COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
D’ALEXANDRE DUMAS
ŒUVRES COMPLÈTES
D’ALEXANDRE DUMAS
PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.
| Vol. | |
| Acté | 1 |
| Amaury | 1 |
| Ange Pitou | 2 |
| Ascanio | 2 |
| Aventures de John Davys | 2 |
| Les Baleiniers | 2 |
| Le Bâtard de Mauléon | 3 |
| Black | 1 |
| La Bouillie de la Csse Berthe | 1 |
| La Boule de Neige | 1 |
| Bric-à-Brac | 2 |
| Un Cadet de famille | 3 |
| Le Capitaine Pamphile | 1 |
| Le Capitaine Paul | 1 |
| Le Capitaine Richard | 1 |
| Catherine Blum | 1 |
| Causeries | 2 |
| Cécile | 1 |
| Charles-le-Téméraire | 2 |
| Le Chasseur de sauvagine | 1 |
| Le Château d’Eppstein | 2 |
| Le Chevalier d’Harmental | 2 |
| Le Chevalier de Maison-Rouge | 2 |
| La Colombe, Adam le Calabrais | 1 |
| Le Collier de la reine | 3 |
| Le Comte de Monte-Cristo | 6 |
| La Comtesse de Charny | 6 |
| La Comtesse de Salisbury | 2 |
| Les Compagnons de Jéhu | 3 |
| Confessions de la marquise | 2 |
| Conscience l’Innocent | 2 |
| La Dame de Monsoreau | 3 |
| La Dame de Volupté | 2 |
| Les Deux Diane | 3 |
| Les Deux Reines | 2 |
| Dieu Dispose | 2 |
| Le Drame de 93 | 3 |
| Les Drames de la mer | 1 |
| La Femme au collier de velours | 1 |
| Fernande | 1 |
| Une Fille du régent | 1 |
| Le Fils du forçat | 1 |
| Les Frères corses | 1 |
| Gabriel Lambert | 1 |
| Gaule et France | 1 |
| Georges | 1 |
| Un Gil Blas en Californie | 1 |
| Les Grands Hommes en robe de chambre: — César | 2 |
| — Henri IV Louis XIII et Rich. | 2 |
| La Guerre des femmes | 2 |
| Histoire d’un casse-noisette | 1 |
| L’Horoscope | 1 |
| Impressions de voyage: — en Suisse | 3 |
| — Une Année à Florence | 1 |
| — L’Arabie Heureuse | 3 |
| — Les Bords du Rhin | 2 |
| — Le Capitaine Arena | 1 |
| Impressions de voyage: — Le Caucase | 3 |
| Vol. | |
| — Le Corricolo | 2 |
| — De Paris à Cadix | 2 |
| — Le Midi de la France | 2 |
| — Quinze Jours au Sinaï | 1 |
| — Le Speronare | 2 |
| — Le Véloce | 2 |
| — La Villa Palmieri | 1 |
| Ingénue | 2 |
| Isabel de Bavière | 2 |
| Italiens et Flamands | 2 |
| Ivanhoe de W. Scott. (Trad.) | 2 |
| Jane | 1 |
| Jehanne la Pucelle | 1 |
| Louis XIV et son Siècle | 4 |
| Louis XV et sa Cour | 2 |
| Louis XVI et la Révolution | 2 |
| Les Louves de Machecoul | 3 |
| Madame de Chamblay | 2 |
| La Maison de glace | 2 |
| Le Maître d’armes | 1 |
| Les Mariages du père Olifus | 1 |
| Les Médicis | 1 |
| Mes Mémoires | 10 |
| Mémoires de Garibaldi | 2 |
| Mémoires d’une aveugle | 2 |
| Mém. d’un médecin (Balsamo) | 5 |
| Le Meneur de loups | 1 |
| Les Mille et un Fantômes | 1 |
| Les Mohicans de Paris | 4 |
| Les Morts vont vite | 2 |
| Napoléon | 1 |
| Une Nuit à Florence | 1 |
| Olympe de Clèves | 5 |
| Le Page du duc de Savoie | 2 |
| Le Pasteur d’Ashbourn | 2 |
| Pauline et Pascal Bruno | 1 |
| Un Pays inconnu | 1 |
| Le Père Gigogne | 2 |
| Le Père la Ruine | 1 |
| La Princesse Flora | 1 |
| La Princesse de Monaco | 2 |
| Les Quarante-Cinq | 3 |
| La Régence | 1 |
| La Reine Margot | 2 |
| La Route de Varennes | 1 |
| Le Salteador | 1 |
| Salvator | 5 |
| Souvenirs d’Antony | 1 |
| Les Stuarts | 1 |
| Sultanetta | 1 |
| Sylvandire | 1 |
| Le Testament de M. Chauvelin | 1 |
| Trois Maîtres | 1 |
| Les Trois Mousquetaires | 2 |
| Le Trou de l’enfer | 1 |
| Le Vicomte de Bragelonne | 6 |
| La Vie au désert | 2 |
| Une Vie d’artiste | 1 |
| Vingt ans après | 3 |
Clichy.—Imprimerie de Maurice Loignon, rue du Bac-d’Asnières, 12
MÉMOIRES
DE
GARIBALDI
Traduits sur le manuscrit original
PAR
ALEXANDRE DUMAS
DEUXIÈME SÉRIE
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1866
Tous droits réservés
MÉMOIRES
DE
JOSEPH GARIBALDI
I
TOUT PERDU, FORS L’HONNEUR
Le vrai motif de l’expédition n’était pas de porter des secours aux habitants de Corrientes et de les ravitailler, le vrai motif était de se débarrasser de moi.
Comment, étant encore si peu de chose, avais-je déjà de si puissants ennemis? C’est un secret que je n’ai jamais pu approfondir.
Lors de mon entrée dans le fleuve, l’armée orientale se trouvait à San-José dans l’Uruguay, et celle d’Oribe à la Boyada, capitale de la province d’Entre-Rios; toutes deux se préparaient à la lutte. L’armée de Corrientes, de son côté, se disposait à se réunir à l’armée orientale.
Je devais remonter le Parana jusqu’à Corrientes, c’est-à-dire jusqu’à une distance de six cents milles entre deux rives ennemies, et, de plus, poursuivi par une escadre quatre fois plus forte que la mienne.
Pendant tout ce trajet, je ne pouvais atterrir que dans des îles ou sur des côtes désertes.
Lorsque je quittai Montevideo, il y avait cent à parier contre un que je n’y rentrerais jamais.
En sortant de Montevideo, j’eus à soutenir un premier combat contre la batterie de Martin-Garcia, île située dans le voisinage du confluent des deux grands fleuves Uruguay et Parana, et près de laquelle il faut absolument passer, vu qu’un seul canal existe à demi-portée de canon de l’île pour les bâtiments d’un certain tonnage.
J’eus quelques morts, et, parmi eux, un brave officier italien, Pocarobba; il eut la tête emportée par un boulet de canon.
J’eus, en outre, huit ou dix blessés.
A trois milles de l’île de Martin-Garcia, la Constitution s’ensabla; malheureusement, l’accident arriva à la marée basse.
Il nous en coûta un immense travail pour la remettre à flot; mais, grâce au courage de nos hommes, notre petite flottille se tira encore d’affaire en cette occasion.
Tandis que nous étions occupés à transporter sur la goëlette tous les objets pesants, nous commençâmes à voir venir à nous l’escadre ennemie; elle apparaissait de l’autre côté de l’île et se dirigeait sur nous en belle ordonnance.
J’étais dans une mauvaise situation; pour alléger la Constitution, j’avais fait transporter tous les canons sur la goëlette Procida, où ils étaient amoncelés; en conséquence, ils nous étaient complétement inutiles; il ne nous restait donc que le brigantin Teresia, dont le courageux commandant se trouvait près de moi avec la majeure partie de son équipage, nous aidant dans notre travail.
En attendant, l’ennemi s’avançait vers nous; superbe à voir au milieu des acclamations des troupes de l’île, sûr de la victoire, avec sept navires de guerre.
Malgré le danger imminent où je me trouvais, je ne me laissai point aller au désespoir. Non, Dieu me fait la grâce, dans les occasions suprêmes, de garder toujours ma confiance en lui; mais je laisse à juger aux autres, et surtout aux marins, quelle était ma situation. Il s’agissait non-seulement de la vie,—j’y eusse volontiers renoncé en un pareil moment,—mais encore de l’honneur à sauver. Plus les gens qui m’avaient poussé où j’étais avaient pensé que j’y laisserais ma réputation, plus j’étais décidé à la tirer de ce mauvais pas, sanglante mais pure.
Il n’y avait point à éviter le combat, il fallait le recevoir dans la meilleure situation possible. En conséquence, comme mes bâtiments, plus légers que ceux de l’ennemi, tiraient aussi moins d’eau, je fis approcher le plus possible de la côte, qui m’offrait, quand tout serait perdu sur le fleuve, un dernier moyen de salut, le débarquement. Je fis, autant que possible, débarrasser le pont de la goëlette afin que quelques canons pussent servir, et, ces dispositions prises, j’attendis.
L’escadre qui allait m’attaquer était commandée par l’amiral Brown; je savais donc que j’avais affaire à l’un des plus braves marins du monde.
Le combat dura trois jours, sans que l’ennemi jugeât à propos d’en venir à l’abordage.
Le matin du troisième jour, il me restait encore de la poudre, mais je manquais de projectiles. Je fis briser les chaînes des bâtiments, je fis réunir les clous, les marteaux, tout ce qui, cuivre ou fer, pouvait remplacer les boulets et la mitraille, et je crachai le tout au visage de l’ennemi; cela nous aida à passer la journée.
Enfin, vers le déclin du troisième jour, n’ayant plus un projectile à bord, ayant perdu plus de la moitié de mes hommes, je fis mettre le feu aux trois bâtiments, tandis que, sous la canonnade ennemie, nous gagnions la terre, chaque homme emportant son mousquet et ayant sa part de ce qui nous restait de cartouches.
Tout ce qu’il y avait de blessés transportables fut emmené avec nous. Quant aux autres... j’ai dit comment cela se passait en pareille circonstance.
Mais nous étions à cent cinquante ou deux cents milles de Montevideo et sur une côte ennemie.
Ce fut d’abord la garnison de l’île de Martin-Garcia qui essaya de nous molester; mais, encore tout chauds de notre combat avec l’amiral Brown, nous la reçûmes de telle façon, qu’elle n’y revint pas.
Puis nous nous mîmes en route à travers le désert, vivant des quelques provisions que nous avions emportées et de ce que nous parvenions à nous procurer sur la route.
Les Orientaux venaient de perdre la bataille de l’Arroyo-Grande; nous nous réunîmes aux fugitifs, que je ralliai autour de moi, et, après cinq ou six jours de luttes, de combats, de privations, de souffrances dont rien ne saurait donner une idée, nous rentrâmes à Montevideo, rapportant intact ce que l’on avait si bien cru que je laisserais en route:
L’honneur!
Ce combat, et plusieurs autres que je soutins contre lui, laissèrent de moi un si bon souvenir à l’amiral Brown, que, ayant abandonné le service de Rosas, la guerre durant encore, il vint à Montevideo et, avant de voir sa famille, voulut d’abord me voir. Il accourut donc me trouver dans ma maison du Portone, m’embrassa et me rembrassa, comme si j’eusse été son propre fils; il ne pouvait, l’excellent homme, se lasser de me serrer contre sa poitrine et de me témoigner sa sympathie.
Puis, lorsqu’il en eut fini avec moi, se tournant vers Anita:
—Madame, lui dit-il, j’ai longtemps combattu contre votre mari, et cela sans succès; je m’acharnais à le vaincre et à le faire mon prisonnier, mais il réussit toujours à me résister et à m’échapper. Si j’avais eu la chance de le prendre, il eût vu, à la façon dont je l’aurais traité, l’estime que je faisais de lui.
Je raconte cette anecdote, parce qu’elle fait encore plus d’honneur à l’amiral Brown qu’à moi-même.
II
ON FORME LES LÉGIONS
Après la victoire d’Arroyo-Grande, Oribe marcha sur Montevideo, déclarant qu’il ne ferait grâce à personne, pas même aux étrangers.
En attendant, tout ce qu’il rencontrait sur sa route avait la tête tranchée ou était fusillé.
Alors, comme il y avait à Montevideo un grand nombre d’Italiens qui y étaient venus, les uns pour affaires de commerce, les autres parce qu’ils étaient proscrits, j’adressai une proclamation à mes compatriotes, en les invitant à prendre les armes, à former une légion et à combattre jusqu’à la mort pour ceux qui leur avaient donné l’hospitalité.
Rivera, pendant ce temps, réunissait les restes de son armée.
De leur côté, les Français composèrent une légion à laquelle se joignirent les Basques français, tandis que les Espagnols en formaient une à laquelle se réunissaient les Basques espagnols. Mais, trois ou quatre mois après sa formation, la légion espagnole, composée en grande partie de carlistes, passa à l’ennemi et devint le nerf de l’attaque, comme la légion italienne fut le nerf de la défense.
La légion italienne n’avait pas de paye, elle n’avait que des rations de pain, de vin, de sel, d’huile, etc.; cependant, après la guerre, on devait donner aux survivants, et aux veuves et aux orphelins, des terres et des bestiaux.
La légion se composa d’abord de quatre à cinq cents hommes; ensuite elle monta jusqu’à huit cents, attendu qu’au fur et à mesure que les bâtiments européens amenaient des Italiens proscrits ou venus pour chercher fortune, et dont l’espoir était déçu par le mauvais état des affaires, on les enrôlait.
La légion fut, dans le principe, divisée en trois bataillons, l’un commandé par Danuzio, l’autre par Ramella, et le troisième par Mancini.
Oribe savait tous ces préparatifs de défense; seulement, il n’y croyait pas. Il marcha sur Montevideo, comme je l’ai dit, mais campa au Cerrito. Peut-être, dans l’état de désordre où était la ville, eût-il pu y entrer du même coup; mais il croyait avoir des partisans nombreux, et il attendit une démonstration de leur part. La démonstration fut vainement attendue, et Oribe donna le temps à Montevideo d’organiser la défense.
Il resta donc à une heure de marche, à peu près, de Montevideo, avec douze ou quatorze mille hommes.
Montevideo pouvait, au bout d’un certain temps, lui opposer neuf mille hommes, dont cinq mille noirs, auxquels on avait rendu la liberté, et qui firent d’excellents soldats.
Lorsque Oribe eut perdu l’espérance d’entrer amicalement à Montevideo, il se fortifia au Cerrito, et les escarmouches commencèrent.
De leur côté, les Montévidéens se fortifièrent de leur mieux; notre ingénieur était le colonel Echevarria.
L’organisation générale des troupes appartenait au général Paz.
Joaquin Souarez était président, Pacheco y Obes ministre de la guerre.
Bientôt Paz quitta Montevideo pour faire soulever Corrientes et Entre-Rios.
La première fois que l’on sortit des lignes, je ne sais si ce fut la faute des chefs ou des soldats, mais la légion tout entière fut prise d’une panique, et rentra sans avoir tiré un coup de fusil.
J’obligeai l’un des trois commandants à donner sa démission. Je fis une vigoureuse allocution aux Italiens, et j’écrivis pour la seconde fois à Anzani, qui était dans une maison de commerce de l’Uruguay, de venir me rejoindre.
Cet excellent ami arriva vers le mois de juillet.
Avec lui, tout reprit force et vie; la légion était horriblement administrée: il y donna tous ses soins.
Pendant ce temps, on avait, tant bien que mal, réorganisé une petite flottille; on m’en confia le commandement.
Mancini reprit ma place à la tête de la légion.
La flottille communiquait par le fleuve avec le Cerro, forteresse restée au pouvoir des Montévidéens, quoiqu’elle fût à trois ou quatre lieues plus loin sur la rive de la Plata que le Cerrito, tombé au pouvoir d’Oribe.
Le Cerro nous était très-nécessaire. C’était à la fois un point d’appui pour nous ravitailler, pour envoyer des partis dans la plaine et pour recueillir les fugitifs.
Avant l’organisation de la défense, l’escadre de l’amiral Brown avait fait une tentative sur le Cerro et sur l’île de los Ratos. Pendant trois jours, je défendis l’île et la forteresse. L’île avait des canons de dix-huit et de trente-six, et je forçai l’amiral Brown à se retirer avec de grandes pertes.
J’ai dit qu’à l’arrivée d’Anzani les concussions avaient cessé; son honorabilité planait sur tous les marchés; ce n’était point l’affaire des concussionnaires. Alors se forma un complot qui avait pour but de nous assassiner tous deux et de vendre à l’ennemi la légion italienne.
Anzani en fut averti.
Les conjurés virent qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là, et, un matin que la légion était aux avant-postes, vingt officiers et cinquante soldats passèrent à l’ennemi.
Mais les soldats, rendons-leur cette justice, revinrent peu à peu et un à un.
La légion, purgée des traîtres, ne s’en porta que mieux; Anzani la réunit.
—Si j’avais voulu faire un choix entre les bons et les mauvais, dit-il, je n’eusse pas si bien réussi que les mauvais viennent de le faire.
De mon côté, je haranguai les troupes; le général Pacheco lui-même fit un discours.
Quelques jours après la première sortie où la légion italienne avait donné d’elle un si triste programme, je tins à la réhabiliter et je proposai une expédition qui fut acceptée. C’était d’aller attaquer les troupes d’Oribe, qui étaient devant le Cerro. J’embarquai la légion italienne sur notre petite escadre, et nous prîmes terre au Cerro. Là, nous nous mîmes à la tête de la légion, Pacheco et moi; l’ennemi fut attaqué à deux heures de l’après-midi, et mis en fuite à cinq.
La légion, composée de quatre cents hommes, chargea un bataillon de six cents. Pacheco combattait à cheval; moi, je le faisais à pied ou à cheval, selon le besoin. Nous tuâmes cent cinquante hommes à l’ennemi, et lui fîmes deux cents prisonniers. Nous eûmes cinq ou six tués, une dizaine de blessés, entre autres un officier nommé Ferrucci, auquel il fallut couper la jambe.
Nous revînmes en triomphe à Montevideo; le lendemain, Pacheco rassembla la légion, la remercia, la loua et donna un fusil d’honneur au sergent Loreto.
L’affaire avait eu lieu le 28 mars 1843.
Maintenant, j’étais tranquille; la légion avait reçu le baptême du feu.
Au mois de mai, on bénit le drapeau.
Il était d’étoffe noire, avec le Vésuve peint dessus. C’était l’emblème de l’Italie et des révolutions qu’elle renfermait dans son sein. Il fut donné en garde à Sacchi, jeune homme de vingt ans, qui s’était admirablement conduit dans le combat du Cerro.
C’est le même qui combattit avec moi plus tard à Rome, et qui est aujourd’hui colonel.
III
LE COLONEL NEGRA
Le 17 novembre de la même année, la légion italienne se trouvait de service aux avant-postes; je m’y trouvais avec elle.
Après le déjeuner, le colonel montévidéen Negra monta à cheval et parcourut la ligne avec quelques hommes.
On tira sur lui, et il tomba de cheval, blessé mortellement.
En le voyant tomber, l’ennemi chargea et s’empara de son corps.
A peine eus-je appris cette nouvelle, que, ne voulant pas laisser le corps d’un si brave officier exposé aux insultes de l’ennemi, je pris une centaine d’hommes qui me tombèrent sous la main et je chargeai avec eux.
Je repris le corps du colonel.
Mais alors ce furent les soldats d’Oribe qui s’acharnèrent, et il arriva à l’ennemi un tel renfort d’hommes, que je me trouvai enveloppé. Les nôtres, voyant cela, vinrent à mon secours, si bien que, peu à peu, toute la légion se trouva aux prises.
Exaltés par ma voix, mes hommes alors s’élancèrent en avant, culbutèrent tout, prirent une batterie et chassèrent l’ennemi de ses positions.
Mais bientôt il revint sur nous en masse.
Toutes les forces, ou à peu près toutes les forces de la garnison sortirent; le combat devint général et dura huit heures.
Nous avions été obligés d’abandonner les positions prises du premier élan; mais nous avions fait subir à Oribe une perte énorme, et nous rentrâmes à Montevideo, vainqueurs en réalité et convaincus désormais de notre supériorité sur l’ennemi.
Nous avions eu soixante hommes tués ou blessés.
Je m’étais laissé emporter à charger comme un simple soldat; je n’avais donc vu que ce qui se passait autour de moi.
Mais, au milieu de la mêlée, j’avais aperçu Anzani combattant avec son calme ordinaire, et je savais que, dominant la lutte, aucun détail ne lui avait échappé.
Le soir même, je lui demandai un rapport sur ceux qui s’étaient distingués.
Le lendemain, je réunis la légion, je la louai et la remerciai au nom de l’Italie, et je fis des promotions d’officiers et de sous-officiers.
Après ces deux combats, la légion italienne avait pris une telle influence sur l’ennemi, que, lorsqu’il la voyait marcher sur lui à la baïonnette, il ne l’attendait plus, ou, s’il l’attendait, il était culbuté.
Pendant ce temps, Rivera était parvenu à réunir un petit corps d’armée de cinq ou six mille hommes, avec lequel il tenait la campagne et combattait l’ennemi.
Il avait devant lui Urquiza, aujourd’hui président de la république Argentine. De temps en temps, il envoyait par le Cerro des approvisionnements à Montevideo.
Oribe se lassa de voir manœuvrer ainsi Rivera; il détacha un certain nombre d’hommes de son armée, leur ordonnant de joindre Urquiza et de lui transmettre l’ordre de combattre et de détruire Rivera à l’aide du renfort qu’il lui envoyait.
IV
PASSAGE DE LA BOYADA
Nous apprîmes à Montevideo la marche des hommes d’Oribe. Alors le général Paz résolut de profiter de cet affaiblissement de l’armée ennemie.
Au delà de Cerrito était un corps de dix-huit cents hommes, à peu près, observant le Cerro.
Nous partîmes le 23 avril 1844, à dix heures du soir.
Voici quel était le plan:
Attaquer le corps d’observation du Cerro; voyant cette attaque, Oribe enverrait au secours du Cerro et s’affaiblirait d’autant; pendant ce temps, la garnison sortirait et attaquerait le camp.
Nous suivîmes les bords de la mer, nous passâmes l’Arroyo-Seco, qui, malgré son nom, nous mit de l’eau jusque sous les épaules.
Au delà, nous prîmes la plaine et nous contournâmes le campement.
Nous marchions avec de telles précautions, que nous ne réveillâmes personne.
Enfin nous arrivâmes en vue du corps d’observation.
La garnison du Cerro devait sortir et seconder notre attaque. Une discussion s’éleva entre les deux officiers qui commandaient au Cerro, et qui tous deux voulaient prendre le commandement. Les dix-huit cents hommes en fuite, nous devions revenir sur Oribe et le prendre entre deux feux, le nôtre et celui de la garnison de la ville. Cette discussion fit tout manquer; la garnison sortit; mais, maître de toutes ses forces, Oribe la repoussa, et ce fut lui qui, à son tour, put marcher sur nous et exécuter le plan de bataille formé contre lui.
Nous fûmes donc attaqués à la fois par l’armée d’Oribe et par le corps d’observation; nous n’avions qu’une chose à faire: nous mettre en retraite sur le Cerro et faire, en reculant, le plus de mal possible à l’ennemi.
Je pris le commandement de l’arrière-garde, afin de soutenir cette retraite le plus vigoureusement que je pourrais.
Il y avait, entre nous et le Cerro, une espèce de rivière fangeuse qu’on appelait la Boyada. Il fallait la traverser avec de la boue jusqu’au ventre.
Pour tâcher de jeter du désordre dans le passage, l’ennemi avait établi sur un monticule une batterie de quatre pièces de canon qui se mirent à faire feu au moment où nous commencions à passer. Mais la légion italienne s’aguerrissait de plus en plus: elle ne fit pas plus attention à cette grêle de mitraille que si c’eût été une grêle ordinaire.
C’est alors que je vis quels braves gens c’étaient que nos nègres. Ils se firent tuer en attendant l’ennemi, un genou en terre. J’étais au milieu d’eux; je pus donc voir comment ils se comportaient. Le combat dura six heures.
Il y avait au service de Montevideo un Anglais.—Mon Anglais de la dernière campagne m’a plus d’une fois rappelé son compatriote.—Cet Anglais avait carte blanche de Pacheco, qui le connaissait, pour faire tout ce qu’il croirait utile à Montevideo. Il avait réuni une quarantaine ou une cinquantaine d’hommes. Nous l’appelions Samuel; je ne sais s’il avait un autre nom.
Je n’ai pas connu d’homme plus brave que lui.
Après le passage de la Boyada, je le vis arriver seul avec son ordonnance.
—Eh bien, Samuel, lui demandai-je, où est ton régiment?
—Régiment, cria-t-il, prenez garde à vous!
Personne ne parut, personne ne répondit; ses hommes avaient tous été tués, depuis le premier jusqu’au dernier.
Un ordre du jour du général Paz donna les plus grands éloges à la légion italienne: elle avait eu soixante et dix hommes mis hors de combat.
Nous rentrâmes à Montevideo par le Cerro.
Samuel s’occupa immédiatement de reformer son corps.
V
LA LÉGION ITALIENNE REFUSE LES TERRES QUI LUI SONT OFFERTES
Le 30 janvier 1845, le général Rivera, émerveillé de la conduite qu’avait tenue la légion italienne au combat du Cerro et au passage de la Boyada, m’écrivit la lettre suivante:
«Monsieur,
»Lorsque, l’an dernier, je fis don à l’honorable légion française, don qui fut accepté, comme vous l’auront appris les journaux, d’une certaine quantité de terres, j’espérais que le hasard conduirait à mon quartier général quelque officier de la légion italienne, qui m’eût ainsi donné l’occasion de satisfaire à un ardent désir de mon cœur, en montrant à la légion italienne l’estime que je professe pour les importants services rendus par vos compagnons à la République, dans la guerre que nous soutenons contre la force armée d’invasion de Buenos-Ayres.
»Pour ne pas différer plus longtemps ce que je regarde comme l’accomplissement d’un devoir sacré, je renferme dans la présente, et cela avec le plus grand plaisir, un acte de la donation que je fais à l’illustre et valeureuse légion italienne, comme un gage sincère de ma reconnaissance personnelle pour les éminents services rendus par ce corps à mon pays.
»Le don n’est, certes, égal ni aux services ni à mon désir; et cependant vous ne refuserez pas, je l’espère, de l’offrir en mon nom à vos camarades et de les informer de mon bon vouloir et de ma reconnaissance pour eux, de même que pour vous, monsieur, qui les commandez si dignement, et qui déjà, antérieurement à cette période, avez conquis, en aidant notre république, un droit si incontestable à notre reconnaissance.
»Je saisis cette occasion, colonel, pour vous prier d’agréer l’assurance de ma parfaite considération et de ma profonde estime.
»Fructuoso Rivera.»
Il y a cela de remarquable que cet excellent patriote prenait sur sa propre fortune pour nous faire ce don. Les terres qu’il nous offrait n’étaient point des terres de la République, c’était son propre patrimoine.
Aussi lui répondis-je, le 23 mai suivant, époque où sa lettre me fut communiquée:
«Eccellentissimo signore[1]!
»Le colonel Parrodi, en présence de tous les officiers de la légion italienne, m’a remis, selon votre désir, la lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire en date du 30 janvier, et, avec cette lettre, un acte par lequel vous faites don spontané à la légion italienne d’une portion de terres prises dans vos propriétés et s’étendant entre l’Arroyo de las Avenas et l’Arroyo-Grande au nord du rio Negro; et, en outre, d’un troupeau de bestiaux, ainsi que des haciendas existant sur le terrain.
[1] Nous mettons en italien ces deux mots, difficiles à traduire en français, langue dans laquelle les mots excellent seigneur n’ont pas une signification équivalente.
»Vous dites que le don est fait par vous comme rémunération de nos services à la République.
»Les officiers italiens, après avoir pris connaissance de votre lettre et de ce qu’elle renferme, ont à l’unanimité déclaré, au nom de la légion, qu’ils n’avaient point entendu, en demandant des armes et en offrant leurs services à la République, recevoir autre chose que l’honneur de partager les périls que courent les enfants du pays qui leur a donné l’hospitalité. Ils obéissaient, en agissant ainsi, à la voix de leur conscience. Ayant satisfait à ce qu’ils regardent simplement comme l’accomplissement d’un devoir, ils continueront, tant que les nécessités du siége l’exigeront, à partager les peines et les périls des nobles Montévidéens; mais ils ne désirent pas d’autre prix et d’autre récompense de leurs travaux.
»J’ai donc l’honneur de vous communiquer, Excellence, la réponse de la légion, avec laquelle mes sentiments et mes principes concordent complétement.
»En conséquence, je vous renvoie l’original de la donation.
»Puisse Dieu vous donner de longs jours!
»Giuseppe Garibaldi.»
Les Italiens continuèrent de servir sans rétribution aucune; leur seule façon d’avoir un peu d’argent, lorsqu’ils avaient absolument besoin de renouveler telle ou telle pièce de leur habillement, était de faire le service de quelque négociant français ou basque, qui alors payait à son remplaçant à peu près deux francs de France.
Il va sans dire que, s’il y avait combat, le remplaçant combattait et se faisait tuer pour le titulaire.
VI
DISGRACE DE RIVERA
J’ai dit quel était le plan du général Paz lors de notre sortie nocturne de Montevideo.
Ce plan, s’il réussissait, changeait la face des choses et faisait, selon toute probabilité, lever le siége à Oribe; mais, ce plan une fois tombé dans l’eau, nous revînmes à notre garnison de tous les jours, c’est-à-dire aux postes avancés qui, de part et d’autre, allaient se fortifiant de plus en plus, jusqu’à ce que nous eussions, de notre côté, une ligne de batteries à peu près correspondante aux batteries ennemies.
Sur ces entrefaites, le général Paz nous quitta et partit pour diriger l’insurrection de la province de Corrientes, et aider ainsi la cause nationale en divisant les forces du général Urquiza, qui se trouvait en face du général Rivera.
Mais les choses furent loin de tourner comme on l’espérait, et cela par l’impatience du général Rivera, lequel, sans s’inquiéter des ordres du gouvernement qui lui défendaient d’accepter une bataille décisive, accepta cette bataille et la perdit complétement dans les champs d’India-Muerte.
Notre armée de campagne fut battue; deux mille prisonniers, davantage peut-être, furent étranglés, pendus, décapités, contre toutes les lois de l’humanité et de la guerre.
Beaucoup restèrent sur le champ de bataille, d’autres furent dispersés dans les steppes immenses. Le général Rivera, avec quelques-uns des siens, gagna la frontière du Brésil, et fut, comme cause de cet immense désastre, exilé par le gouvernement.
La bataille d’India-Muerte perdue, Montevideo resta livré à ses propres ressources. Le colonel Correa prit le commandement de la garnison. Cependant le soin supérieur de la défense demeura concentré entre Pacheco et moi. Quelques-uns de nos chefs, après cette déplorable bataille, parvinrent à réunir divers détachements de soldats dispersés et firent avec eux la guerre de partisans dans les lieux les plus propres à cette guerre.
Le général Llanos réunit deux cents hommes, à peu près, et, préférant se réunir aux défenseurs de Montevideo, se rua sur les ennemis qui observaient le Cerro, fit une trouée, parvint jusqu’au fort et nous rejoignit.
Pacheco, en recevant ce petit renfort, eut l’idée d’un coup de main.
Le 27 mai 1845, nous embarquâmes à Montevideo, pendant la nuit, la légion italienne et quelques autres forces prises au Cerro, et, avec ce petit corps, nous allâmes nous embusquer dans une vieille poudrière abandonnée.
Dans la matinée du 28, la cavalerie du général Llanos sortait, protégée par l’infanterie, et attirait l’ennemi du côté de la poudrière; lorsque celui-ci ne fut plus qu’à une petite distance, les nôtres sortirent, la légion italienne en tête, et, chargeant à la baïonnette, couvrirent le terrain de cadavres.
Alors toute la division en observation au Cerro se porta sur la ligne, et il s’engagea un combat meurtrier qui finit par se décider à notre avantage.
L’ennemi fut mis en pleine déroute, poursuivi la baïonnette dans les reins, et il fallut un de ces ouragans mêlés de tonnerre, de grêle et de pluie, comme seuls peuvent s’en faire une idée ceux qui les ont vus, pour mettre fin au combat.
Les pertes de l’ennemi furent considérables.
Il eut grand nombre de blessés et de morts, et, parmi ces derniers, le général Nunz, un des meilleurs et des plus braves généraux ennemis, qui fut tué par la balle d’un de nos légionnaires.
En outre, on recueillit un copieux butin en bestiaux; de sorte que nous rentrâmes à Montevideo avec la joie et l’espérance dans le cœur.
La réussite de ce coup de main fit que j’en proposai un autre au gouvernement: il s’agissait d’embarquer sur la flottille la légion italienne, de remonter le fleuve, en cachant mes hommes autant qu’il serait possible, jusqu’à Buenos-Ayres, et, arrivé là, de débarquer de nuit, de me diriger sur la maison de Rosas, de l’enlever et de le ramener à Montevideo.
Cette expédition, réussissant, terminait la guerre d’un seul coup; mais le gouvernement refusa.
Quoi qu’il en soit, dans les intervalles de repos que prenait notre armée de terre, je remontais sur notre petite flottille, et, malgré le blocus, dont je trompais la vigilance, je prenais le large, et j’allais jeter le grappin sur quelque bâtiment de commerce, qu’à la barbe de l’amiral Brown, je ramenais prisonnier dans le port.
D’autres fois, par des manœuvres bien combinées, attirant à moi toutes les forces du blocus, j’ouvrais le port à des barques marchandes qui apportaient toute sorte de provisions à la ville assiégée.
Souvent encore, m’embarquant la nuit avec une centaine de mes légionnaires les plus résolus, j’essayais de donner l’assaut aux bâtiments ennemis que je ne pouvais attaquer de jour, à cause de leur grosse artillerie; mais c’était presque toujours inutilement: l’ennemi, se doutant de mes surprises, ne restait point la nuit sur ses ancres et se transportait dans quelque endroit éloigné de celui où je croyais le trouver.
Enfin un jour, voulant en avoir le cœur net, je sortis avec trois petits bâtiments les moins mauvais de l’escadrille, et, en plein jour, je résolus d’aller attaquer l’ennemi sur son arrimage dans la rade de Montevideo.
L’escadre de Rosas se composait de trois navires: le 25 Mars, le Général Echague et le Maypu.
Ces trois navires portaient quarante-quatre pièces de canon.
J’en avais huit de petit calibre seulement; mais je connaissais mes hommes: si nous arrivions à aborder l’ennemi, il était perdu.
Je m’avançai contre l’escadre en ligne de bataille.
Nous étions déjà presque à portée de canon; un mille encore, et le combat était inévitable. Toutes les terrasses de Montevideo étaient couvertes de curieux; les mâts des navires de toutes les nations stationnant dans le port étaient, pour ainsi dire, pavoisés d’hommes.
Tous ces spectateurs attendaient avec anxiété l’issue d’un combat que chaque instant rendait de plus en plus inévitable.
Mais le commandant de la flotte argentine ne voulut pas courir les risques de cette lutte; il prit la mer, et nous rentrâmes dans le port, mal dédommagés par les applaudissements universels qui nous saluèrent.
VII
INTERVENTION ANGLO-FRANÇAISE
Cependant les affaires allaient au plus mal pour Montevideo, lorsque l’intervention anglo-française vint faire cesser le blocus; les deux puissances alliées s’emparèrent de la flotte ennemie, et se la partagèrent.
Alors on résolut une expédition sur l’Uruguay.
Le but de cette expédition était de s’emparer de l’île de Martin-Garcia, de la ville de Colonia et de quelques autres points, et principalement du Salto, par lequel on pouvait ouvrir des communications avec le Brésil, en même temps que l’on y formerait un noyau d’armée de campagne destinée à remplacer celle qui était détruite.
J’embarquai deux cents volontaires sur ma flottille, et je me dirigeai sur le fort de Martin-Garcia. Nous le trouvâmes abandonné par l’ennemi, et nous l’occupâmes.
La ville de Colonia était abandonnée de même, lorsque se présentèrent devant elle l’escadre anglo-française et notre petite flottille.
La légion italienne descendit, combattit et repoussa le général Montero, qui se trouvait, avec des forces supérieures, de l’autre côté de la ville.
Les escadres, pendant ce temps, je ne saurais dire dans quel but, ouvrirent un feu très-vif contre la ville abandonnée; elles mirent leurs troupes à terre et ces troupes formèrent notre réserve pour l’attaque contre le général Montero.
Vers les deux heures de l’après-midi, nous fîmes notre entrée dans la ville.
La légion italienne fut casernée dans une église; je donnai les ordres les plus sévères pour qu’on respectât les moindres choses appartenant aux habitants ennemis, forcés d’abandonner leurs maisons.
Inutile de dire que les légionnaires obéirent religieusement à mes ordres.
La ville fut gardée et fortifiée par les nôtres, qui y laissèrent garnison. Les flottilles anglaise et française entrèrent dans le Parana et détruisirent, dans un combat qui dura trois jours, les batteries commandant le cours du fleuve.
La résistance de l’ennemi fut héroïque.
Je continuai alors, avec ma petite flottille, composée d’un brick, d’une goëlette et de plusieurs petits bâtiments, à remonter le fleuve.
Pendant tout le temps que nous avions marché de conserve, l’amiral français et le commodore anglais m’avaient témoigné la plus vive sympathie, sympathie dont l’amiral Lainé particulièrement me continua les preuves.
Bien souvent l’un et l’autre vinrent s’asseoir à notre bivac et goûter de la chair boucanée qui faisait notre seule nourriture.
Anzani, qui nous accompagnait dans notre expédition, partageait cette honorable sympathie. C’était un de ces hommes qu’on n’avait besoin que de voir pour l’aimer et l’estimer.
Tandis que notre flotte remontait l’Uruguay, nous vîmes se réunir à nous quelques hommes de cavalerie commandés par le capitaine de la Cruz, véritable héros, c’est-à-dire homme du plus beau caractère et du plus grand courage.
Ces quelques hommes suivirent la flottille en côtoyant l’Uruguay, et nous servirent énormément, d’abord comme explorateurs, et ensuite comme fournisseurs de vivres.
Ils occupèrent différents pays, las Vacas, Mercedes, etc.
L’ennemi, partout où on le rencontrait, était battu.
Paysandu, forteresse de la plage de l’Uruguay, essaya de nous écraser sous son artillerie; mais, en somme, elle ne nous fit pas grand mal.
Au-dessus de Paysandu, nous prîmes position dans une estancia appelée l’Hervidero, où nous restâmes plusieurs jours.
Le général Lavalleja tenta sur nous une attaque de nuit avec infanterie, cavalerie et artillerie; mais il fut repoussé avec des pertes considérables par nos invincibles légionnaires.
De l’Hervidero, j’écrivis au gouvernement par l’intermédiaire du capitaine Montaldi, qui retournait à Montevideo sur une goëlette de commerce; la goëlette fut attaquée en passant devant Paysandu, enveloppée par les embarcations ennemies, et prise après une vigoureuse résistance du capitaine Montaldi, qui, abandonné seul sur le pont, fut fait prisonnier.
Une foule de barques, naviguant sous bannière ennemie, tombaient chaque jour en notre pouvoir. Je laissais la plus grande partie de ceux qui les montaient libres de retourner vers les leurs.
Gualeguaychu, ville située sur la rive droite de l’Uruguay et sur le Gualeguay, dans l’Entre-Rios, tomba par surprise entre nos mains.
Ce fut là que je repris ce même don Leonardo Millan qui, autrefois, me tenant prisonnier, m’avait fait donner l’estrapade.
Il va sans dire que je lui rendis la liberté sans lui faire aucun mal, lui laissant, pour toute punition, la peur qu’il avait eue en me reconnaissant.
Gualeguaychu fut abandonnée: ce n’était pas une position tenable; mais elle paya une bonne contribution en argent, en habits, en armes.
Enfin, après une foule de combats et d’aventures, nous arrivâmes, avec l’escadre, au lieu dit le Salto, parce que l’Uruguay forme en ce lieu une cataracte, et n’est plus navigable au-dessus de cette cataracte que pour les petites barques.
Le général Lavalleja, qui occupait le pays, l’abandonna dès notre arrivée, forçant tous les habitants à le suivre.
Le pays, au reste, était parfaitement approprié au but de l’expédition, ne se trouvant pas trop loin de la frontière.
Je résolus de nous y établir.
Ma première opération fut, en conséquence, de marcher contre Lavalleja, campé sur le Zapevi, affluent de l’Uruguay.
Je mis en route, pendant la nuit, notre infanterie et les quelques hommes de cavalerie commandés par de la Cruz.
Au point du jour, nous étions près du camp, que nous trouvâmes défendu, d’un côté, par les chariots, de l’autre, par l’Uruguay, et adossé au Zapevi.
Je formai mes hommes en deux petites colonnes, et, avec ma cavalerie sur mes ailes, je marchai à la charge.
Après un combat de quelques minutes, nous étions maîtres du camp; l’ennemi était en pleine fuite et passait le Zapevi.
Le résultat de cette opération fut d’abord le retour au Salto de toutes les familles qui avaient été entraînées violemment hors de chez elles.
Nous fîmes à peu près cent prisonniers à l’ennemi, et lui prîmes beaucoup de chevaux, de bœufs, de munitions et une pièce d’artillerie, la même qui avait tiré sur nous à l’attaque de l’Hervidero; elle était de fonderie italienne et portait sur le bronze le nom de son fondeur, Cosimo Cenni, et la date 1492.
Cette expédition fit le plus grand honneur à la légion et eut de grandes conséquences. Environ trois mille habitants rentrèrent dans leurs foyers.
Dirigés par Anzani, mes légionnaires s’occupèrent aussitôt d’élever une batterie sur la place de la ville, position qui dominait les alentours.
J’envoyai des courriers au Brésil pour me mettre en communication avec les réfugiés, et, grâce à eux, commença la réorganisation d’une armée de campagne.
En peu de temps, la batterie fut construite et armée de deux canons; si bien que, le soir du 5 décembre 1845, elle se trouva prête à répondre aux attaques du général Urquiza, qui se présenta, dans la matinée du 6, avec trois mille cinq cents hommes de cavalerie, huit cents d’infanterie, et une batterie de campagne.
Mes dispositions furent celles que l’on prend quand on veut centupler les forces matérielles par l’influence morale.
J’ordonnai à l’escadre de se retirer et de ne pas laisser une seule barque à notre portée. Je répandis mes hommes dans les ruelles, les leur faisant barricader et ne laissant ouvertes que les principales rues. Je publiai un ordre du jour énergique, et j’attendis Urquiza, qui, confiant dans sa force, avait déclaré à ses soldats que les hommes qu’ils avaient en face d’eux avaient des cœurs de poule.
Vers les neuf heures du matin, il nous attaqua sur tous les points; nous lui répondîmes par des feux de tirailleurs sortant de toutes les ruelles et par le feu de nos deux pièces de canon.
Le moment venu, et lorsque je le vis étonné de notre résistance, je le fis charger par deux compagnies de réserve, et il se retira honteusement, laissant bon nombre de morts et de blessés dans les maisons dont il avait commencé de s’emparer, et ne gagnant rien à son attaque que de nous emporter quelques bestiaux, et cela encore par la faute du piquet d’une embarcation de guerre anglaise qui, unie à un bâtiment français, nous avait suivis jusqu’au Salto.
Ces deux embarcations avaient offert de nous aider à défendre le pays; le piquet anglais changea en fort une maison qui défendait le Corral, où étaient enfermées environ six cents bêtes. L’ennemi envoya un détachement de son infanterie sur ce point; les soldats anglais furent pris d’une terreur panique, de sorte que, les uns s’enfuyant par les fenêtres, les autres par la porte, ils laissèrent toute facilité aux soldats d’Urquiza d’emmener les animaux.
Pendant vingt-trois jours, l’ennemi renouvela ses attaques sans obtenir aucun résultat.
La nuit venue, c’était notre tour; nous ne lui laissions pas un moment de repos. Nous manquions de viande; mais nous mangeâmes nos chevaux. Enfin, convaincu de l’inutilité de ses efforts, Urquiza prit le parti de se retirer, avouant qu’il avait, dans ses diverses attaques contre nous, perdu plus de monde qu’à la bataille d’India-Muerte.
L’ennemi, en se retirant, essaya de s’emparer de mes embarcations pour passer l’Uruguay; mais, grâce à ma surveillance, son projet ayant échoué, il fut obligé de traverser le fleuve douze lieues au-dessous; après quoi, il revint camper dans les champs de Camardia, en face du Salto.
Pendant qu’Urquiza tenait ce campement, je fis, en plein jour, passer le fleuve à quelques hommes de cavalerie, protégés par nos embarcations et par notre infanterie.
Cette petite troupe attaqua les hommes qui gardaient un immense troupeau de chevaux paissant dans les pampas, et, chassant une centaine de chevaux devant elle pour remplacer ceux que nous avions mangés, leur fit passer le fleuve et me les amena avant que l’ennemi fût revenu de sa surprise et tentât même de rien empêcher.
VIII
AFFAIRE DU SALTO SAN-ANTONIO
Cependant le colonel Baez, venant du Brésil, s’était réuni à nous, avec deux cents hommes environ de cavalerie.
Le général Medina rassemblait des forces, et nous l’attendions de jour en jour. En effet, le 7 février 1846, je reçus un message de lui qui m’avisait que, le jour suivant, il se trouverait sur les hauteurs du Zapevi avec cinq cents cavaliers.
Il demandait des nouvelles de l’ennemi, et un secours, en cas d’attaque.
Son messager remporta l’avis que, le 8, je serais, avec des forces suffisantes pour protéger son entrée dans le pays, sur les hauteurs du Zapevi.
En conséquence, vers neuf heures, je partis avec cent cinquante hommes de la légion et deux cents cavaliers, côtoyant l’Uruguay.
Nous nous portions à Las Laperas, à trois lieues à peu près du Salto, flanqués par quatre cents ennemis appartenant au corps du général Servando Gomez, seules forces qui, pour le moment, se trouvassent en observation au Salto.
Notre infanterie prit position sous un zapère,—un zapère est un toit de paille soutenu par quatre poteaux,—lequel ne nous offrait d’autre avantage que de nous garantir des rayons dévorants du soleil.
La cavalerie, commandée par le colonel Baez et le major Caraballo, s’étendait jusqu’au Zapevi.
Anzani était resté à la défense du Salto, souffrant qu’il était d’une jambe, et, avec lui, malades comme lui, étaient restés trente ou quarante soldats.
En outre, une dizaine d’hommes étaient de garde à la batterie.
Il était environ onze heures du matin; je vis s’avancer, des plaines du Zapevi vers les hauteurs où je me trouvais, un nombre considérable d’ennemis à cheval; presque en même temps, je m’aperçus que chaque cavalier portait un fantassin en croupe. Et, en effet, à peu de distance des hauteurs où je me trouvais, les cavaliers se dédoublèrent et mirent à terre leurs fantassins, qui aussitôt s’ordonnèrent pour marcher sur nous.
Notre cavalerie ouvrit le feu contre l’ennemi; mais, supérieur en nombre comme il était, il la chargea et la mit promptement en fuite.
Elle se dirigea, tout en fuyant, vers notre zapère, auquel arrivaient déjà les balles ennemies.
Alors, comprenant que la vraie résistance était avec mes braves légionnaires, et qu’où ils seraient serait le combat, je m’élançai dans leur direction; mais, comme j’arrivais aux premiers rangs, au milieu du feu ennemi, je sentis tout à coup mon cheval qui manquait sous moi et qui, en tombant, m’entraînait dans sa chute.
Ma première idée fut qu’en me voyant tomber, mes hommes allaient me croire mort et que cette croyance pouvait mettre le trouble parmi eux. En tombant, j’eus donc la présence d’esprit de prendre un pistolet dans mes fontes, et, me relevant aussitôt, de le tirer en l’air pour que l’on vît bien que j’étais sain et sauf.
On eut, en effet, à peine le temps de me voir à terre, que j’étais déjà relevé et au milieu des miens.
Cependant l’ennemi s’avançait toujours, fort de douze cents hommes de cavalerie et de trois cents d’infanterie.
Abandonnés par notre cavalerie, nous étions restés cent quatre-vingt-dix hommes en tout. Je n’avais pas le temps de faire un long discours; d’ailleurs, ce n’est point ma manière. J’élevai la voix et ne dis que ces mots:
—Les ennemis sont nombreux, nous sommes en petit nombre; tant mieux! moins nous sommes, plus le combat sera glorieux. Du calme! Ne faisons feu qu’à bout portant, et chargeons à la baïonnette.
Ces paroles étaient dites à des hommes sur lesquels chaque mot faisait l’effet d’une étincelle électrique.
D’ailleurs, toute autre détermination eût été funeste. A un mille environ, sur notre droite, nous avions l’Uruguay avec quelques massifs de bois; mais une retraite, dans un pareil moment, eût été le signal de notre perte à tous; je l’avais compris, aussi je n’y songeai même pas.
Arrivée à soixante pas de nous, à peu près, la colonne ennemie fit une décharge qui nous causa un grand dommage; mais les nôtres lui répondirent par une fusillade bien autrement meurtrière, d’autant plus que nos fusils étaient chargés, non-seulement à balles, mais encore à chevrotines.
Le commandant de l’infanterie tomba frappé à mort; les files se disjoignirent, et, à la tête de mes braves, un fusil à la main, je les entraînai dans une charge à fond.
Il était temps: la cavalerie était déjà sur nos flancs et sur nos épaules.
La mêlée fut terrible.
Quelques hommes de l’infanterie ennemie durent leur salut à une fuite rapide. Cela me donna le temps de faire face à la cavalerie.
Nos hommes pivotèrent comme si chacun avait reçu l’ordre d’exécuter cette manœuvre.
Tous combattirent, officiers et soldats, comme des géants.
Une vingtaine de cavaliers, alors, conduits par un brave officier nommé Vega, ayant honte de la fuite de Baez et de ses hommes, qui nous laissaient seuls, tournèrent bride, aimant mieux venir partager notre sort que de continuer leur honteuse retraite.
Nous les vîmes tout à coup repasser au milieu de l’ennemi et se placer à nos côtés.
Il y avait, je vous en réponds, du courage à faire ce qu’ils faisaient.
Au reste, la charge qu’ils accomplirent en nous rejoignant nous servit beaucoup dans ce moment critique: elle sépara et culbuta l’ennemi, dont une partie s’était mise à la poursuite des fuyards.
Aussi, à notre seconde décharge, la cavalerie, voyant son infanterie détruite et vingt-cinq ou trente hommes des siens tomber sous notre feu, la cavalerie, dis-je, fit un pas de retraite et mit à terre six cents hommes environ qui, s’armant de carabines, nous enveloppèrent de tous côtés.
Nous avions tout autour de nous un espace de terrain couvert de cadavres de chevaux et d’hommes, tant des ennemis que des nôtres.
Je pourrais raconter d’innombrables actes de bravoure particuliers.
Tous combattirent comme nos anciens preux du Tasse et de l’Arioste; beaucoup étaient couverts de blessures de toutes sortes, balles, tranchants de sabre, pointes de lance.
Un jeune trompette de quinze ans, que nous appelions le Rouge, et qui nous animait durant le combat avec son clairon, fut frappé d’un coup de lance. Jeter sa trompette, prendre son couteau, s’élancer sur le cavalier qui l’avait frappé, fut l’affaire d’un instant.
Seulement, en frappant, il expira.
Après le combat, les deux cadavres furent retrouvés cramponnés l’un à l’autre. Le jeune homme était couvert de blessures; le cavalier portait à la cuisse la marque profonde d’une morsure que lui avait faite son ennemi.
Du côté de nos adversaires, il y eut aussi des actes d’une prodigieuse témérité. L’un d’eux, voyant que cette espèce de hangar autour duquel nous étions groupés, s’il n’était point un rempart contre les balles, était du moins un abri contre le soleil, prit un tison enflammé, s’élança à grande course de cheval, passa au milieu de nous, et, en passant, lança, comme un éclair, le tison sur le toit de paille.
Le tison tomba à terre sans remplir le but du cavalier; mais celui-ci n’avait pas moins accompli une action téméraire.
Nos hommes allaient tirer sur lui; je les en empêchai.
—Il faut conserver les braves, leur criai-je; ils sont de notre race.
Et personne ne fit feu.
C’était miracle comme tous ces braves gens m’écoutaient.
Un mot de moi rendait la force aux blessés, le courage aux hésitants, et doublait l’ardeur des forts.
Lorsque je vis l’ennemi décimé par notre feu, lassé de notre résistance, alors seulement je parlai de retraite, en disant, non pas: Retirons-nous! mais:
—En nous retirant, nous ne laisserons pas, je l’espère, un seul blessé sur le champ de bataille.
—Non! non! crièrent toutes les voix.
Au reste, blessés, nous l’étions presque tous.
Lorsque je vis tout mon monde bien calme et bien assuré, je donnai tranquillement l’ordre de se retirer tout en combattant.
Par bonheur, je n’avais pas une égratignure, ce qui me permettait d’être partout, et, quand un ennemi s’approchait trop témérairement de nous, de le faire repentir de sa témérité.
Le peu d’hommes valides qu’il y eût parmi nous chantaient des hymnes patriotiques, auxquels les blessés répondaient en chœur.
L’ennemi n’y comprenait rien.
Ce dont nous souffrions le plus, c’était du manque d’eau.
Les uns arrachaient des racines et les mâchaient; les autres suçaient des balles de plomb; quelques−uns burent leur urine.
Enfin, la nuit vint et, avec elle, un peu de fraîcheur.
Je serrai mes hommes en colonne, et plaçai les blessés au milieu. Deux seulement, qu’il était impossible de transporter, furent laissés sur le champ de bataille. Je recommandai bien à ma petite troupe de ne pas se disperser, et de se retirer dans la direction d’un petit bois.
L’ennemi s’en était emparé avant nous; mais il en fut vigoureusement chassé.
J’envoyai alors des explorateurs, qui revinrent me disant que l’ennemi avait mis presque tous ses hommes à terre et faisait paître ses chevaux. Sans doute se persuadait-il que c’étaient la faim et le manque de munitions qui nous avaient fait faire halte; la faim, nous ne la sentions pas; quant aux munitions, nous en avions trouvé, sur nos adversaires morts, autant que nous en avions voulu.
Maintenant, le plus difficile nous restait à faire.
L’ennemi était campé entre nous et le Salto; après un repos d’une heure, qui fit croire à nos adversaires que nous resterions toute la nuit où nous étions, j’ordonnai à mes hommes de se reformer en colonne, et, au pas de course, la baïonnette en avant, nous nous lançâmes comme un torrent au milieu d’eux.
Les trompettes ennemies sonnèrent le boute-selle; mais, avant que chaque homme eût trouvé selle, rênes et cheval, nous étions déjà passés.
Nous nous dirigeâmes de nouveau vers une espèce de maquis. Une fois dans le fourré, je donnai l’ordre à tout le monde de se coucher ventre à terre. L’ennemi venait à nous sans nous voir, sonnant la charge.
Je le laissai approcher à cinquante pas du bois, et, alors seulement, je criai: «Feu!» en donnant l’exemple.
Vingt-cinq ou trente hommes et autant de chevaux tombèrent; l’ennemi tourna bride et rentra dans son camp. Je dis à mes hommes:
—Allons, mes enfants, je crois que le moment est venu d’aller boire.
Et, côtoyant toujours notre petit bois, portant nos blessés, tenant à distance les plus acharnés de nos adversaires, qui ne voulaient pas nous abandonner, nous gagnâmes le bord de la rivière. A l’entrée du village nous attendait une grande émotion: Anzani était là, pleurant de joie.
Il m’embrassa le premier, et voulut embrasser tous les autres après moi.
Anzani, lui aussi, avait eu son combat: il avait été, avec ses quelques hommes, attaqué par l’ennemi, qui, avant l’engagement, l’avait sommé de se rendre, lui disant que nous étions tous morts ou prisonniers.
Mais Anzani avait répondu:
—Les Italiens ne se rendent pas; décampez tous tant que vous êtes, ou je vous foudroie avec mes escadrons. Tant que j’aurai un de mes compagnons avec moi, nous combattrons ensemble, et, quand je serai seul, alors je mettrai le feu aux poudres, et me ferai sauter, et vous avec moi.
L’ennemi n’en demanda pas davantage, il se retira. Aussi, mes hommes, qui retrouvaient tout en abondance au Salto, disaient-ils en s’adressant à moi:
—Tu nous as sauvés une première fois; mais Anzani nous a sauvés une seconde!
Le lendemain, j’écrivis cette lettre à la commission de la légion italienne à Montevideo:
«Frères,
»Avant-hier, nous avons eu, dans les champs de San-Antonio, à une lieue et demie de la ville, le plus terrible et le plus glorieux de nos combats. Les quatre compagnies de notre légion et une vingtaine d’hommes de cavalerie, réfugiés sous notre protection, non-seulement se sont défendus contre douze cents hommes de Servando Gomez, mais ont entièrement détruit l’infanterie ennemie, qui les avait assaillis au nombre de trois cents hommes. Le feu, commencé à midi, a fini à minuit.
»Ni le nombre des ennemis, ni ses charges répétées, ni sa masse de cavalerie, ni les attaques de ses fusiliers à pied, n’ont rien pu sur nous; quoique nous n’eussions d’autre abri qu’un hangar en ruine soutenu par quatre piliers, les légionnaires ont constamment repoussé les assauts des ennemis acharnés; tous les officiers se sont faits soldats dans cette journée; Anzani, qui était resté au Salto et auquel l’ennemi intima l’ordre de se rendre, répondit la mèche à la main et le pied sur la sainte-barbe de la batterie, quoique l’ennemi l’eût assuré que nous étions tous morts ou prisonniers.
»Nous avons eu trente morts et cinquante blessés; tous les officiers ont été frappés, moins Scarone, Saccarello aîné et Traversi, tous légèrement.
»Je ne donnerais pas aujourd’hui mon nom de légionnaire italien pour un monde d’or.
»A minuit, nous nous sommes mis en retraite sur le Salto; nous restions un peu plus de cent légionnaires sains et saufs. Ceux qui n’étaient que légèrement atteints marchaient en tête, contenant l’ennemi quand il s’émancipait par trop.
»Ah! c’est une affaire qui mérite d’être coulée en bronze!
»Adieu! je vous écrirai plus longuement une autre fois.
»Votre Giuseppe Garibaldi.
»P. S. Les officiers blessés sont: Casana, Marochetti, Beruti, Remorini, Saccarello jeune, Sacchi, Grafigna et Rodi.»
Ce fut notre dernière grande affaire à Montevideo.
IX
J’ÉCRIS AU PAPE
Ce fut vers ce temps que j’appris, à Montevideo, l’exaltation au pontificat de Pie IX.
On sait quels furent les commencements de ce règne.
Comme beaucoup d’autres, je crus à une ère de liberté pour l’Italie.
Je résolus aussitôt, pour seconder le saint-père dans les généreuses résolutions dont il était animé, de lui offrir mon bras et celui de mes compagnons d’armes.
Ceux qui croient à une opposition systématique de ma part à la papauté verront, par la lettre qui va suivre, qu’il n’en était rien; mon dévouement était à la cause de la liberté en général, sur quelque point du globe que cette liberté se fît jour.
On comprendra cependant que je donnasse la préférence à mon pays, et que je fusse prêt à servir sous celui qui paraissait appelé à être le messie politique de l’Italie.
Nous crûmes, Anzani et moi, que ce sublime rôle était réservé à Pie IX, et nous écrivîmes au nonce du pape la lettre suivante, le priant de transmettre à Sa Sainteté nos vœux et ceux de nos légionnaires:
«Très-illustre et très-respectable seigneur,
»Du moment où nous sont arrivées les premières nouvelles de l’exaltation du souverain pontife Pie IX et de l’amnistie qu’il concédait aux pauvres proscrits, nous avons, avec une attention et un intérêt toujours croissants, compté les pas que le chef suprême de l’Église a faits sur la route de la gloire et de la liberté. Les louanges dont l’écho arrive jusqu’à nous de l’autre côté des mers, le frémissement avec lequel l’Italie accueille la convocation des députés et y applaudit, les sages concessions faites à l’imprimerie, l’institution de la garde civique, l’impulsion donnée à l’instruction populaire et à l’industrie, sans compter tant de soins, tous dirigés vers l’amélioration et le bien-être des classes pauvres et vers la formation d’une administration nouvelle, tout, enfin, nous a convaincus que venait enfin de sortir, du sein de notre patrie, l’homme qui, comprenant les besoins de son siècle, avait su, selon les préceptes de notre auguste religion, toujours nouveaux, toujours immortels, et sans déroger à leur autorité, se plier cependant à l’exigence des temps; et nous, quoique tous ces progrès fussent sans influence sur nous-mêmes, nous les avons néanmoins suivis de loin, en accompagnant de nos applaudissements et de nos vœux le concert universel de l’Italie et de toute la chrétienté; mais, quand, il y a quelques jours, nous avons appris l’attentat sacrilége au moyen duquel une faction fomentée et soutenue par l’étranger,—n’étant point encore fatiguée, après un si long temps, de déchirer notre pauvre patrie,—se proposait de renverser l’ordre de choses aujourd’hui existant, il nous a semblé que l’admiration et l’enthousiasme pour le souverain pontife étaient un trop faible tribut et qu’un plus grand devoir nous était imposé.
»Nous qui vous écrivons, très-illustre et très-respectable seigneur, nous sommes ceux qui, toujours animés de ce même esprit qui nous a fait affronter l’exil, avons pris les armes à Montevideo, pour une cause qui nous paraissait juste, et réuni quelques centaines d’hommes, nos compatriotes, qui étaient venus ici, espérant y trouver des jours moins tourmentés que ceux que nous subissions dans notre patrie.
»Or, voilà cinq années que, pendant le siége qui enveloppe les murailles de cette ville, chacun de nous a été mis à même de faire preuve de résignation et de courage; et, grâce à la Providence et à cet antique esprit qui enflamme encore notre sang italien, notre légion a eu occasion de se distinguer, et, chaque fois que s’est présentée cette occasion, elle ne l’a pas laissée échapper; si bien que—je crois qu’il est permis de le dire sans vanité—elle a, sur le chemin de l’honneur, dépassé tous les autres corps qui étaient ses rivaux et ses émules.
»Donc, si, aujourd’hui, les bras qui ont quelque usage des armes sont acceptés par Sa Sainteté, inutile de dire que, bien plus volontiers que jamais, nous les consacrerons au service de celui qui fait tant pour la patrie et pour l’Église.
»Nous nous tiendrons donc pour heureux, si nous pouvons venir en aide à l’œuvre rédemptrice de Pie IX, nous et nos compagnons, au nom desquels nous vous portons la parole, et nous ne croirons pas la payer trop cher de tout notre sang.
»Si Votre illustre et respectable Seigneurie pense que notre offre puisse être agréable au souverain pontife, qu’elle la dépose au pied de son trône.
»Ce n’est point la puérile prétention que notre bras soit nécessaire qui nous fait l’offrir; nous savons trop bien que le trône de saint Pierre repose sur des bases que ne peuvent ni ébranler ni raffermir les secours humains, et que, d’ailleurs, le nouvel ordre de choses compte de nombreux défenseurs qui sauront vigoureusement repousser les injustes agressions de ses ennemis; mais, comme l’œuvre doit être répartie parmi les bons, et le dur travail donné aux forts, faites-nous l’honneur de nous compter parmi ceux-là.
»En attendant, nous remercions la Providence d’avoir préservé Sa Sainteté des machinations dei tristi, et nous faisons des vœux ardents pour qu’elle lui accorde de nombreuses années pour le bonheur de la chrétienté et de l’Italie.
»Il ne nous reste plus maintenant qu’à prier Votre illustre et très-vénérable Seigneurie de nous pardonner le dérangement que nous lui causons, et de vouloir bien agréer les sentiments de notre parfaite estime et du profond respect avec lequel nous sommes de Sa très-illustre et très-respectable Seigneurie les bien dévoués serviteurs.
»G. Garibaldi,
»F. Anzani.
»Montevideo, 12 octobre 1847.»
Nous attendîmes vainement; aucune nouvelle ne nous arriva, ni du nonce ni de Sa Sainteté. Ce fut alors que nous prîmes la résolution d’aller en Italie avec une partie de notre légion.
Mon intention était d’y seconder la Révolution là où elle était déjà en armes, et de la susciter où elle était encore endormie, dans les Abruzzes, par exemple.
Seulement, aucun de nous n’avait le premier sou pour faire la traversée.
X
JE REVIENS EN EUROPE—MORT D’ANZANI
J’eus recours à un moyen qui réussit toujours près des cœurs généreux: j’ouvris une souscription parmi mes compatriotes.
La chose commençait à marcher, lorsque quelques mauvais esprits essayèrent de soulever parmi les légionnaires un parti contre moi, en intimidant ceux qui étaient disposés à me suivre. On insinuait à ces pauvres gens que je les conduisais à une mort certaine, que l’entreprise que je rêvais était impossible, et qu’un sort pareil à celui des frères Bandiera leur était réservé. Il en résulta que les plus timides se retirèrent, et que je restai avec quatre-vingt-cinq hommes, et encore, sur ces quatre-vingt-cinq, vingt-neuf nous abandonnèrent-ils, une fois embarqués.
Par bonheur, ceux qui demeuraient avec moi étaient les plus vaillants, survivants presque tous de notre combat de San-Antonio. En outre, j’avais quelques Orientaux confiants dans ma fortune et, parmi eux, mon pauvre nègre Aguyar, qui fut tué au siége de Rome.
J’ai dit que j’avais provoqué, parmi les Italiens, une souscription pour aider à notre départ. La plus forte partie de cette souscription avait été fournie par Étienne Antonini, Génois établi à Montevideo.
Le gouvernement, de son côté, offrit de nous aider de tout son pouvoir; mais je le savais si pauvre, que je ne voulus accepter de lui que deux canons et huit cents fusils, que je fis transporter sur notre brick.
Au moment du départ, il nous arriva, avec le commandant du Biponte-Gazolo, de Nervi, la même chose qui arriva aux Français, lors de la croisade de Baudouin avec les Vénitiens, ceux-ci ayant promis de les transporter en terre sainte: c’est que son exigence fut telle, qu’il fallut tout vendre, jusqu’à nos chemises, pour le satisfaire, si bien que, pendant la traversée, quelques-uns restèrent couchés faute d’habits pour se vêtir.
Nous étions déjà à trois cents lieues des côtes, à peu près à la hauteur des bouches de l’Orénoque, et je m’amusais avec Orrigoni à harponner des marsouins sur le beaupré, quand tout à coup j’entendis retentir le cri «Au feu!»
Sauter du beaupré sur la poulaine, de la poulaine sur le pont, et me laisser couler par le panneau, fut l’affaire d’une seconde.
En faisant une distribution de vivres, le distributeur avait eu l’imprudence de tirer de l’eau-de-vie d’un baril avec une chandelle à la main; l’eau-de-vie avait pris feu, celui qui la tirait avait perdu la tête, et, au lieu de refermer le baril, avait laissé l’eau-de-vie couler à flots; la soute aux vivres, séparée de la sainte-barbe par une planche épaisse d’un pouce à peine, était un véritable lac de feu.
C’est là que je vis combien les hommes les plus braves sont accessibles à la peur, quand le danger se présente à eux sous un aspect autre que celui dont ils ont l’habitude.
Tous ces hommes, qui étaient des héros sur le champ de bataille, se heurtaient, couraient, perdaient la tête, tremblants et effarés comme des enfants.
Au bout de dix minutes, aidé d’Anzani, qui avait quitté son lit au premier cri d’alarme, j’avais éteint le feu.
Le pauvre Anzani, en effet, gardait le lit, non pas qu’il fût tout à fait dénué de vêtements, mais parce qu’il était déjà violemment atteint de la maladie dont il devait mourir en arrivant à Gênes, c’est-à-dire d’une phthisie pulmonaire.
Cet homme admirable, auquel son plus mortel ennemi, s’il avait pu avoir un ennemi, n’aurait pas su trouver un seul défaut, après avoir consacré sa vie à la cause de la liberté, voulait que ses derniers moments fussent encore utiles à ses compagnons d’armes; tous les jours, on l’aidait à monter sur le pont; quand il ne put plus y monter, il s’y fit porter, et, là, couché sur un matelas, souvent s’appuyant sur moi, il donnait des leçons de stratégie aux légionnaires, rassemblés autour de lui à l’arrière du bâtiment.
C’était un véritable dictionnaire des sciences que le pauvre Anzani; il me serait aussi difficile d’énumérer les choses qu’il savait que de trouver une chose qu’il ne sût pas.
A Palo, à cinq milles environ d’Alicante, nous descendîmes à terre pour acheter une chèvre et des oranges à Anzani.
Ce fut là que nous sûmes, par le vice-consul sarde, une partie des événements qui se passaient en Italie.
Nous apprîmes que la constitution piémontaise avait été proclamée et que les cinq glorieuses journées de Milan avaient eu lieu,—toutes choses que nous ne pouvions pas savoir lors de notre départ de Montevideo, c’est-à-dire le 27 mars 1848.
Le vice-consul nous dit qu’il avait vu passer des bâtiments italiens avec le drapeau tricolore. Il ne m’en fallut pas davantage pour me décider à arborer l’étendard de l’indépendance. J’amenai le pavillon de Montevideo, sous lequel nous naviguions, et je hissai immédiatement, à la corne de notre bâtiment, le drapeau sarde, improvisé avec un demi-drap de lit, une casaque rouge et le reste des parements verts de notre uniforme de bord.
On se rappelle que notre uniforme était la blouse rouge à parements verts, lisérés de blanc.
Le 24 juin, jour de la Saint-Jean, nous arrivâmes en vue de Nice. Beaucoup étaient d’avis que nous ne devions pas débarquer sans plus amples renseignements.
Je risquais plus que personne, puisque j’étais encore sous le coup d’une condamnation à mort.
Je n’hésitai pas cependant,—ou, plutôt, je n’eusse pas hésité, car, reconnu par des hommes qui montaient une embarcation, mon nom se répandit aussitôt, et à peine mon nom fut-il répandu, que Nice tout entière se précipita vers le port, et qu’il fallut, au milieu des acclamations, accepter les fêtes qui nous étaient offertes de tous les côtés. Dès que l’on sut que j’étais à Nice, et que j’avais traversé l’Océan pour venir en aide à la liberté italienne, les volontaires accoururent de toutes parts.
Mais j’avais, pour le moment, des vues que je croyais meilleures.
De même que j’avais cru dans le pape Pie IX, je croyais dans le roi Charles-Albert; au lieu de me préoccuper de Medici, que j’avais expédié, comme je l’ai dit, à Via-Reggio, pour y organiser l’insurrection, trouvant l’insurrection organisée et le roi de Piémont à sa tête, je crus que ce que j’avais de mieux à faire était d’aller lui offrir mes services.
Je dis adieu à mon pauvre Anzani, adieu d’autant plus douloureux que nous savions tous deux que nous ne devions plus nous revoir, et je me rembarquai pour Gênes, d’où je gagnai le quartier général du roi Charles-Albert.
L’événement me prouva que j’avais eu tort. Nous nous quittâmes, le roi et moi, mécontents l’un de l’autre, et je revins à Turin, où j’appris la mort d’Anzani.
Je perdais la moitié de mon cœur.
L’Italie perdait un de ses enfants les plus distingués.
O Italie! Italie! mère infortunée! quel deuil pour toi le jour où ce brave parmi les braves, ce loyal parmi les loyaux, ferma les yeux pour toujours à la lumière de ton beau soleil!
A la mort d’un homme comme Anzani, je te le dis, ô Italie! la nation qui lui a donné naissance doit, du plus profond de ses entrailles, pousser un cri de douleur, et, si elle ne pleure pas, si elle ne se lamente pas comme Rachel dans Rama, cette nation n’est digne ni de sympathie ni de pitié, elle qui n’aura eu ni sympathie ni pitié pour ses plus généreux martyrs.
Oh! martyr, cent fois martyr fut notre bien-aimé Anzani, et la torture la plus cruelle soufferte par ce vaillant fut de toucher la terre natale, pauvre moribond, et de ne pas finir comme il avait vécu, en combattant pour elle, pour son honneur, pour sa régénération.
O Anzani! si un génie pareil au tien avait présidé aux combats de la Lombardie, à la bataille de Novare, au siége de Rome, l’étranger ne souillerait plus la terre natale et ne foulerait pas insolemment les ossements de nos preux!
La légion italienne, on l’a vu, avait peu fait avant l’arrivée d’Anzani; lui venu, sous ses auspices, elle parcourut une carrière de gloire à rendre jalouses les nations les plus vantées.
Parmi tous les militaires, les soldats, les combattants, parmi tous les hommes portant le mousquet ou l’épée enfin, que j’ai connus, je n’en sais pas un qui puisse égaler Anzani dans les dons de la nature, dans les inspirations du courage, dans les applications de la science. Il avait la valeur bouillante de Massena, le sang-froid de Daverio, la sérénité, la bravoure et le tempérament guerrier de Manara[2].
[2] Le lecteur ne connaît pas encore ces trois autres martyrs de la liberté italienne; mais bientôt il fera connaissance avec eux. Garibaldi, qui n’écrivait pas pour être imprimé, parle, en quelque sorte, à lui-même, et non aux lecteurs.
A. D.
Les connaissances militaires d’Anzani, sa science de toutes choses, n’étaient égalées par personne. Doué d’une mémoire sans pareille, il parlait avec une précision inouïe des choses passées, ces choses passées remontassent-elles à l’antiquité.
Dans les dernières années de sa vie, son caractère s’était sensiblement altéré; il était devenu âcre, irascible, intolérant, et, pauvre Anzani, ce n’était pas sans motif qu’il avait ainsi changé! Tourmenté presque constamment par des douleurs, suites de ses nombreuses blessures et de la vie orageuse qu’il avait menée pendant tant d’années, il traînait une intolérable existence, une existence de martyr.
Je laisse à une main plus habile que la mienne le soin de tracer la vie militaire d’Anzani, digne d’occuper les veilles d’un écrivain éminent. En Italie, en Grèce, en Portugal, en Espagne, en Amérique, on retrouvera, en suivant ses traces, les documents de la vie d’un héros.
Le journal de la légion italienne de Montevideo, tenu par Anzani, n’est qu’un épisode de sa vie. Il fut l’âme de cette légion, dressée, conduite, administrée par lui, et avec laquelle il s’était identifié.
O Italie! quand le Tout-Puissant aura marqué le terme de tes malheurs, il te donnera des Anzani pour guider tes fils à l’extermination de ceux qui te vilipendent et te tyrannisent!
G. G.
XI
ENCORE MONTEVIDEO
Avant de commencer le récit de la campagne de Lombardie, exécutée par Garibaldi en 1848, disons, à propos de Montevideo, tout ce que lui, dans sa modestie, n’a pas pu dire, racontons tout ce qu’il n’a pas pu raconter.
*
* *
On se rappelle le combat du 24 avril 1844, le périlleux passage de la Boyada; on sait de quelle façon les légionnaires italiens s’y comportèrent.
L’officier qui faisait le rapport au général Paz se contenta, à propos des légionnaires, de lui dire:
—Ils se sont battus comme des tigres.
—Ce n’est pas étonnant, répondit le général Paz, ils sont commandés par un lion.
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* *
Après la bataille de San-Antonio, l’amiral Lainé, qui commandait la station de la Plata, frappé d’étonnement par ce merveilleux fait d’armes, écrivit à Garibaldi la lettre suivante, dont l’autographe est entre les mains de G.-B. Cuneo, ami de Garibaldi. L’amiral Lainé montait la frégate l’Africaine.
«Je vous félicite, mon cher général, d’avoir si puissamment contribué, par votre intelligente et intrépide conduite, à l’accomplissement du fait d’armes dont se seraient enorgueillis les soldats de la grande armée qui, pour un moment, domina l’Europe.
»Je vous félicite également pour la simplicité et la modestie qui rendent plus précieuse la lecture de la relation dans laquelle vous donnez les plus minutieux détails d’un fait d’armes duquel on peut, sans crainte, vous attribuer tout l’honneur.
»Au reste, cette modestie vous a captivé les sympathies des personnes aptes à apprécier convenablement ce que vous êtes arrivé à faire depuis six mois, personnes parmi lesquelles il faut compter, au premier rang, notre ministre plénipotentiaire, l’honorable baron Deffaudis, qui honore votre caractère et dans lequel vous avez un chaud défenseur, surtout lorsqu’il s’agit d’écrire à Paris dans le but d’y détruire les impressions défavorables que peuvent faire naître certains articles de journaux, rédigés par des personnes peu habituées à dire la vérité, même lorsqu’elles racontent des faits arrivés sous leurs propres yeux.
»Recevez, général, l’assurance de mon estime.
»Lainé.»
Ce ne fut pas tout que d’avoir écrit à Garibaldi, l’amiral Lainé voulut lui porter ses compliments en personne. Il se fit débarquer à Montevideo et se rendit dans la rue du Portone, où habitait Garibaldi. Ce logement, aussi pauvre que celui du dernier légionnaire, ne fermait point et était, jour et nuit, ouvert à tout le monde, particulièrement au vent et à la pluie, comme me le disait Garibaldi en me racontant cette anecdote.
Or, il était nuit; l’amiral Lainé poussa la porte et, comme la maison n’était pas éclairée, il se heurta contre une chaise.
—Holà! dit-il, faut-il absolument que l’on se casse le cou lorsqu’on vient voir Garibaldi?
—Hé! femme, cria Garibaldi à son tour, sans reconnaître la voix de l’amiral, n’entends-tu pas qu’il y a quelqu’un dans l’antichambre? Éclaire.
—Et avec quoi veux-tu que j’éclaire! répondit Anita, ne sais-tu pas qu’il n’y a pas deux sous à la maison pour acheter une chandelle?
—C’est vrai, répondit philosophiquement Garibaldi.
Et il se leva; et, allant ouvrir la porte de la pièce où il était:
—Par ici, dit-il, par ici!—afin que sa voix, à défaut de lumière, guidât le visiteur.
L’amiral Lainé entra; l’obscurité était telle, qu’il fut obligé de se nommer pour que Garibaldi sût à qui il avait affaire.
—Amiral, dit-il, vous m’excuserez, mais, quand j’ai fait mon traité avec la république de Montevideo, j’ai oublié, parmi les rations qui nous sont dues, de spécifier une ration de chandelles. Or, comme vous l’a dit Anita, la maison, n’ayant pas eu deux sous pour acheter une chandelle, reste dans l’obscurité. Par bonheur, je présume que vous venez pour causer avec moi et non pour me voir.
L’amiral, en effet, causa avec Garibaldi, mais ne le vit pas.
En sortant, il se rendit chez le général Pacheco y Obes, ministre de la guerre, et lui raconta ce qui venait de lui arriver.
Le ministre de la guerre, qui venait de rendre le décret qu’on va lire, prit aussitôt cent patagons (cinq cents francs) et les envoya à Garibaldi.
Garibaldi ne voulut pas blesser son ami Pacheco en les refusant; mais, le lendemain, au point du jour, prenant les cent patagons, il alla les distribuer aux veuves et aux enfants des soldats tués au Salto San-Antonio, ne conservant pour lui que ce qu’il en fallait pour acheter une livre de chandelles, qu’il invita sa femme à économiser, pour le cas où l’amiral Lainé viendrait lui faire une seconde visite.
Voici le décret que rédigeait Pacheco y Obes, lorsque l’amiral Lainé était venu faire un appel à sa munificence: