II
L'ultimatum russe, succédant au traité avec la Suède, était un succès capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans l'intérieur même du gouvernement. S'ils n'avaient point réussi à faire renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet d'une longue accoutumance à sa personne et à ses services, ils étaient parvenus à écarter le seul homme qui maintînt encore en haut lieu, avec le chancelier, un reste de sympathies françaises et comme un souvenir du passé.
Le rôle de Michaël Mikailovitch Spéranski dans les préliminaires de la guerre n'a pas été entièrement éclairci. Maître de l'administration intérieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il paraît bien que cet homme de paix, tout entier à sa mission civilisatrice, avait conseillé jusqu'au bout une politique de ménagements. Aujourd'hui, il ne semblait plus en son pouvoir d'empêcher la guerre: on craignait qu'il ne la fît tourner court, pour reprendre sa tâche de réorganisation intérieure [457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'était la lutte à outrance, sans trêve ni merci.
[Note 457: ] [ (retour) ] Tegner, III, 373.
Pour atteindre Spéranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. Depuis qu'Alexandre s'était détaché de l'alliance napoléonienne, il goûtait moins les idées, les imitations françaises, dont Spéranski se faisait l'ardent promoteur: il écoutait davantage ceux qui lui montraient dans toutes ces nouveautés «le poison de la Russie [458]», qui prétendaient le ramener à un étroit absolutisme; il laissait les passions rétrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus d'impétuosité, et ce torrent de réaction emporterait tôt ou tard le ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que son but et y allant avec un aveuglement d'apôtre, Spéranski avait froissé sur son passage et ameuté contre lui une foule d'intérêts. Les membres de la hiérarchie officielle, les tchinovniks, exécraient l'homme qui avait établi des concours à l'entrée des carrières et fait une part au mérite dans la distribution des emplois. Ce même homme voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration régularité et méthode, et le désordre, le laisser-aller étaient choses trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne s'insurgeât pas violemment contre qui portait la main sur cette institution nationale. Le mécontentement descendait jusqu'aux classes d'ordinaire résignées et muettes. L'embarras des finances ayant obligé à surélever les impôts, le peuple murmurait; sans pénétrer la cause de ses maux, il s'en prenait au parvenu, au «fils de pope», qui changeait tout et bouleversait les bases de l'État, et l'impopularité du ministre rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin à la veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives de la Russie et de refaire l'unité morale d'une société profondément divisée, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spéranski n'était pas nécessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de réconciliation. Il hésitait cependant, résistait encore: à son âme ombrageuse, torturée de doutes, soupçonnant tout le monde, il était si doux d'avoir trouvé un ami en qui elle crût pouvoir se fier pleinement et se reposer.
[Note 458: ] [ (retour) ] Joseph de Maistre.
Le crédit de Spéranski n'était qu'ébranlé: pour l'abattre, une grande intrigue fut combinée. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se ligua avec des Russes en faveur croissante auprès du maître, le ministre de la police Balachof, le violent Araktchéef. On se procura des lettres écrites par Spéranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa correspondance intime, de s'exprimer en termes déplacés et inconvenants sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection sincère: il le dépeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, consacrant à de futiles occupations le temps qu'il devait au travail d'État: il lui donnait des sobriquets empruntés à Voltaire [459]. Spéranski avait certainement trahi l'amitié: il n'avait pas trahi la patrie. On l'en accusa pourtant: on prétendit qu'il entretenait avec Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfiévrait de plus en plus à l'approche du péril et voyait partout des traîtres, accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets dénonciateurs affluèrent au palais; Spéranski avait commis des fautes: on lui prêta des crimes [460].
[Note 459: ] [ (retour) ] Schildner, 240. Cet auteur a consulté des documents de première main qui jettent une lumière nouvelle sur les causes déterminantes de la disgrâce.
[Note 460: ] [ (retour) ] Tegner, III, 376-379.
Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, passait dix-huit heures par jour à son bureau, fréquentait peu le monde: son délassement était de se faire lire le soir une tragédie de Corneille ou de Racine, parfois un chapitre de Don Quichotte; il y avait cependant, dans cette vie toute cérébrale, une place pour le coeur; Spéranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait vaguement le péril: pour échapper aux haines et aux jalousies qui le guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminuées, cherchait à se faire petit, à donner moins de prise; il avait exprimé le désir de quitter volontairement le service.
On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar les lettres où Spéranski s'était permis sur sa personne des propos outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de frapper sans pitié. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir à celui qu'il considérait comme son directeur spirituel, au professeur Parrot, dont il appréciait le sens droit, la belle franchise, le désintéressement. Mandé près de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva dans un état d'exaspération violente, pleurant de rage et de douleur, parlant de faire fusiller Spéranski [461]. Parrot demanda vingt-quatre heures pour réfléchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces vingt-quatre heures, la destinée du réformateur s'accomplit: Alexandre s'était tout à la fois décidé de lui-même et repris: il avait senti que des accusations n'étaient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, pour venger ses injures personnelles, de traiter Spéranski en criminel d'État: il se bornerait à le frapper de disgrâce et d'exil [462].
[Note 461: ] [ (retour) ] Schildner, 242.
[Note 462: ] [ (retour) ] Les citations et détails qui suivent sont empruntés principalement à l'ouvrage de Korf sur Spéranski et à un ensemble de textes russes qui nous ont été communiqués par M. le vicomte E.-M. de Vogüé, de l'Académie française.
Le 17 mars au soir, Spéranski fut mandé comme à l'ordinaire au palais pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, où se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas Galitsyne, et entrer chez Sa Majesté. Trois heures se passèrent. Quand la porte du cabinet impérial se rouvrit, Spéranski reparut pâle et défait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes précipités et incohérents qui trahissaient une sorte d'égarement: à Galitsyne qui cherchait à le retenir et à le réconforter, il dit seulement: «Adieu, prince», et sortit. Dans le même moment, l'Empereur se montrait sur le seuil de son cabinet, et profondément ému lui-même, les traits altérés, jetait ces mots: «Adieu encore une fois, Michaël Mikailovitch.»
Que s'était-il passé entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps mystérieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit à Novossiltsof que Spéranski n'avait jamais été traître, mais seulement coupable d'avoir payé sa confiance et son amitié par l'ingratitude la plus noire, la plus abominable; qu'en même temps ses écarts et ses imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprès du public: aussi, ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'éloignant de ma personne: «En tout autre temps, j'aurais employé deux années pour vérifier avec la plus grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe à la porte de l'empire, et dans la situation où vous ont placé les soupçons que vous avez attirés sur vous par votre conduite et les propos que vous vous êtes permis, il m'importe de ne pas paraître coupable aux yeux de mes sujets, en cas de malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant même la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous conseillerai même pas de rester à Pétersbourg ou dans la proximité de cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous risqueriez en cas de non-réussite, vu le caractère du peuple auquel on a inspiré de la haine et de la méfiance pour vous [463].» Spéranski avait choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod.
[Note 463: ] [ (retour) ] Schildner, 243-244.
Au sortir du palais, il passa chez l'employé Magnitzky, son ami et son collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari venait d'être enlevé par la police et expédié à Wologda. Il rentra chez lui; le ministre de la police y était déjà, avec ses hommes, se préparant à apposer les scellés: à la porte, une voiture de poste propre aux longs parcours, une kibitka, attendait le proscrit, pour l'emmener à Nijni. Spéranski obtint la permission de placer quelques papiers sous une enveloppe à l'adresse de l'Empereur, ne voulut point réveiller sa fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre où elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la rapide voiture l'emporta, et le lendemain, à la première heure, Pétersbourg apprenait sa disparition.
Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait en se félicitant, en s'embrassant: l'homme néfaste était tombé: «c'était une première victoire sur les Français [464].»
[Note 464: ] [ (retour) ] Id., 244.
Le public crut à la grande trahison de Michaël Mikailovitch et s'imagina qu'il avait voulu livrer à Napoléon les secrets de la défense: l'affaire Spéranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un drame plus poignant s'annonçait à l'horizon, on oublia bientôt le disparu, les passions qui s'étaient soulevées autour de lui, la place qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques jours, Alexandre se montra triste, et comme désemparé: «Êtes-vous malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coupé ta main droite serais-tu tranquille?» On l'entendit répéter plusieurs fois, comme s'il eût voulu refouler un doute par trop pénible à son coeur: «Non, Spéranski n'est pas un traître.» Il l'avait sacrifié à des ressentiments légitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'était un gage qu'il avait voulu donner à sa noblesse, à son peuple; mais lui-même s'était du même coup livré plus complètement aux étrangers qui l'enfermaient désormais dans un cercle ardent de haines: à Bernadotte, à l'accusateur en chef Armfeldt, à Stein qui accourait de Prague, à Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, à l'émigré Vernègues, à tous ces affamés de vengeance qui venaient faire la guerre à Napoléon avec le sang de la Russie.
L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, dès qu'ils furent débarrassés de Spéranski, et ils se remirent à leur besogne de machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions, les inimitiés qui nous divisent actuellement paraissent pâles et mesquines à côté de ces haines forcenées, à côté de ces colères grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait monté d'un bout à l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux patriotes allemands, aux Français qu'une honorable fidélité au malheur retenait loin de leur pays, aux irréconciliables de l'émigration; mais il s'adressait aussi à tous les déçus, à tous les envieux, aux aventuriers en disponibilité, aux traîtres qui avaient manqué leur coup, et, remuée par lui, cette vermine recommençait à grouiller. Il écrivait à d'Antraigues et s'efforçait de réveiller le zèle de ce conspirateur lassé [465]; il écrivait à Dumouriez, qui lui répondait en proposant pour modèle de la lutte future «la guerre des Scythes contre Darius [466]». Le vieux Serra-Capriola, ministre à Pétersbourg de l'ex-roi des Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait à l'envoyé des Cortès insurrectionnelles un accès officiel en Russie, reliait les efforts de l'Espagne aux opérations du Nord [467]. Bernadotte était le plus enragé à nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de Napoléon une réponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui «débiter des phrases qui le laisseraient dans le doute [468]», il entreprenait contre nous les multiples opérations dont il avait par avance tracé le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie et la Grande-Bretagne, tâchait de moyenner à Constantinople une paix d'où pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il travaillait à Berlin, travaillait à Vienne; pour agir sur l'Autriche, il faisait écrire à l'archiduc Charles, parlant à l'amour-propre de ce prince et cherchant à tenter ses ambitions: «Si les choses vont comme il y a lieu de l'espérer, il y aura trois ou quatre trônes vacants ou à créer...; celui de l'Italie paraît fait pour fixer son attention.»--«Enfin, disait Bernadotte, j'ai tâché de le monter: je ne sais quel en sera l'effet [469].»
[Note 465: ] [ (retour) ] Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, le comte d'Antraigues, par Léonce Pingaud, p. 377.
[Note 466: ] [ (retour) ] Tegner, III, 383.
[Note 467: ] [ (retour) ] Dépêches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.
[Note 468: ] [ (retour) ] Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 433.
[Note 469: ] [ (retour) ] Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.
Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm, parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions [470]». Le soir, Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté: au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon, arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre, des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés en même temps [471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».
[Note 470: ] [ (retour) ] Id., 435.
[Note 471: ] [ (retour) ] Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.
Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité, il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je ne puisse croire [472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des notions utiles, résultat d'une observation sagace [473]: il montrait aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains: il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de ne point faire quartier aux soldats de France [474].
[Note 472: ] [ (retour) ] Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.
[Note 473: ] [ (retour) ] Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité, 438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la merveilleuse campagne de 1814.
[Note 474: ] [ (retour) ] Solovief, 227.
Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler [475].» C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la Prusse orientale et la Pologne.
[Note 475: ] [ (retour) ] Dépêche du 23 mars.
Ce point était le seul sur lequel Alexandre se montrât encore indécis et perplexe. Il mettait en balance les avantages présumés de l'initiative avec le préjudice moral qui pourrait en résulter pour lui. Sa phrase favorite était toujours: Je ne veux pas être l'agresseur. Il se préparait seulement à quitter Pétersbourg pour se rendre à Wilna, où il formerait son quartier général et prendrait le commandement de ses troupes. Bientôt, il considéra que son départ ne pouvait plus être différé. Le 21 avril, après avoir assisté à un service solennel dans l'église de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville à la tête d'un état-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escorté par les voeux et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait réuni à sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: «Nous avons pris part à des guerres contre les Français comme alliés d'autres puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment est venu de défendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui. Voilà pourquoi, croyant en Dieu, j'espère que chacun de vous accomplira son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons acquise [476].»
[Note 476: ] [ (retour) ] Schildner, 245.
Ce langage était simple et grand. Dans ses adieux à l'ambassadeur de France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait invité Lauriston à dîner; il lui annonça qu'il allait faire simplement «une tournée», éprouvant «le besoin de voir ses troupes [477]»: il espérait revenir bientôt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il fût, «à Pétersbourg, sur la frontière ou bien à Tobolsk», on le trouverait toujours prêt à restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exigeât de lui aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son émotion en disait plus que ses paroles: elle dénonçait l'idée d'une séparation définitive et trahissait en lui, malgré l'immutabilité de sa résolution, l'angoisse du redoutable avenir: sa voix était entrecoupée et sourde: «des larmes lui roulaient dans les yeux [478].» Au moment de se mettre en route, il fit annoncer officiellement à Lauriston «qu'à Wilna comme à Pétersbourg, il serait toujours l'ami et l'allié le plus fidèle de l'empereur Napoléon, qu'il partait avec la ferme intention et le désir le plus sincère de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute [479]». Ces protestations ne l'empêchaient pas, à peu d'heures d'intervalle, de déclarer à ses confidents étrangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte nécessaire, car il n'était pas homme à reculer au dernier moment et à faire des excuses sur le terrain. Même, cédant aux impatiences belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin disposé à mettre en mouvement ses troupes, dès que les nôtres auraient moralement fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: «Si les Français, dit-il à Loewenhielm, passent un certain point (ce point est la Vistule), je marche en avant de mon côté [480].» Écrivant à Czartoryski, il n'excluait pas la possibilité d'une pointe au delà même de la Vistule et d'une entrée à Varsovie [481].
[Note 477: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 11 avril.
[Note 479: ] [ (retour) ] Lauriston à Maret, 11 avril.
[Note 480: ] [ (retour) ] Dépêche de Loewenhielm, 18 avril.
[Note 481: ] [ (retour) ] Mémoires de Czartoryski, II, 281.
Cette suprême velléité d'offensive stratégique ne tint guère: ce qui la fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En signant le traité du 12 mars, Napoléon et François Ier s'étaient promis que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse manoeuvre d'un agent autrichien en décida autrement. L'empereur François avait alors pour représentant à Stockholm le comte de Neipperg, celui-là même qui devait faire oublier Napoléon à Marie-Louise et se glisser ainsi dans l'histoire. Instruit du traité, Neipperg crut en devoir communication officielle au gouvernement suédois: de Stockholm, la nouvelle retentit en Russie, où elle produisit la plus douloureuse impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cessé de faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne s'appartenait plus: son assujettissement définitif à la France avait causé moins de surprise et de colère que de pitié. Au contraire, on avait espéré jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses mouvements, n'irait pas s'enchaîner d'elle-même: le langage mielleux de Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait tout prévu, sauf la défection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune défaillance, aucune idée de capitulation et de paix, l'amère nouvelle lui fit craindre que ses troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au système de l'absolue défensive: arrivé à Wilna, il décida de demeurer sur place et d'attendre l'attaque que hâterait vraisemblablement son ultimatum [482]. La résolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la Vistule avec des forces supérieures l'eût jetée à un désastre--fut arrêtée définitivement par Alexandre à la dernière heure, à raison d'une circonstance indépendante de sa volonté et que Napoléon avait ménagée: tout ce qui devait, dans la pensée du conquérant, rendre infaillible le succès de sa grande entreprise, concourut à le perdre.
[Note 482: ] [ (retour) ] Bogdanovitch, I, 60; Schildner, 246.