§. XII.
Des Alimems des MORLAQUES.
Le lait, préparé de toute manière, est la nourriture la plus commune des Morlaques. Ils l'aigrissent avec du vinaigre, & il en résulte une espèce de caillé extrêmement rafraichissant. Le petit lait, qu'ils en séparent, est leur boisson la plus agréable, qui ne déplait pas non plus à un palais étranger. Avec du fromage frais, frit dans du beurre, ils font leur meilleur plat, quand ils veulent régaler un hôte inattendu. Ils ne se servent guères de pain préparé à notre manière: mais de galettes[18], pétries de farine de millet, d'orge, de mays, de sorgo, & de froment s'ils sont en état d'en acheter; ils cuisent ces galettes journellement sur la pierre de l'âtre.
[Note 18: Ils les appellent Pogaccie, nom emprunté de l'Italien, Fogaccia, en prononçant la lettre F suivant l'usage des anciens Esclavons.]
Les choux aigres, dont ils font la plus grande provision possible, avec les racines & les herbes comestibles, qui se trouvent dans les bois & dans les champs, leur fournissent une nourriture saine & peu couteuse. Mais après les viandes rôties, pour lesquelles ils ont une véritable passion, l'ail & les échalottes sont pour eux les mets les plus délicieux. Un Morlaque s'annonce, déjà de loin, aux nez non accoutumés à cette odeur, par les exhalaisons de son aliment favori. Je me souviens d'avoir lu quelque part, que STILPON, repris pour être entré, contre la défense, dans le temple de Céres après avoir mangé de l'ail, répondit: «donnez-moi quelque chose de meilleur, & je ne mangerai plus d'ail». Les Morlaques n'accepteroient pas cette condition, qui même ne leur seroit pas peut-être avantageuse. Il est probable, que l'usage journalier de ces végétaux corrige en partie la mauvaise qualité des eaux des réservoirs fangeux & des ruisseaux marécageux, dont les habitans de plusieurs cantons de la Morlachie sont nécessités, pendant l'été, de faire leur boisson ordinaire. Ces végétaux contribuent peut-être aussi à maintenir ce peuple sain & robuste. On trouve en effet parmi eux un grand nombre de vieillards frais & vigoureux, & je serois tenté d'en faire encore un mérite à l'ail, quoiqu'en puisse dire HORACE. Il m'a paru étrange, que les Morlaques, qui font une si grande consommation d'ail, d'oignons & d'échalottes, ne plantent pas ces végétaux dans leur vastes & fertiles campagnes, & que, par cette négligence, ils se voyent obligés d'en acheter tous les ans pour plusieurs milliers de ducats des laboureurs des environs d'Ancona & de Rimini. Ce seroit une contrainte salutaire que de les forcer à de telles plantations: si je ne craignois pas m'exposer au ridicule, je proposerois un moyen de leur épargner des sommes considérables, c'est celui de les encourager à des cultures de cette espèce par des récompenses: moyen par lequel on obtient tout du laboureur.
Un des derniers gouverneurs de la Dalmatie, animé d'un zèle patriotique, introduisit dans cette province la culture du chanvre, qui cependant ne subsiste plus avec la même vigueur. Quelques Morlaques, convaincus par l'expérience des avantages de cette culture, la continuent néanmoins, & ne dépensent plus autant pour les toiles étrangeres, dont ils fabriquent chez eux une partie. Pourquoi ne pourroient-ils pas tous reprendre le désir de cultiver une plante qui est devenue pour eux un besoin de première nécessité?
La vie frugale & laborieuse des habitans de la Morlachie, jointe à la pureté de l'air qu'ils respirent, font qu'il s'y trouve, sur-tout dans les montagnes, un grand nombre de gens qui parviennent à un âge très-avancé. Comme ils ignorent cependant à l'ordinaire le tems précis de leur naissance, je ne voudrois pas chercher parmi eux un second DANDO[19]. Je crois pourtant avoir remarqué un bon vieillard qui pourrait faire pendant au célèbre PARR.
[Note 19: Alexandre Cornelius memorat Dandonem Illyricum D. annos vixisse
Plin. 7. c. 48.]