte, à écouter les offres de la France.

À ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le marché à la main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir à elle ou de l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, où Napoléon disposerait de masses énormes et posséderait incontestablement l'avantage du nombre, quatre-vingt à cent mille Prussiens, bien armés, bien munis, enflammés de patriotisme et de haine, n'étaient nullement pour les Russes un appoint à dédaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer à l'ennemi, cette défection serait d'un fâcheux exemple et pourrait en entraîner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napoléon cherchait à envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables, Alexandre se sentit ému et fléchit; peu à peu, avec hésitation et regret, il consentit à modifier son plan encore une fois, se laissa ramener à l'idée de la marche en avant, en se réservant de ne point dépasser certaines limites. Il ne se refusa plus à signer avec la Prusse une convention militaire qui lierait les deux armées et associerait dans une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof; dans une série de laborieuses conférences, la convention fut longuement discutée, établie article par article et, le 17 octobre, enfin signée [334].

[Note 334: ] [ (retour) ] Le texte en a été publié par Martens, Traités de la Russie, VII, 24-37. Cf. Lehmann, 412-415.

D'après cet acte, si Napoléon, malgré l'attitude correcte et réservée qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop menaçante, les armées russes s'ébranleraient et, avec toute la célérité possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient même, autant que les circonstances s'y prêteraient, à franchir ce fleuve, mais Alexandre ne prenait à cet égard aucun engagement positif: il avait fait supprimer de la convention un article qui l'eût obligé à pousser jusqu'en Silésie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de leurs auxiliaires et chercheraient à les joindre: si la rapidité de l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient alors dans les places de la Poméranie ou de la Silésie, où leur résistance serait facilitée par la proximité des Russes, établis sur la Vistule.

Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve, Scharnhorst avait demandé que les armées du Tsar, actuellement rangées à cinq marches de la frontière, reçussent d'avance et éventuellement l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, dès que les autorités prussiennes leur feraient signe et réclameraient leur présence. Alexandre n'avait jamais voulu reconnaître à des autorités étrangères le droit de réquisitionner ses troupes: il avait été convenu seulement que celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard après que leur gouvernement aurait été prévenu du danger par le roi de Prusse ou ses généraux. Une seule portion des États prussiens serait immédiatement sauvegardée. Dès à présent, un corps de douze bataillons et huit escadrons serait placé en avant et en dehors de l'alignement, posté sur l'extrême bord de la frontière, près de l'endroit où la pointe de la Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites. Aussitôt que les hostilités auraient commencé, ce corps franchirait les limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protégerait contre un coup de main cette ville importante, menacée à la fois par la garnison française de Dantzick et les Polonais de Varsovie. À défaut de Berlin, qui serait abandonné dès le premier moment, Alexandre s'engageait à conserver au Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, où il pourrait transférer sa résidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion.

Telles étaient les concessions que Scharnhorst avait arrachées au gouvernement russe. Si la convention de Pétersbourg, à laquelle devait se joindre un traité d'alliance, eût été ratifiée à Berlin, comme Napoléon aurait incontestablement foncé sur la Prusse restée en armes, la guerre aurait été avancée de sept mois: les opérations se fussent engagées sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu à recommencer vers la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'année suivante s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait l'eût vraisemblablement sauvé.

III

La convention militaire de Pétersbourg, avec ses réticences et ses réserves, ne fit pas cesser les hésitations du Roi: elle le jeta au contraire dans d'affreuses perplexités. En août, s'il s'était jeté vers Pétersbourg avec quelque résolution, au lieu de se tourner vers la France, c'était que les dispositions présumées de Napoléon ne lui laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point pour allié et méditait de le détrôner, il n'avait vu d'autre parti à prendre qu'un recours désespéré à la Russie. Maintenant, les offres assez précises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son embarras: retrouvant la liberté de ses décisions, il semblait incapable d'en user, et l'on eût dit que choisir entre les deux voies qui s'ouvraient devant lui, à ce tournant suprême de sa destinée, excédât ses forces. Il ne croyait guère, il n'avait jamais cru à la possibilité de résister au vainqueur d'Iéna avec de sérieuses chances de succès. S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui même de quelques forces russes, ne serait-ce point courir à la mort? D'autre part, s'assujettir à Napoléon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur ne cachaient-elles point un piège, l'intention abominable de se faire livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans défense, après s'être servi d'elle et l'avoir courbée à une avilissante besogne? N'apercevant dans chaque direction que sujets d'épouvante, Frédéric-Guillaume n'arrivait pas à distinguer de quel côté le péril était moindre, à se faire une opinion, à prendre un parti: «Ce serait presque à tirer au sort,--disait-il éperdu,--à moins que la Providence ne nous éclaire particulièrement [335].» Au milieu des combats intérieurs qui le déchiraient, sa tête se perdait, un vertige le prenait. Tandis que Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait rasséréné, confiant «et fort gai [336]», l'infortuné monarque écrivait à Hardenberg, le 31 octobre: «Il me semble que je suis dans un accès de fièvre chaude: autour de moi, je vois de tous côtés s'ouvrir des abîmes [337]

[Note 335: ] [ (retour) ] Duncker, 402.

[Note 336: ] [ (retour) ] Lettre à Maret, 1er novembre 1811.

[Note 337: ] [ (retour) ] Duncker, 402.

À la fin, malgré les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermeté et de suite dans les idées, il laissa entendre qu'il se jugeait condamné à l'alliance française [338]. Les réponses de la Russie, disait-il, n'étaient que relativement réconfortantes: cette puissance s'engageait à couvrir une moitié à peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activité désirable? Alexandre s'était laissé forcer la main: ne saisirait-il pas la première occasion pour se replacer sur le terrain strictement défensif qu'il avait quitté à son corps défendant? Frédéric-Guillaume faisait valoir toutes ces considérations, qui étaient assurément d'un grand poids: au fond, peut-être eût-il été fâché que les Russes se fussent montrés par trop rassurants et eussent enlevé ainsi toute excuse à sa timidité. À cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrémédiable de son caractère qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel porte les esprits faibles et irrésolus, en temps de crise, à préférer le parti qui leur offre un peu de sécurité immédiate: ils s'estiment heureux d'obtenir un sursis au péril, un répit dans l'angoisse, et ne regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutôt qu'un avenir. L'alliance de Napoléon offrait au Roi cet avantage éphémère, car il était évident que l'Empereur, après avoir reçu la soumission de la Prusse, la laisserait vivre ou au moins végéter quelque temps: Frédéric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une période de tranquillité relative. Par ce motif, à l'instant où les plus audacieux d'entre ses généraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des mains; hissé péniblement par eux jusqu'à un parti d'énergie et de vigueur, il ne parvenait plus à s'y tenir, retombait au plus bas de la faiblesse et se laissait choir dans l'alliance française. Le parti de l'action avait à peu près gagné sa cause à Pétersbourg: il la reperdait à Berlin.

[Note 338: ] [ (retour) ] Id., 413-414.

Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha à un dernier espoir. En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le Roi avait formulé une réserve; reprenant un de ses thèmes favoris, il laissait entendre que tout changerait de face à ses yeux si l'Autriche, à l'exemple du Tsar, consentait à le protéger contre une attaque, à le soutenir sur sa gauche, et mettait un second étai à sa monarchie branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point désespérer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser à Vienne un suprême appel, et le résultat de fiévreuses controverses fut en somme l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne préjugeait rien et retardait encore la décision finale. Les conférences avec Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama une discussion plus sérieuse. En même temps, Scharnhorst dut se remettre en route et filer par la Silésie vers la frontière autrichienne. Voyageant avec plus de mystère encore que durant sa course précédente, évitant de s'acheminer directement à son but, déjouant l'espionnage français par des détours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement jusqu'à Vienne: là, il dévoilerait franchement aux Autrichiens l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait à leur discrétion les offres russes, dont il ferait sentir à la fois la valeur et l'insuffisance, et supplierait l'empereur François de consentir à un pacte de défense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution n'était plus à Pétersbourg, elle était à Vienne: c'est là que le chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher [339].

[Note 339: ] [ (retour) ] Lehmann, 429-435. Duncker, 418-423.

Frédéric-Guillaume s'était prêté à cette démarche par acquit de conscience, afin de prouver qu'il n'avait négligé aucun moyen de se soustraire à l'odieuse alliance. Au fond de l'âme, il n'attendait plus rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expérimenté à ses dépens l'égoïsme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa profonde détresse, recueillerait autre chose à Vienne que de vaines condoléances: d'une façon générale, les cruautés du sort l'avaient déshabitué de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se jugeait poursuivi par un destin contraire et présageait l'issue la moins favorable.

Si sombres que fussent ses prévisions, elles n'allaient pas jusqu'à lui faire discerner le péril suspendu depuis quelques jours sur sa tête, le plus grand, le plus terrible qui eût jamais menacé sa couronne et sa dynastie. Napoléon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse le trompait et continuait ses préparatifs militaires, venait enfin de perdre patience: il s'occupait à réaliser ses menaces.

Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait. Arrivé à Colberg, l'inspecteur français avait remarqué chez les autorités une tendance évidente à se cacher de lui; malgré de savantes précautions, il avait aperçu des ouvriers au travail, des soldats en grand nombre, un entassement d'hommes et de matériel, des redoutes continuant à pousser du sol autour de l'enceinte [340]. Nos agents du littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer les places. L'un d'eux dénonçait le passage de pesants chariots, traînés à neuf chevaux; ces véhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une caisse énorme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement emballé et rendu invisible sous son enveloppe de bois [341]: ainsi, tout regard jeté sur la Prusse la surprenait en flagrant délit de fourberie. De plus, l'empereur Napoléon, qui avait appris la suspension des pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait reçu de ces lenteurs une impression parfaitement justifiée d'irritation et de méfiance. Pour achever de l'exaspérer, la nouvelle d'un important succès des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait au même moment: sa colère éclatait en exclamations furibondes contre ces «chiens, ces gredins de Turcs [342]», qui s'étaient laissé battre; mais elle tendait à se détourner contre la Prusse, sous l'empire d'un raisonnement prévoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus découragés qu'ils ne l'étaient, jugeant impossible d'empêcher désormais leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, débarrassés de la diversion orientale, ne s'enhardissent à se jeter en Allemagne et à commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait à le supprimer radicalement, à en finir avec la Prusse, puisqu'elle voulait absolument se perdre: «Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible d'empêcher sa ruine [343].» Et, sans s'arrêter encore à une détermination ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux armée que deux mois auparavant, opposerait peut-être une résistance un peu plus sérieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il invitait le maréchal à préparer d'avance et à lui soumettre un projet d'opérations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, armée, en un seul coup de filet [344].

[Note 340: ] [ (retour) ] «À peine nous venions de rentrer dans les dunes,--écrit Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvâmes au milieu d'une espèce de forêt de bois coupé: des ouvriers travaillaient à faire des fascines: ils étaient en assez grand nombre. Le général Tauenzien (gouverneur de la place) me parut extrêmement embarrassé de cette découverte. Nous poussâmes plus loin et nous découvrîmes bientôt d'autres travailleurs occupés, en assez grand nombre, à former une chaussée qui doit aboutir d'un côté à la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai parlé plus haut... Elle est visiblement destinée au service de cette redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jugé, ne s'attendait pas à cette découverte, en demeura fort embarrassé. Il dit quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les expressions ne vinrent pas: il paraissait être à la torture. Nous traversâmes d'un bout à l'autre cette chaussée fort silencieusement, et nous rentrâmes à la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux extérieurs, non en détail, car je dois observer que nous n'approchions qu'à une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commençaient à être trop visibles et distincts, l'ordre était bien vite donné au cocher de rebrousser chemin.» Archives des affaires étrangères, Prusse, 249.

[Note 341: ] [ (retour) ] Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des affaires étrangères, volume cité. Cf. Corresp., 18241.

[Note 342: ] [ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, 18 décembre, volume cité, p. 266. Napoléon écrivait à Davout: «Les Russes ont eu de grands succès sur les Turcs, qui se sont comportés comme des bêtes brutes. Je vois la paix sur le point de se conclure.» Corresp., 18259.

[Note 343: ] [ (retour) ] Corresp., 18259.

[Note 344: ] [ (retour) ] Id.

Le maréchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci étant actuellement d'aviser aux moyens de détruire un État, cette Prusse qu'il sentait menteuse, perfide et toujours prête à profiter du moindre insuccès de nos armes pour nous sauter à la gorge, il appliqua à la tâche prescrite toutes les forces d'un esprit familiarisé de longue date avec les violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrêta dans la poursuite du but proposé à son dévouement et à son patriotisme, et ce doit être pour nous un sujet d'affliction que l'atrocité des moyens à employer n'ait point révolté et fait hésiter sa grande âme. Il conçut, élabora minutieusement et adressa à l'Empereur, le 25 novembre, tout un plan pour la surprise et l'anéantissement de la Prusse: ce plan était effroyable.

Au jour fixé, la division Friant avec les chasseurs à cheval de Bordesoulle, la division Gudin entraînant à sa suite deux divisions de cuirassiers et plusieurs corps de réserve, les divisions Morand et Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire prussien: la première, descendant du Mecklenbourg où elle était cantonnée, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde déboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermédiaire, des détachements westphaliens coopérant à tous ces mouvements. Afin de ne point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire à Berlin que les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en conséquence les troupes françaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. «On chargerait même un officier intelligent de donner verbalement ces assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait trompé lui-même [345]

[Note 345: ] [ (retour) ] Le projet de Davout, dont nous donnons de larges extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.

Le maréchal arriverait alors de sa personne à Stettin, avec une partie de sa 5e division, celle de Desaix, et présiderait à l'oeuvre de destruction. «On empêcherait les Prussiens de se rallier. On désarmerait toutes les troupes, les détachements isolés, et on arrêterait les convois. Des ordres sévères seraient donnés aux autorités pour empêcher les congés (les hommes en congé), les recrues et les travailleurs de rejoindre.» En même temps, le jour même ou le lendemain de notre entrée, Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses régiments, s'élèverait le long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre à la division Grandjean sortie de Dantzick, de manière à fermer le cercle, à empêcher toute fuite, à intercepter toute communication entre le centre de la monarchie, pris et écrasé dans l'étau, et les provinces orientales.

Jusqu'au moment de l'exécution, le plus grand secret serait observé: «Il ne serait confié qu'à la dernière extrémité, poursuit le maréchal, et à ceux qui doivent le connaître. Je prendrais la précaution de tromper même les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de la marche. Ce ne serait que le jour où tout concourrait au plan pour désorganiser l'armée prussienne, que les troupes connaîtraient le véritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en mouvement pour se porter sur Glogau que le jour à peu près où nous arriverions sur l'Oder. Jusque-là, tout serait dans le plus grand calme, et ce calme contribuera beaucoup à faire prendre le change aux Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois régiments de cavalerie saxonne, un ou deux régiments d'infanterie et une ou deux batteries d'artillerie légère de cette nation pour garder les routes de Berlin en Saxe, et arrêter tout ce qui voudrait se sauver par là, même les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se mettrait le plus tôt possible en communication avec la colonne du général Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de Crossen, etc.

«Je dois poser l'hypothèse où le Roi pourrait être surpris dans Berlin: sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la manquer.

«Je demanderai aussi l'intention de Votre Majesté sur tous les ministres étrangers qui seraient à Berlin: la présence de ces gens-là y est toujours très nuisible.

«Je propose d'arrêter tous les courriers étrangers venant de ou allant à Pétersbourg et de saisir leurs dépêches, en y mettant toutes les convenances possibles.

«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.

«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, puisque les courriers seront presque tous interceptés.»

Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.

«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans l'exécution.»

IV

Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à la France [346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait vouloir se bien conduire [347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous [348]». Il se résolut donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation d'alliance.

[Note 346: ] [ (retour) ] Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24 novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.

[Note 347: ] [ (retour) ] Duncker, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.

[Note 348: ] [ (retour) ] Corresp., 18341.

Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait la coopération prussienne contre la Russie.

À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée, conserverait autant que possible son individualité: une très faible garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent, l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère [349].» Les conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes qui perdent les royaumes!

[Note 349: ] [ (retour) ] Duncker, 425, d'après le rapport de Krusemarck.

Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière, portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la Prusse [350].

[Note 350: ] [ (retour) ] Duncker, 427. Cf. Lehmann, II, 434.

La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française. Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de 1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne, attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne tenaient à aucune mauvaise volonté.

Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812, Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse ne négociait plus, elle sollicitait et implorait [351]. Dans les premiers jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.

[Note 351: ] [ (retour) ] Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.

Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle, les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au verbiage [352]» des faits et des conclusions.

[Note 352: ] [ (retour) ] Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812. Mémoires de Metternich, II, 442.

Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait accéléré ce mouvement.

À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse: il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes: tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas, l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien: l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti, l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques, aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux Tuileries [353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en parler.

[Note 353: ] [ (retour) ] Rapport de Metternich publié dans ses Mémoires, 422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28 décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son travail, lui attribue celle du 28 novembre.

Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord. L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie, et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se précipitait ainsi dans l'abîme [354]. Informé de cette conférence et de ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.

[Note 354: ] [ (retour) ] Rapport de Metternich d'après le compte rendu de Schwartzenberg, 15 janvier 1812; Mémoires, II, 435-440.

Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture: voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et s'offrait à lui humblement.

V

En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.

Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade. L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir, un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays l'épreuve d'une guerre terrible.

Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature, l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.

Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà sous l'ambitieux secrétaire [355]. Passant en revue toutes les parties du litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les sacrifices à faire et les garanties à obtenir.

[Note 355: ] [ (retour) ] C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa conversation préalable avec le Tsar.

Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait «de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick, s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie, évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante: «Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à en garantir les clauses.

Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement, l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»

À lire cette partie du rapport, il est impossible d'échapper à un souvenir: un rapprochement s'impose. Les idées exprimées sont exactement celles que Talleyrand développait naguère à l'empereur Alexandre pendant les soirées d'Erfurt et qu'il insinuait à Metternich au lendemain de l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'étranger contre l'ambition napoléonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein à opposer au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la puissance avait plus ou moins survécu à l'écroulement de l'Europe. Plus son maître avait cherché à les désunir, plus il s'était efforcé de les rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rétablir entre Pétersbourg et Vienne, l'un et l'autre découvraient, avec une égale sagacité, le noeud de toute coalition sérieuse; Napoléon cherchait à le trancher, Talleyrand travaillait sourdement à le reformer, et Nesselrode fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprême tentative. L'hypothèse d'une rencontre fortuite de pensée entre ces deux hommes tombe d'elle-même, si l'on se rappelle les relations étroites que Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bénévent, les avis, les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les idées exposées dans son mémoire prouvent qu'il avait su mettre à profit les leçons de ce maître et montrent Talleyrand derrière Nesselrode.

Alexandre discuta vivement ces idées et fit difficulté de les agréer. Il montrait une extrême répugnance à rentrer en négociation. Nesselrode insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le silence d'Alexandre le mettait en fausse et désavantageuse posture, que l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu à Napoléon pour lui faire la guerre, en s'opiniâtrant à ne point traiter: «Continuer à nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les torts apparents de notre côté, autoriser en quelque sorte ses préparatifs contre nous.»

Alexandre ne méconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais il énonça en dernier lieu sa grande et secrète objection, sa pensée de derrière la tête, celle qui depuis un an inspirait en partie sa conduite: «En vidant, dit-il, les différends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donné par la réunion de l'Oldenbourg disparaîtrait.» Or, il tenait à se garder un grief contre la France: il «voudrait s'en réserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance où l'empereur Napoléon se trouverait hors d'état de nous faire la guerre pour cette seule raison».

Nesselrode lui fit cette réponse: «Je pense qu'à cet égard Votre Majesté pourrait s'en remettre au caractère connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas à lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de récrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas éternels, et si d'ici à quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majesté aurait toujours le droit de déclarer à la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intérêts de son empire à une idée qu'une expérience de six ans a prouvé n'être qu'une chimère. Personne ne saurait voir dans cette déclaration une violation des traités, et si d'ici à cette époque nous sommes parvenus à consolider nos mesures de défense et à leur donner l'étendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napoléon, je doute même qu'elle puisse amener la guerre.»

Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif particulier et très sérieux pour surmonter ses répulsions, pour esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une négociation, et Nesselrode avait habilement fait valoir auprès de lui cette raison de circonstance.

La victoire remportée par les Russes sur le Danube semblait produire l'effet prévu par Napoléon: le grand vizir, échappé presque seul du désastre et réfugié à Rouchtchouk, avait fait porter aussitôt à Kutusof des paroles de paix: il avait ouvert des conférences, tandis qu'il demandait à Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les Russes avaient espéré surprendre discrètement par l'entremise de l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec éclat: elle leur arrivait presque assurée, mais l'évidence même de cette solution n'était-elle point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et anxieux Napoléon suivait les péripéties de la campagne, quel prix il attachait à la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la défaite et se jeter éperdument à une négociation, à quelles violences ne se laisserait-il point emporter pour les détourner de conclure, pour leur rendre du coeur, pour empêcher une paix éminemment préjudiciable à sa politique! Il allait peut-être pousser en Allemagne le gros de ses forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et, par ce secours indirect aux Ottomans, déranger gravement les opérations de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour l'immobiliser, pour prévenir de sa part «des démonstrations prématurées [356]», pour le mettre dans l'impossibilité morale de marquer dès à présent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se disposa à un essai de conciliation, à une réouverture des pourparlers: quel qu'en dût être le résultat, il gagnerait au moins le temps de terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche.

[Note 356: ] [ (retour) ] Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume cité, 260.

Nesselrode fut averti que son maître le renverrait prochainement à Paris, en mission spéciale. Afin qu'il pût se présenter plus dignement aux Tuileries, on l'avança d'un grade: on lui mit «un galon de plus sur son habit [357]»; on le nomma secrétaire du cabinet, ce qui lui donnait rang de ministre plénipotentiaire. En même temps, Alexandre annonçait à Lauriston que, voulant en finir et mettant de côté toute fausse honte, il se décidait à parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode, clairement, franchement, articulerait ses demandes de la façon la plus nette, sans se montrer bien exigeant: «Je veux terminer et je ne serai point difficile [358]», telles étaient ses expressions. Nesselrode aurait pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou séparément: «Il aura toute ma pensée, disait Alexandre; ses instructions seront très détaillées; on est en train d'y travailler [359].» En effet, Nesselrode avait reçu ordre de se préparer à soi-même un commencement d'instructions, dans le sens de son mémoire [360].

[Note 357: ] [ (retour) ] Paroles d'Alexandre à Lauriston, d'après la lettre de ce dernier en date du 10 janvier 1812.

[Note 358: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 18 et 27 novembre 1811.

[Note 359: ] [ (retour) ] Id., 16 et 22 novembre 1811.

[Note 360: ] [ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.

Si ingénieux que fût son plan de pacification, il n'en était pas moins chimérique. Napoléon n'aurait jamais souscrit à un accord qui n'eût pas ramené et emprisonné la Russie dans le système continental. De plus, tenant l'Autriche, il se fût estimé bien naïf de la remettre lui-même en rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas à décliner les propositions de Nesselrode. À supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar désir réel de traiter, ce ne fut qu'une fugitive velléité. Les influences les plus opposées concoururent d'ailleurs à la dissiper. Armfeldt et son groupe la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur à la paix, mais n'admettait pas que la réconciliation s'opérât par un autre intermédiaire que lui-même: jaloux de Nesselrode, en qui il flairait un aspirant ministre, un candidat à sa succession, il paraît avoir déconseillé son envoi. Alexandre se laissa facilement détourner d'une tentative à laquelle il se prêtait à contre-coeur. Très vite, il devint de toute évidence que l'annonce de la négociation n'était plus qu'un leurre, un vain simulacre, destiné à empêcher une diversion française au profit de la Turquie. En novembre et en décembre, on continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projetée; on la lui présentait comme chose décidée et certaine; seulement, on la retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prétextes. Nesselrode semblait toujours à la veille de partir et ne partait jamais [361].

[Note 361: ] [ (retour) ] Correspondance de Lauriston, novembre et décembre 1811, janvier 1812, passim.

Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, espérant apprendre à tout moment la conclusion de la paix sur le Danube et le succès de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le sultan Mahmoud et son Divan ayant montré une fermeté inattendue et s'étant refusé à céder la partie orientale des Principautés. L'affaire manquant d'elle-même, le jeu imaginé pour empêcher Napoléon de la traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prétexte pour retirer sa promesse de traiter.

Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et dont l'écho revint en Russie, Napoléon avait dit, le 16 décembre [362], qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il ajouté, il considérait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce langage répondait parfaitement à sa pensée. Il désirait que Nesselrode revînt auprès de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de pouvoir entamer par son intermédiaire une négociation traînante qui aiderait à passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilités jusqu'à l'époque marquée pour l'explosion: il ne voulait point qu'une ambassade solennelle vînt lui présenter une sorte d'ultimatum dont le rejet précipiterait la guerre. Sa réserve n'avait porté que sur la forme de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait porté sur le fond; s'autorisant de cette interprétation fausse, il déclara aussitôt que sa dignité lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprès d'un souverain mal disposé à le recevoir: il ajouta avec vérité que ses agents lui signalaient le redoublement de nos préparatifs, l'ébranlement prochain de nos troupes, qu'en conséquence il ne s'abaisserait pas à demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il renonçait à envoyer Nesselrode.

[Note 362: ] [ (retour) ] Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 décembre/12 janvier, volume cité, p. 280-287. Cf. Thiers, XIII, 306, et Ernouf, 307-308. Ces deux auteurs interprètent les paroles de l'Empereur chacun suivant un système préconçu.

De son côté, Napoléon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne l'avait peut-être jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en vinrent à se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et s'affermirent dans la volonté de combattre. Alexandre donnait «sa parole de chevalier» au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte: il présentait le Suédois à l'Impératrice comme son futur compagnon de guerre, son frère d'armes: «J'espère, disait-il, me rendre digne de lui [363].» Napoléon disait à Schwartzenberg, en parlant des Russes: «Ces fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq cent mille hommes [364].» Et l'instant était venu où il lui fallait enfin, pour se mettre en état d'agir au printemps, grouper ses armées, battre le rappel de ses alliés et pousser vers le Nord la totalité de ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Niémen, entre Mayence et Wilna: il peut accéder librement au territoire russe et s'y enfoncer. C'est en vue de ce résultat qu'il nous a fait assister pendant six mois à de savantes temporisations et à des manoeuvres profondément calculées, qu'il a tour à tour calmé et violenté la Prusse, circonvenu lentement l'Autriche, rusé partout, rusé toujours, avec une tenace opiniâtreté: étrange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant à la poursuite d'un avantage qui le perdra, dépensant à l'obtenir une somme incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de cette Russie où doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une incomparable habileté sa marche à l'abîme.

[Note 363: ] [ (retour) ] Tegner, III, 389.

[Note 364: ] [ (retour) ] Duncker, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.