Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham

Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût appelée une bonne comédie.

C’était quatre jours après son mariage; Monsieur, après avoir déjeuné à la hâte, passa dans ses antichambres, les lèvres en moue, le sourcil froncé.

Le repas n’avait pas été gai. Madame s’était fait servir dans son appartement.

Monsieur avait donc déjeuné en petit comité. Le chevalier de Lorraine et Manicamp assistaient seuls à ce déjeuner, qui avait duré trois quarts d’heure sans qu’un seul mot eût été prononcé.

Manicamp, moins avancé dans l’intimité de Son Altesse Royale que le chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de Lorraine, qui n’avait besoin de rien devenir, attendu qu’il savait tout, mangeait avec cet appétit extraordinaire que lui donnait le chagrin des autres, et jouissait à la fois du dépit de Monsieur et du trouble de Manicamp.

Il prenait plaisir à retenir à table, en continuant de manger, le prince impatient, qui brûlait du désir de lever le siège. Parfois Monsieur se repentait de cet ascendant qu’il avait laissé prendre sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute étiquette.

Monsieur était dans un de ces moments-là; mais il craignait le chevalier presque autant qu’il l’aimait, et se contentait de rager intérieurement.

De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait; puis enfin, n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré jaloux.

Enfin Monsieur n’y put tenir, et au fruit, se levant tout courroucé, comme nous l’avons dit, il laissa le chevalier de Lorraine achever son déjeuner comme il l’entendrait.

En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette à la main.

Monsieur courut plutôt qu’il ne marcha vers l’antichambre, et, trouvant un huissier, il le chargea d’un ordre à voix basse.

Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle à manger, il traversa ses cabinets, dans l’intention d’aller trouver la reine mère dans son oratoire, où elle se tenait habituellement. Il pouvait être dix heures du matin.

Anne d’Autriche écrivait lorsque Monsieur entra. La reine mère aimait beaucoup ce fils, qui était beau de visage et doux de caractère.

Monsieur, en effet, était plus tendre et, si l’on veut, plus efféminé que le roi.

Il avait pris sa mère par les petites sensibleries de femme, qui plaisent toujours aux femmes; Anne d’Autriche, qui eût fort aimé avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins et les mignardises d’un enfant de douze ans.

Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu’il passait chez sa mère à admirer ses beaux bras, à lui donner des conseils sur ses pâtes et des recettes sur ses essences, où elle se montrait fort recherchée; puis il lui baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie à lui offrir, quelque ajustement nouveau à lui recommander.

Anne d’Autriche aimait le roi, ou plutôt la royauté dans son fils aîné: Louis XIV lui représentait la légitimité divine.

Elle était reine mère avec le roi; elle était mère seulement avec Philippe. Et ce dernier savait que, de tous les abris, le sein d’une mère est le plus doux et le plus sûr.

Aussi, tout enfant, allait-il se réfugier là quand des orages s’étaient élevés entre son frère et lui; souvent après les gourmades qui constituaient de sa part des crimes de lèse-majesté, après les combats à coups de poings et d’ongles, que le roi et son sujet très insoumis se livraient en chemise sur un lit contesté, ayant le valet de chambre La Porte pour tout juge du camp, Philippe, vainqueur, mais épouvanté de sa victoire, était allé demander du renfort à sa mère, ou du moins l’assurance d’un pardon que Louis XIV n’accordait que difficilement et à distance. Anne avait réussi, par cette habitude d’intervention pacifique, à concilier tous les différends de ses fils et à participer par la même occasion à tous leurs secrets.

Le roi, un peu jaloux de cette sollicitude maternelle qui s’épandait surtout sur son frère, se sentait disposé envers Anne d’Autriche à plus de soumission et de prévenances qu’il n’était dans son caractère d’en avoir.

Anne d’Autriche avait surtout pratiqué ce système de politique envers la jeune reine.

Aussi régnait-elle presque despotiquement sur le ménage royal, et dressait-elle déjà toutes ses batteries pour régner avec le même absolutisme sur le ménage de son second fils. Anne d’Autriche était presque fière lorsqu’elle voyait entrer chez elle une mine allongée, des joues pâles et des yeux rouges, comprenant qu’il s’agissait d’un secours à donner au plus faible ou au plus mutin.

Elle écrivait, disons-nous, lorsque Monsieur entra dans son oratoire, non pas les yeux rouges, non pas les joues pâles, mais inquiet, dépité, agacé.

Il baisa distraitement les bras de sa mère, et s’assit avant qu’elle lui en eût donné l’autorisation.

Avec les habitudes d’étiquette établies à la cour d’Anne d’Autriche, cet oubli des convenances était un signe d’égarement, de la part surtout de Philippe, qui pratiquait si volontiers l’adulation du respect.

Mais, s’il manquait si notoirement à tous ces principes, c’est que la cause en devait être grave.

— Qu’avez-vous, Philippe? demanda Anne d’Autriche en se tournant vers son fils.

— Ah! madame, bien des choses, murmura le prince d’un air dolent.

— Vous ressemblez, en effet, à un homme fort affairé, dit la reine en posant la plume dans l’écritoire.

Philippe fronça le sourcil, mais ne répondit point.

— Dans toutes les choses qui remplissent votre esprit, dit Anne d’Autriche, il doit cependant s’en trouver quelqu’une qui vous occupe plus que les autres?

— Une, en effet, m’occupe plus que les autres, oui, madame.

— Je vous écoute.

Philippe ouvrit la bouche pour donner passage à tous les griefs qui se passaient dans son esprit et semblaient n’attendre qu’une issue pour s’exhaler.

Mais tout à coup il se tut, et tout ce qu’il avait sur le cœur se résuma par un soupir.

— Voyons, Philippe, voyons, de la fermeté, dit la reine mère. Une chose dont on se plaint, c’est presque toujours une personne qui gêne, n’est-ce pas?

— Je ne dis point cela, madame.

— De qui voulez-vous parler? Allons, allons, résumez-vous.

— Mais c’est qu’en vérité, madame, ce que j’aurais à dire est fort discret.

— Ah! mon Dieu!

— Sans doute; car, enfin, une femme…

— Ah! vous voulez parler de Madame? demanda la reine mère avec un vif sentiment de curiosité.

— De Madame?

— De votre femme, enfin.

— Oui, oui, j’entends.

— Eh bien! si c’est de Madame que vous voulez me parler, mon fils, ne vous gênez pas. Je suis votre mère, et Madame n’est pour moi qu’une étrangère. Cependant, comme elle est ma bru, ne doutez point que je n’écoute avec intérêt, ne fût-ce que pour vous, tout ce que vous m’en direz.

— Voyons, à votre tour, madame, dit Philippe, avouez-moi si vous n’avez pas remarqué quelque chose?

— Quelque chose, Philippe?… Vous avez des mots d’un vague effrayant… Quelque chose, et de quelle sorte est-ce quelque chose?

— Madame est jolie, enfin.

— Mais oui.

— Cependant ce n’est point une beauté.

— Non; mais, en grandissant, elle peut singulièrement embellir encore. Vous avez bien vu les changements que quelques années déjà ont apportés sur son visage. Eh bien! elle se développera de plus en plus, elle n’a que seize ans. À quinze ans, moi aussi, j’étais fort maigre; mais enfin, telle qu’elle est, Madame est jolie.

— Par conséquent, on peut l’avoir remarquée.

— Sans doute, on remarque une femme ordinaire, à plus forte raison une princesse.

— Elle a été bien élevée, n’est-ce pas, madame?

— Madame Henriette, sa mère, est une femme un peu froide, un peu prétentieuse, mais une femme pleine de beaux sentiments. L’éducation de la jeune princesse peut avoir été négligée, mais, quant aux principes, je les crois bons; telle était du moins mon opinion sur elle lors de son séjour en France; depuis, elle est retournée en Angleterre, et je ne sais ce qui s’est passé.

— Que voulez-vous dire?

— Eh! mon Dieu, je veux dire que certaines têtes, un peu légères, sont facilement tournées par la prospérité.

— Eh bien! madame, vous avez dit le mot; je crois à la princesse une tête un peu légère, en effet.

— Il ne faudrait pas exagérer, Philippe: elle a de l’esprit et une certaine dose de coquetterie très naturelle chez une jeune femme; mais, mon fils, chez les personnes de haute qualité ce défaut tourne à l’avantage d’une cour. Une princesse un peu coquette se fait ordinairement une cour brillante; un sourire d’elle fait éclore partout le luxe, l’esprit et le courage même; la noblesse se bat mieux pour un prince dont la femme est belle.

— Grand merci, madame, dit Philippe avec humeur; en vérité, vous me faites là des peintures fort alarmantes, ma mère.

— En quoi? demanda la reine avec une feinte naïveté.

— Vous savez, madame, dit dolemment Philippe, vous savez si j’ai eu de la répugnance à me marier.

— Ah! mais, cette fois, vous m’alarmez. Vous avez donc un grief sérieux contre Madame?

— Sérieux, je ne dis point cela.

— Alors; quittez cette physionomie renversée. Si vous vous montrez ainsi chez vous, prenez-y garde, on vous prendra pour un mari fort malheureux.

— Au fait, répondit Philippe, je ne suis pas un mari satisfait, et je suis aise qu’on le sache.

— Philippe! Philippe!

— Ma foi! madame, je vous dirai franchement, je n’ai point compris la vie comme on me la fait.

— Expliquez-vous.

— Ma femme n’est point à moi, en vérité; elle m’échappe en toute circonstance. Le matin, ce sont les visites, les correspondances, les toilettes; le soir, ce sont les bals et les concerts.

— Vous êtes jaloux, Philippe!

— Moi? Dieu m’en préserve! À d’autres qu’à moi ce sot rôle de mari jaloux; mais je suis contrarié.

— Philippe, ce sont toutes choses innocentes que vous reprochez là à votre femme, et tant que vous n’aurez rien de plus considérable…

— Écoutez donc, sans être coupable, une femme peut inquiéter; il est de certaines fréquentations, de certaines préférences que les jeunes femmes affichent et qui suffisent pour faire donner parfois au diable les maris les moins jaloux.

— Ah! nous y voilà, enfin; ce n’est point sans peine. Les fréquentations, les préférences, bon! Depuis une heure que nous battons la campagne, vous venez enfin d’aborder la véritable question.

— Eh bien! oui…

— Ceci est plus sérieux. Madame aurait-elle donc de ces sortes de torts envers vous?

— Précisément.

— Quoi! votre femme, après quatre jours de mariage, vous préférerait quelqu’un, fréquenterait quelqu’un? Prenez-y garde, Philippe, vous exagérez ses torts; à force de vouloir prouver, on ne prouve rien.

Le prince, effarouché du sérieux de sa mère, voulut répondre, mais il ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles.

— Voilà que vous reculez, dit Anne d’Autriche, j’aime mieux cela; c’est une reconnaissance de vos torts.

— Non! s’écria Philippe, non, je ne recule pas, et je vais le prouver. J’ai dit préférences, n’est-ce pas? j’ai dit fréquentations, n’est-ce pas? Eh bien! écoutez.

Anne d’Autriche s’apprêta complaisamment à écouter avec ce plaisir de commère que la meilleure femme, que la meilleure mère, fût-elle reine, trouve toujours dans son immixtion à de petites querelles de ménage.

— Eh bien! reprit Philippe, dites-moi une chose.

— Laquelle?

— Pourquoi ma femme a-t-elle conservé une cour anglaise? Dites!

Et Philippe se croisa les bras en regardant sa mère, comme s’il eût été convaincu qu’elle ne trouverait rien à répondre à ce reproche.

— Mais, reprit Anne d’Autriche, c’est tout simple, parce que les Anglais sont ses compatriotes, parce qu’ils ont dépensé beaucoup d’argent pour l’accompagner en France, et qu’il serait peu poli, peu politique même, de congédier brusquement une noblesse qui n’a reculé devant aucun dévouement, devant aucun sacrifice.

— Eh! ma mère, le beau sacrifice, en vérité, que de se déranger d’un vilain pays pour venir dans une belle contrée, où l’on fait avec un écu plus d’effet qu’autre part avec quatre! Le beau dévouement, n’est-ce pas, que de faire cent lieues pour accompagner une femme dont on est amoureux?

— Amoureux, Philippe? Songez-vous à ce que vous dites?

— Parbleu!

— Et qui donc est amoureux de Madame?

— Le beau duc de Buckingham… N’allez-vous pas aussi me défendre celui là, ma mère?

Anne d’Autriche rougit et sourit en même temps. Ce nom de duc de Buckingham lui rappelait à la fois de si doux et de si tristes souvenirs!

— Le duc de Buckingham? murmura-t-elle.

— Oui, un de ces mignons de couchette, comme disait mon grand-père Henri IV.

— Les Buckingham sont loyaux et braves, dit courageusement Anne d’Autriche.

— Allons! bien; voilà ma mère qui défend contre moi le galant de ma femme! s’écria Philippe tellement exaspéré que sa nature frêle en fut ébranlée jusqu’aux larmes.

— Mon fils! mon fils! s’écria Anne d’Autriche, l’expression n’est pas digne de vous. Votre femme n’a point de galant, et si elle en devait avoir un, ce ne serait pas M. de Buckingham: les gens de cette race, je vous le répète, sont loyaux et discrets; l’hospitalité leur est sacrée.

— Eh! madame! s’écria Philippe, M. de Buckingham est un Anglais, et les Anglais respectent-ils si fort religieusement le bien des princes français?

Anne rougit sous ses coiffes pour la seconde fois, et se retourna sous prétexte de tirer sa plume de l’écritoire; mais, en réalité, pour cacher sa rougeur aux yeux de son fils.

— En vérité, Philippe, dit-elle, vous savez trouver des mots qui me confondent, et votre colère vous aveugle, comme elle m’épouvante; réfléchissez, voyons!

— Madame, je n’ai pas besoin de réfléchir, je vois.

— Et que voyez-vous?

— Je vois que M. de Buckingham ne quitte point ma femme. Il ose lui faire des présents, elle ose les accepter. Hier, elle parlait de sachets à la violette; or, nos parfumeurs français, vous le savez bien, madame, vous qui en avez demandé tant de fois sans pouvoir en obtenir, or, nos parfumeurs français n’ont jamais pu trouver cette odeur. Eh bien! le duc, lui aussi, avait sur lui un sachet à la violette. C’est donc de lui que venait celui de ma femme.

— En vérité, monsieur, dit Anne d’Autriche, vous bâtissez des pyramides sur des pointes d’aiguilles; prenez garde. Quel mal, je vous le demande, y a-t-il à ce qu’un compatriote donne une recette d’essence nouvelle à sa compatriote? Ces idées étranges, je vous le jure, me rappellent douloureusement votre père, qui m’a fait souvent souffrir avec injustice.

— Le père de M. de Buckingham était sans doute plus réservé, plus respectueux que son fils, dit étourdiment Philippe, sans voir qu’il touchait rudement au cœur de sa mère.

La reine pâlit et appuya une main crispée sur sa poitrine; mais, se remettant promptement:

— Enfin, dit-elle, vous êtes venu ici dans une intention quelconque?

— Sans doute.

— Alors, expliquez-vous.

— Je suis venu, madame, dans l’intention de me plaindre énergiquement, et pour vous prévenir que je n’endurerai rien de la part de M. de Buckingham.

— Vous n’endurerez rien?

— Non.

— Que ferez-vous?

— Je me plaindrai au roi.

— Et que voulez-vous que vous réponde le roi?

— Eh bien! dit Monsieur avec une expression de féroce fermeté qui faisait un étrange contraste avec la douceur habituelle de sa physionomie, eh bien! je me ferai justice moi-même.

— Qu’appelez-vous vous faire justice vous-même? demanda Anne d’Autriche avec un certain effroi.

— Je veux que M. de Buckingham quitte Madame; je veux que M. de Buckingham quitte la France, et je lui ferai signifier ma volonté.

— Vous ne ferez rien signifier du tout, Philippe, dit la reine; car si vous agissiez de la sorte, si vous violiez à ce point l’hospitalité, j’invoquerais contre vous la sévérité du roi.

— Vous me menacez, ma mère! s’écria Philippe éploré; vous me menacez quand je me plains!

— Non, je ne vous menace pas, je mets une digue à votre emportement. Je vous dis que prendre contre M. de Buckingham ou tout autre Anglais un moyen rigoureux, qu’employer même un procédé peu civil, c’est entraîner la France et l’Angleterre dans des divisions fort douloureuses. Quoi! un prince, le frère du roi de France, ne saurait pas dissimuler une injure, même réelle, devant une nécessité politique!

Philippe fit un mouvement.

— D’ailleurs, continua la reine, l’injure n’est ni vraie ni possible, et il ne s’agit que d’une jalousie ridicule.

— Madame, je sais ce que je sais.

— Et moi, quelque chose que vous sachiez, je vous exhorte à la patience.

— Je ne suis point patient, madame.

La reine se leva pleine de roideur et de cérémonie glacée.

— Alors expliquez vos volontés, dit-elle.

— Je n’ai point de volonté, madame; mais j’exprime des désirs. Si, de lui-même, M. de Buckingham ne s’écarte point de ma maison, je la lui interdirai.

— Ceci est une question dont nous référerons au roi, dit Anne d’Autriche le cœur gonflé, la voix émue.

— Mais, madame, s’écria Philippe en frappant ses mains l’une contre l’autre, soyez ma mère et non la reine, puisque je vous parle en fils; entre M. de Buckingham et moi, c’est l’affaire d’un entretien de quatre minutes.

— C’est justement cet entretien que je vous interdis, monsieur, dit la reine reprenant son autorité; ce n’est pas digne de vous.

— Eh bien! soit! je ne paraîtrai pas, mais j’intimerai mes volontés à Madame.

— Oh! fit Anne d’Autriche avec la mélancolie du souvenir, ne tyrannisez jamais une femme, mon fils; ne commandez jamais trop haut impérativement à la vôtre. Femme vaincue n’est pas toujours convaincue.

— Que faire alors?… Je consulterai autour de moi.

— Oui, vos conseillers hypocrites, votre chevalier de Lorraine, votre de Wardes… Laissez-moi le soin de cette affaire, Philippe; vous désirez que le duc de Buckingham s’éloigne, n’est-ce pas?

— Au plus tôt, madame.

— Eh bien! envoyez-moi le duc, mon fils! Souriez-lui, ne témoignez rien à votre femme, au roi, à personne. Des conseils, n’en recevez que de moi. Hélas! je sais ce que c’est qu’un ménage troublé par des conseillers.

— J’obéirai, ma mère.

— Et vous serez satisfait, Philippe. Trouvez-moi le duc.

— Oh! ce ne sera point difficile.

— Où croyez-vous qu’il soit?

— Pardieu! à la porte de Madame, dont il attend le lever: c’est hors de doute.

— Bien! fit Anne d’Autriche avec calme. Veuillez dire au duc que je le prie de me venir voir.

Philippe baisa la main de sa mère et partit à la recherche de M. de Buckingham.

Chapitre XCII — For ever!

Milord Buckingham, soumis à l’invitation de la reine mère, se présenta chez elle une demi-heure après le départ du duc d’Orléans. Lorsque son nom fut prononcé par l’huissier, la reine, qui s’était accoudée sur sa table, la tête dans ses mains, se releva et reçut avec un sourire le salut plein de grâce et de respect que le duc lui adressait. Anne d’Autriche était belle encore. On sait qu’à cet âge déjà avancé ses longs cheveux cendrés, ses belles mains, ses lèvres vermeilles faisaient encore l’admiration de tous ceux qui la voyaient. En ce moment, tout entière à un souvenir qui remuait le passé dans son cœur, elle était aussi belle qu’aux jours de la jeunesse, alors que son palais s’ouvrait pour recevoir, jeune et passionné, le père de ce Buckingham, cet infortuné qui avait vécu pour elle, qui était mort en prononçant son nom.

Anne d’Autriche attacha donc sur Buckingham un regard si tendre, que l’on y découvrait à la fois la complaisance d’une affection maternelle et quelque chose de doux comme une coquetterie d’amante.

— Votre Majesté, dit Buckingham avec respect, a désiré me parler?

— Oui, duc, répliqua la reine en anglais. Veuillez vous asseoir.

Cette faveur que faisait Anne d’Autriche au jeune homme, cette caresse de la langue du pays dont le duc était sevré depuis son séjour en France, remuèrent profondément son âme. Il devina sur-le-champ que la reine avait quelque chose à lui demander.

Après avoir donné les premiers moments à l’oppression insurmontable qu’elle avait ressentie, la reine reprit son air riant.

— Monsieur, dit-elle en français, comment trouvez-vous la France?

— Un beau pays, madame, répliqua le duc.

— L’aviez-vous déjà vue?

— Déjà une fois, oui, madame.

— Mais, comme tout bon Anglais, vous préférez l’Angleterre?

— J’aime mieux ma patrie que la patrie d’un Français, répondit le duc; mais si Votre Majesté me demande lequel des deux séjours je préfère, Londres ou Paris, je répondrai Paris.

Anne d’Autriche remarqua le ton plein de chaleur avec lequel ces paroles avaient été prononcées.

— Vous avez, m’a-t-on dit, milord, de beaux biens chez vous; vous habitez un palais riche et ancien?

— Le palais de mon père, répliqua Buckingham en baissant les yeux.

— Ce sont là des avantages précieux et des souvenirs, répliqua la reine en touchant malgré elle des souvenirs dont on ne se sépare pas volontiers.

— En effet, dit le duc subissant l’influence mélancolique de ce préambule, les gens de cœur rêvent autant par le passé ou par l’avenir que par le présent.

— C’est vrai, dit la reine à voix basse. Il en résulte, ajouta-t-elle, que vous, milord, qui êtes un homme de cœur… vous quitterez bientôt la France… pour vous renfermer dans vos richesses, dans vos reliques.

Buckingham leva la tête.

— Je ne crois pas, dit-il, madame.

— Comment?

— Je pense, au contraire, que je quitterai l’Angleterre pour venir habiter la France.

Ce fut au tour d’Anne d’Autriche à manifester son étonnement.

— Quoi! dit-elle, vous ne vous trouvez donc pas dans la faveur du nouveau roi?

— Au contraire, madame, Sa Majesté m’honore d’une bienveillance sans bornes.

— Il ne se peut, dit la reine, que votre fortune soit diminuée; on la disait considérable.

— Ma fortune, madame, n’a jamais été plus florissante.

— Il faut alors que ce soit quelque cause secrète?

— Non, madame, dit vivement Buckingham, il n’est rien dans la cause de ma détermination qui soit secret. J’aime le séjour de France, j’aime une cour pleine de goût et de politesse; j’aime enfin, madame, ces plaisirs un peu sérieux qui ne sont pas les plaisirs de mon pays et qu’on trouve en France.

Anne d’Autriche sourit avec finesse.

— Les plaisirs sérieux! dit-elle; avez-vous bien réfléchi, monsieur de Buckingham, à ce sérieux-là?

Le duc balbutia.

— Il n’est pas de plaisir si sérieux, continua la reine, qui doive empêcher un homme de votre rang…

— Madame, interrompit le duc, Votre Majesté insiste beaucoup sur ce point, ce me semble.

— Vous trouvez, duc?

— C’est, n’en déplaise à Votre Majesté, la deuxième fois qu’elle vante les attraits de l’Angleterre aux dépens du charme qu’on éprouve à vivre en France.

Anne d’Autriche s’approcha du jeune homme, et, posant sa belle main sur son épaule qui tressaillit au contact:

— Monsieur, dit-elle, croyez-moi, rien ne vaut le séjour du pays natal. Il m’est arrivé, à moi, bien souvent, de regretter l’Espagne. J’ai vécu longtemps, milord, bien longtemps pour une femme, et je vous avoue qu’il ne s’est point passé d’année que je n’aie regretté l’Espagne.

— Pas une année, madame! dit froidement le jeune duc; pas une de ces années où vous étiez reine de beauté, comme vous l’êtes encore, du reste?

— Oh! pas de flatterie, duc; je suis une femme qui serait votre mère!

Elle mit, sur ces derniers mots, un accent, une douceur qui pénétrèrent le cœur de Buckingham.

— Oui, dit-elle, je serais votre mère, et voilà pourquoi je vous donne un bon conseil.

— Le conseil de m’en retourner à Londres? s’écria-t-il.

— Oui, milord, dit-elle.

Le duc joignit les mains d’un air effrayé, qui ne pouvait manquer son effet sur cette femme disposée à des sentiments tendres par de tendres souvenirs.

— Il le faut, ajouta la reine.

— Comment! s’écria-t-il encore, l’on me dit sérieusement qu’il faut que je parte, qu’il faut que je m’exile, qu’il faut que je me sauve!

— Que vous vous exiliez, avez-vous dit? Ah! milord, on croirait que la France est votre patrie.

— Madame, le pays des gens qui aiment, c’est le pays de ceux qu’ils aiment.

— Pas un mot de plus, milord, dit la reine, vous oubliez à qui vous parlez!

Buckingham se mit à deux genoux.

— Madame, madame, vous êtes une source d’esprit, de bonté, de clémence; madame, vous n’êtes pas seulement la première de ce royaume par le rang, vous êtes la première du monde par les qualités qui vous font divine; je n’ai rien dit, madame. Ai-je dit quelque chose à quoi vous puissiez me répondre une aussi cruelle parole? Est-ce que je me suis trahi, madame?

— Vous vous êtes trahi, dit la reine à voix basse.

— Je n’ai rien dit! je ne sais rien!

— Vous oubliez que vous avez parlé, pensé devant une femme, et d’ailleurs…

— D’ailleurs, interrompit-il vivement, nul ne sait que vous m’écoutez.

— On le sait, au contraire, duc; vous avez les défauts et les qualités de la jeunesse.

— On m’a trahi! on m’a dénoncé!

— Qui cela?

— Ceux qui déjà, au Havre, avaient, avec une infernale perspicacité, lu dans mon cœur à livre ouvert.

— Je ne sais de qui vous entendez parler.

— Mais M. de Bragelonne, par exemple.

— C’est un nom que je connais sans connaître celui qui le porte. Non, M. de Bragelonne n’a rien dit.

— Qui donc, alors? oh, madame, si quelqu’un avait eu l’audace de voir en moi ce que je n’y veux point voir moi-même…

— Que feriez-vous, duc?

— Il est des secrets qui tuent ceux qui les trouvent.

— Celui qui a trouvé votre secret, fou que vous êtes, celui-là n’est pas tué encore; il y a plus, vous ne le tuerez pas; celui-là est armé de tous droits: c’est un mari, c’est un jaloux, c’est le second gentilhomme de France, c’est mon fils, le duc d’Orléans.

Le duc pâlit.

— Que vous êtes cruelle, madame! dit-il.

— Vous voilà bien, Buckingham, dit Anne d’Autriche avec mélancolie, passant par tous les extrêmes et combattant les nuages, quand il vous serait si facile de demeurer en paix avec vous-même.

— Si nous guerroyons, madame; nous mourrons sur le champ de bataille, répliqua doucement le jeune homme en se laissant aller au plus douloureux abattement.

Anne courut à lui et lui prit la main.

— Villiers, dit-elle en anglais avec une véhémence à laquelle nul n’eût pu résister, que demandez-vous? À une mère, de sacrifier son fils; à une reine, de consentir au déshonneur de sa maison! Vous êtes un enfant, n’y pensez pas! Quoi! pour vous épargner une larme, je commettrais ces deux crimes, Villiers? Vous parlez des morts; les morts du moins furent respectueux et soumis; les morts s’inclinaient devant un ordre d’exil; ils emportaient leur désespoir comme une richesse en leur cœur, parce que le désespoir venait de la femme aimée, parce que la mort, ainsi trompeuse, était comme un don, comme une faveur.

Buckingham se leva les traits altérés, les mains sur le cœur.

— Vous avez raison, madame, dit-il; mais ceux dont vous parlez avaient reçu l’ordre d’exil d’une bouche aimée; on ne les chassait point: on les priait de partir, on ne riait pas d’eux.

— Non, l’on se souvenait! murmura Anne d’Autriche. Mais qui vous dit qu’on vous chasse, qu’on vous exile? Qui vous dit qu’on ne se souvienne pas de votre dévouement? Je ne parle pour personne, Villiers, je parle pour moi, partez! Rendez-moi ce service, faites-moi cette grâce; que je doive cela encore à quelqu’un de votre nom.

— C’est donc pour vous, madame?

— Pour moi seule.

— Il n’y aura derrière moi aucun homme qui rira, aucun prince qui dira: «J’ai voulu!»

— Duc, écoutez-moi.

Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression solennelle.

— Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n’est moi; je vous jure que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que personne même ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez sur moi, duc, comme j’ai compté sur vous.

— Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcéré, je suis au désespoir; la consolation, si douce et si complète qu’elle soit, ne me paraîtra pas suffisante.

— Ami, avez-vous connu votre mère? répliqua la reine avec un caressant sourire.

— Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame me couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais.

— Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune homme, je suis une mère pour vous, et, croyez-moi bien, jamais personne ne fera pleurer mon fils.

— Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant d’émotion; je sens qu’il y avait place encore dans mon cœur pour un sentiment plus doux, plus noble que l’amour. La reine mère le regarda et lui serra la main.

— Allez, dit-elle.

— Quand faut-il que je parte? ordonnez!

— Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous partez, mais vous choisissez votre jour… Ainsi, au lieu de partir aujourd’hui, comme vous le désireriez sans doute; demain, comme on s’y attendait, partez après demain au soir; seulement, annoncez dès aujourd’hui votre volonté.

— Ma volonté? murmura le jeune homme.

— Oui, duc.

— Et… je ne reviendrai jamais en France?

Anne d’Autriche réfléchit un moment, et s’absorba dans la douloureuse gravité de cette méditation.

— Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour où j’irai dormir éternellement à Saint-Denis près du roi mon époux.

— Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham.

— Qui était roi de France, répliqua la reine.

— Madame, vous êtes pleine de bonté, vous entrez dans la prospérité, vous nagez dans la joie; de longues années vous sont promises.

— Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de sourire.

— Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis jeune.

— Oh! Dieu merci…

— La mort, madame, ne compte pas les années; elle est impartiale; on meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard.

— Duc, pas de sombres idées; je vais vous égayer. Venez dans deux ans. Je vois sur votre charmante figure que les idées qui vous font si lugubre aujourd’hui seront des idées décrépites avant six mois; donc, elles seront mortes et oubliées dans le délai que je vous assigne.

— Je crois que vous me jugiez mieux tout à l’heure, madame, répliqua le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de la maison de Buckingham, le temps n’a pas de prise.

— Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le front avec une tendresse qu’elle ne put réprimer; allez! allez! ne m’attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous êtes sujet du roi d’Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu, Villiers! farewell, Villiers!

For ever! répliqua le jeune homme.

Et il s’enfuit en dévorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur son front; puis, se regardant au miroir:

— On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on a toujours vingt ans dans quelque coin du cœur.