UN FAIT PERSONNEL
Parlons d'une lettre de moi qui a fait beaucoup plus de bruit que je ne désirais qu'elle en fit, et surtout qu'elle n'était appelée à en faire.
Un jour, un de mes amis vint me dire, tout indigné, que mademoiselle Augustine Brohan, correspondante du Figaro, sous le nom de Suzanne, venait sinon d'insulter, du moins d'attaquer Victor Hugo.
Je voudrais qu'une fois pour toutes on comprît bien le triple sentiment qui m'attache à Victor Hugo.
Je le connais depuis la soirée de Henri III, c'est-à-dire depuis le 11 février 1828; depuis ce jour, il est mon ami; depuis longtemps, j'étais son admirateur: je le suis toujours.
Seulement, aujourd'hui à ces deux sentiments s'en joint un troisième, pour lequel je cherche inutilement un nom. C'est au coeur de le comprendre; mais la langue ne peut l'exprimer.
Victor Hugo est proscrit.
Qu'éprouve de plus, pour un homme proscrit, celui qui déjà l'aime et l'admire?
Quelque chose comme une religion.
Eh bien, c'était contre cette religion que, à mon avis, venait d'être commis un acte qui ressemblait à un sacrilége, surtout de la part d'une artiste dramatique, surtout de la part d'une actrice qui a joué dans les pièces de Hugo, surtout de la part d'une femme!
Le coup qui ne pouvait atteindre Hugo me frappa profondément.
Je pris la plumé, et, sans intention aucune de publicité, j'écrivis à
M. le directeur du Théâtre-Français la lettre suivante:
« Monsieur,
» J'apprends que le courrier du Figaro, signé Suzanne, est de mademoiselle Augustine Brohan.
» J'ai pour M. Victor Hugo une telle amitié et une telle admiration, que je désire que la personne qui l'attaque au fond de son exil ne joue plus dans mes pièces.
» Je vous serai, en conséquence, obligé de retirer du répertoire Mademoiselle de Belle-Isle et les Demoiselles de Saint-Cyr, si vous n'aimez mieux distribuer à qui vous voudrez les deux rôles qu'y joue mademoiselle Brohan.
» Veuillez agréer, etc.
» ALEX. DUMAS. »
Je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes pièces du répertoire; je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes rôles à mademoiselle Brohan.
Je protestais, voilà tout.
Si j'eusse eu le droit de retirer pièces ou rôles, je les eusse retirés par huissier, et n'eusse point écrit au directeur.
Je crus, en effet, un instant, que l'on avait accédé à ma prière. On joua les Demoiselles de Saint-Cyr, et mademoiselle Fix avait repris le rôle de mademoiselle Brohan.
Mais on joua Mademoiselle de Belle-Isle, et mademoiselle Brohan avait conservé son rôle.
C'est alors seulement que je crus que ma lettre devait être publiée, et que je la publiai.
Cette lettre fit un effet auquel j'étais loin de m'attendre. Je n'y avais vu qu'un acte d'amitié: on y vit un acte,—à peine oserai-je le dire—un acte de courage.
De courage, bon Dieu! on est courageux à bon marché, par le temps qui court!
La lettre eut un écho rapide dans un grand nombre de coeurs.
Je reçus cinquante cartes, je reçus vingt lettres.
Je me contenterai de citer trois de ces lettres.
« Monsieur Alexandre Dumas,
» Ce sont d'obscurs citoyens inconnus de vous, inconnus de M. Victor Hugo, qui, au nom de la gloire et de l'infortune insultées par une femme, viennent, dans toute l'effusion de leur coeur, vous remercier de votre noble lettre à M. Empis.
» Général TRAVAILLAUD; AUGUSTE OLLIER; SALVADOR BER; J. GAUDARD. »
« Cher Dumas,
» Du fond de notre chartreuse, où votre souvenir est vivant comme partout où nous vivons, je vous embrasse avec la plus vive tendresse; c'est un élan de soeur qui vous remercie de vous ressembler toujours, fidèle ami du malheur. Pauline a bondi pour m'apprendre cette sublime et simple protestation qui soude ensemble les deux plus grands coeurs du monde et nos deux plus chères gloires: la sienne s'appelle Souffrance et la vôtre Bonté,
» Merci pour nous tous de la part du bon Dieu.
» MARCELINE [Footnote: Madame Desbordes-Valmere.].»
« Cher Dumas,
» Les journaux belges m'apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d'écrire au directeur du Théâtre-Français.
» Les grands coeurs sont comme les grands astres: ils ont leur lumière et leur chaleur en eux; vous n'avez donc pas besoin de louanges; vous n'avez donc pas même besoin de remerciments; mais j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non-seulement parce que vous êtes un des éblouissements de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations.
» Je vous remercie.
» Mais venez donc à Guernesey; vous me l'avez promis, vous savez. Venez y chercher le serrement de main de tous ceux qui m'entourent, et qui ne se presseront pas moins filialement autour de vous qu'autour de moi.
» Votre frère,
» VICTOR HUGO. »
N'est-ce pas trop, en vérité, de trois lettres pareilles, en récompense d'avoir accompli un simple devoir, cédé à un premier mouvement de coeur?
Ah! monsieur de Talleyrand, vous avez proféré un grand blasphème, quand vous avez dit: « Ne cédez pas à votre premier mouvement, car c'est le bon. »
Mais, comme vous vous êtes enlevé une grande joie en le mettant en pratique, j'espère que Dieu ne vous a pas imposé d'autre punition en l'autre monde que celle que vous vous étiez faite à vous-même en celui-ci.
Le choeur de désapprobation qui s'était élevé contre mademoiselle
Augustine Brohan était tel, qu'elle crut devoir me répondre.
Un matin, on m'apporta le Constitutionnel, et j'y lus cette lettre:
« Monsieur le Rédacteur,
» J'ai lu, dans l'Indépendance belge, une lettre par laquelle M. Alexandre Dumas père invite M. l'administrateur général de la Comédie-Française à retirer du répertoire les pièces de Mademoiselle de Belle-Isle et des Demoiselles de Saint-Cyr, ou à distribuer à une autre artiste les rôles dont je suis chargée dans ces ouvrages.
» M. Dumas sait très-bien qu'il n'a le droit, ni de retirer les pièces du répertoire, ni d'en changer la distribution.
» Il doit savoir également que, depuis plus d'un an, j'ai spontanément renoncé, en faveur de mademoiselle Fix, au rôle, un peu trop jeune pour moi, de la pensionnaire de Saint-Cyr.
» Ce qu'il ignore, peut-être, c'est que je n'ai joué le rôle secondaire de la marquise de Prie dans Mademoiselle de Belle-Isle, pour les débuts de mademoiselle Stella Colas, qu'à regret et sur les instances réitérées de M. Empis.
» J'y renoncerai avec empressement, le jour où le jugera convenable M. l'administrateur du Théâtre-Français, à qui j'ai été heureuse de prouver en cette occasion mon désir de lui plaire.
» Quant à la leçon que M. Dumas prétend me donner, je ne saurais l'accepter. J'ai pu, dans un moment inopportun peut-être, porter un jugement consciencieux sur des actes et des écrits que leur auteur lui-même livrait au public; je ne blessais ni d'anciennes amitiés, ni même d'anciennes admirations. Mais, dans ces questions délicates, moins qu'à personne il appartient de prendre la parole à l'homme qui n'a pas su respecter dans ses anciens bienfaiteurs un exil doublement sacré.
» Agréez, etc.,
» A. BROHAN. »
Nous ne sommes de l'avis de mademoiselle Brohan, ni sur le rôle de mademoiselle Mauclerc, ni sur celui de madame de Prie.
Mademoiselle Augustine Brohan, âgée de trente-sept ans à peine, et toujours jolie, pouvait parfaitement jouer la pensionnaire de Saint-Cyr, puisque mademoiselle Mars, à cinquante, jouait celui de la duchesse de Guise, et, à cinquante-huit, celui de mademoiselle de Belle-Isle.
Quant au rôle secondaire de madame de Prie, qu'elle a joué par complaisance, dit-elle, peut-être est-il devenu un rôle secondaire aujourd'hui; mais, du temps de mademoiselle Mante, c'était un premier rôle; j'en appelle à tous ceux qui l'ont vu jouer à cette éminente actrice.
Passons à mon ingratitude envers mes bienfaiteurs.
Je ne discuterai pas avec mademoiselle Brohan la signification multiple de ce mot bienfaiteur. Je le prends dans son sens ordinaire et moral. Donc, quant à mon ingratitude envers mes bienfaiteurs, je remercie mademoiselle Augustine Brohan de me placer sur ce terrain. Je vois que, malgré ma lettre, elle est toujours restée mon amie.
Attaqué, je dois répondre.
Ceux qui ont lu mes Mémoires savent qu'entré dans les bureaux du duc d'Orléans, en 1823, sur la recommandation du général Foy, j'y restai sept ans:
Une année, comme expéditionnaire, à 1,200 francs;
Trois ans, comme employé au secrétariat, à 1,500 francs;
Deux ans, comme commis d'ordre, à 2,000 francs;
Deux ans, comme bibliothécaire adjoint, à 1,200 francs.
Là se sont bornés à mon égard les bienfaits du duc d'Orléans (Louis-Philippe), bienfaits en échange desquels je lui consacrais neuf heures de mon temps par jour.
En 1830, je donnai ma démission de bibliothécaire adjoint, afin d'avoir le droit non-seulement d'avoir une opinion, mais encore de la dire tout haut.
Je perdis immédiatement la protection de mon bienfaiteur couronné, et jamais depuis je ne la reconquis, ni n'essayait de la reconquérir.
Mais, en compensation, je conservai une amitié bien précieuse: celle du prince royal.
Ah! celui-là fut mon véritable bienfaiteur.
J'obtins de lui la grâce d'un homme condamné aux galères.
J'obtins de lui la vie d'un homme condamné à mort.
Aussi, envers celui-là, ma reconnaissance ne s'est point démentie: je l'ai aimé et respecté vivant; mort, je le vénère.
Racontons en deux mots comment se nouèrent plus tard les relations que j'eus l'honneur d'avoir avec M. le duc de Montpensier.
C'était à la première représentation des Mousquetaires, à l'Ambigu, le 27 octobre 1845.
La pièce en était au huitième ou dixième tableau, et était en train de conquérir le succès qui se traduisit par cent cinquante ou cent soixante représentations consécutives.
Le duc de Montpensier assistait à la représentation.
Pasquier, son chirurgien, vint frapper à ma loge.
—Le duc de Montpensier te demande, me dit-il.
—Pour quoi faire?
—Mais pour te faire ses compliments.
—Je ne le connais pas.
—Vous ferez connaissance.
—Je suis en redingote et en cravate noire.
—Un jour de triomphe, on n'y regarde pas de si près.
Je suivis Pasquier.
Trois mois après, la direction du Théâtre-Historique était accordée à
M. Hostein.
Un an plus tard, le Théâtre-Historique jouait la Reine Margot, comme pièce d'ouverture.
Je paye aujourd'hui deux cent mille francs ce bienfait de M. le duc de Montpensier; mais je ne lui en suis pas moins reconnaissant.
Et la preuve, c'est que, le 4 mars 1848, c'est-à-dire sept jours après la révolution de février, au milieu de l'effervescence républicaine qui remplissait les rues de bruit et de clameurs, j'écrivis cette lettre dans le journal la Presse:
À monseigneur le duc de Montpensier.
« Prince,
» Si je savais où trouver Votre Altesse, ce serait de vive voix, ce serait en personne que j'irais lui offrir l'expression de ma douleur pour la grande catastrophe qui l'atteint personnellement.
» Je n'oublierai jamais que, pendant trois ans, en dehors de tout sentiment politique et contrairement aux désirs du roi, qui connaissait mes opinions, vous avez bien voulu me recevoir et me traiter presque en ami.
» Ce titre d'ami, monseigneur, quand vous habitiez les Tuileries, je m'en vantais; aujourd'hui que vous avez quitté la France, je le réclame.
» Au reste, monseigneur, Votre Altesse, j'en suis certain, n'avait point besoin de cette lettre pour savoir que mon coeur est un de ceux qui lui sont acquis.
» Dieu me garde de ne pas conserver dans toute sa pureté la religion de la tombe et le culte de l'exil.
» J'ai l'honneur d'être avec respect,
» Monseigneur, de Votre Altesse royale,
» Le très-humble et très-obéissant serviteur,
» ALEX. DUMAS. »
À cette époque, et pendant le moment d'effervescence où l'on se trouvait, il y avait quelque danger à écrire une pareille lettre.
Et vous allez le voir, chers lecteurs.
Le lendemain ou le surlendemain du jour où cette lettre parut, il y avait, à la Bastille, inhumation des citoyens tués pendant les trois jours de 1848.
Ils allaient rejoindre les patriotes de 1789 et de 1830.
J'assistai à cette fête, avec mon costume de commandant de la garde nationale de Saint-Germain.
Je revenais de la Bastille.
Depuis quelque temps, j'entendais une rumeur grossissante derrière moi.
À l'entrée de la rue de la Grange-Batelière, je crus m'apercevoir que j'étais l'objet de cette rumeur, et je me retournai.
En effet, un homme avait ameuté une cinquantaine d'individus et me suivait avec eux.
En voyant que je me retournais, cet homme vînt à moi.
—C'est donc toi, citoyen Alexandre Dumas, me dit-il, qui appelle
Montpensier monseigneur?
—Monsieur, lui répondis-je avec ma politesse accoutumée, j'appelle toujours un exilé monseigneur; c'est une mauvaise habitude peut-être; mais, que voulez-vous! elle est prise ainsi.
—Eh bien, tiens, continua le citoyen X…, voilà pour ta peine.
Et, à ce mot, il tira un pistolet de dessous son paletot, et me le mit sur la poitrine.
Un jeune homme que je ne connaissais pas, M. Émile Mayer, qui demeure aujourd'hui rue de Buffaut, n° 17, releva avec son bras le pistolet du citoyen X…
Le pistolet partit en l'air.
J'avais tiré mon sabre du fourreau; je pouvais le passer au travers du corps du citoyen X…; je jugeai la reprêsaille inutile; je rentrai chez moi.
L'événement se passa en plein jour et devant deux cents personnes; il est donc incontestable, et, s'il était contesté, vingt témoins seraient là pour affirmer ce que je raconte.
Le bruit n'en est pas venu jusqu'à mademoiselle Brohan.
Cela n'a rien d'étonnant; on faisait tant de bruit à cette époque, surtout au Théâtre-Français, où mademoiselle Rachel chantait la Marseillaise.
Mais le bruit en vint jusqu'à M. le prince de Joinville.
Lorsqu'il fut question de former l'Assemblée constituante, un de ses aides de camp vint me trouver de sa part.
C'était un capitaine de frégate.
—Monsieur Dumas, me dit-il, le prince de Joinville désire se mettre sur les rangs pour la députation.
Je m'inclinai, attendant la suite de l'ouverture.
Le capitaine continua.
—Il me charge de vous demander votre avis sur la façon dont doit être rédigée sa profession de foi.
—Ah! répondis-je, monsieur, c'est bien simple! Et je pris une feuille de papier, et j'écrivis:
« Saint-Jean d'Ulloa.—Tanger.—Mogador.
» Retour des cendres de Sainte-Hélène.
» JOINVILLE. »
—Voilà, dis-je en remettant la feuille de papier au capitaine, la meilleure profession de foi que, à mon avis, puisse faire M. le prince de Joinville.
Le prince de Joinville adopta une autre rédaction.
Je crois qu'il eut tort.
L'Assemblée nationale réunie, on discuta la loi d'exil.
J'avais alors un traité avec le journal la Liberté. J'y étais entré au mois de mars, lorsqu'il tirait à douze ou treize mille exemplaires.
Au 15 mai suivant, il tirait à quatre-vingt-quatre mille.
La Liberté était devenue une puissance.
C'était un M. Lepoitevin Saint-Alme qui en était rédacteur en chef.
Je crus devoir protester contre la loi d'exil, qui frappait tous les membres de la famille d'Orléans.
J'apportai ma protestation à M. Lepoitevin Saint-Alme, qui refusa de l'insérer.
Je rompis mon traité avec la Liberté.
Puis j'allai porter ma protestation de journal en journal.
Tous refusèrent.
J'allai à la Commune de Paris, c'est-à-dire dans la gueule du lion.
J'attaquais tous les jours Sobrier et Blanqui.
La Commune de Paris fit ce qu'aucun journal n'avait osé faire, elle inséra ma protestation.
Ce n'est pas tout.
Lorsque le prince Louis-Napoléon fut nommé président de la République, je lui adressai, le 19 décembre 1848, une lettre sur le même sujet, et qui fut publiée par le Journal l'Événement.
Étrange coïncidence, l'Événement, dans lequel je demandais le rappel de tous les exilés, était le journal de Victor Hugo!
Ceux qui désireront lire cette lettre la trouveront à la date du 19 décembre.
Enfin, lorsque le roi Louis-Philippe mourut, je fis le voyage de Paris à Claremont pour assister à son convoi, comme, dix ans auparavant, j'avais fait le voyage de Florence à Dreux pour assister à celui du duc d'Orléans.
Selon toute probabilité, ces différents faits ne sont point parvenus à la connaissance de mademoiselle Augustine Brohan.
Il n'y a rien là d'étonnant; à cette époque, mademoiselle Augustine
Brohan n'était pas encore journaliste.
Une dernière anecdote.
On se rappelle que c'est sous l'influence du duc de Montpensier que le
Théâtre-Historique s'était ouvert.
Le duc de Montpensier avait sa loge au Théâtre-Historique.
La révolution de février terminée, le duc de Montpensier parti, sa loge, dont il n'avait pas renouvelé la location, se trouvait vacante.
J'allai trouver M. Hostein et le priai de ne louer cette loge à personne, la prenant pour mon compte.
M. Hostein y consentit.
Pendant près d'un an, la loge du duc de Montpensier resta vide, et éclairée aux premières représentions, comme si elle l'attendait.
Il y a plus: le duc de Montpensier, à chaque première représentation, recevait, avec une lettre de moi, son coupon de loge à Seville.
Au bout d'un an, son secrétaire intime, M. Latour, vint faire un voyage à Paris.
À peine arrivé, il accourut chez moi.
Il venait me faire des compliments de la part du prince.
Après avoir causé de beaucoup de choses,—les sujets de conversation ne manquaient point à cette époque,—nous en arrivâmes au Théâtre-Historique.
—À propos, me dit-il, ai-je encore mes entrées?
—Où cela?
—Au Théâtre-Historique.
—Parbleu!
—Je veux dire mes entrées sur la scène.
—Avez-vous toujours votre clef de communication?
—Oui.
—Eh bien, cher ami, servez-vous-en ce soir; les révolutions changent les gouvernements, mais elles ne changent pas les serrures. Seulement, à mon tour.—À propos…
—Quoi?
—Le prince reçoit ses coupons de loge, n'est-ce pas?
—Certainement.
—Qu'a-t-il dit quand il a reçu le premier?
—Il s'est mis à rire en disant: «Ce farceur de Dumas!»
—Tiens, c'est singulier, répondis-je; à sa place, je me serais mis à pleurer.
J'allai à mon bureau.
—Vous écrivez? me demanda Latour.
—Oh! rien, un mot.
J'écrivais, en effet.
J'écrivais à M. Hostein:
« Mon cher Hostein,
» Vous pouvez, à partir de demain, disposer de l'avant-scène de M. le duc de Montpensier. Je trouve que c'est un peu trop cher, de payer une loge à l'année pour faire rire un prince.
» Tout à vous,
» ALEX. DUMAS. »
COMMENT J'AI FAIT JOUER À MARSEILLE LE DRAME DES FORESTIERS
Un jour,—il y a dix-huit mois de cela,—je reçus une lettre de
Clarisse Miroy. Vous vous rappelez bien Clarisse Miroy, n'est-ce pas?
vous l'avez assez applaudie dans la Grâce de Dieu et dans la
Bergère des Alpes.
L'excellente artiste me priait de lui envoyer, pour elle et pour
Jenneval, dont elle me vantait le talent, un Antony censuré.
Le préfet dès Bouches-du-Rhône, ignorant que l'on jouât Antony à
Paris, refusait de le laisser jouer à Marseille.
J'avais beaucoup entendu parler du talent de Jenneval, qui a une grande réputation en province. Je venais d'écrire les derniers mots d'un drame tiré d'un roman anglais, Jane Eyre; j'eus l'idée, au lieu d'envoyer Antony à Clarisse et à Jenneval, de leur offrir Jane Eyre.
Peut-être la pièce ne valait-elle pas Antony, qui, du temps de l'école idéaliste, passait pour une assez bonne pièce; mais, en tout cas, c'était moins connu. Jenneval et Clarisse acceptèrent. Ils allèrent trouver MM. Tronchet et Lafeuillade, les directeurs des deux théâtres, et leur firent part de ma proposition.
Poste pour poste, je reçus de ces messieurs prière de leur envoyer mes conditions.
J'étais fatigué, j'avais un énorme besoin de cette grande amie à moi que l'on nomme la solitude, je résolus de porter mes conditions moi-même.
Je sautai en wagon; vingt-deux heures après, j'étais à Marseille.
Avec des ambassadeurs comme Jenneval et Clarisse, qui tenaient les recettes du théâtre de Marseille entre leurs mains, les conditions ne furent pas longues à débattre.
Le jour de la lecture aux acteurs fut fixé.
À mon grand étonnement, je trouvai chez M. Tronchet, l'un des deux directeurs, non-seulement les artistes qui devaient jouer dans l'ouvrage, mais encore une partie de la presse et une fraction du conseil municipal.
Vous jugez si cette solennité m'effraya, moi, l'homme le moins solennel du monde.
Enfin, je tirai mon manuscrit de Jane Eyre, et lus, tant bien que mal, le prologue et les trois premiers actes.
Par malheur ou par bonheur,—vous allez voir combien les desseins de Dieu sont impénétrables,—le copiste qui m'avait promis de m'apporter les deux derniers actes de mon drame me manqua de parole.
Je fus donc obligé de faire à l'honorable société un discours dans lequel je lui exposais la situation, en l'invitant à revenir le samedi suivant.
L'honorable société fut de bonne composition; elle m'assura qu'elle s'était trop amusée aux trois premiers actes pour ne pas revenir aux deux derniers, et partit, en apparence fort satisfaite.
C'est ce qu'il nous faut, à nous, qui ne vivons que d'apparences.
Mais, pendant ces deux jours, il devait se passer un grand événement.
Une artiste mécontente de son rôle, et qui, par conséquent, désirait que la pièce ne fut pas jouée, vint trouver Jenneval et, en confidence, lui glissa tout bas que ma pièce avait déjà été jouée à Bruxelles.
J'avoue qu'à cette ouverture de Jenneval, mon étonnement fut grand.
J'allai aux sources; voici ce qui était arrivé:
J'avais lu le roman de miss Currer Bell sur l'original. J'ignorais qu'il eût été traduit, et, par suite, j'ignorais que deux jeunes Belges de beaucoup de talent, ce qui n'arrangeait pas mon affaire, en avaient fait un drame pour le théâtre des galeries Saint-Hubert.
C'était ce drame que l'on m'accusait tout simplement de vouloir faire jouer sous mon nom à Marseille. L'accusation était absurde. Mais vous connaissez l'axiome, chers lecteurs: Credo quia absurdum.
À l'instant même, mon parti fut pris; je remerciai l'artiste de sa bienveillante démarche à mon égard, j'arrivai à la réunion du samedi, je demandai la parole et je racontai toute l'histoire, déclarant qu'il m'était impossible de laisser jouer maintenant Jane Eyre.
Ce fut un concert de désolation. Comme il paraissait sincère:
—Messieurs et mesdames, demandai-je, car il y avait des dames, voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire?
Ma proposition souleva une tempête.
—Ce n'est pas une histoire que nous voulons, me fut-il répondu de tous côtés, c'est un drame, ou, tout au moins, une comédie.
—Laissez-moi toujours vous raconter l'histoire, insistai-je.
On me fit cette concession, mais bien en rechignant, je vous jure.
—Messieurs, dis-je, il n'est point que vous n'ayez entendu parler d'un grand légiste nommé Cambacérès, qui avait l'honneur d'être archichancelier sous Napoléon Ier.
La plupart des personnes qui se trouvaient là, de si mauvaise humeur qu'elles fussent, furent obligées de convenir qu'elles retrouvaient dans leurs souvenirs quelque chose qui n'était aucunement en désaccord avec ce que je disais.
Je continuai.
—Il n'est point que vous n'ayez entendu dire encore que cet archichancelier, que Napoléon tourmentait tant avec son vote du 20 janvier 1793, était non-seulement un grand légiste, mais encore un grand gastronome, chose bien autrement rare; car on peut être un grand légiste avec une bonne mémoire, mais on ne peut être un grand gastronome qu'avec un bon estomac. Or, Son Excellence l'archiehancelier, ayant été doublement doué, et d'une bonne mémoire et d'un bon estomac, était donc à la fois un grand légiste et un grand gastronome…
Ici, je fus interrompu pour tout de bon.
—Qui êtes-vous? demandai-je, un jour que je mettais en scène le drame des Girondins au Théâtre-Historique, à un homme que je trouvais constamment entre mes jambes, et dont la figure, sans m'être complètement inconnue, ne m'était pas tout à fait étrangère, et pourquoi êtes-vous toujours là?
—Parce que j'ai le droit d'y être, monsieur, me répondit-il, comme un homme sûr de son droit.
—Qui êtes-vous donc?
—Je suis le premier murmure,
J'inclinai la tête sous cette réponse. Cet homme, mon chef de comparses, était, en effet, le premier murmure.
Que de fois je l'avais déjà entendu, ce malheureux premier murmure, qui a toujours le droit d'être là! que de fois je devais l'entendre encore!
—Ah! lui répondis-je, je te connais, tu es l'esclave qui suivait à Rome le char du triomphateur, et qui lui criait, au milieu des couronnes, des fanfares, des bravos, des applaudissements, des palmes: « César, souviens-toi que tu es mortel!» Seulement, tu ne t'appelles pas le premier murmure, tu t'appelles l'Envie; seulement, tu n'es pas un homme, tu es un serpent!
Eh bien, ce premier murmure, je venais de l'entendre derrière moi, à cette seconde période de mon histoire de Cambacérès.
—Messieurs, dis-je, par grâce, laissez-moi achever.
On concéda.
—Un jour, continuai-je, que ce grand légiste donnait un de ces dîners dont lui seul et son cuisinier avaient le secret, il reçut un si magnifique poisson, que cuisinier et maître restèrent en admiration devant lui.
—Oh! nous connaissons l'anecdote, dit une voix:
Et le turbot fut mis à la sauce piquante.
—Messieurs, vous vous trompez: ce n'était point un turbot, c'était un saumon, et il fut mangé, non pas avec une sauce piquante, mais avec une sauce hollandaise.
Le silence se rétablit; l'interrupteur avait vu qu'il était dans son tort.
—Mais, au moment, continuai-je, où maître et cuisinier étaient en admiration, voilà que l'on annonce un second saumon. On le déballa négligemment, et seulement à cause de la longueur de sa bourriche, qui semblait exagérée. L'étonnement fut grand lorsqu'on le mettant à côté du premier, on vit qu'il avait trente-deux centimètres de plus, et lorsqu'on le placant dans une balance, on reconnut qu'il l'emportait sur l'autre de deux livres et demie. Jamais on n'avait vu saumon de pareille taille.
—Pardon, monsieur, me dit une voix, mais il me semble que vous vous éloignez de plus en plus de la question.
—Au contraire, je m'en rapproche. Laissez-moi dire, et vous verrez.
Le premier murmure devint second murmure.
Je fis comme on fait au bal de l'Opéra; je lui dis: « Je te connais, beau masque,» et je continuai.
—Que faire de deux pareils poissons? L'archichancelier en était presque à regretter le second, qui le mettait dans un pareil embarras. Enfin il se frappa le front, un sourire s'épanouit sur ses lèvres éloquentes et gourmandes:
»—Le dîner a lieu demain, dit-il au maître d'hôtel; faites cuire les deux poissons, vous recevrez des ordres subséquents.
» Oh était habitué à ne plus s'inquiéter de rien en politique et en cuisine, quand l'archichancelier avait dit:
»—Soyez tranquille.
» On ne s'inquiéta plus de rien.
» Le même soir, les ordres furent donnés.
» Le lendemain, à six heures précises, les convives étaient à table.
» Pendant le potage, qui était une bisque aux écrevisses, on leur avait annoncé le saumon comme un monstre marin dont ils n'avaient aucune idée.
» Les convives de Cambacérès, qui avaient vu ce qu'il y a de mieux en poissons de tout genre, et qui croyaient naturellement n'avoir plus rien à voir sous ce rapport, attendaient donc avec une dédaigneuse confiance l'apparition du prétendu monstre.
» On n'avait pas longtemps à l'attendre, il devait venir en relevé de potage.
» Au moment solennel, la porte de la salle à manger s'ouvrit, on entendit résonner dans le lointain la marche des Samnites.—Un chef parut, un candélabre à la main, suivi de quatre marmitons en costume d'une entière blancheur, portant sur leurs épaules une planche de cinq pieds de long sur laquelle, au milieu d'une mer d'herbes odoriférantes, dormait le saumon attendu.
» Quoique ce fût le moins grand des deux, sa vue excita une clameur universelle.
» Les convives, pour mieux voir, se levèrent; les plus petits montèrent sur leur chaise, et la procession commença sa promenade autour de la salle à manger.
» On en était au plus fort de l'admiration, quand un marmiton maladroit glisse et tombe, entraînant son compagnon dans sa chute.
» Il n'y eut qu'un cri, cri de terreur, non pas pour les deux marmitons,—qui s'inquiétait de deux pareils drôles!—mais pour le saumon.
» Le saumon, en effet, était cuit trop à point pour supporter impunément une pareille chute.
» Il se brisa en dix morceaux.
»—Ah! firent les convives d'un seul cri, mais en modulant leur sensation sur vingt tons différents qui remplirent la gamme de la douleur, depuis le soupir jusqu'au sanglot.
» Au milieu de ce concert de désolation, on entendit une voix qui disait:
»—Que voulez-vous, messieurs! c'est un petit malheur.
» Chacun se retourna vers celui qui venait de prononcer ce blasphème.
» C'était le maître de la maison, qui, au milieu de ce désastre, était resté le front calme et le visage souriant.
» Tous les bras devinrent des points d'interrogation et se dressèrent vers lui.
»—Qu'on en apporte un autre! dit-il d'un air impératif et avec un geste de commandement qui rappelait le grand Condé.
» Chacun resta stupéfait.
» Au même instant, la musique, qui avait cessé comme si elle eût été frappée du même coup que les convives, reprit plus animée que jamais.
» On entendit le piétinement d'une nouvelle procession.
» Un nouveau chef entra, portant deux candélabres au lieu d'un.
» Il était suivi, non plus de quatre, mais de huit marmitons, portant, non plus une planche de six pieds, mais de dix, et sur cette planche gisait, non plus au milieu du cerfeuil, de la pimprenelle et du persil, mais sur un lit des fleurs les plus rares, le véritable colosse, le véritable monstre, le saumon gigantesque destiné à être mangé, et dont l'autre n'était que la miniature.
» L'esprit des gourmands est ordinairement d'une grande finesse.
» Il n'y eut pas un des convives qui ne comprît l'admirable comédie culinaire qui venait d'être jouée devant lui.
» Toutes les voix éclatèrent en un seul cri:
»—Vive monseigneur l'archichancelicr! vive le soutien de l'Empire!
» Cambacérès se rassit modestement et ne dit que ces deux mots:
»—Messieurs, mangeons.
—Eh bien, me demanda une voix, que signifie votre histoire?
—Cela signifie, messieurs, que le saumon de cinq pieds a fait une chute, et que l'on va vous en servir un de sept. Voulez-vous vous trouver ici jeudi prochain? D'ici là, je ferai une autre pièce, que j'aurai l'honneur de vous lire.
—Et ce drame, comment s'appellera-t-il? demanda la même voix interrogative.
-Il s'appellera le Salteador, Pascal Bruno ou les Gardes forestiers, à votre choix.
—Va pour les Gardes forestiers, dit la même voix.
—À jeudi donc les Gardes forestiers, messieurs.
Le grand saumon avait fait son effet; on m'entoura, on m'applaudit, on me félicita.
—Que cherchez-vous? me demanda Jenneval.
—Je cherche le premier murmure.
—Oh! soyez tranquille, me dit-il en riant, il est allé vous attendre dans la salle.
Au nombre des personnes qui assistaient à la lecture était un de mes vieux amis, nommé Berteau.
Nous étions déjà amis avant de nous connaître.—Nous sommes restés amis après nous être connus, et nous nous sommes connus en 1834, voilà de cela tantôt vingt-quatre ans.
Une amitié qui a âge d'homme, c'est respectable.
Comment était-il mon ami sans me connaître? comment m'avait-il prouvé son amitié?
Je vais vous raconter cela.
Berteau avait vingt-quatre ans en 1830; comme tous les Marseillais, il avait le coeur chaud, la tête poétique, et de l'esprit jusqu'au bout des ongles.
Je ne sais pas comment font ces diables de Marseillais, ils ont tous de l'esprit, et il en reste encore pour les autres.
Il s'était fait non-seulement un adepte, mais un fanatique de la nouvelle école.
Malheureusement, tout le monde n'était pas de son opinion littéraire à Marseille. Il y avait bon nombre d'opposants, et les opposants étaient même en majorité.
Madame Dorval y vint en 1831 pour jouer Antony.
Or, Antony était l'expression la plus avancée du parti. Victor Hugo, plus romantique que moi par la forme, était plus classique par le fond.
L'effet d'Antony sur les Marseillais devait être décisif. Continuerait-on de parler la langue d'Oc à Marseille? Y parlerait-on la langue d'Oil?
Telle était la question.
Antony allait la décider.
Chers lecteurs qui courez les boulevards un agenda à la main, non pas pour y inscrire vos pensées,—mais vos différences;—et vous surtout, belles lectrices qui portez ces crinolines immenses et ces imperceptibles chapeaux, dont l'un est nécessairement la critique de l'autre, vous n'avez pas connu ces représentations de 1830, dont chacune était une bataille de la Moscova, à la fin de laquelle chacun chantait son Te Deum, comme si les deux partis étaient vainqueurs, tandis qu'au contraire, souvent les deux partis étaient vaincus; vous ne pouvez donc vous faire une idée de ce que fut, ou plutôt de ce que ne fut pas la première représentation d'Antony à Marseille.
Dès le premier acte, il y eut lutte dans le parterre, non pas lutte de sifflets et de bravos, d'applaudissements et de chants de coqs, de cris humains et de miaulements de chats, comme cela se pratique dans les représentations ordinaires, non; lutte d'injures, lutte à coups de pied, lutte à coups de poing.
Berteau, à son grand regret, fut un peu empêché de prendre part à cette lutte.
Pourquoi?—ou plutôt par quoi?
Par une couronne de laurier qu'il avait apportée toute faite, et qu'il cachait sous une de ces immenses redingotes blanches, comme on en portait en 1831.
Peut-être un combattant de plus, et surtout un combattant de la force, de l'enthousiasme et de la conviction de Berteau, eût-il changé la face de la bataille.
Or, quoi qu'il doive m'en coûter, il faut bien que je l'avoue, la bataille fut perdue, non pas comme Waterloo, au cinquième acte, mais comme Rosbach. au premier.
Force fut de baisser la toile avant la fin de ce malheureux premier acte.
Que fait Berteau, ou plutôt que fera Berteau de sa couronne?
Berteau s'élance sur le théâtre, crie: «Au rideau!» d'une si majestueuse voix, que le machiniste la prend pour celle du régisseur; le rideau se lève, et que voit le parterre, encore en train de se gourmer?
Berteau sur le théâtre avec sa redingote blanche, et sa couronne à la main.
Berteau, secrétaire de la préfecture, était connu de tout Marseille.
Que va faire Berteau?
À peine chacun s'était-il adressé cette question, que Berteau arrache la brochure des mains du souffleur, allonge son double laurier sur la brochure, et, à haute et intelligible voix:
—Alexandre Dumas, dit-il, puisque tu n'es pas ici et que je ne puis te couronner, permets que je couronne ta brochure.
Je vous demande, à vous qui connaissez Marseille, quel fut le tonnerre d'injures, de cris, d'imprécacations qui s'élança de ce volcan que l'on appelle un parterre marseillais.
Vous croyez que Berteau, vaincu, va se retirer?
Vous ne connaissez pas Berteau.
Il se retire, en effet, mais pour aller chercher dans le cabinet des accessoires la plus immense perruque du Malade imaginaire, la fait poudrer à blanc par le coifleur, la dissimule derrière sa redingote blanche, rentre sur la scène et crie: « Au rideau! » pour la seconde fois.
Trompé pour la seconde fois, le machiniste lève la toile.
Encore Berteau; cette fois, seulement, Berteau fait trois humbles saluts.
On croit qu'il vient faire des excuses, on crie: « Silence! » on se rassied.
Berteau tire sa perruque de derrière son dos, et, d'une voix articulée de façon à ce que personne n'en perde un mot:
—Tiens, parterre de perruquiers, dit-il, je t'offre ton emblème.
Et il jette sa perruque poudrée à blanc au milieu du parterre.
Cette fois, ce ne fut pas une révolte, ce fut une révolution; ce n'était plus assez de proscrire Berteau comme Aristide, il fallait l'immoler comme les Gracques.
On se précipita sur le théâtre.
Berteau n'eut que le temps de disparaître, non par une trappe, mais par le trou du souffleur.
Un pompier, qui lui avait des obligations, lui prêta son casque et sa veste pour sortir du théâtre et rentrer chez lui.
Le lendemain, en venant à son bureau, il trouva le préfet plein d'inquiétude; on lui avait annoncé que son secrétaire particulier était fou, et comme, à part son enthousiasme romantique, Berteau était un excellent employé, le préfet était au désespoir.
Or, j'avais retrouvé Berteau aussi chaud en 1858 qu'il l'était en 1832.
Présent à l'engagement que je prenais de lire une nouvelle pièce le jeudi suivant, il pensa que j'aurais besoin de solitude, et m'offrit sa campagne de la Blancarde.
En sortant du théâtre, nous montâmes en voiture et allâmes à la campagne.
Imaginez-vous la plus délicieuse retraite qu'il y ait au monde, avec des forêts de pins qui au mois d'août, ne laissent point passer un rayon de soleil, avec des vergers d'amandiers qui, au mois de mars, quand à Paris tombe la véritable neige, froide et glacée, secouent, eux, leur neige parfumée et rose sur des gazons qui n'ont pas cessé d'être verts.
La maison était gardée par un simple jardinier nommé Claude, comme au temps de Florian et de madame de Genlis,
Le matin, au poste à feu de la Blancarde, il avait tué un oiseau qui lui était inconnu.
Il apportait cet oiseau à son maître.
Berteau poussa un cri de joie.
—Eh! mon ami, dit-il, c'est pour vous, c'est en votre honneur que cet oiseau s'est fait tuer.
Je pris l'oiseau, je l'examinai, le tournant et le retournant.
—Je ne lui trouve rien d'extraordinaire, dis-je, et, à moins que ce ne soit le rara avis de Juvénal ou le phénix qui vient déguisé en simple particulier pour le carnaval à Marseille…
Berteau m'interrompit.
—Eh! mon ami, c'est bien mieux que tout cela: c'est l'oiseau contesté, l'oiseau fabuleux, l'oiseau que l'on vous a accusé d'avoir trouvé dans votre imagination, l'oiseau qui n'existe pas, à ce que prétendent les savants; c'est un chastre, mon ami; voilà vingt ans que j'en cherche un pour vous l'envoyer. Tiens, Claude, voilà cent sous.
—Un chastre!
Je vous avoue que, moi-même, j'étais resté stupéfait; on m'avait tant dit que j'avais inventé le chastre, que j'avais fini par le croire.
Je m'étais dit que j'avais été mystifié par M. Louet, et je m'étais consolé, ayant été depuis mystifié par bien d'autres.
Mais non, l'honnête homme ne m'avait dit que la vérité; peut-être n'avait-il pas été à Rome en poursuivant un chastre, mais il avait pu y aller, puisque, ornothologiquement parlant, la cause première existait.
Je mis le chastre dans une boîte faite exprès, et je l'expédiai à
Paris pour le faire empailler.
Puis je m'occupai de mon installation.
La première chose qui m'était nécessaire était une cuisinière.
Je m'informai à Berteau.
—Diable! me dit-il, je vous en donnerais bien une, mais….
—Mais quoi?
—Mais elle a un défaut.
—Lequel?
—Elle ne sait pas faire la cuisine.
Je jetai un cri de joie.
—Eh! mon ami, lui dis-je, c'est justement ce que je cherche! Une cuisinière qui ne sait pas faire la cuisine, mais c'est un oiseau bien autrement rare que votre chastre, que je soupçonne d'être le merle à plastron, ce qui, soyez tranquille, ne m'ôte aucunement de ma considération pour lui. Une cuisinière qui ne sait pas faire la cuisine est un être sans envie, sans orgueil, sans préjugés, qui n'ajoutera pas de poivre dans mes ragoûts, de farine dans mes sauces, de chicorée dans mon café; qui me laissera mettre du vin et du bouillon dans mes omelettes sans lever les iras au ciel, comme le grand prêtre Abimeleck. Allez me chercher votre cuisinière qui ne sait pas faire la cuisine, cher ami, et n'allez pas vous tromper et m'en amener une qui la sache.
Berteau partit comme si c'était la veille qu'il eût jeté une perruque au parterre, et revint ramenant au petit trot derrière lui une bonne grosse Provençale de trente-cinq à quarante ans, avec un sourire sur les lèvres, une étincelle dans les yeux, et un accent que, près d'elle, la capitaine Pamphile parlait le tourangeau.
Elle s'appelait madame Cammel.
Nous nons entendîmes en quelques paroles.
Il fut convenu qu'elle ferait le marché et que je ferais la cuisine.
La seule part qu'elle prendrait à cette préparation chimique serait de gratter les légumes, d'écumer le pot-au-feu et de vider les volailles; je me chargeais du reste.
Il n'est pas, chers lecteurs,—détournez-vous, belles lectrices qui méprisez les occupations du ménage, et n'écoutez pas,—il n'est pas, chers lecteurs, que vous ne sachiez que j'ai des prétentions à la littérature, mais qu'elles ne sont rien auprès de mes prétentions à la cuisine.
J'ai, de par le monde, trois ou quatre grands cuisiniers de mes amis, que je me ménage pour collaborateurs dans un grand ouvrage sur la cuisine, lequel ouvrage sera l'oreiller de ma vieillesse.
Ces grands cuisiniers, ces illustres collaborateurs, sont Vuillemot, mon ancien hôte de la Cloche et de la Bouteille, qui tient aujourd'hui le restaurant de la place de la Madeleine, l'homme chez lequel on boit le meilleur vin, on mange les huîtres les plus fraîches, et l'on déguste les hollandais les plus fins; enfin Roubion et Jenard de Marseille, les seuls praticiens chez lesquels on mange la véritable bouillabaisse aux trois poissons.
Et, remarquez-le bien, chers lecteurs, mon livre ne sera pas un livre de simple théorie. Ce sera un livre de pratique. Avec mon livre, on n'aura plus besoin de savoir la cuisine pour la faire; au contraire, moins on la saura, mieux on la fera.
Car, si poétique que sera l'oeuvre, l'exécution sera toute matérielle. Comme en arithmétique, dès que j'aurai indiqué une recette, je donnerai la preuve de son infaillibilité.
Tenez,—exemple,—le premier venu, et bien simple; vous allez toucher la chose du doigt.
Il s'agit de faire rôtir un poulet.
Brillat-Savarin, homme de théorie, qui n'a, au fond, inventé que l'omelette aux laitances de carpes, a dit:
On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.
C'est une maxime, c'est même plus ou moins qu'une maxime, c'est un vers.
Mais, au lieu d'une maxime, au lieu d'un vers, il aurait bien mieux fait de nous donner une recette.
Coutry, autre grand praticien, aujourd'hui retiré, a dit:
« Je préfère le cuisinier qui invente un plat à l'astronome qui découvre une étoile; car, pour ce que nous en faisons, des étoiles, nous en aurons toujours assez. »
Revenons à la manière de faire rôtir un poulet.
—Pardieu! c'est bien simple! me direz-vous, surtout avec nos cuisines économiques. Vous mettez votre poulet dans un plat, sur une couche de beurre, vous glissez le plat dans votre four, et, de temps en temps, vous arrosez le poulet.
—Pouah!—ne causons pas ensemble, s'il vous plaît, ce serait du temps perdu.—Un rôti au four! c'est bon pour des Esquimaux, des Hottentots et des Arabes.
—Alors, à la broche! soit à la broche au tourniquet, soit dans une cuisinière, avec une coquille devant.
—C'est déjà mieux; mais ne vous fâchez pas si je vous dis que c'est l'enfance de l'art que vous pratiquez là.
—L'enfance de l'art?
—Eh! oui. Savez-vous combien vous faites de trous à votre poulet en le faisant cuire de cette façon? Quatre: deux avec la broche, deux horizontalement, deux verticalement. Eh bien, c'est trois de trop. Ah! vous commencez à réfléchir, n'est-ce pas, chers lecteurs? Vous vous dites: « Le maître, en somme, pourrait bien avoir raison: plus le poulet a de trous, plus il perd de jus, et le jus du poulet, une fois tombé dans la lèchefrite, n'est plus bon qu'à faire des épinards; encore, pour les susdits épinards, la graisse de caille vaut-elle mieux. »
Pas de broches, mes enfants, pas de brochettes! Une simple ficelle!
Écoutez bien ceci:
Tout animal a deux orifices, n'est-ce pas? un supérieur, un inférieur; c'est incontesté.
Vous prenez votre poulet, vous lui faites rentrer la tête entre les deux clavicules, de manière à ce qu'elle pénètre dans les cavités de l'estomac (méthode belge), vous recousez la peau du cou de manière à fermer hermétiquement les blessures de la poitrine.
Vous retournez votre poulet, vous faites rentrer dans son orifice inférieur le foie, vous introduisez avec le foie un petit oignon et un morceau de beurre manié de sel et de poivre, et, devant un bon feu de bois, vous pendez votre poulet par les pattes de derrière à une simple ficelle, que vous faites tourner comme sainte Geneviève faisait tourner son fuseau.
Puis vous versez dans votre lèchefrite gros comme un oeuf de beurre frais et une tasse à café de crème.
Enfin, avec ce beurre et cette crème mêlés ensemble, vous arrosez votre poulet, en ayant soin de lui introduire le plus que vous pourrez de ce mélange dans l'orifice inférieur.
Vous comprenez bien qu'il n'y a pas même à discuter la supériorité d'une pareille méthode. Il y a à faire cuire deux poulets, et même trois poulets, si vous y tenez, à votre four, et à goûter.
Eh bien, dans mon livre, tout sera de cette simplicité, et, j'ose le dire, de cette supériorité.
Au bout de quatre jours de cette cuisine simple et substantielle, les Gardes forestiers étaient faits.—Le jeudi, ils furent lus.—Quinze jours après, ils furent joués avec le succès que vous ont dit les journaux de Marseille.
Berteau retrouva, le soir de la représentation, le premier murmure dans la salle; mais il le fit taire.
—Par quel moyen?
—Ah! quant à cela, je n'en sais rien… Par les moyens connus de
Berleau.
Le jour même où j'arrivai à Marseille, je pris Jenneval et Clarisse, et je les emmenai au château d'If.
À propos, je ne vous ai pas dit de moi et de ma pièce tout le bien que j'en pense, et je vous ai modestement renvoyé aux journaux de Marseille; mais ne point parler de la façon dont Jenneval et Clarisse jouèrent, l'un le père Vatrin et l'autre la mère Vatrin, ce serait une ingratitude.
Vous connaissez Clarisse, je n'ai donc rien à vous en dire, ou plutôt je n'ai à vous en dire que ce que vous en savez: que c'est une de ces rares organisations qui ont reçu de Dieu le privilège de vous faire rire et pleurer.
Mais vous ne connaissez pas Jenneval. C'est un beau garçon de trente-quatre à trente-cinq ans, un type qui tient à la fois de Clarence et de Mélingue, et qui a, surtout dans le grand drame, dans Richard Darlington, dans Buridan, dans Kean, de magnifiques emportements.
Cette fois, il perdait une partie de ses avantages, jouant un vieux garde dont les épaules, à force de porter son fusil, sont un peu rentrées dans la poitrine, dont les jambes, à force de marcher, sont un peu rentrées dans le ventre.
Eh bien, il y avait été tout simplement parfait.
Quand il y aura, dans un des théâtres de Paris, un directeur qui ne fera pas ses pièces lui-même, et que j'aurai un peu d'influence dans ce théâtre, j'y ferai entrer Jenneval.
Alors vous verrez et vous jugerez.
J'avais, en outre, retrouvé dans la troupe un garçon d'un grand talent, qui avait créé à Bruxelles le rôle de Mazarin dans mon drame de la Jeunesse de Louis XIV, arrêté par la censure parisienne.
On l'appelle Romanville.
Encore un qui devrait être à Paris, et qui n'y est pas.
En outre, étaient venues de Paris: mademoiselle Henriette Nova, charmante actrice déjà applaudie à l'Ambigu, et la petite Dubreuil, qui tient à neuf ans ce que les autres actrices promettent à peine à dix-huit.
Carré et M. Herbeley complétaient cet ensemble, auquel la meilleure troupe de drame de Paris eût porté envie.
Donc, grâce à eux, succès et grand succès. Maintenant, n'en parlons plus, et revenons au château d'If.
Ce n'était pas que je ne connusse le château d'If, si j'étais pressé d'y aller. Je le connais depuis 1834; en 1834, j'y fis une visite avec le même Berteau, que vous avez vu en 1858 m'accompagner à la Blancarde, et Méry, que nous laissâmes sur le rivage, comme une Ariane volontairement abandonnée.
C'est que Méry a le mal de mer rien qu'à regarder le balancement d'un bateau; aussi mîmes-nous sa peur à rançon; il ne fut racheté du voyage qu'à la condition qu'au retour il y aurait deux cents vers faits.
Au retour, il y en avait deux cent cinquante. Méry est de bonne mesure et donne toujours plus qu'on ne lui demande.
À l'époque où je visitai pour la première fois le château d'If,—1834—l'ombre de Mirabeau y régnait en souveraine. On n'y montrait que le cachot de Mirabeau; on n'y parlait que de Mirabeau; on n'y racontait que les faits et gestes de Mirabeau.
Depuis 1834, tout est bien changé.
Canaris! Canaris! nous t'avons oublié!
s'écrie Victor Hugo.
Hélas! Mirabeau est aujourd'hui bien plus oublié au château d'If que
Canaris en Grèce.
Qui est cause de cet oubli?
Votre serviteur, qui a eu le malheur de faire un roman en une douzaine de volumes, intitulé Monte-Cristo.
Avant d'être Monte-Cristo, Monte-Cristo fut Dantès.
Vous vous en souvenez bien; Dantès passe quatorze ans avec l'abbé Faria dans les cachots du château d'If, et n'en sort qu'en se substituant à celui-ci dans le sac qu'on jette à la mer.
Or, voilà que la légende fausse a pris la place de l'histoire vraie; voilà qu'on ne raconte plus au château d'If la captivité de Mirabeau, mais la fuite de Dantès.
Déjà, en 1847, quand j'ai fait représenter Monte-Cristo en deux journées, au Théâtre-Historique, j'avais écrit à Marseille pour avoir une vue du château d'If.
Le dessin me fut envoyé avec cette exergue:
Vue du château d'If, prise de l'endroit où Dantès a été précipité.
Depuis ce temps, la tradition n'a fait que croître et embellir. Un concierge fait sa fortune au château d'If—fortune de concierge, bien entendu—en six à sept ans, vend son fonds comme Boissier fait de son magasin, Philippe, de son restaurant, madame Prévost, de sa boutique de fleurs, et se retire avec des rentes.
Un journal a même été plus loin: il a annoncé qu'un de ces concierges enrichis m'avait, reconnaissant à son dernier soupir, laissé cent mille francs.
C'est possible, mais aucun notaire ne m'a encore écrit pour jne faire des communications à ce sujet.
Tant il y a que j'arrivai au château d'If pour me faire raconter l'histoire de Dantès comme à un étranger, et que, comme à un étranger, le concierge, ou plutôt la concierge, dans un baragouin espagnol impossible à comprendre, il faut lui rendre cette justice, me raconta l'histoire de Dantès.
Rien n'y manquait, je dois le dire, ni le corridor creusé d'un cachot à l'autre, ni la mort de Faria, ni la fuite du prisonnier.
Quelques pierres avaient même été tirées de la muraille pour donner plus de vraisemblance à la chose.
En sortant, je donnai au concierge un certificat constatant que toute cette histoire était parfaitement conforme au roman.
Mais j'avoue que j'écoutais le récit de la digne concierge avec une certaine distraction.
Au moment où j'avais pris une barque sur la Canebière,—la première venue,—un des bateliers qui étaient amarrés au quai avait dit quelques mots tout bas à l'oreille de son camarade, c'est-à-dire à celui que j'avais choisi. Il s'en était suivi une réponse de la part de mon batelier, puis une transaction qui avait eu pour résultat de mettre dix francs dans la poche du patron de ma barque.
Moyennant ces dix francs, le batelier étranger s'était établi à l'avant, avait pris un aviron de chaque main, et, tandis que son confrère restait les bras croisés sur la Canebière, il avait fait force de rames vers le château d'If, où, après une demi-heure de navigation, il nous avait heureusement déposés.
Il était clair que le bonhomme m'avait acheté à son collègue, et que le marché avait eu lieu à forfait pour dix francs.
Aussi, en mettant pied à terre, tirai-je quinze francs de ma poche, pensant que c'était le moindre bénéfice que je pusse donner à un homme qui avait estimé à dix francs l'honneur de me conduire.
Mais lui, secouant la tête:
—Non, monsieur Dumas, dit-il, ce n'est rien.
—Ah! ah! dis-je, vous me connaissez?
—Eh! tron de l'air, si je ne vous avais pas connu, je ne vous eusse pas acheté.
—Mais raison de plus, puisque vous m'avez acheté, pour que je vous rembourse au moins le prix que je vous ai coûté.
—Ah! sous ce rapport-là, je suis payé.
—Comment cela?
—Par le plaisir de vous avoir conduit. Ah ça! vous croyez donc que, parce qu'on est un pauvre batelier, on est une brute? Point. Oh! oh! on vous a lu, allez! La femme vous a lu, les enfants vous ont lu.
—Mais, mon ami, tout cela n'est pas une raison pour que vous me conduisiez gratis au château d'If; qu'est-ce que je dis, gratis! pour que vous donniez dix francs pour me conduire.
—L'imbécile! dit-il avec cet accent provençal qui prend une si grande expression dans la bouche d'un Marseillais; quand je pense qu'il ne vous connaît pas! Moi, vous seriez descendu dans mon bateau, et l'on fût venu m'offrir cent francs pour céder mon bateau, que je ne l'eusse pas cédé.
—Mais, mon Dieu, fis-je en me grattant l'oreille, cela m'embarrasse beaucoup.
—Oh! il n'y a pas d'embarras là-dedans. Voilà mon bateau, la Ville-de-Paris. Vous êtes à Marseille pour huit jours, quinze jours, un mois; la Ville-de-Paris est à votre disposition pendant tout le temps que vous serez à Marseille.
—Mais pas comme aujourd'hui, pas gratis, cher ami?
—Gratis, au contraire, ou, sans cela, l'affaire ne se fait pas.
—Cependant…
—Voilà comme je suis; seulement, si vous êtes trop fier pour accepter, eh bien, vous ferez de la peine à un de vos meilleurs amis, voilà tout.
Je lui tendis la main.
—J'accepte, lui dis-je.
—Alors, donnez vos ordres pour demain.
—Demain, à onze heures, je vais déjeuner à la Réserve.
—À onze heures, on vous attendra. Mais ne vous gênez pas, si ce n'est que pour midi, on vous attendra encore, on vous attendra toute la journée.
—Mais je vais vous ruiner, mon ami!
—Bah! vous ne me ferez jamais tant perdre que vous m'avez fait gagner! Mais vous êtes notre boulanger; c'est vous qui nous avez cuit notre pain avec votre roman de Monte-Cristo. À partir du mois d'avril jusqu'au mois de novembre, on n'entend sur la Canebière que cette phrase-là, avec dix accents différents: « Batelier, au château d'If! » Mais, si nous n'étions pas un tas d'ingrats, nous vous ferions une pension.
—Alors, n'en parlons plus; à demain onze heures.
—À demain onze heures.
Le lendemain, à onze heures, j'étais sur la Canebière; mon homme m'attendait. Je me fis conduire à la Réserve; je commandai un excellent déjeuner pour deux; puis, quand le déjeuner fut servi:
—Faites prévenir mon batelier que je l'attends, dis-je à Isnard.
On prévint mon batelier, qui monta en tordant son chapeau entre ses doigts.
Mais, de même que, sur l'eau, j'avais été obligé d'accepter ses conditions, sur terre, il fut forcé d'accepter les miennes.
Or, ces conditions étaient qu'il se mît à table et déjeunât; ce qu'il fit, du reste, d'excellente grâce.
Maintenant, chers lecteurs, c'est à vous de m'acquitter avec ce brave homme.
Si jamais vous allez à Marseille, et qu'à Marseille il vous prenne fantaisie de faire une promenade sur l'eau, demandez le batelier de la Ville-de-Paris; ne lui dites pas que vous me connaissez, pour Dieu! il ne vous laisserait pas payer.
Demandez-lui seulement si l'anecdote est vraie.
Je n'avais pas vu Marseille depuis 1842.
Or, depuis 1842, Marseille, grâce à nos colonies d'Afrique, grâce au commerce, qui chaque jour devient plus actif avec le Levant; grâce au port de la Joliette, grâce au quai Mirès, dont on peut rire à Paris, mais qu'il faut admirer à Marseille,—Marseille compte cinquante ou soixante mille habitants de plus, sans compter que la population flottante a doublé. Il est vrai qu'au contraire de la fille du Phocéen Protis, qui engraisse, profite et fleurit, la fille de Sextius Calvinus, la pauvre Aix maigrit, pâlit, s'étiole.
Le chemin de fer qui, à la suite du beau discours de Lamartine, a passé à Arles au lieu de passer à Aix, a achevé de tuer la pauvre ville poitrinaire; Aix, qui avait autrefois vingt-quatre mille habitants, n'en a pas quinze mille à cette heure.
Aussi Berteau, qui est aujourd'hui secrétaire, non plus du préfet, mais de la chambre de commerce, ce qui lui vaut dix-huit mille francs au lieu de cent louis, avait-il fait une proposition au conseil municipal de Marseille.
C'était d'acheter Aix.
Il avait calculé que c'était une affaire de cinq à six millions: on achetait toutes les maisons d'Aix; on les rasait, on passait la charrue sur leur emplacement, et on y plantait des oliviers.
Les Aixois, sans feu ni lieu, étaient obligés de venir à Marseille.
Bonne affaire pour les propriétaires auxquels tombait du ciel un surcroît de quatorze mille locataires avec de l'argent tout frais en poche. En outre, la cour royale, l'académie, l'université, les archives, suivaient naturellement les habitants.
Marseille héritait de tout cela; cela valait bien six millions, et il n'y avait rien d'énorme à faire une pareille proposition à une ville qui vient de dépenser quarante millions pour emprunter un filet d'eau à la Durance.
La municipalité refusa.
Les esprits sensés en sont encore à se demander pourquoi.
Berteau pense que c'est son affaire de 1831—vous savez, la fameuse affaire de la couronne de laurier et de la perruque—qui lui a fait du tort.
Il pourrait bien avoir raison: rien n'est rancunier comme un classique.
Il y a tel académicien qui ne peut pas encore pardonner au public du
Théâtre-Français le succès de Henri III et la chute d'Arbogaste.
À propos, on dit qu'il est question de le reprendre.—Oh! soyez tranquilles! Arbogaste,—pas Henri III.