A MADAME FEMOR.

MADAME,

Comme j'ai l'honneur de vous dedier ce petit ouvrage, il seroit inutile de dissimuler que j'en fais quelque cas. Vous sçavez qu'il n'a esté composé, que pour amuser de jeunes Dames d'un esprit bien-fait & toujours prestes à rire des petites folies de leur sexe, & meme des leurs. J'en donnai d'abord en secret quelques copies qui bientost se multiplierent; mais un Libraire se preparant à en faire imprimer un exemplaire qui estoit tres-defectueux, vous eustes la bonté de consentir que je lui donnasse l'original meme, pour le rendre public; ce qui m'engagea à retoucher mon Poëme, ou plutost à l'achever, parce qu'il estoit alors sans Machine.

La Machine, MADAME, est un terme inventé par les Sçavans, pour exprimer l'action des Divinitez, des Anges, ou des Demons; & c'est ce qui constitue le merveilleux du Poëme. Car les Poëtes ressemblent un peu aux Dames, qui ont le talent de grossir les plus petites choses.

La Machine que j'ai employée, vous paroistra nouvelle & un peu étrange, l'ayant empruntée du sistême des Cabbalistes. Sçavez-vous bien, MADAME, ce que c'est que les Cabbalistes? Il faut que vous fassiez connoissance avec eux. Celui qui vous les fera mieux connoistre, sera un Auteur François, dans son Livre intitulé, Le Comte de Gabalis, qui par son titre, & par sa construction, ressemble tellement à une historiette, que je connois quelques femmes qui sans y entendre finesse, l'ont lû, comme un Roman ordinaire.

Or ce Comte de Gabalis vous apprendra, que les quatre elemens sont peuplés d'Esprits, appellez Silphes, Gnomes, Nymphes, Salamandres. Les Gnomes sont les Demons, qui logent dans la Terre, & qui sont, dit-on, des Esprits tres-malfaisans. L'eau est le sejour des Nymphes, comme le feu est celui des Salamandres. A l'égard des Silphes, qui sont repandus dans l'air, ce sont les plus jolies & les plus aimables creatures du monde. On assure, qu'on peut aisement lier commerce avec eux, à une certaine condition, qui à la verité ne convient pas à tout le monde: c'est d'estre excessivement chaste.

Ce sistesme des Esprits est exposé dans mon premier chant. Tout ce qui est contenu dans les autres chants est egalement fabuleux, à l'exception, MADAME, de l'enlevement de votre charmante Boucle de Cheveux, qui comme vous sçavez est une avanture un peu plus réelle, que leur Metamorphose. Tous les Heros du Poëme ne sont pas moins des Estres imaginaires, que les Esprits aëriens qui y agissent. Belinde même, ne vous ressemble, que par la beauté & les agremens.

Si je pouvois me flater, que mes vers eussent une partie de vos graces, je réunirois, comme vous, tous les suffrages, & je serois gouté au moins d'une moitié du monde. Quelque soit mon sort, je me sçaurai toujours bon gré, d'avoir trouvé cette heureuse occasion, de vous temoigner publiquement l'estime & le respect avec lequel je suis, MADAME, votre tres-humble & tres-obéissant serviteur_

ALEXANDRE POPE.

PREFACE du Traducteur.

Voici la traduction d'un petit Poëme Anglois de l'illustre Mr. Pope, le premier Poëte moderne de l'Angleterre. Entr'autres Ouvrages qu'il a donnez au public, il est auteur de la fameuse Tragedie de Caton d'Utique, & de la traduction en vers Anglois de l'Iliade d'Homere, qui a été si justement louée par Monsieur de Voltaire dans son Essai sur la Poësie Épique, traduit nouvellement de l'Anglois en François, & imprimé à Paris. On vient aussi de traduire & de publier les discours sensez & ingenieux, dont Monsieur Pope a accompagné sa traduction de l'Iliade; & on est obligé d'avoüer qu'on n'a jamais rien écrit de plus judicieux en faveur d'Homere.

La traduction de ce Poëme Heroïcomique, intitulé en Anglois, The rape of the Lock, pourra contribuer à faire voir l'erreur du préjugé où nous sommes, que la Nation Angloise n'a en partage que le serieux & le profond, & ne peut atteindre comme nous à la fine plaisanterie, à la satyre délicate, & à l'élegant badinage. Il est vrai que les Voyages de Gulliver ont déja commencé à nous détromper; mais comme ils n'ont pas été publiez en François tels qu'ils ont paru en Anglois, & que le Traducteur de son aveu a beaucoup retranché & beaucoup ajouté, le succès que ce Livre a eu en France, en faisant honneur à Monsieur Swift, qui en est l'Auteur, nous a toujours laissé croire, que son ouvrage avoit besoin qu'on y mît la main, surtout depuis qu'on a vu à Paris ces mêmes Voyages de l'édition de Hollande, traduits fidellement & mot à mot.

Il n'en sera pas de même de la traduction qu'on donne ici du Rape of the Lock, qui est très-litterale. On n'a rien ajouté ni rien retranché; & si elle renferme quelques differences, elles sont legeres & dans les regles. Car il est hors de doute, que lorsqu'on traduit, il est quelque fois necessaire de préferer les expressions équivalentes à celles qui répondent directement & immediatement aux termes de l'original; sans quoi une traduction, pour estre trop scrupuleusement fidele, deviendroit réellement infidele, & deshonoreroit injustement l'Auteur qu'on traduit.

Je ne crois pas qu'on trouve rien dans notre langue de plus ingenieux, dans le genre badin, que la Boucle enlevée de Mr. Pope, qui lorsqu'il fit ce petit Poëme n'avoit, dit-on, que vingt ans: seul âge où il convient de s'amuser à faire des vers de cette espece, & peut-estre de quelque espece que ce soit.

Ce qui fit éclore cet ouvrage fut une avanture arrivée en 1712 à Madame Femor, à laquelle il le dédia. La mediocrité d'un sujet aussi sterile en apparence, ne servit qu'à faire estimer davantage le genie & le bel esprit de l'Auteur. Le Poëme de la Boucle enlevée est parmi les Anglois ce que le Lutrin est parmi nous, si ce n'est qu'il est, ce semble, plus enjoüé, & plus galant.

Il eût peut-estre été à propos de le traduire en vers; mais outre que le travail eût été plus penible, on n'avoit pas lieu d'esperer d'y réussir. D'ailleurs une prose poetique frape également l'imagination & a une certaine liberté que nos vers n'ont point.

Quoique cette traduction soit fort au-dessous de l'original, on présume qu'elle plaira, parce que les beautez de l'Auteur couvriront les défauts du Traducteur.

On trouvera dans ce petit Poeme de l'invention, du dessein, de l'ordre, du merveilleux, de la fiction, des images & des pensées; en un mot ce qui constitue la vraie poesie. On y remarquera un comique riant, fort éloigné du fade burlesque, des allusions satyriques sans être offençantes, des plaisanteries hardies sans être trop libres, & des railleries délicates sur le beau sexe, peut estre plus capables de lui plaire, que toutes les fleurettes de nos madrigaux, & de nos Bucoliques modernes.

Nous n'avons point encore vu de poeme dont le merveilleux, & ce que les Anglois appellent, the machinery, fut tiré du sistesme imaginaire des Cabbalistes: l'usage qu'en a fait Monsieur Pope montre que ces idées sont très-favorables à la poesie; mais il faut avoüer aussi, que ce n'est que dans un poeme de ce genre, qu'elles peuvent avoir lieu. Au reste on voit dans l'Epître Dédicatoire de Mr. Pope, que de son aveu il a beaucoup profité du Livre de l'Abbé de Villars, intitulé le Comte de Gabalis.

On espere que ce petit ouvrage ne plaira pas seulement aux Dames, mais qu'il sera même estimé de ceux qui ne regardent un Vaudeville, qu'avec des yeux sçavans; ils y verront toutes les proportions observées, comme dans le poeme le plus serieux, & tous les grands principes de l'Epopée suivis fidellement.

Celui qui publie aujourd'hui ce poeme en François, attend du public la reconnoissance dûe à un Voyageur qui apporte dans sa patrie une fleur des Païs étrangers.