ROSAS
Pendant ce temps, grandissait un nom qui devait être un jour la terreur de la fédération argentine.
Peu de temps après la révolution de 1810, un jeune homme de quinze à seize ans sortait de Buenos-Ayres, abandonnant la ville et gagnant la campagne. Il avait le visage troublé et le pas rapide.
Ce jeune homme s’appelait Juan-Manoel Rosas.
Pourquoi, presque enfant encore, ce fugitif abandonnait-il la maison où il était né? Pourquoi, homme de la ville, allait-il demander un asile aux hommes de la montagne? C’est que lui, qui devait un jour souffleter la patrie, venait de souffleter sa mère, et que la malédiction paternelle le poursuivait.
Cet événement, sans importance d’ailleurs, se perdit bientôt dans le bruit des événements plus sérieux qui s’accomplissaient, et tandis que tous les anciens compagnons du fugitif se réunissaient sous l’étendard de l’indépendance, pour combattre la domination espagnole, lui se perdait dans les pampas, se donnait à la vie du gaucho, adoptait son costume et ses mœurs, devenait un des meilleurs cavaliers et l’un des hommes les plus habiles dans le maniement du lasso et de la bola, de sorte qu’en le voyant si adroit à ces exercices sauvages, celui qui ne l’eût pas connu l’eût pris, non plus pour un homme de la ville, mais pour un homme de la campagne; non plus pour un pueblero fugitif, mais pour un véritable gaucho.
Rosas entra d’abord comme peon, c’est-à-dire comme journalier, dans une estancia, puis il devint capataz,—Garibaldi nous a dit ce que c’était qu’un capataz,—puis mayordomo, titre qui s’explique de lui-même.
En cette dernière qualité, il régissait les biens de la puissante famille Anchorena. C’est de là que date sa fortune comme propriétaire.
Comme notre intention est de faire connaître Rosas sous tous ses aspects, disons, au milieu des événements qui s’accomplissaient, quelle était la situation de son esprit.
Rosas s’était trouvé à Buenos-Ayres pendant les prodiges enfantés par la révolution contre l’Espagne. Alors, celui qui avait le courage cherchait la célébrité sur le champ de bataille; celui qui avait le talent, l’instruction, la prudence, la cherchait dans les conseils. Rosas était ambitieux de célébrité; mais à quelle célébrité pouvait-il atteindre? Quelle renommée pouvait-il acquérir, lui qui n’avait ni le courage du champ de bataille, ni les lumières du conseil? A chaque instant, il entendait résonner quelque glorieux nom à ses oreilles. C’étaient, comme ministres, les noms de Rivadavia, de Pasos, d’Aguero; c’étaient, comme guerriers, les noms de Saint-Martin, de Baleace, de Rodriguez et de Las Heras.
Et tous ces noms, dont le bruit venait de la ville, allaient éveiller l’écho des solitudes; tous ces noms ravivaient en même temps sa haine contre cette ville qui, ayant des triomphes pour tous, n’avait eu pour lui que l’exil.
Mais déjà, à cette époque, Rosas rêvait l’avenir et le préparait. Errant dans les pampas, confondu avec les gauchos, il se faisait le compagnon de misère du pauvre, flattant les préjugés de l’homme des plaines, l’excitant contre le citadin, lui révélant sa force, lui démontrant la supériorité du nombre, et tâchant de lui faire comprendre que, dès qu’elle le voudrait à son tour, la campagne serait maîtresse de la ville, qui si longtemps avait été sa reine.
Cependant les années s’écoulaient, et l’on arrivait à 1820.
C’est alors que Rosas commence à apparaître à l’horizon lointain des pampas, appuyé sur l’influence à laquelle il a soumis l’habitant des plaines.
Nous avons vu ce qui s’était passé à Montevideo. Voyons ce qui se passait à Buenos-Ayres.
La milice de Buenos-Ayres s’insurge contre le gouverneur Rodriguez. Alors un régiment des milices de la campagne, los colorados de las Conchas, les rouges des Conchas, entrent dans la ville, le 5 octobre 1820, ayant à leur tête un colonel à qui Buenos-Ayres est connu, et qui est connu à Buenos-Ayres.
Ce colonel était Rosas.
Le lendemain, les milices de la campagne et les milices de la ville en viennent aux mains; seulement, ce jour-là, le colonel n’était plus à la tête de son régiment.
Un violent mal de dents, dont Rosas cessa de souffrir aussitôt le combat fini, l’éloignait, à son grand regret sans doute, de la mêlée.
Pourquoi pas? Octave avait bien la fièvre le jour de la bataille d’Actium.
Rosas avait beaucoup de choses d’Octave; seulement la différence est que, plus tard, Octave devint Auguste, ce que jamais, selon toute probabilité, ne deviendra Rosas.
Cette entrée de Rosas à Buenos-Ayres fut le seul exploit guerrier qu’il compta dans toute sa vie politique.
Les insurgés de la ville furent vaincus.
Ce fut alors que Rivadavia, déjà célèbre depuis longtemps, nommé ministre de l’intérieur, se plaça à la tête des affaires.
Rivadavia était un de ces hommes de génie, comme il en apparaît à la surface des révolutions pendant les jours de tourmente. Il avait voyagé longtemps en Europe. Il possédait une instruction universelle, et paraissait animé du plus ardent et surtout du plus pur patriotisme: seulement, la vue de cette civilisation européenne, qu’il avait étudiée à Paris et à Londres, lui avait faussé l’esprit à l’endroit de son application sur un peuple qui, n’ayant pas derrière lui dix siècles de luttes sociales, ne marchait pas du même pas que nous. Il voulut doubler la marche du temps, faire pour l’Amérique ce que Pierre le Grand avait fait pour la Russie; mais, n’ayant pas les mêmes moyens que Pierre, il échoua.
Peut-être, au reste, avec un peu d’adresse mêlée à son génie, peut-être Rivadavia eût-il réussi; mais il blessa les hommes dans leurs habitudes: certaines habitudes sont une nationalité; d’autres, un orgueil. Il railla le costume américain, il manifesta sa répugnance pour la chaqueta, son mépris pour la chiripa, la veste et la jupe de l’homme de la campagne; et comme en même temps il ne cachait point sa préférence pour l’habit et la redingote, il se dépopularisa peu à peu, et sentit le pouvoir lui échapper par les soupapes inférieures.
Et cependant que de choses ne donne-t-il pas au pays, en échange de ces deux vêtements qu’il veut lui ôter? Son administration est la plus prospère que Buenos-Ayres ait jamais eue; il fonde des universités et des lycées; il introduit l’enseignement mutuel dans les écoles. Sous son administration, des savants sont appelés d’Europe; les arts sont protégés et se développent; enfin Buenos-Ayres est appelée, dans la terre de Colomb, l’Athènes de l’Amérique du Sud.
Nous avons déjà parlé de la guerre du Brésil, survenue en 1826. Pour soutenir cette guerre, Buenos-Ayres fit des sacrifices gigantesques, épuisa ses finances, et par cet épuisement affaiblit les ressorts de l’administration.
Les finances épuisées, les ressorts du gouvernement affaiblis, les révolutions recommencèrent.
Nous l’avons dit, à Buenos-Ayres comme à Montevideo, les campagnes et la ville étaient rarement en harmonie d’opinions, n’étant point en harmonie d’intérêts.
Buenos-Ayres fit une révolution.
Aussitôt la campagne se leva en masse, se porta sur Buenos-Ayres, envahit la ville, et fit son chef, chef du gouvernement.
Ce chef, c’était Rosas.
Nous fermons la parenthèse ouverte quelques pages plus haut.
En 1830, Rosas est donc élu gouverneur par l’influence de la campagne, et malgré l’opposition de la ville, qu’il trouve à moitié policée par l’administration de Rivadavia.
Alors Rosas essaye, lui le gaucho des pampas, de se réconcilier avec la civilisation. Il semble oublier les mœurs sauvages adoptées par lui jusque-là: le serpent veut changer de peau.
Mais la ville résiste à ses avances, mais la civilisation refuse de gracier le transfuge qui a passé dans le camp de la barbarie. Rosas se montre-t-il revêtu d’un uniforme, les hommes d’épée se demandent tout bas sur quel champ de bataille Rosas a conquis ses épaulettes; parle-t-il dans une réunion, le poëte demande à l’homme de goût dans quelle estancia Rosas a pris un pareil style; apparaît-il dans une tertullia, les femmes se le montrent du doigt en disant: «Voilà le gaucho travesti!» Et tout cela, qui l’attaque de côté et par derrière, lui revient en face avec la morsure poignante de l’épigramme anonyme, pour laquelle les Porteños sont si renommés.
Les trois années de son gouvernement se passèrent dans cette lutte mortelle à son orgueil, et peut-être dut-il aux tortures morales qu’on lui fit éprouver pendant cette période, non pas sa férocité tout entière, mais un surcroît de férocité. Si bien que, lorsqu’il résigna le pouvoir et descendit l’escalier du palais, l’âme navrée de haine, le cœur trempé de fiel, comprenant que désormais il n’y avait plus pour lui avec la ville d’alliance possible, il s’en alla retrouver ses fidèles gauchos, ses estancias, dont il était le seigneur, cette campagne dont il était le roi; mais tout cela, avec l’intention de rentrer un jour à Buenos-Ayres en dictateur, comme Sylla, qu’il ne connaissait point, dont il n’avait probablement jamais entendu parler, était rentré dans Rome l’épée d’une main, la torche de l’autre.
Pour arriver à ce but, voici ce qu’il fit. Il demanda au gouvernement de lui donner un commandement quelconque dans l’armée qui marchait contre les Indiens sauvages. Le gouvernement, qui le redoutait, crut l’éloigner en lui accordant cette faveur. Il lui donna toutes les troupes dont il pouvait disposer, oubliant que, tout à la fois, il s’affaiblissait et donnait des forces à Rosas.
Rosas, une fois à la tête de l’armée, suscita une révolution à Buenos-Ayres, se fit appeler au pouvoir, ne l’accepta qu’avec les conditions qu’il voulut imposer, parce qu’il tenait la force armée du pays, et rentra à Buenos-Ayres avec la dictature la plus absolue que l’on eût jamais connue, c’est-à-dire avec toda la suma del poder publico (avec toute l’étendue du pouvoir public).
Le gouverneur qu’il fit tomber, ou plutôt qu’il précipita, était le général Juan-Ramon Baleace, un des hommes qui avaient le plus fait dans la guerre de l’indépendance, un des chefs du parti fédéral, dont Rosas se proclamait le soutien. Baleace était un noble cœur. Sa croyance à la patrie était une religion. Il avait cru dans Rosas, et avait beaucoup fait pour son élévation. Baleace fut le premier que sacrifia Rosas. Baleace mourut proscrit, et lorsque son cadavre repassa la frontière, protégé par la mort, Rosas refusa à la famille de rendre à Baleace, non pas les honneurs publics dus à un homme qui avait été gouverneur, mais les simples devoirs funèbres que l’on rendait à un citoyen.
C’est donc à dater de 1833 que commença le véritable pouvoir de Rosas. Son premier gouvernement, tout de dissimulation, n’avait pas mis au jour ses instincts de cruauté, qui lui ont fait, depuis, une célébrité de sang. Cette période n’avait été marquée que par la fusillade du major Montero et des prisonniers de Saint-Nicolas. Cependant, n’oublions pas que c’est à cette époque que correspondent plusieurs morts sombres et inattendues, de ces morts dont l’histoire, à tout hasard, inscrit la date en lettres rouges sur le livre des nations.
Ainsi disparurent deux chefs de la campagne, dont l’influence pouvait faire ombrage à Rosas. Ainsi, à cette date, remontent les morts d’Arbolito et de Molina. Quelque chose de pareil, ce nous semble, arriva aux deux consuls qui avaient accompagné Octave à sa première bataille contre Antoine.
Peignons tout de suite Rosas, qui ne nous apparaît encore que comme dictateur, mais arrivé au plus haut degré de pouvoir que jamais un homme se soit arrogé le droit d’exercer sur une nation.
Vers 1833, c’est-à-dire à l’époque où nous sommes arrivés, Rosas a trente-neuf ans. Il a l’aspect européen, les cheveux blonds, le teint blanc, les yeux bleus, les favoris coupés à la hauteur de la bouche. Point de barbe, ni aux moustaches ni au menton. Son regard serait beau, si l’on pouvait le juger; mais Rosas s’est habitué à ne regarder en face ni ses amis ni ses ennemis, parce qu’il sait que dans un ami il a presque toujours un ennemi déguisé. Sa voix est douce, et, quand il a besoin de plaire, sa conversation ne manque pas d’attrait. Sa réputation de lâcheté est proverbiale. Sa renommée de ruse est universelle. Il adore les mystifications. C’était sa grande occupation avant qu’il se livrât aux affaires sérieuses. Une fois au pouvoir, ce ne fut plus qu’une distraction.
Ses distractions étaient brutales comme sa nature; la ruse s’allie à merveille à la brutalité.
Citons un ou deux exemples:
Un soir qu’il devait souper en tête-à-tête avec un de ses amis, il cacha le vin destiné au souper, et laissa seulement dans le buffet une bouteille de cette fameuse médecine Leroy, à la célébrité de laquelle il ne manque que d’avoir été inventée du temps de Molière. L’ami chercha du vin, mit la main sur la bouteille. Quant à son contenu, lui trouvant un goût assez agréable, il la vida tout en soupant. Rosas, affectant la sobriété, ne but que de l’eau, et partit pour son estancia aussitôt après le souper.
Pendant la nuit, l’ami pensa crever. Rosas rit beaucoup de la plaisanterie. Si l’ami fût mort, Rosas eût sans doute encore ri bien davantage.
Quand il recevait quelque citadin dans une de ses estancias, il se plaisait à lui faire monter les chevaux les plus mal dressés, et sa joie était d’autant plus grande que la chute du cavalier était plus dangereuse.
Au gouvernement, il était toujours entouré de fous et de paillasses, et, au milieu des affaires les plus sérieuses, il gardait ce singulier entourage. Lorsqu’il assiégeait Buenos-Ayres, en 1829, il avait près de lui quatre de ces pauvres diables. Il en avait fait des moines, dont, en vertu de son autorité privée, il s’était constitué le prieur. Il les appelait: fray Bigna, fray Chaja, fray Lechuza, et fray Biscacha. Outre les paillasses et les bouffons, Rosas aimait fort aussi les confitures: il en avait toujours, et de toutes les espèces, sous sa tente. Les confitures n’étaient pas non plus détestées des moines, et, de temps en temps, il en disparaissait quelques pots. Alors Rosas appelait toute la communauté en confession. Les moines savaient ce qu’il leur en coûterait de mentir: le coupable avouait donc.
A l’instant le coupable était dépouillé de ses habits et fustigé par ses trois compagnons.
Tout le monde a connu à Buenos-Ayres son mulâtre Eusebio, et cela d’autant mieux qu’un jour de réception publique, Rosas eut l’idée de faire pour lui ce que madame Dubarry faisait à l’occasion de son nègre Zamore.
Eusebio, vêtu en gouverneur, reçut les hommages des autorités au lieu et place de son maître.
Malgré l’amitié que Rosas portait à son mulâtre, il prit un jour fantaisie à ce terrible ami de lui faire une farce, farce sauvage, comme toutes celles qu’inventait Rosas. Il feignit que l’on venait de découvrir une conspiration dont Eusebio était le chef. Il ne s’agissait pas moins que de le poignarder, lui, Rosas. Eusebio fut arrêté malgré ses protestations de dévouement. Rosas avait ses juges à lui, qui ne s’inquiétaient pas si l’accusé était coupable ou ne l’était pas. Rosas accusait, ils jugèrent et condamnèrent le pauvre Eusebio à la peine de mort.
Eusebio subit tous les apprêts du supplice, se confessa, fut conduit sur le lieu de l’exécution, y trouva le bourreau et ses aides; puis tout à coup, comme le dieu de la tragédie antique, apparut Rosas, qui annonça à Eusebio que sa fille, Manuelita, étant devenue amoureuse de lui et voulant l’épouser, il lui faisait grâce.
Inutile de dire qu’Eusebio, tout en ne mourant pas du supplice, faillit mourir de peur.
Nous avons prononcé ce nom de Manuelita; nous avons vu que c’était la fille de Rosas. Disons à nos lecteurs français, à qui il est permis de l’ignorer, ce qu’est, comme femme, cette Manuelita, que la Providence plaça près de son père comme un bon génie, dont la principale occupation, pendant les beaux jours de sa vie, fut de répéter chaque jour le mot grâce, et à laquelle grâce parfois fut accordée.
Manuelita est aujourd’hui une femme de quarante ans, qui, par dévouement pour son père, et peut-être un peu pour la mission qu’elle avait reçue du ciel, ne s’est point mariée, ou plutôt ne s’était pas encore mariée en 1850, époque où nous l’avons perdue de vue.
Manuelita n’était pas précisément une belle femme; c’était mieux: c’était une charmante personne, d’une figure distinguée, d’un tact profond, coquette comme une Européenne, très-préoccupée surtout de l’effet qu’elle produisait sur les étrangers.
Manuelita a été fort calomniée, et c’est tout naturel: c’était la fille de Rosas, c’est-à-dire de l’homme sur lequel convergeaient toutes les haines. On l’accusa d’avoir hérité des instincts cruels de son père, et d’avoir, comme la fille du pape Borgia, oublié l’amour filial dans un autre amour plus tendre et moins chrétien.
Il n’est rien de tout cela. Manuelita resta fille pour deux raisons: d’abord, parce que Rosas sentait parfois le besoin d’être aimé, et qu’il savait que le seul amour réel, dévoué, infini, sur lequel il pût compter, c’était l’amour de sa fille. Manuelita est restée fille encore peut-être parce que, dans ses rêves de royauté, Rosas, aujourd’hui simple particulier perdu dans un coin de l’Angleterre, je crois, voyait au fond de l’avenir briller, pour Manuelita, quelque alliance plus aristocratique que celles auxquelles il avait droit de prétendre alors.
Non, autant l’histoire doit être sévère à Rosas, autant, à moins d’être injuste, elle sera douce, et en étant douce, elle sera équitable à Manuelita; et ce que nous disons ici de ce côté du monde, chacun le sait là-bas, et, au fond du cœur, chacun le reconnaîtra comme une vérité, Manuelita fut la digue éternelle, impuissante parfois, qui arrêtait la colère de son père, toujours prête à déborder. Enfant, elle avait un étrange moyen d’obtenir de Rosas les grâces qu’elle demandait: elle faisait mettre le mulâtre Eusebio nu ou à peu près; elle le faisait seller et brider comme un cheval; elle chaussait à ses petits pieds andalous des éperons de gaucho. Eusebio se mettait à quatre pattes; Manuelita montait sur son dos, et l’amazone étrange venait faire caracoler son bucéphale humain devant son père, lequel riait de cette singulière plaisanterie, et, ayant ri, accordait à Manuelita la grâce qu’elle demandait.
Plus tard, lorsqu’elle comprit qu’elle ne pouvait plus employer ce moyen, si efficace qu’il fût, elle s’appliqua à faire, près du dictateur, l’œuvre que faisait Mécène près d’Auguste, lorsqu’il lui jetait ses tablettes sur lesquelles il avait écrit: Surge, carnifex! Mais Manuelita s’y prenait autrement. Elle connaissait son père mieux que personne; elle savait les vanités secrètes auxquelles il était accessible. Elle temporisait, elle sollicitait; et quelquefois, douce sœur de charité bénie du Seigneur, elle obtenait.
C’était Manuelita qui était tout à la fois la reine et l’esclave du foyer domestique. Elle gouvernait la maison, soignait son père, et, chargée de toutes les relations diplomatiques, elle était le véritable ministre des affaires étrangères de Buenos-Ayres.
En somme, de même que Rosas était un être à part, qui ne touchait à rien et ne se confondait avec personne dans la société, Manuelita, devenue plus tard Manuela, était une créature non-seulement étrange au milieu de tous, mais même étrangère à tous, et qui passa solitaire en ce monde, loin de l’amour des hommes, hors de la sympathie des femmes.
Rosas avait, en outre, un fils nommé Juan, mais qui jamais ne fut mêlé à la politique de son père.
De plus, une petite fille échappant à peine à l’enfance, aujourd’hui chaste épouse, heureuse mère, portant, dans la personne de son mari, un nom honorable et honoré.
Une fois arrivé au pouvoir, le grand travail de Rosas fut d’anéantir la fédération.
Lopez, le fondateur de la fédération, tombe malade: Rosas le fait venir à Buenos-Ayres et le soigne chez lui.
Lopez meurt empoisonné.
Quiroga, le chef de la fédération, a échappé à vingt combats plus meurtriers les uns que les autres; son courage est passé en exemple, sa loyauté en proverbe.
Quiroga meurt assassiné.
Cullen, ce conseil de la fédération, devient gouverneur de Santa-Fé. Rosas lui improvise une révolution; Cullen est livré à Rosas par le gouverneur de Santiago.
Cullen est fusillé.
Tout ce qu’il y a de marquant dans le parti fédéral a le sort de ce qu’il y avait de marquant en Italie sous les Borgia. Et, peu à peu, Rosas, en employant les mêmes moyens qu’Alexandre VI et que son fils César, parvient à régner sur la république Argentine, qui, quoique réduite à une parfaite unité, n’en conserve pas moins le titre pompeux de fédération, et, ce qu’il y a de bizarre, va devenir l’ennemie des unitaires.
Disons quelques mots des hommes que nous venons de nommer, et faisons un instant revivre leurs spectres accusateurs. Ce sera quelque chose comme la scène de Shakspeare dans Richard III avant la bataille.
Il y a d’ailleurs dans tous ces hommes une saveur de sauvagerie primitive qui mérite d’être connue.
Nous avons commencé par le général Lopez. Une seule anecdote donnera non-seulement une idée de ce chef, mais encore des hommes auxquels il avait affaire.
Lopez était gouverneur de Santa-Fé. Il avait, dans l’Entre-Rios, un ennemi personnel, le colonel Ovando. Ce dernier, à la suite d’une révolte, fut conduit prisonnier au général Lopez.
Le général déjeunait. Il reçut à merveille Ovando, et l’invita à s’asseoir à sa table. La conversation s’engagea entre eux comme entre deux convives auxquels une égalité de condition eût commandé la plus parfaite et la plus égale courtoisie.
Cependant, au milieu du repas, Lopez s’interrompit tout à coup.
—Colonel, dit-il, si je fusse tombé en votre pouvoir, comme vous êtes tombé au mien, et cela au moment du repas, qu’eussiez-vous fait?
—Je vous eusse invité à vous mettre à table, comme vous avez fait vous-même à mon égard.
—Oui, mais après le déjeuner?
—Je vous eusse fait fusiller.
—Je suis enchanté que cette idée-là vous soit venue, car c’est aussi la mienne. Vous serez fusillé en sortant de table.
—Dois-je en sortir à l’instant ou achever de déjeuner?
—Oh! achevez, colonel, achevez; nous ne sommes pas pressés.
On continua donc le repas. On prit le café et les liqueurs; puis, le café et les liqueurs pris:
—Je crois qu’il est temps, dit Ovando.
—Je vous remercie de ne pas avoir attendu que je vous le rappelasse, répondit Lopez.
Puis, appelant son planton:
—L’escouade est-elle prête? demanda-t-il.
—Oui, mon général, répondit le planton.
Alors, se retournant vers Ovando:
—Adieu, colonel, dit-il.
—Non, pas adieu; au revoir, répondit celui-ci: on ne vit pas longtemps dans des guerres pareilles à celles que nous faisons.
Et, saluant Lopez, il sortit. Cinq minutes après, une fusillade, retentissant sur la porte même de Lopez, lui annonçait que le colonel Ovando avait cessé d’exister.
Passons à Quiroga.
Celui-ci est plus connu de nous. Sa réputation, en traversant les mers, a eu son écho à Paris. La mode s’en est emparée: de 1820 à 1823, on a porté des manteaux à la Quiroga et des chapeaux à la Bolivar; il est probable que ni l’un ni l’autre n’ont jamais porté ni le manteau ni le chapeau que leurs admirateurs adoptaient à deux mille lieues d’eux.
Quiroga, lui aussi, comme Rosas, était un homme de la campagne. Il avait, dans sa jeunesse, servi en qualité de sergent dans l’armée de ligne contre les Espagnols.—Retiré dans son pays natal, la Rioja, il se mêla aux partis internes, devint le maître de son pays, et, une fois arrivé à ce premier degré de puissance, il se jeta dans la lutte des différentes factions de la République, et dans cette lutte se révéla pour la première fois à l’Amérique.
Au bout d’un an, Quiroga était l’épée du parti fédéral. Jamais homme n’a obtenu de pareils résultats par la simple application de la valeur personnelle. Son nom en était arrivé à avoir un prestige qui valait des armées.—Sa grande tactique, au milieu du combat, était d’appeler à lui la plus forte somme de dangers qu’il pouvait réunir, et lorsque, dans la mêlée, il jetait son cri de guerre en faisant frémir dans sa main cette longue lance qui était son arme de prédilection, les plus braves cœurs faisaient alors connaissance avec la crainte.
Quiroga était cruel, ou plutôt féroce; mais, dans sa férocité, il y avait toujours quelque chose de grand et de généreux.—C’était la férocité du lion, et non celle du tigre.
Quand le colonel Pringles, un de ses plus grands ennemis, est fait prisonnier et assassiné après avoir été pris, celui qui l’a assassiné, et qui sert sous les ordres de Quiroga, se présente à celui-ci, croyant avoir gagné une bonne récompense.
Quiroga lui laisse raconter son crime, et à l’instant même le fait fusiller.
Une autre fois, deux officiers appartenant au parti ennemi, sont faits prisonniers par ses gens, qui se souviennent du supplice de leur compagnon, et qui, cette fois, les lui amènent vivants.—Il leur offre d’abandonner leur drapeau et de servir sous ses ordres.
L’un d’eux accepte,—l’autre refuse.
—C’est bien, dit-il à celui qui a accepté, montons à cheval et allons voir fusiller votre camarade.
Celui-ci, sans faire d’observation, s’empresse d’obéir, cause gaiement tout le long de la route avec Quiroga, dont il se croit déjà l’aide de camp, tandis que le condamné, escorté d’un piquet aux armes chargées, marche tranquillement à la mort.
Arrivé sur le lieu de l’exécution, Quiroga ordonne à l’officier qui a refusé de trahir son parti de se mettre à genoux;—mais, après le commandement: En joue! il s’arrête.
—Allons, dit-il à celui qui se croyait déjà mort, vous êtes un brave.—Prenez le cheval de monsieur, et partez.
Et il désignait le cheval du renégat.
—Mais moi? demande celui-ci.
—Toi, répond Quiroga, tu n’as plus besoin de cheval, car tu vas mourir.
Et malgré les supplications que lui adresse en faveur de son camarade celui qu’il vient de rendre à la vie, il le fait fusiller.
Quiroga ne fut vaincu qu’une fois, et ce fut par le général Paz, le Fabius américain, homme vertueux et pur s’il en fut jamais.—Deux fois il détruisit les armées de Quiroga dans les terribles batailles de la Tablada et d’Oncativo. C’était un beau spectacle pour ces jeunes républiques qui sortaient à peine de terre, que de voir l’art, la tactique et la stratégie en lutte contre le courage indomptable et la volonté de fer de Quiroga.—Mais une fois le général Paz fait prisonnier, à cent pas de son armée, par un coup de bola qui enveloppa les jambes de son cheval, Quiroga fut invincible.
La guerre une fois terminée entre le parti unitaire et le parti fédéral, Quiroga entreprit un voyage dans les provinces de l’intérieur. Mais, en revenant de voyage, il fut assailli, à Barrancallaco, par une trentaine d’assassins, qui firent feu sur sa voiture. Quiroga, malade, s’y tenait couché; une balle, après avoir traversé un des panneaux, lui brisa la poitrine. Quoique blessé à mort, il se souleva, et, pâle, ensanglanté, ouvrit la portière. En voyant le héros debout, quoique déjà cadavre, les assassins prirent la fuite. Mais Santos Perez, leur chef, marcha droit à Quiroga, et, comme celui-ci était tombé sur un genou, il le tua.
Alors les assassins revinrent et achevèrent l’œuvre commencée. C’étaient les frères Renafé, commandant à Cordoue, qui dirigeaient cette expédition, d’accord avec Rosas. Mais Rosas avait eu soin de se tenir dans un lointain si éloigné, qu’on ne l’aperçut pas. Il put, dès lors, prendre le parti de celui qu’il avait fait assassiner, et poursuivre ses assassins.
Ils furent arrêtés et fusillés.
Reste Cullen.
Cullen, né en Espagne, s’était établi dans la ville de Santa-Fé, où il s’était lié avec Lopez, et était devenu son ministre et le directeur de sa politique. L’immense influence que Lopez eut sur la république Argentine, depuis 1820 jusqu’à sa mort, arrivée en 1833, fit de Cullen un personnage extrêmement important. Lorsqu’aux jours du malheur Rosas, proscrit, émigra à Santa-Fé, il reçut de Cullen toute espèce de services; mais ces services rendus ne purent faire oublier au futur dictateur que Cullen était un des hommes qui voulaient mettre fin au règne de l’arbitraire dans la république Argentine. Cependant il sut cacher son mauvais vouloir sous les apparences de la plus grande amitié envers Cullen.
A la mort de Lopez, Cullen fut nommé gouverneur de Santa-Fé, et se consacra à établir des améliorations dans la province; en même temps, au lieu de se montrer l’ennemi du blocus français, Cullen ne cacha point ses sympathies pour la France, considérant que le pouvoir de celle-ci était un grand appui pour ses idées civilisatrices. Alors Rosas lui suscita une révolution qu’il appuya publiquement et par un concours de troupes. Cullen, vaincu, se réfugia dans la province de Santiago del Estero, que commandait son ami, le gouverneur Ibarra. Rosas, qui, tout en détruisant la fédération, avait déjà déclaré Cullen sauvage unitaire, entama des négociations avec Ibarra, afin qu’on lui livrât la personne de Cullen.
Pendant longtemps ces négociations échouèrent, et Cullen, sur les assurances de son ami Ibarra, qui jurait de ne jamais le livrer, se croyait sauvé, lorsqu’un jour, au moment où il s’y attendait le moins, il fut arrêté par les soldats d’Ibarra, et conduit à Rosas; mais celui-ci, ayant appris qu’on lui amenait Cullen captif, envoya l’ordre de le fusiller à moitié chemin, parce que, dit-il dans une lettre au gouverneur de Santa-Fé qui avait succédé à Cullen, son procès était fait par ses crimes, que tout le monde connaissait.
Cullen était un homme d’une société agréable et d’un caractère humain. Son influence sur Lopez fut toujours employée à écarter toute espèce de rigueur; et c’est en raison de cette influence que le général Lopez, malgré les supplications de Rosas, ne permit point de fusiller un seul des prisonniers faits pendant la campagne de 1831, campagne qui mit en son pouvoir les chefs les plus importants du parti unitaire.
Au reste, Cullen avait tous les dehors de la civilisation; mais son instruction était superficielle, et ses talents étaient médiocres.
Ce fut ainsi que Rosas, le seul homme peut-être qui n’eût aucune gloire militaire parmi les chefs du parti fédéral, se débarrassa des champions de ce parti; dès lors, il demeura le seul personnage important de la république Argentine, en même temps qu’il était le maître absolu de Buenos-Ayres.
Alors Rosas, arrivé à la toute-puissance, commença sa vengeance contre les classes élevées, qui l’avaient si longtemps tenu en mépris. Au milieu des hommes les plus aristocrates et les plus élégants, il se montrait sans cesse vêtu de la chaqueta ou sans cravate, il donnait des bals qu’il présidait avec sa femme et sa fille, et auxquels, à l’exclusion de tout ce qu’il y avait de distingué à Buenos-Ayres, il invitait des charretiers, des bouchers, et jusqu’aux affranchis de la ville.
Un jour il ouvrit le bal, lui dansant avec une esclave, et Manuelita avec un gaucho.
Mais ce ne fut point seulement de cette façon qu’il punit la fière cité; il proclama ce principe terrible:
«Celui qui n’est pas avec moi est contre moi.»
Dès lors, tout homme lui déplaisant fut qualifié du nom de sauvage unitaire, et celui que Rosas avait une fois désigné de ce nom n’avait plus droit ni à la liberté, ni à la propriété, ni à la vie, ni à l’honneur.
Alors, pour mettre en pratique les théories de Rosas, s’organisa sous ses auspices la fameuse société de MAS-HORCA, c’est-à-dire encore des potences. Cette société était composée de tous les hommes sans aveu, de tous les banqueroutiers, de tous les sbires de la ville.
A cette société de la Mas-Horca étaient affiliés, par ordre supérieur: le chef de police, les juges de paix, tous ceux enfin qui devaient veiller au maintien de l’ordre public; de sorte que, lorsque les membres de cette société forçaient la maison d’un citoyen pour piller cette maison ou assassiner le citoyen, celui dont la vie ou la propriété était menacée avait beau appeler à son aide, personne n’était là pour s’opposer aux violences dont il était l’objet. Ces violences étaient faites au milieu du jour comme en pleine nuit, sans aucun moyen de s’y soustraire.
Veut-on quelques exemples? Soit. Chez nous, on doit le remarquer, le fait suit toujours immédiatement l’accusation.
Les élégants de Buenos-Ayres avaient, à cette époque, l’habitude de porter leurs favoris en collier. Mais, sous le prétexte que la barbe taillée ainsi formait la lettre U, et voulait dire unitaire, la Mas-Horca s’emparait de ces malheureux, et les rasait avec des couteaux mal affilés, et la barbe tombait avec des lambeaux de chair; après quoi, on abandonnait la victime aux caprices de la dernière populace, rassemblée par la curiosité du spectacle, et qui parfois poussait la sanglante farce jusqu’à la mort.
Les femmes du peuple commençaient alors à porter dans leurs cheveux ce ruban rouge, connu sous le nom de mono. Un jour, la Mas-Horca se porta au seuil des principales églises, et alors, toutes les femmes qui entraient ou sortaient sans avoir le mono sur la tête, s’en voyaient fixer un avec du goudron brûlant.
Ce n’était pas non plus chose extraordinaire, que de voir une femme dépouillée de ses habits et fouettée au milieu de la rue, et cela parce qu’elle portait un mouchoir, une robe, une parure quelconque, sur laquelle on distinguait la couleur bleue ou verte. Il en était de même pour les hommes de la plus haute distinction, et il suffisait, pour qu’ils courussent les plus grands dangers, qu’ils se fussent hasardés en public avec un habit ou une cravate.
En même temps que les personnes sans doute désignées à l’avance, et qui appartenaient à ces classes supérieures de la société que poursuivait une vengeance invisible mais connue, étaient victimes de ces violences, on emprisonnait par centaines les citoyens dont les opinions n’étaient point en harmonie, nous ne dirons pas avec celles du dictateur, mais avec les combinaisons encore inconnues de sa politique à venir. Nul ne connaissait le crime pour lequel il était arrêté, et c’était chose superflue, puisque Rosas le connaissait. De même que le crime restait inconnu, le jugement était déclaré inutile, et chaque jour, pour faire place aux prisonniers des jours suivants, les prisons encombrées se débarrassaient du trop plein de leurs captifs à l’aide de nombreuses fusillades. Ces fusillades avaient lieu dans l’obscurité, et tout à coup la ville se réveillait en sursaut au bruit de ces tonnerres nocturnes qui la décimaient.
Et le matin, ce que l’on n’avait pas vu en France pendant les plus terribles jours de 1793, on voyait les charretiers de la police recueillir tranquillement dans les rues les corps des assassinés, et aller prendre à la prison les corps de ceux qu’on avait fusillés, puis, assassinés et fusillés, conduire tous ces cadavres à un grand fossé, où on les jetait pêle-mêle, sans qu’il fût même permis aux parents des victimes de venir reconnaître les leurs et de leur rendre les devoirs funèbres.
Ce n’était point le tout: les charretiers qui conduisaient ces restes déplorables annonçaient leur venue par d’atroces plaisanteries qui faisaient fermer les portes et fuir la population; on en a vu détacher les têtes des corps, de ces têtes emplir des paniers, et du cri habituel aux marchands de fruits de la campagne, les offrir aux passants effrayés en criant:
—Voilà des pêches unitaires; qui veut des pêches unitaires?
Bientôt le calcul se joignit à la barbarie, la confiscation à la mort.
Rosas comprenait que le moyen de se conserver au pouvoir était de créer autour de lui des intérêts inséparables des siens.
Alors il montra à une partie de la société la fortune de l’autre, en lui disant: «Cela t’appartient.»
A partir de ce moment, la ruine des anciens propriétaires de Buenos-Ayres fut consommée, et l’on vit s’élever les fortunes rapides et scandaleuses des amis de Rosas.
Ce que n’avait osé rêver aucun tyran, ce qui n’était venu à l’idée, ni de Néron ni de Domitien, Rosas l’a exécuté; après avoir tué le père, il a défendu au fils de porter le deuil. La loi qui contenait cette défense fut proclamée et affichée, et il fallait bien la proclamer et l’afficher, car sans elle il n’y eût eu que des habits de deuil à Buenos-Ayres!
Les excès de ce despotisme frappèrent les étrangers, et entre autres quelques Français. Rosas, qui se croyait tout permis envers eux, lassa la patience du roi Louis-Philippe,—patience bien connue cependant,—et amena la formation du premier blocus fait par la France.
Mais les hautes classes de la société, ainsi maltraitées, commencèrent à fuir Buenos-Ayres, et, pour trouver un refuge, jetèrent leurs regards sur l’État oriental, où la plus grande partie de la ville proscrite vint chercher un asile.
Ce fut en vain que la police de Rosas redoubla de vigilance, ce fut en vain qu’une loi punit de mort l’émigration, ce fut en vain qu’à cette mort on joignit des détails atroces,—car Rosas vit bientôt que la mort ne suffisait plus;—la terreur et la haine qu’inspirait Rosas étaient plus fortes que les moyens inventés par lui, l’émigration allait croissant d’heure en heure, de minute en minute. Pour réaliser la fuite de toute une famille, il s’agissait seulement de trouver une barque assez grande pour la contenir; la barque trouvée, père, mère, enfants, frères, sœurs, s’y entassaient confusément, abandonnant maison, biens, fortune; et chaque jour on voyait arriver dans l’État oriental, c’est-à-dire à Montevideo, quelques-unes de ces barques de passagers, qui n’avaient plus pour tous biens que les vêtements qu’ils portaient sur eux.
Et aucun de ces passagers n’eut à se repentir de la confiance qu’il avait mise dans l’hospitalité du peuple oriental; cette hospitalité fut grande et généreuse, comme l’eût été celle d’une république antique;—hospitalité telle, au reste, que devait l’attendre le peuple argentin, d’amis,—ou plutôt de frères, qui tant de fois avaient réuni leurs drapeaux à ses drapeaux pour combattre l’Anglais, l’Espagnol, ou le Brésilien,—ennemis communs, ennemis étrangers,—moins dangereux cependant que cet ennemi qui était né au milieu d’eux.
Les Argentins arrivaient en foule et débarquaient, et sur le port les habitants les attendaient, choisissant à mesure qu’ils mettaient pied à terre, en raison de leurs ressources pécuniaires ou de la grandeur de leur habitation, le nombre d’émigrants qu’ils pouvaient recueillir. Alors, vivres, argent, habits, tout était mis à la disposition de ces malheureux, jusqu’à ce qu’ils se fussent créé quelques ressources, ce à quoi tout le monde les aidait; et de leur côté ceux-ci, reconnaissants, se mettaient aussitôt au travail, afin d’alléger le fardeau qu’ils imposaient à leurs hôtes, et de leur donner ainsi le moyen d’accueillir de nouveaux fugitifs. Pour arriver au but, les personnes les plus habituées à toutes les jouissances du luxe travaillaient aux derniers métiers, les ennoblissant d’autant mieux que ces métiers étaient plus en opposition avec leur état social.
Ce fut ainsi que les plus beaux noms de la république Argentine figurèrent dans l’émigration.
Lavallé, la plus brillante épée de son armée; Florencio Varela, son plus beau talent; Aguero, un de ses premiers hommes d’État; Echaverria, le Lamartine de la Plata; La Vega, le Bayard de l’armée des Andes; Guttierez, l’heureux chantre des gloires nationales; Alsina, le grand avocat et l’illustre citoyen, apparaissent au nombre des émigrants, comme apparaissent aussi Saenz, Valiente, Molino Torrès, Ramos, Megia, les grands propriétaires; comme apparaissent encore Rodriguez, le vieux général des armées de l’indépendance et des armées unitaires; Olozabal, un des plus braves de cette armée des Andes, dont nous avons dit que La Vega était le Bayard.—C’est que Rosas poursuivait également l’unitaire et le fédéral, ne se préoccupant que d’une chose, c’est-à-dire de se débarrasser de tous ceux qui pouvaient être un obstacle à sa dictature.
C’est à cette hospitalité accordée aux hommes qu’il poursuivait, qu’il faut attribuer la haine que Rosas portait à l’État oriental.
A l’époque que nous citons, la présidence de la République était exercée par le général Fructuose Rivera.
Rivera, dont nous venons de prononcer le nom, était un homme de la campagne, comme Rosas, comme Quiroga; seulement, tous ses instincts le portaient à la civilisation, ce qui faisait de lui l’opposé de Rosas. Comme homme de guerre, la bravoure de Rivera n’a point été surpassée; comme homme de parti, sa générosité n’a pas été atteinte. Pendant trente-cinq ans, on l’a vu figurer dans les scènes politiques de son pays. Pendant trente-cinq ans, on l’a vu sauter sur ses armes au moment même où le mot: Guerre à l’étranger! a été prononcé.
Lorsque la révolution contre l’Espagne commença, il sacrifia sa fortune; car, pour lui, c’était un besoin irrésistible que de donner; il n’était pas généreux, il était prodigue.
Et, de même que Rivera était prodigue envers les hommes, Dieu avait été prodigue envers lui. C’était un beau cavalier, dans le sens du mot espagnol caballero, qui comprend à la fois le soldat et le gentilhomme; au teint brun, à la taille élevée, au regard perçant, causant avec grâce, et entraînant ses interlocuteurs dans le cercle fascinateur d’un geste qui n’appartenait qu’à lui; aussi a-t-il été l’homme le plus populaire de l’État oriental; mais, il faut le dire, jamais, en même temps, plus mauvais administrateur ne désorganisa les ressources pécuniaires d’un peuple. Il avait dérangé sa fortune particulière, il dérangea la fortune publique, non pour se reconstituer une fortune, mais parce que, homme public, il avait conservé toutes les façons princières de l’homme privé.
Mais à l’époque où nous voilà arrivés, cette ruine ne se faisait pas encore sentir. Rivera commençait sa présidence, et sa présidence était entourée des hommes les plus capables du pays: Obez, Herrera, Vasquez, Alvarez, Ellauri, Luiz-Édouard Perez, étaient véritablement, sinon ses ministres, du moins les directeurs de son gouvernement; et avec ces hommes, tout ce qui était progrès, liberté et prospérité était assuré à ce beau pays.
Obez, le premier des amis de Rivera, était un homme d’un caractère antique; son patriotisme, sa grandeur, ses talents éminents, son instruction profonde, le mettent au nombre des grands hommes de l’Amérique. Pour que rien ne manquât à sa popularité, il est mort dans la proscription, une des premières victimes du système de Rosas dans l’État oriental.
Luiz-Édouard Perez était l’Aristide de Montevideo. Républicain sévère, patriote exalté, il consacra sa longue existence à la vertu, à la liberté et à son pays.
Vasquez, homme de talent et d’instruction, commença de rendre ses premiers services au pays au siége de Montevideo, dans la guerre contre l’Espagne, et finit sa carrière pendant le siége contre Rosas.
Herrera, Alvarez et Ellauri, beaux-frères d’Obez, ne restèrent point en arrière de ceux que nous avons nommés; ils appartiennent non-seulement à l’État oriental comme défenseurs dévoués, mais encore à la cause américaine tout entière.
Aussi leurs noms seront-ils toujours sacrés à cette vaste terre de Colomb, qui s’étend du cap Horn au détroit de Behring.