CHAPITRE III
COMMENT IL EST DIFFICILE PARFOIS DE DISTINGUER LE RÊVE DE LA RÉALITÉ.
Bussy avait eu le temps, avant de tomber, de passer son mouchoir sous sa chemise, et de boucler le ceinturon de son épée par-dessus, ce qui avait fait une espèce de bandage à la plaie vive et brûlante d'où le sang s'échappait comme un jet de flamme; mais, lorsqu'il en arriva là, il avait déjà perdu assez de sang pour que cette perte amenât l'évanouissement auquel nous avons vu qu'il avait succombé.
Cependant, soit que, dans ce cerveau surexcité par la colère et la souffrance, la vie persistât sous les apparences de l'évanouissement, soit que cet évanouissement cessât pour faire place à une fièvre qui fit place à un second évanouissement, voici ce que Bussy vit ou crut voir, dans cette heure de rêve ou de réalité, pendant cet instant de crépuscule placé entre l'ombre de deux nuits.
Il se trouvait dans une chambre avec des meubles de bois sculpté, avec une tapisserie à personnages et un plafond peint. Ces personnages, dans toutes les attitudes possibles, tenant des fleurs, portant des piques, semblaient sortir des murailles contre lesquelles ils s'agitaient pour monter au plafond par des chemins mystérieux. Entre les deux fenêtres, un portrait de femme était placé, éclatant de lumière; seulement il semblait à Bussy que le cadre de ce portrait n'était autre chose que le chambranle d'une porte. Bussy, immobile, fixé sur son lit comme par un pouvoir supérieur, privé de tous ses mouvements, ayant perdu toutes ses facultés, excepté celle de voir, regardait tous ces personnages d'un oeil terne, admirant les fades sourires de ceux qui portaient des fleurs, et les grotesques colères de ceux qui portaient des épées. Avait-il déjà vu ces personnages ou les voyait-il pour la première fois? C'est ce qu'il ne pouvait préciser, tant sa tête était alourdie.
Tout à coup la femme du portrait sembla se détacher du cadre, et une adorable créature, vêtue d'une longue robe de laine blanche, comme celle que portent les anges, avec des cheveux blonds tombant sur ses épaules, avec des yeux noirs comme du jais, avec de longs cils veloutés, avec une peau sous laquelle il semblait qu'on pût voir circuler le sang qui la teintait de rose, s'avança vers lui. Cette femme était si prodigieusement belle, ses bras étendus étaient si attrayants, que Bussy fit un violent effort pour aller se jeter à ses pieds. Mais il semblait retenu à son lit par des liens pareils à ceux qui retiennent le cadavre au tombeau, tandis que, dédaigneuse de la terre, l'âme immatérielle monte au ciel.
Cela le força de regarder le lit sur lequel il était couché, et il lui sembla que c'était un de ces lits magnifiques, sculptés sous François 1er, auquel pendaient des courtines de damas blanc, broché d'or.
A la vue de cette femme, les personnages de la muraille et du plafond cessèrent d'occuper Bussy. La femme du portrait était tout pour lui, et il cherchait à voir quel vide elle laissait dans le cadre. Mais un nuage que ses yeux ne pouvaient percer flottait devant ce cadre, et il lui en dérobait la vue; alors il reporta ses yeux sur le personnage mystérieux, et, concentrant sur la merveilleuse apparition tous ses regards, il se mit à lui adresser un compliment en vers comme il les faisait, c'est-à-dire couramment.
Mais soudain la femme disparut: un corps opaque s'interposait entre elle et Bussy; ce corps marchait lourdement et allongeait les mains comme fait le patient au jeu de Colin-Maillard.
Bussy sentit la colère lui monter à la tête, et il entra dans une telle rage contre l'importun visiteur, que, s'il eût eu la liberté de ses mouvements, il se fût certes jeté sur lui; il est même juste de dire qu'il l'essaya, mais la chose lui fut impossible.
Comme il s'efforçait vainement de se détacher du lit auquel il semblait enchaîné, le nouveau venu parla.
—Eh bien, demanda-t-il, suis-je enfin arrivé?
—Oui, maître, dit une voix si douce que toutes les fibres du coeur de
Bussy en tressaillirent, et vous pouvez maintenant ôter votre bandeau.
Bussy fit un effort pour voir si la femme à la douce voix était bien la même que celle du portrait; mais la tentative fut inutile. Il n'aperçut devant lui qu'une jeune et gracieuse figure d'homme qui venait, selon l'invitation qui lui en avait été faite, d'ôter son bandeau, et qui promenait tout autour de la chambre des regards effarés.
—Au diable l'homme! pensa Bussy.
Et il essaya de formuler sa pensée par la parole ou par le geste, mais l'un lui fut aussi impossible que l'autre.
—Ah! je comprends maintenant, dit le jeune homme en s'approchant du lit, vous êtes blessé, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Voyons, nous allons essayer de vous raccommoder.
Bussy voulut répondre; mais il comprit que cela était chose impossible. Ses yeux nageaient dans une vapeur glacée, et les extrêmes bourrelets de ses doigts le piquaient comme s'ils eussent été traversés par cent mille épingles.
—Est-ce que le coup est mortel? demanda avec un serrement de coeur et un accent de douloureux intérêt qui fit venir les larmes aux yeux de Bussy la voix douce qui avait déjà parlé, et que le blessé reconnut pour être celle de la dame du portrait.
—Dame! je n'en sais rien encore; mais je vais vous le dire, répliqua le jeune homme; en attendant il est évanoui.
Ce fut là tout ce que put comprendre Bussy; il lui sembla entendre comme le froissement d'une robe qui s'éloignait. Puis il crut sentir quelque chose comme un fer rouge qui traversait son flanc, et ce qui restait d'éveillé en lui acheva de s'évanouir.
Plus tard il fut impossible à Bussy de fixer la durée de cet évanouissement.
Seulement, lorsqu'il sortit de ce sommeil, un vent froid courait sur son visage; des voix rauques et discordantes écorchaient son oreille, il ouvrit les yeux pour voir si c'étaient les personnages de la tapisserie qui se querellaient avec ceux du plafond, et, dans l'espérance que le portrait serait toujours là, il tourna la tête de tous côtés. Mais de tapisserie, point; de plafond, pas davantage. Quant au portrait, il avait complètement disparu. Bussy n'avait à sa droite qu'un homme vêtu de gris avec un tablier blanc retroussé à la ceinture et taché de sang; à sa gauche, qu'un moine genovéfain, qui lui soulevait la tête, et devant lui, qu'une vieille femme marmottant des prières.
L'oeil errant de Bussy s'attacha bientôt à une masse de pierres qui se dressait devant lui, et monta jusqu'à la plus grande hauteur de ces pierres pour la mesurer; il reconnut alors le Temple, ce donjon flanqué de murs et de tours; au-dessus du Temple le ciel blanc et froid, légèrement doré par le soleil levant.
Bussy était purement et simplement dans la rue, ou plutôt sur le rebord d'un fossé, et ce fossé était celui du Temple.
—Ah! merci, mes braves gens, dit-il, pour la peine que vous avez prise de m'apporter ici. J'avais besoin d'air, mais on aurait pu m'en donner en ouvrant les fenêtres, et j'eusse été mieux sur mon lit de damas blanc et or que sur cette terre nue. N'importe, il y a dans ma poche, à moins que vous ne vous soyez déjà payés vous-mêmes, ce qui serait prudent, quelque vingt écus d'or; prenez, mes amis, prenez.
—Mais, mon gentilhomme, dit le boucher, nous n'avons pas eu la peine de vous apporter, et vous étiez là, bien véritablement là. Nous vous y avons trouvé, en passant au point du jour.
—Ah! diable! dit Bussy; et le jeune médecin y était-il?
Les assistants se regardèrent.
—C'est un reste de délire, dit le moine en secouant la tête. Puis, revenant à Bussy:
—Mon fils, lui dit-il, je crois que vous feriez bien de vous confesser.
Bussy regarda le moine d'un air effaré.
—Il n'y avait pas de médecin, pauvre cher jeune homme, dit la vieille. Vous étiez là, seul, abandonné, froid comme un mort. Voyez, il y a un peu de neige, et votre place est dessinée en noir sur la neige.
Bussy jeta un regard sur son côté endolori, se rappela avoir reçu un coup d'épée, glissa la main sous son pourpoint et sentit son mouchoir à la même place, fixé sur la plaie par le ceinturon de son épée.
—C'est singulier, dit-il.
Déjà, profitant de la permission qu'il leur avait donnée, les assistants se partageaient sa bourse avec force exclamations pitoyables à son endroit.
—Là, dit-il quand le partage fut achevé, c'est fort bien, mes amis.
Maintenant, conduisez-moi à mon hôtel.
—Ah! certainement, certainement, pauvre cher jeune homme, dit la vieille; le boucher est fort, et puis il a son cheval, sur lequel vous pouvez monter.
—Est-ce vrai? dit Bussy.
—C'est la vérité du bon Dieu! dit le boucher, et moi et mon cheval sommes à votre service, mon gentilhomme.
—C'est égal, mon fils, dit le moine, tandis que le boucher va chercher son cheval, vous feriez bien de vous confesser.
—Comment vous appelez-vous? demanda Bussy.
—Je m'appelle frère Gorenflot, répondit le moine.
—Eh bien, frère Gorenflot, dit Bussy en s'accommodant sur son derrière, j'espère que le moment n'est pas encore venu. Aussi, mon père, au plus pressé. J'ai froid, et je voudrais être à mon hôtel pour me réchauffer.
—Et comment s'appelle votre hôtel?
—Hôtel de Bussy.
—Comment! s'écrièrent les assistants, hôtel de Bussy!
—Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
—Vous êtes donc des gens de M. de Bussy.
—Je suis M. de Bussy lui-même.
—Bussy! s'écria la foule, le seigneur de Bussy, le brave Bussy, le fléau des mignons… Vive Bussy!
Et le jeune homme, enlevé sur les épaules de ses auditeurs, fut reporté en triomphe en son hôtel, tandis que le moine s'en allait comptant sa part des vingt écus d'or, secouant la tête et murmurant:
—Si c'est ce sacripant de Bussy, cela ne m'étonne plus qu'il n'ait pas voulu se confesser.
Une fois rentré dans son hôtel, Bussy fit appeler son chirurgien ordinaire, lequel trouva la blessure sans conséquence.
—Dites-moi, lui dit Bussy, cette blessure n'a-t-elle pas été pansée?
—Ma foi! dit le docteur, je ne l'affirmerais pas, quoique, après tout, elle paraisse bien fraîche.
—Et, demanda Bussy, est-elle assez grave m'avoir donné le délire?
—Certainement.
—Diable! fit Bussy; cependant cette tapisserie avec ses personnages portant des fleurs et des piques, ce plafond à fresques, ce lit sculpté et tendu de damas blanc et or, ce portrait entre les deux fenêtres, cette adorable femme blonde aux yeux noirs, ce médecin qui jouait à Colin-Maillard, et à qui j'ai failli crier casse-cou, ce serait donc du délire? et il n'y aurait de vrai que mon combat avec les mignons? Où me suis-je donc battu, déjà? Ah! oui, c'est cela. C'était près de la Bastille, vers la rue Saint-Paul. Je me suis adossé à un mur; ce mur, c'était une porte, et cette porte a cédé heureusement. Je l'ai refermée à grand'peine, je me suis trouvé dans une allée. Là, je ne me rappelle plus rien jusqu'au moment où je me suis évanoui. Ou bien ai-je rêvé, maintenant? voici la question. Ah! et mon cheval, à propos? On doit avoir retrouvé mon cheval mort sur la place. Docteur, appelez, je vous prie, quelqu'un.
Le docteur appela un valet.
Bussy s'informa et il apprit que l'animal, saignant, mutilé, s'était traîné jusqu'à la porte de l'hôtel, et qu'on l'avait trouvé là, hennissant, à la pointe du jour. Aussitôt l'alarme s'était répandue dans l'hôtel; tous les gens de Bussy, qui adoraient leur maître, s'étaient mis à sa recherche, et la plupart d'entre eux n'étaient pas encore rentrés.
—Il n'y a donc que le portrait, dit Bussy, qui demeure pour moi à l'état de rêve, et c'en était un en effet. Quelle probabilité y a-t-il qu'un portrait se détache de son cadre pour venir converser avec un médecin qui a les yeux bandés? C'est moi qui suis un fou. Et cependant, quand je me le rappelle, ce portrait était bien charmant. Il avait….
Bussy se mit à détailler le portrait, et, à mesure qu'il en repassait tout les détails dans sa mémoire, un frisson voluptueux, ce frisson de l'amour qui réchauffe et chatouille le coeur, passait comme un velours sur sa poitrine brûlante.
—Et j'aurais rêvé tout cela! s'écria Bussy, tandis que le docteur posait l'appareil sur sa blessure. Mordieu! c'est impossible, on ne fait pas de pareils rêves.—Récapitulons.
Et Bussy se mit à répéter pour la centième fois:
—J'étais au bal; Saint-Luc m'a prévenu qu'on devait m'attendre du côté de la Bastille. J'étais avec Antraguet, Ribeirac et Livarot. Je les ai renvoyés. J'ai pris ma route par le quai, le Grand-Châtelet, etc., etc. A l'hôtel des Tournelles, j'ai commencé d'apercevoir les gens qui m'attendaient. Ils se sont rués sur moi, m'ont estropié mon cheval. Nous nous sommes rudement battus. Je suis entré dans une allée; je me suis trouvé mal, et puis… ah! voilà! c'est cet et puis qui me tue; il y a une fièvre, un délire, un rêve, après cet et puis. Et puis, ajouta-t-il avec un soupir, je me suis retrouvé sur le talus des fossés du Temple, où un moine genovéfain a voulu me confesser.—C'est égal, j'en aurai le coeur net, reprit Bussy après un silence d'un instant, qu'il employa encore à rappeler ses souvenirs. Docteur, me faudra-t-il donc garder encore la chambre quinze jours pour cette égratignure, comme j'ai fait pour la dernière?
—C'est selon. Voyons, est-ce que vous ne pouvez pas marcher? demanda le chirurgien.
—Moi, au contraire, dit Bussy. Il me semble que j'ai du vif-argent dans les jambes.
—Faites quelques pas.
Bussy sauta à bas de son lit, et donna la preuve de ce qu'il avait avancé en faisant assez allègrement le tour de sa chambre.
—Cela ira, dit le médecin, pourvu que vous ne montiez pas à cheval et que vous ne fassiez pas dix lieues pour le premier jour.
—A la bonne heure! s'écria Bussy, voilà un médecin! cependant j'en ai vu un autre cette nuit. Ah! oui, bien vu, j'ai sa figure gravée là, et, si je le rencontre jamais, je le reconnaîtrai, j'en réponds.
—Mon cher seigneur, dit le médecin, je ne vous conseille pas de le chercher; on a toujours un peu de fièvre après les coups d'épée; vous devriez cependant savoir cela, vous qui êtes à votre douzième.
—Oh! mon Dieu! s'écria tout à coup Bussy, frappé d'une idée nouvelle, car il ne songeait qu'au mystère de sa nuit, est-ce que mon rêve aurait commencé au delà de la porte, au lieu de commencer en deçà? Est-ce qu'il n'y aurait pas eu plus d'allée et d'escalier qu'il n'y avait de lit de damas blanc et or, et de portrait? Est-ce que ces brigands-là, me croyant tué, m'auraient porté tout bellement jusqu'aux fossés du Temple, afin de dépister quelque spectateur de la scène? Alors, c'est pour le coup que j'aurais bien certainement rêvé le reste. Dieu saint! si c'est vrai, s'ils m'ont procuré le rêve qui m'agite, qui me dévore, qui me tue, je fais serment de les éventrer tous jusqu'au dernier!
—Mon cher seigneur, dit le médecin, si vous voulez vous guérir promptement, il ne faut pas vous agiter ainsi.
—Excepté cependant ce bon Saint-Luc, continua Bussy sans écouter ce que lui disait le docteur. Celui-là, c'est autre chose; il s'est conduit en ami pour moi. Aussi je veux qu'il ait ma première visite.
—Seulement, pas avant ce soir, à cinq heures, dit le médecin.
—Soit, dit Bussy; mais, je vous assure, ce n'est pas de sortir et de voir du monde qui peut me rendre malade, mais de me tenir en repos et de demeurer seul.
—Au fait, c'est possible, dit le docteur, vous êtes en toutes choses un singulier malade, agissez à votre guise, monseigneur; je ne vous recommande plus qu'une chose: c'est de ne pas vous faire donner un autre coup d'épée avant que celui-là soit guéri.
Bussy promit au médecin de faire ce qu'il pourrait pour cela, et, s'étant fait habiller, il appela sa litière et se fit porter à l'hôtel Montmorency.
CHAPITRE IV
COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, AVAIT PASSÉ SA NUIT DE NOCES.
C'était un beau cavalier et un parfait gentilhomme que Louis de Clermont, plus connu sous le nom de Bussy d'Amboise, que Brantôme, son cousin, a mis au rang des grands capitaines du seizième siècle. Nul homme, depuis longtemps, n'avait fait de plus glorieuses conquêtes. Les rois et les princes avaient brigué son amitié. Les reines et les princesses lui avaient envoyé leurs plus doux sourires. Bussy avait succédé à la Mole dans les affections de Marguerite de Navarre; et la bonne reine, au coeur tendre, qui, après la mort du favori dont nous avons écrit l'histoire, avait sans doute besoin de consolation, avait fait, pour le beau et brave Bussy d'Amboise, tant de folies, que Henri, son mari, s'en était ému, lui qui ne s'émouvait guère de ces sortes de choses, et que le duc François ne lui eût jamais pardonné l'amour de sa soeur, si cet amour n'eût acquis Bussy à ses intérêts. Cette fois encore, le duc sacrifiait son amour à cette ambition sourde et irrésolue qui, durant tout le cours de son existence, devait lui valoir tant de douleurs et rapporter si peu de fruits.
Mais, au milieu de tous les succès de guerre, d'ambition et de galanterie, Bussy était demeuré ce que peut être une âme inaccessible à toute faiblesse humaine, et celui-là qui n'avait jamais connu la peur n'avait jamais non plus, jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés du moins, connu l'amour. Ce coeur d'empereur qui battait dans sa poitrine de gentilhomme, comme il disait lui-même, était vierge et pur, pareil au diamant que la main du lapidaire n'a pas encore touché et qui sort de la mine où il a mûri sous le regard du soleil. Aussi n'y avait-il point dans ce coeur place pour les détails de pensée qui eussent fait de Bussy un empereur véritable. Il se croyait digne d'une couronne et valait mieux que la couronne qui lui servait de point de comparaison.
Henri III lui avait fait offrir son amitié, et Bussy l'avait refusée, disant que les amis des rois sont leurs valets, et quelquefois pis encore; que par conséquent semblable condition ne lui convenait pas. Henri III avait dévoré en silence cet affront, aggravé par le choix qu'avait fait Bussy du duc François pour son maître. Il est vrai que le duc François était le maître de Bussy comme le bestiaire est le maître du lion. Il le sert et le nourrit, de peur que le lion ne le mange. Tel était ce Bussy que François poussait à soutenir ses querelles particulières. Bussy le voyait bien, mais le rôle lui convenait.
Il s'était fait une théorie à la manière de la devise des Rohan, qui disaient: «Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.» Bussy se disait:—Je ne puis être roi de France, mais M. le duc d'Anjou peut et veut l'être, je serai roi de M. le duc d'Anjou.
Et, de fait, il l'était.
Quand les gens de Saint-Luc virent entrer au logis ce Bussy redoutable, ils coururent prévenir M. de Brissac.
—M. de Saint-Luc est-il au logis? demanda Bussy, passant la tête aux rideaux de la portière.
—Non, monsieur, fit le concierge.
—Où le trouverai-je?
—Je ne sais, monsieur, répondit le digne serviteur. On est même fort inquiet à l'hôtel. M. de Saint-Luc n'est pas rentré depuis hier.
—Bah! fit Bussy tout émerveillé.
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
—Mais madame de Saint-Luc?
—Oh! madame de Saint-Luc, c'est autre chose.
—Elle est à l'hôtel?
—Oui.
—Prévenez donc madame de Saint-Luc que je serais charmé si j'obtenais d'elle la permission de lui présenter mes respects.
Cinq minutes après, le messager revint dire que madame de Saint-Luc recevrait avec grand plaisir M. de Bussy.
Bussy descendit de ses coussins de velours et monta le grand escalier; Jeanne de Cossé était venue au-devant du jeune homme jusqu'au milieu de la salle d'honneur. Elle était fort pâle, et ses cheveux, noirs comme l'aile du corbeau, donnaient à cette pâleur le ton de l'ivoire jauni; ses yeux étaient rouges d'une douloureuse insomnie, et l'on eût suivi sur sa joue le sillon argenté d'une larme récente. Bussy, que cette pâleur avait d'abord fait sourire et qui préparait un compliment de circonstance à ces yeux battus, s'arrêta dans son improvisation à ces symptômes de véritable douleur.
—Soyez le bienvenu, monsieur de Bussy, dit la jeune femme, malgré toute la crainte que votre présence me fait éprouver.
—Que voulez-vous dire, madame? demanda Bussy, et comment ma personne peut-elle vous annoncer un malheur?
—Ah! il y a eu rencontre cette nuit, entre vous et M. de Saint-Luc, cette nuit, n'est-ce pas? avouez-le.
—Entre moi et M. de Saint-Luc? répéta Bussy étonné.
—Oui, il m'a éloignée pour vous parler. Vous êtes au duc d'Anjou, il est au roi. Vous avez eu querelle. Ne me cachez rien, monsieur de Bussy, je vous en supplie. Vous devez comprendre mon inquiétude. Il est parti avec le roi, c'est vrai; mais on se retrouve, on se rejoint. Confessez-moi la vérité. Qu'est-il arrivé à M. de Saint-Luc?
—Madame, dit Bussy, voilà, en vérité, qui est merveilleux. Je m'attendais à ce que vous me demandassiez des nouvelles de ma blessure, et c'est moi que l'on interroge.
—M. de Saint-Luc vous a blessé, il s'est battu! s'écria Jeanne. Ah! vous voyez bien….
—Mai non, madame, il ne s'est pas battu le moins du monde, avec moi du moins, ce cher Saint-Luc, et, Dieu merci! ce n'est point de sa main que je suis blessé. Il y a même plus, c'est qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour que je ne le fusse pas. Mais, d'ailleurs, lui-même a dû vous dire que nous étions maintenant comme Damon et Pythias!
—Lui! comment me l'aurait-il dit, puisque je ne l'ai pas revu?
—Vous ne l'avez pas revu? Ce que me disait votre concierge était donc vrai?
—Que vous disait-il?
—Que M. de Saint-Luc n'était pas rentré depuis hier onze heures.
Depuis hier onze heures, vous n'avez pas revu votre mari?
—Hélas! non.
—Mais où peut-il être?
—Je vous le demande.
—Oh! pardieu, contez-moi donc cela, madame, dit Bussy, qui se doutait de ce qui était arrivé, c'est fort drôle.
La pauvre femme regarda Bussy avec le plus grand étonnement.
—Non! c'est fort triste, voulais-je dire, reprit Bussy. J'ai perdu beaucoup de sang, de sorte que je ne jouis pas de toutes mes facultés. Dites-moi cette lamentable histoire, madame, dites.
Et Jeanne raconta tout ce qu'elle savait, c'est à-dire l'ordre donné par Henri III à Saint-Luc de l'accompagner, la fermeture des portes du Louvre, et la réponse des gardes, à laquelle, en effet, aucun retour n'avait succédé.
—Ah! fort bien, dit Bussy, je comprends.
—Comment! Vous comprenez? demanda Jeanne.
—Oui: Sa Majesté a emmené Saint-Luc au Louvre, et, une fois entré,
Saint-Luc n'a pas pu en sortir.
—Et pourquoi Saint-Luc n'a-t-il pas pu en sortir?
—Ah! dame! dit Bussy embarrassé, vous me demandez de dévoiler les secrets d'État.
—Mais enfin, dit la jeune femme, j'y suis allée, au Louvre, mon père aussi.
—Eh bien?
—Eh bien, les gardes nous ont répondu qu'ils ne savaient ce que nous voulions dire, et que M. de Saint-Luc devait être rentré au logis.
—Raison de plus pour que M. de Saint-Luc soit au Louvre, dit Bussy.
—Vous croyez?
—J'en suis sûr, et si vous voulez vous en assurer de votre côté….
—Comment?
—Par vous-même.
—Le puis-je donc?
—Certainement.
—Mais j'aurais beau me présenter au palais, on me renverra comme on a déjà fait, avec les mêmes paroles qu'on m'a déjà dites. Car, s'il y était, qui empêcherait que je ne le visse?
—Voulez-vous entrer au Louvre? vous dis-je.
—Pourquoi faire?
—Pour voir Saint-Luc.
—Mais enfin s'il n'y est pas?
—Et mordieu! je vous dis qu'il y est, moi.
—C'est étrange.
—Non, c'est royal.
—Mais vous pouvez donc y entrer, au Louvre, vous?
—Certainement. Moi je ne suis pas la femme de Saint-Luc.
—Vous me confondez.
—Venez toujours.
—Comment l'entendez-vous? Vous prétendez que la femme de Saint-Luc ne peut entrer au Louvre, et vous voulez m'y mener avec vous!
—Pas du tout, madame; ce n'est pas la femme de Saint-Luc que je veux mener là … Une femme! fi donc!
—Alors, vous me raillez… et, voyant ma tristesse, c'est bien cruel à vous!
—Eh! non, chère dame, écoutez: vous avez vingt ans, vous êtes grande, vous avez l'oeil noir, vous avez la taille cambrée, vous ressemblez à mon plus jeune page… comprenez-vous… ce joli garçon à qui le drap d'or allait si bien hier soir?
—Ah! quelle folie! monsieur de Bussy, s'écria Jeanne en rougissant.
—Écoutez. Je n'ai pas d'autre moyen que celui que je vous propose.
C'est à prendre ou à laisser. Voulez-vous voir votre Saint-Luc, dites?
—Oh! je donnerais tout au monde pour cela.
—Eh bien, je vous promets de vous le faire voir sans que vous ayez rien à donner, moi!
—Oui… mais….
—Oh! je vous ai dit de quelle façon.
—Eh bien, monsieur de Bussy, je ferai ce que vous voudrez; seulement, prévenez ce jeune garçon que j'ai besoin d'un de ses habits, et je lui enverrai une de mes femmes.
—Non pas. Je vais faire prendre chez moi un des habits tout neufs que je destine à ces drôles pour le premier bal de la reine mère. Celui que je croirai le plus assorti à votre taille, je vous l'enverrai; puis vous me rejoindrez à un endroit convenu; ce soir, rue Saint-Honoré, près de la rue des Prouvelles, par exemple, et de là….
—De là?
—Eh bien, de là nous irons au Louvre ensemble.
Jeanne se mit à rire et tendit la main à Bussy.
—Pardonnez-moi mes soupçons, dit-elle.
—De grand coeur. Vous me fournirez une aventure qui va faire rire toute l'Europe. C'est encore moi qui suis votre obligé.
Et, prenant congé de la jeune femme, il retourna chez lui faire les préparatifs de la mascarade.
Le soir, à l'heure dite, Bussy et madame de Saint-Luc se rencontrèrent à la hauteur de la barrière des Sergents. Si la jeune femme n'eût pas porté le costume de son page, Bussy ne l'eût pas reconnue. Elle était adorable sous son déguisement. Tous deux, après avoir échangé quelques paroles, s'acheminèrent vers le Louvre.
A l'extrémité de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, ils rencontrèrent grande compagnie. Cette compagnie tenait toute la rue et leur barrait le passage.
Jeanne eut peur. Bussy reconnut, aux flambeaux et aux arquebuses, le duc d'Anjou, reconnaissable, d'ailleurs, à son cheval pie et au manteau de velours blanc qu'il avait l'habitude de porter.
—Ah! dit Bussy en se retournant vers Jeanne, vous étiez embarrassé, mon beau page, de savoir comment vous pourriez pénétrer dans le Louvre; eh bien, soyez tranquille maintenant, vous allez y faire une triomphale entrée.
—Eh! monseigneur! cria de tous ses poumons Bussy au duc d'Anjou.
L'appel traversa l'espace, et, malgré le piétinement des chevaux et le chuchotement des voix, parvint jusqu'au prince.
Le prince se retourna.
—Toi, Bussy! s'écria-t-il tout enchanté; je te croyais blessé à mort, et j'allais à ton logis de la Corne-du-Cerf, rue de Grenelle.
—Ma foi, monseigneur, dit Bussy sans même remercier le prince de cette marque d'attention, si je ne suis pas mort, ce n'est la faute de personne, excepté la mienne. En vérité, monseigneur, vous me fourrez dans de beaux guet-apens, et vous m'abandonnez dans de joyeuses positions. Hier, à ce bal de Saint-Luc, c'était un véritable coupe-gorge universel. Il n'y avait que moi d'Angevin, et ils ont, sur mon honneur, failli me tirer tout le sang que j'ai dans le corps.
—Par la mort, Bussy, ils le payeront cher, ton sang, et je leur en ferai compter les gouttes.
—Oui, vous dites cela, reprit Bussy avec sa liberté ordinaire, et vous aller sourire au premier que vous rencontrerez. Si, en souriant, du moins, vous montriez les dents; mais vous avez les lèvres trop serrées pour cela.
—Eh bien, reprit le prince, accompagne-moi au Louvre, et tu verras.
—Que verrai-je, monseigneur?
—Tu verras comme je vais parler à mon frère.
—Écoutez, monseigneur, je ne vais pas au Louvre s'il s'agit de recevoir quelque rebuffade. C'est bon pour les princes du sang et pour les mignons, cela.
—Sois tranquille, j'ai pris la chose à coeur.
—Me promettez-vous que la réparation sera belle?
—Je te promets que tu seras content. Tu hésites encore, je crois?
—Monseigneur, je vous connais si bien!
—Viens, te dis-je. On en parlera.
—Voilà votre affaire toute trouvée, glissa Bussy à l'oreille de la comtesse. Il va y avoir entre ces bons frères, qui s'exècrent, une esclandre effroyable, et vous, pendant ce temps, vous retrouverez votre Saint-Luc.
—Eh bien, demanda le duc, te décides-tu, et faut-il que je t'engage ma parole de prince?
—Oh! non, dit Bussy, cela me porterait malheur. Allons, vaille que vaille, je vous suis, et, si l'on m'insulte, je saurai bien me venger.
Et Bussy alla prendre son rang près du prince, tandis que le nouveau page, suivant son maître au plus près, marchait immédiatement derrière lui.
—Te venger! non, non, dit le prince, répondant à la menace de Bussy, ce soin ne te regarde pas, mon brave gentilhomme. C'est moi qui me charge de la vengeance. Écoute, ajouta-t-il à voix basse, je connais les assassins.
—Bah! fit Bussy, Votre Altesse a pris tant de soin que de s'en informer?
—Je les ai vus.
—Comment cela? dit Bussy étonné.
—Où j'avais affaire moi-même, à la porte Saint-Antoine; ils m'ont rencontré, et ont failli me tuer à ta place. Ah! je ne me doutais pas que ce fût toi qu'ils attendissent, les brigands! sans cela….
—Eh bien, sans cela?….
—Est-ce que tu avais ce nouveau page avec toi? demanda le prince en laissant la menace en suspens.
—Non, monseigneur, dit Bussy, j'étais seul, et vous, monseigneur?
—Moi, j'étais avec Aurilly, et pourquoi étais-tu seul?
—Parce que je veux conserver le nom de brave Bussy qu'ils m'ont donné.
—Et ils t'ont blessé? demanda le prince avec sa rapidité à répondre par une feinte aux coups qu'on lui portait.
—Écoutez, dit Bussy, je ne veux pas leur en faire la joie; mais j'ai un joli coup d'épée tout au travers du flanc.
—Ah! les scélérats! s'écria le prince; Aurilly me le disait bien, qu'ils avaient de mauvaises idées.
—Comment, dit Bussy, vous avez vu l'embûche! comment, vous étiez avec Aurilly, qui joue presque aussi bien de l'épée que du luth! comment, il a dit à Votre Altesse que ces gens-là avaient de mauvaises pensées, vous étiez deux, et ils n'étaient que cinq, et vous n'avez pas guetté pour prêter main forte?
—Dame! que veux-tu, j'ignorais contre qui cette embûche était dressée.
—Mort diable! comme disait le roi Charles IX en reconnaissant les amis du roi Henri III, vous avez cependant bien dû songer qu'ils en voulaient à quelque ami à vous. Or, comme il n'y a guère que moi qui aie le courage d'être votre ami, il n'était pas difficile de deviner que c'était à moi qu'ils en voulaient.
—Oui, peut-être as-tu raison, mon cher Bussy, dit François, mais je n'ai pas songé à tout cela.
—Enfin! soupira Bussy, comme s'il n'eût trouvé que ce mot pour exprimer tout ce qu'il pensait de son maître.
On arriva au Louvre. Le duc d'Anjou fut reçu au guichet par le capitaine et les concierges. Il y avait consigne sévère; mais, comme on le pense bien, cette consigne n'était pas pour le premier du royaume après le roi. Le prince s'engouffra donc sous l'arcade du pont-levis avec toute sa suite.
—Monseigneur, dit Bussy en se voyant dans la cour d'honneur, allez faire votre algarade, et rappelez-vous que vous me l'avez promise solennelle; moi je vais dire deux mots à quelqu'un.
—Tu me quittes, Bussy? dit avec inquiétude le prince, qui avait un peu compté sur la présence de son gentilhomme.
—Il le faut; mais que cela n'empêche; soyez tranquille, au fort du tapage je reviendrai. Criez, monseigneur, criez, mordieu! pour que je vous entende, ou, si je ne vous entends pas crier, vous comprenez, je n'arriverai pas.
Puis, profitant de l'entrée du duc dans la grande salle, il se glissa, suivi de Jeanne, dans les appartements.
Bussy connaissait le Louvre comme son propre hôtel. Il prit un escalier dérobé, deux ou trois corridors solitaires, et arriva à une espèce d'antichambre.
—Attendez-moi ici, dit-il à Jeanne.
—Oh! mon Dieu! vous me laissez seule? dit la jeune femme effrayée.
—Il le faut, répondit Bussy; je dois vous éclairer le chemin et vous ménager les entrées.