CHANT V.
C'est ainsi que Belinde parla, & sa douleur attendrit tous ceux qui en furent les témoins; mais les Dieux & la Destinée avoient fermé les oreilles au Baron. Les reproches & les menaces de Talestris sont inutiles: s'il est insensible aux larmes de l'aimable Belinde, qui pourra l'émouvoir? C'est vainement qu'on lui parle: Enée fut moins insensible aux prieres d'Anne & au desespoir de Didon.
Cependant, Clarice, la grave Clarice, agite son évantail d'un air précieux, elle en mesure les mouvemens avec une complaisance attentive: un profond silence s'observe, elle prend enfin la parole, & dit:
A quoi servent les louanges & les honneurs que les Sages & le Vulgaire rendent à la beauté? Quel avantage tire-t-elle des dépoüilles que lui offrent & la terre & la mer comme un tribut pour la parer & la rendre encore plus éclatante? A quoi nous sert de paroître avec tant de pompe aux promenades, & d'être exposées dans les spectacles aux regards, aux soupirs, & au culte d'un si grand nombre d'adorateurs, qui nous nommant des Anges, nous traitent en effet comme si nous étions des créatures célestes? Gloire funeste, tourmens réels, si l'esprit ne conserve pas ce que la beauté acquiert, & si l'on ne dit en regardant un beau visage: cette femme a plus encore d'avantage sur les autres par sa conduite qu'elle n'en a par sa beauté. Ah! si la danse ou la parure pouvoient nous garantir d'une petite verole, nous défendre contre les rides, & empêcher nos cheveux de blanchir, qui voudroit se soumettre au poids & à l'ennui des affaires domestiques? Y a-t il quelque dévote qui ne voulût à ce prix être coquette & se farder? Personne du moins ne seroit en droit de la censurer. Mais puisqu'enfin la beauté fragile se détruit, soit que l'on se pare ou qu'on se néglige, soit que l'on se farde ou qu'on ne se farde pas, que nous reste-il, si ce n'est d'user de ce qui dépend de nous, & d'acquerir de l'esprit, & de la raison, pour suppléer à la perte de la beauté. L'esprit l'emporte sur elle; c'est vainement que les yeux des flateurs se trouvent de son côté: quelques charmes qu'elle ait, l'esprit gagne plus surement les coeurs: Croyez-moi, ma chere, quand les plaintes & les cris sont inutiles, nous devons plaisanter nous-mêmes de ce qui nous arrive de fâcheux. Ainsi parla Clarice, & personne n'applaudit à son discours hors de saison.
Belinde fronça le sourcil, & Talestris regardant la harangueuse d'un air malin, l'appella fausse prude. Ce fut le premier signal du combat; un bruit terrible d'évantails & de panniers se fait entendre; les Heros & les Heroïnes se mêlent: les cris & les battemens de mains retentissent jusqu'aux Cieux. Comme les combattans ne se servent pas d'armes vulgaires, les blessures mortelles qu'ils y reçoivent, ne leur donnent pas la mort: c'est ainsi que le divin Homere, dans ses batailles, nous fait voir les coeurs célestes enflammez d'une colere humaine.[7] Tout l'Olimpe est en feu; Pallas combat contre Mars, Apollon contre Mercure; Jupiter éclate dans les airs, & fait trembler les Spheres; Neptune forme des tempêtes, fait mugir les abîmes, & par les coups redoublez de son redoutable trident, entr'ouvrant la terre, frappe d'un rayon de lumiere les yeux des Ombres épouvantées.
[Note 7: Hom. Iliad. 20]
Le triomphant Ombriel agitant ses aîles joyeuses, voit le combat & s'en applaudit; les autres Gnomes appuyez sur les épingles des femmes, comme des Soldats sur leurs lances, animent les combattans & rendent le combat encore plus terrible.
Cependant Talestris en furie renverse les escadrons ennemis, & ses beaux yeux portent par tout la mort; elle terrasse d'un seul coup (exploit illustre!) le plus bel esprit des petits Maîtres, & un autre encore des plus galans, le premier meurt, en proférant une Métaphore; O cruelle Nymphe, dit-il, je meurs d'une mort qui me ressuscite; il tombe sur un siége en prononçant ces mots. Le second avec des yeux à demi fermez, & pleins d'une douce langueur, chante ces paroles…..[8] Ah tes beaux yeux sont faits pour donner la mort, ils sont faits…… il finit sans achever; c'est ainsi que le Cigne mélodieux expire, en chantant sur le rivage fleuri du Meandre.
[Note 8: Air de l'Opera de Camille, en Anglois.]
Le Chevalier de Plume, Cavalier intrepide, dont la réputation vole jusqu'aux extrêmitez de l'univers, marche à Clarice pour la mettre hors de combat. Cloé qui l'en empêche, le blesse d'un de ses regards, elle en pousse au Ciel un cri de triomphe & de joye; mais contente d'avoir blessé un Chevalier si redoutable, elle le ressuscite après, par un sourire.
Cependant le pere des Dieux & des Hommes éleve dans l'air sa balance dorée; il pese avec attention les cheveux de la belle & l'esprit de nos petits Maîtres: la balance incertaine vacille quelques moments; mais enfin l'esprit monte en haut, & les cheveux tombent en bas.
La fiere Belinde s'élance sur le Baron, avec des regards foudroyans qu'il n'avoit jamais éprouvez, lui qui ne cherchoit qu'à mourir des coups de son ennemie. Elle vole au combat, quoiqu'il soit inégal; la belle aussi-tôt le renverse du bout du doigt, & lui jette abondamment du tabac dans le visage; le Gnome en dirige tous les atomes; le Baron pleure, éternue & fait retentir la salle: Cede à ton destin, s'écrie Belinde, en tirant de son côté une grande éguille de tête.
Cette éguille d'or fut autrefois un Medaillon que son Bisayeul avoit coutume de porter à son cou: sa Bisayeule l'ayant fait fondre en avoit composé une boucle, qui servit à sa ceinture de veuve. Elle en fit ensuite des grelots pour le hochet de la grand-mere de Belinde, & ce grelot fut encore changé par sa fille en une longue éguille, qu'elle porta long-tems à la tête, & dont Belinde hérita.
Ne te glorifie point de ma chute, ennemie trop insultante, s'écrie le Baron: tu seras renversée à ton tour par un autre. Ne crois pas que la mort m'épouvante: tout ce que je crains, est de te perdre; mais laisse moi vivre, pour mourir & ressusciter sans cesse. Rend la Boucle, s'écrie la fiere Belinde: les voutes du Palais retentissent de ces mots imperieux mille fois repetez.
Le fier[9] Otelle étoit moins furieux au sujet du fatal mouchoir, que Belinde ne le parut au sujet de sa Boucle; mais comme les désirs orgueilleux sont souvent confondus & que les plus grands Capitaines perdent quelques fois le fruit de leurs travaux, la Boucle cachée avec soin est envain cherchée de tous côtez.
[Note 9: Tragedie Angloise.]
Mais qu'aucun mortel ne se vante de l'avoir en sa possession: le Ciel le veut ainsi, qui peut lui resister?
Il court cependant un bruit parmi le Vulgaire, que cette Boucle est montée à la Sphere de la Lune, où tout ce qui se perd sur la terre est conservé avec soin; c'est-là que dans des vases massifs on garde l'esprit des Heros, & que dans de petits étuits & de belles tabatieres, on conserve celui des petits Seigneurs effeminez; on y voit les coeurs des Amans enchaînez par des rubans de toutes couleurs; c'est encore dans ce même lieu que l'on trouve[10] les aumônes faites à la mort, les voeux enfrains, les promesses des courtisans, les agasseries des femmes galantes; enfin c'est là qu'on trouve des cages pour les cousins, des chaînes pour les puces, des papillons déseichez, & tous les volumes des Casuistes.
[Note 10: Ariosto Cant. 34.]
Il en faut croire, ma Muse, qui a vû la Boucle monter au Ciel avec tant de rapidité, que les seuls yeux poëtiques pouvoient l'appercevoir & la suivre; c'est ainsi que Procule vit seul le Fondateur de Rome monter au Ciel.
Déja cette Boucle attachée au Firmament est changée en étoile, & conduit avec elle une lumiere cheveluë, plus claire & plus brillante que la celebre chevelure de Berenice; les Silphes ses amis la suivent, & accompagnent son cours dans le Ciel. Les jeunes gens & les femmes dont le coeur est tendre, iront dans le [11]Parc la saluer par leurs chants harmonieux, ils l'attendront comme l'étoile de Venus, & lui adresseront leurs voeux pour le Lac de [12]Rosemonde. [13]Partrige l'observera dans un tems serein avec les yeux de Galilée[14], & ce celebre Devin y pourra lire la destinée de Rome & de Loüis.
[Note 11: Le Parc de S. James, promenade de Londre.]
[Note 12: Le Lac de Rosemonde est une grande Piéce d'eau dans le Parc de S. James. Il tire son nom d'une Maitresse d'un Roi d'Angleterre nommée Rosemonde, & est fameux par le désespoir de plusieurs Amans qui s'y sont précipitez.]
[Note 13: Partrige étoit un celebre Astrologue d'Angleterre, qui dans les Almanacs qu'il publioit tous les ans, prédisoit toujours la destruction de la Papauté, & la mort de Loüis XIV. ce qui le rendit extrémement ridicule, même parmi les Anglois.]
[Note 14: Galilée passe pour l'Inventeur des Lunettes
Astronomiques, quoique d'autres en attribuent l'invention à Jacques
Metius.]
Et toi belle Nymphe, cesse de t'affliger & de regretter ta Boucle enlevée: songe que la lumiere de tes beaux yeux, après avoir causé la mort de mille coeurs, s'éteindra à la fin, & que l'éclat de tes tresses blondes passera; mais ces cheveux que ma Muse a consacrez, avec le beau nom de Belinde, regneront éternellement parmi les Astres.
De l'Imprimerie de PAULUS-DU-MESNIL.
APPROBATION
J'ay lû par Ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux un Manuscrit intitulé, La Boucle de Cheveux enlevée, Poëme Heroïcomique de Mr. Pope, traduit de l'Anglois par M…. & je n'y ai rien trouvé qui puisse en empêcher l'impression. Fait à Paris le 10 Août 1728.
GALLYOT.
PRIVILEGE DU ROY.
Louis par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre: A nos amez & feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand Conseil, Prevôt de Paris, Baillifs, Senechaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Justiciers qu'il appartiendra, SALUT. Notre bien amé François le Breton pere; Libraire à Paris; nous ayant fait supplier de lui accorder nos Lettres de permission pour l'impression d'un manuscrit qui a pour titre: La Boucle de Cheveux enlevée, Poëme Heroïcomique de Mr. Pope, traduit de l'Anglois; Offrant pour cet effet de le faire imprimer en bon papier & beaux caracteres suivant la feuille imprimée & attachée pour modele sous le contrescel des presentes, Nous lui avons permis & permettons par ces presentes de faire imprimer ledit Livre ci-dessus specifié en un ou plusieurs volumes, conjointement ou separement, & autant de fois que bon lui semblera sur papier & caracteres conformes à ladite feuille imprimée & attachée sous notredit contrescel, & de le vendre, faire vendre & débiter par tout notre Royaume pendant le tems de trois années consecutives, à compter du jour de la date desdites presentes; Faisons défenses à tous Libraires-Imprimeurs & autres personnes de quelque qualité & condition qu'elles soient d'en introduire d'impression étrangere dans aucun lieu de notre obéïssance. A la charge que ces presentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris dans trois mois de la date d'icelles; que l'impression de ce Livre sera faite dans notre Royaume & non ailleurs, & que l'impétrant se conformera en tout aux Reglemens de la Librairie & notamment à celui du 10 Avril 1725, & qu'avant que de l'exposer en vente, le manuscrit ou imprimé qui aura servi de copie à l'impression dudit Livre sera remis dans le même état où l'approbation y aura été donnée és mains de notre très-cher & feal Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Chauvelin; & qu'il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliotheque publique, un dans celle de notre Château du Louvre, & un dans celle de notredit très-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Chauvelin, le tout à peine de nullité des presentes. Du contenu desquelles vous mandons & enjoignons de faire jouir l'Exposant ou ses ayans cause pleinement & paisiblement, sans souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons qu'à la copie desdites presentes qui sera imprimé tout au long au commencement ou à la fin dudit Livre foi soit ajoutée comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent de faire pour l'execution d'icelles tous actes requis & necessaires sans demander autre permission, & nonobstant clameur de Haro Charte Normande & Lettres à ce contraires. Car tel est notre plaisir. Donné à Fontainebleau le treizième jour du mois de Septembre, l'an de grace mil sept cent vingt-huit, & de notre Regne le quatorziéme. Par le Roy en son Conseil.
NOBLET.
Registré sur le Registre VII. de la Chambre Royale des Imprimeurs & Libraires de Paris lb. 210 fol. 178. conformement aux anciens Reglemens confirmez par celui du 28 Février 1723. A Paris le 7 Septembre 1728.
J.B.COIGNARD, Syndic.
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