III
OÙ RÉSIDAIT ET CE QU'ÉTAIT RIGOBERT.
Après s'être arrêté dix fois devant tous les bouges des environs de la Glacière, pour permettre à Simon de se renseigner, dirigé par le matelot, le cocher conduisit sa voiture sur la grande route, et sur l'ordre de Pierre il attendit; celui-ci, guidé par son matelot, s'engagea dans un sentier étroit qui menait au milieu des champs.
Où Montrouge finit, où les carrières commencent, un village étrange avait poussé; sur une terre aride, rebelle à la culture, des tentes, des échoppes, des baraques s'étaient dressées. C'était bien le plus étonnant tableau, le plus fantastique paysage… mais le moins rassurant quartier qu'on pût voir. C'était la ville de repos du monde forain, c'est là qu'avaient leur résidence fixe les colosses, les femmes à barbe, les grimaciers, les hercules, les femmes à trois jambes, les Vénus à moignons, les tirangeurs de brèmes… le monde des saltimbanques enfin… C'est dans ce lieu singulier qu'ils vivent, lorsqu'ils ne font pas l'entre-sort.
Ils appellent ainsi le théâtre en toile, la voiture, la baraque qui sert à leurs exhibitions, «le mot est caractéristique,—le public monte, il voit un phénomène et s'en va: on entre, on sort,—de là le nom.»
Lorsque Pierre et le matelot arrivèrent dans cet étrange campement, tout semblait dormir; ils furent salués par un chœur d'aboiements de chiens; Simon, pour s'orienter, s'adressa au seul être qu'il vit accroupi devant une porte, un nain, vieux, laid, ayant une grosse tête noire sur un corps d'enfant. Il lui demanda:
—Dis donc, Mal-Venu, sais-tu où demeure Rigobert?
D'une voix profonde de basse, le nain répondit:
—Rigobert?…—le père sauvage, le tirangeur de brèmes?
—C'est ça… le sauvage… le ti… comme tu as dit… je ne sais pas…
—Là, au coin… la grande maison…
Le matelot était hésitant, il cherchait la grande maison! Ce que le petit monstre qualifiait ainsi était une hutte, une tanière épouvantable… Sur une rue percée dans l'imagination des gens, au milieu des champs, s'ouvrait devant un cloaque la porte étroite d'une cour non pavée, close par des planches provenant du déchirage d'un bateau; de nombreux clous montraient leurs dents et servaient à accrocher les loques qu'une lessive hâtive avait la prétention de nettoyer…
A droite était une écurie dont le fumier faisait tapis; devant une auge vide se dressait le squelette d'un cheval recouvert d'une peau pelée qui semblait trouée par les aspérités des os; sur le cuir, ayant usé le poil, les harnais avaient laissé leurs traces luisantes. A gauche était la voiture, l'entre-sort; au fond, ce que le petit monstre appelait la grande maison, était un hangar vitré, sans ligne, sans appui, bâti avec des débris de démolitions. Nous avons dit vitré, il faut ajouter que les vitres ayant été brisées, elles avaient été remplacées par de vieilles affiches, par des papiers de couleurs diverses; portes, fenêtres, vitres étaient rassemblées par à peu près; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière, avaient comblé les assemblages mal joints.
C'est à la porte de cette tanière que Simon alla frapper.
La pluie de la veille avait défoncé les terrains, et les deux hommes pataugeaient dans un immense cloaque, ils entraient dans la boue jusqu'aux chevilles.
En entendant frapper, un chien aboya, et l'harmonie canine qui les avait salués à leur arrivée recommença de plus belle. A leur gauche, la porte de l'entre-sort s'ouvrit, et sur l'escalier une étrange jeune fille parut, qui leur demanda avec un accent étranger:
—Que voulez-vous, messieurs?
—Le père sauvage… Rigobert.
—Veuillez attendre une seconde et je vais ouvrir, le maître ne répondrait pas…
La jeune fille disparut une minute pour reparaître aussitôt enveloppée dans un long châle turc… aux couleurs criardes, mais que l'usage avait un peu éteintes et que l'âge avait déchiré.
Malgré l'état de prostration dans lequel se trouvait Pierre Davenne, aux accents bizarres de la jeune fille, il leva la tête et resta comme ébloui de sa singulière beauté. Celle-ci, semblant ne pas s'apercevoir de l'effet produit, descendit les quatre marches qui ascendaient à sa voiture et, vive et légère, sautant, sans mouiller ses pieds, par-dessus les mares d'eau, elle vint ouvrir l'huis, entra et alla frapper à une autre porte en disant:
—Père Rig! deux messieurs te demandent.
On entendit un grognement, la jeune fille dit:
—Il se lève, asseyez-vous, messieurs…
Et elle désignait des caisses vides… Pierre et Simon regardaient l'étrange demeure où ils se trouvaient. C'était le taudis le plus inénarrable, tout ce que l'avarice sordide et malpropre peut recueillir était là.
Une seule chose fixa l'attention de Davenne. Au fond se trouvaient trois tablettes absolument envahies par des fioles remplies de liquides de toutes les couleurs… et au-dessus, dans d'immenses bocaux, grouillaient des grenouilles et des reptiles vivants.
Pierre, poursuivant assurément un but secret, regardait attentivement la jeune fille… un joli tableau, nous l'avons dit.
Elle avait environ dix-huit à vingt ans; elle était excessivement belle, son front était pur, ses yeux immenses, bruns, doux, comme le velours, étaient bordés de cils longs et épais, retroussés à leur extrémité. Son nez, fin et légèrement busqué, avait ces fraîches narines roses des femmes impressionnables. Ses lèvres solidement arquées étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir davantage la blancheur nacrée de ses dents. Ses oreilles toutes petites étaient presque aussi rouges que ses lèvres; sous sa peau au teint chaud et duvetée, on sentait courir dans le sang une robuste santé, et des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus encadraient magnifiquement son visage d'un ovale parfait. Faite comme les beautés antiques, dont la sculpture grecque nous a conservé l'image, elle était grande, forte et souple; l'œil et la bouche étaient provocants et l'éclair de son regard révélait l'ardeur qui courait dans ces vingt ans-là.
Elle était à peine vêtue lorsque les deux hommes s'étaient présentés, et hâtivement elle s'était fait un manteau du vieux châle; ses pieds, mignons et haut cambrés, chaussaient de hideuses savates jaunes, sur ses reins pendaient des haillons aux couleurs criardes, mêlées de fils dorés… sur lesquels la misère avait traîné son étrille… Tout cela était en loques…
Et cependant, dans ses guenilles, elle était superbe; superbe à ce point que Simon stupéfait regarda son maître auquel il venait d'entendre dire, si bas qu'on eût pu croire qu'il pensait:
—Oh! l'adorable créature! et qu'elle serait bien la Femme…
A ce moment, pour faire contraste au tableau, la porte sur laquelle la jeune fille avait frappé s'entrebâilla et une tête, presque un masque, parut… qui demanda:
—Qu'est-ce que tu as dit, Iza?
—Tu vois, maître, ce sont ces messieurs qui te demandent.
L'homme regarda avec défiance et ne reconnut ni l'un ni l'autre.
Simon s'avança…
—Eh bien! tu ne me reconnais donc pas, Rigobert!… Espère! espère!
A ce nom, le vieux saltimbanque qu'on interpellait fit une grimace et regarda comme un myope en clignant de l'œil celui qui parlait… Il faisait des signes négatifs; le matelot, haussant les épaules, dit alors:
—Voyons, le sauvage… à bord de la Souveraine tu n'étais pas si fier!
—La Souveraine! exclama Rigobert avec épouvante et pris d'un tremblement.—Ne crains rien, vieux marsouin, fit Simon en riant à large bouche, nous ne venons pas pour le passé… Je t'amène mon lieutenant qui veut te parler.
Pierre dit aussitôt:
—J'ai besoin d'abord d'être seul avec toi!… Tu t'occupes toujours de ça? ajouta-t-il, en montrant les fioles.
—Oui!…
—Alors j'ai à te parler.
—Maître, je suis à vous, je vais me parer, dit aussitôt Rigobert.
—Si le seigneur a besoin d'être seul, dit la jeune fille en dardant curieusement la flamme ardente de ses prunelles, nous allons nous retirer.
Pierre Davenne regarda quelques secondes la bizarre créature et lui dit:
—Ma chère enfant, j'aurai peut-être à vous parler aussi tout à l'heure.
—A moi!… Vous voulez les cartes?…
—A tout à l'heure, reprit Pierre en souriant.
Simon suivit la jeune fille qui sortait et comme celle-ci, lui ayant offert pour siège les marches de sa voiture, s'occupait à allumer le feu… il lui dit:
—Vous n'êtes pas d'ici… vous?… vous avez dû voyager, comme moi. Eh bien, la belle sauvage, vous n'avez rien appris dans vos voyages. Moi j'ai été dans un pays où pour faire du feu, même dans l'eau, dans la neige, nous frottions deux bouts de bois… ça s'allumait tout de suite… Ah! quel beau pays… c'est le pays des statues vivantes… vous n'avez rien vu de beau comme ça… ça rend froid pour les autres. Vous êtes bien belle, vous, eh bien, ma mie, par là vous ne seriez que de la Saint-Jean, on voit les plus belles femmes du monde!… Quand une femme veut vous faire un cadeau… aussi vrai que nous sommes là tous les deux, ça m'est arrivé à moi qui vous parle… à votre fête, à la Noël, elle se fait arracher une dent et vous la donne… Ce sont des perles fines, c'est plus cher que le diamant. Le diamant, dans ce pays-là, on fait des vitres avec; il n'y a que les petites gens qui en portent… Moi, qui vous parle… je peux me flatter d'avoir vu les deux plus jolies filles du monde…
—Quelle est l'autre?… demanda en riant finement la jeune fille..
Simon ne comprit pas, et continua en racontant l'histoire d'une reine kanake qui lui avait offert de partager son trône.
Dans la maison, Rigobert s'étant paré, selon son expression, sortit enfin de sa niche.
C'était un petit homme sec… la tête était un peu grosse pour le corps, il avait le teint mat et plombé, et comme il avait horreur de l'eau, que la pluie seule le débarbouillait, la peau était terreuse, ses cheveux gris sale étaient ébouriffés sur sa tête; il les étrillait de ses doigts minces et crochus; l'œil était brun feu comme celui des oiseaux de proie; il faisait le myope pour ne pas reconnaître les gens qu'il ne voulait pas voir, mais sa vue était excellente, son regard courait toujours sous ses sourcils hérissés comme des flammes de grenade, ses lèvres étaient pâles et minces et le menton plat.
Il s'était paré!… Vêtu d'une houppelande trop longue, il était boutonné comme un prêtre, cachant ainsi son linge plus que douteux; sous sa longue robe on voyait passer deux jambes grêles terminées par des pieds énormes; l'étrange, c'est que lorsque ses manches se relevaient, lorsque la houppelande s'écartait sur la poitrine, on voyait sa chair tatouée, de là son nom: Rig, le Sauvage.
Un jour, Rigobert avait dû, pour des raisons que nous connaîtrons plus tard, se sauver du bord dans un atterrissage… Pris par les sauvages, il avait vécu quinze années avec eux…
On juge facilement du changement qui peut s'opérer en un individu à la suite d'un déplacement semblable. Rigobert était un Parisien, un faubourien même. Il n'était pas entré, on l'avait poussé dans la marine; ne pouvant rien en faire, on l'avait engagé mousse. Il avait, par sa conduite toujours irrégulière, pleinement justifié la décision de sa famille; il avait été le plus intelligent et le plus désobéissant mousse, le plus solide, le plus adroit marin, et la plus mauvaise tête, le vrai «bon enfant,» et la plus mauvaise nature; il passait plus de temps aux fers qu'en service: rien ne l'avait dompté… Il avait la plus grande indifférence pour le danger et ne reconnaissait qu'un maître: sa volonté, lui.
Il avait tous les vices, mais il était capable de tous les dévouements; lorsqu'il acceptait une mission, on pouvait compter sur lui… Son caractère s'était, il est vrai, un peu modifié avec l'âge, un nouveau respect ou plutôt une crainte lui était venue… la police!
Pierre dit au vieux Rigobert:
—J'ai peu de temps, il faut que nous nous entendions vite; or je tiens, pour éviter toutes feintes inutiles, à te dire que je te connais de vieille date. Celui que l'on nomme ici le sauvage, le vieux Rig, je le connais, moi, sous le nom de Rigobert Contour, et j'ai entendu conter son histoire par le major Ruiton qui l'avait pour matelot à bord de la Sémillante.
En entendant ce préambule, le vieux sauvage se leva vivement, regarda par les vitres si l'on écoutait, et, comme effrayé, il dit à mi-voix:
—Taisez-vous… taisez-vous… lieutenant, je vous en prie, ici les murs ont des oreilles… Que voulez-vous de moi?
—Je veux que tu me promettes de me servir loyalement, que tu fasses tout ce que je te demanderai… Il n'y a pas de danger pour toi, et il y a beaucoup d'argent à gagner…
En entendant ces mots, le vieux Rig eut une affreuse grimace, qu'il essaya de faire passer pour un sourire,—habitude de tromper sur la qualité de la marchandise vendue.—Ses yeux lançaient des éclairs, il s'avança près du jeune homme et s'accroupit devant lui, en disant:
—Mon lieutenant, nous sommes ici entourés de tout ce qu'il y a de plus mauvais au monde… tous coquins, bandits, misérables, qui me rendent le bien que je leur fais en me haïssant mortellement… Je me mets tout près de vous pour bien vous entendre, mais parlez bas… tout bas… j'entends très bien… très bas, n'est-ce pas?
Pierre reprit:
—Tu exerces toujours ici ton même métier?…
—Je prédis l'avenir… et je fais un peu de médecine.
—La médecine qui tue.
—Chut!… la médecine secrète!… Mon lieutenant, je suis à vos ordres, que voulez-vous de moi?…
Pierre Davenne accoudé sur son genou, le front dans ses mains, réfléchit quelques minutes, puis il dit:
—Rig… te souviens-tu qu'un jour on vint te trouver pour faire évader un condamné à mort?
—Vous savez ça?… C'est au Canada…
—Tu te chargeas de l'évasion, et tu réussis, elle te fut payée cinquante louis.
—Oui… je fis évader le cadavre avant l'exécution, dit en riant le vieux hibou.
—C'est cela!… je viens te demander aujourd'hui de faire la même expérience.
—Sur un condamné?… demanda le vieillard avec inquiétude.
—Ceci ne te regarde pas… Que t'importe sur qui… Je viens te demander de renouveler ce que tu as fait, et je t'offre deux cents louis…
—Deux cents louis… fit le vieux matelot, et les pupilles de ses yeux brillèrent.
—Il y a quelques dangers à courir?… La police va…
—Aucun… interrompit Pierre.
—Ah!… sur qui devrai-je faire… l'expérience?
—Sur moi!
—Hein! fit Rigobert sursautant, étourdi… Sur vous!… quel est votre but?
—Ceci ne te regarde pas… Je te demande, es-tu capable de recommencer ce que tu as fait? veux-tu le faire? et je t'offre deux cents louis…
—Savez-vous, lieutenant, que c'est terrible…
—Je le sais!…
—Savez-vous que ce peut être la mort…
—Je le sais… Mais je sais aussi que tout dépend de toi… et que Simon qui te servira dans l'œuvre te fera sauter la cervelle si tu n'as pas réussi…
Le vieux Rig se contenta de hausser les épaules.
—Mon lieutenant, je ne travaille pas pour rien… Vous m'offrez quatre mille francs… mettez-en cinq… et comme c'est payable par vous, vous êtes bien certain que… je réussirai…
—Cinq mille francs, soit!… tu acceptes?…
—Je suis à vos ordres, maître.
—Tu as encore de ce poison?
—Toujours…. c'est du curare… Vous allez voir.
Et, en disant ces mots, le vieux matelot alla chercher dans la niche où il couchait un pot de terre cuite duquel il retira un morceau d'une matière noire, à cassure brillante, présentant assez bien l'aspect de l'extrait de jus de réglisse noir… qu'il montra à Pierre; celui-ci le prit avec précaution.
—Oh! ce n'est pas dangereux, fit le vieux matelot, vous pourriez en manger.
Pierre se contenta de hocher la tête. Le vieux Rig était heureux de parler de sa science, ce qu'il appelait la médecine secrète.
—Ça, voyez-vous, eh bien c'est absolument introuvable en France, en Europe… J'ai eu ça quand j'étais avec les sauvages. C'est à la suite du pillage d'une tribu… Ceci vient des Indiens de Messaya, une des tribus les plus féroces, un tas de mauvais coquins qui ne vivent qu'au milieu des forêts, et qui ne font guère que ce poison…
—Voilà longtemps que tu as ça?… Ne crains-tu pas qu'il n'ait perdu de sa force?
—C'est inaltérable, ça ne bouge pas… Au reste vous allez voir.
Le vieux sorcier alla chercher une capsule de grès, y mit le morceau qu'il avait montré à Pierre Davenne et versa quelques gouttes d'eau dessus; l'eau forma immédiatement une pâte liquide, le vieux Rig prit dans un bocal une grenouille vivante et lui ayant attaché une patte, il la mit sur la table, lui ouvrit la gueule et versa une goutte du liquide noir.
Pierre Davenne observait attentif…
La grenouille sautait vive, semblant ne rien ressentir… Après quelques minutes, Rig dit:
—Le poison n'a rien fait, vous le voyez… Absorbé ainsi, il est inoffensif; mais regardez maintenant.
Il prit alors un canif; avec la pointe, il fit une légère incision sur le dos du batracien dans laquelle il glissa une goutte du poison.
Puis ils observèrent l'animal.
Dans les premiers moments la grenouille allait et sautait comme avant l'opération, avec la plus grande agilité, puis elle resta tranquille; au bout de cinq minutes les jambes de devant cédèrent, le corps s'aplatit et s'affaissa peu à peu; après cinq minutes la grenouille était morte, c'est-à-dire qu'elle était devenue molle, flasque, et que le vieux Rig, la pinçant de ses ongles, la piquant avec une aiguille, ne déterminait plus chez elle aucune réaction vitale.
—Elle est morte, bien morte, dit le vieux Rig en la prenant par une patte et en la laissant retomber. Eh bien, vous allez voir.
Et tirant d'une trousse un petit scalpel, il ouvrit la grenouille empoisonnée pour découvrir le cœur.
Le sang rougissait à l'air et présentait ses propriétés physiologiques normales et le cœur continuait à battre…
—Le cœur bat! voilà tout le mystère…
—Ainsi tu aurais pu la sauver?…
—Absolument…, dit le vieux matelot, ouvrant la porte et jetant la grenouille en appelant: Radis!…
—Qui appelles-tu?…
—Mon chien, pour qu'il mange la bête.
—Mais tu risques de l'empoisonner.
—Maître, vous oubliez ce que je vous ai démontré…
—C'est vrai—, finissons… Demain soir tu viendras à l'adresse que je vais te donner; demain vers minuit, Simon te recevra et te cachera, tu ne le quitteras que lorsque tout sera fini…
—Je m'entendrai avec lui…
—Oui… Écoute bien, Rigobert: peut-être aurai-je besoin quelquefois de tes services, ils te seront largement payés… Mais garde-toi de la moindre trahison…, ce serait pour toi la mort…
—Maître, ma vie s'est passée à me dire: Quand donc emploiera-t-on mon intelligence? J'étais né pour être le serviteur fidèle et dévoué d'un maître… généreux… Ce maître, ce peut être vous?
Pierre ne fit pas attention au regard plein d'astuce et à la révérence pleine d'humilité du vieux misérable… Il le tenait par ses deux rêves: l'argent et la vie. Il lui demanda:
—Qu'est-ce que cette étrange fille qui nous a reçus…
—Une pauvresse que j'ai recueillie dans mes voyages… Il faut faire le bien quand on peut.
Pierre sourit malgré lui…
—Elle travaille avec moi, elle fait de la divination… elle tire les cartes…
—Quel âge a-t-elle?
—Elle l'ignore elle-même… Elle doit avoir dix-huit ans.
—Et pourquoi… puisque tu veux faire le bien, laisses-tu vivre dans ce milieu horrible une enfant de cet âge?… Ne penses-tu pas qu'elle peut se perdre à chaque instant…
—Se perdre, fit le vieux Rig étourdi, penchant sa tête et riant malicieusement, se perdre! Maître, vous croyez donc que la vertu traîne par le monde derrière nos baraques?
—Quoi, ce visage riant, ces grands yeux?…
—Maître…, quand j'ai rencontré Iza, c'était en allant de Widdin à la Sulina, je traversais un village que les Turcs avaient pillé huit jours avant… Iza, qui depuis quelque temps accompagnait les chefs de ces jolis soldats, lasse des inégalités de traitements qu'on lui faisait subir, se souvint qu'elle était chrétienne et qu'elle ne devait pas vivre avec ses ennemis… Elle se sauva, je la trouvai sur la route, presque morte de faim, craignant toujours de tomber aux mains de ceux qu'elle fuyait… Iza n'était pas née pour être vierge et martyre… Je la considère non comme une domestique, mais comme une ouvrière… je la paye, je la nourris, elle a son gîte indépendant du mien, elle est libre… elle a pour elle le quart de ce qu'elle me rapporte…
Pierre, étonné d'abord et ne pouvant assembler la nature dont on lui parlait avec le visage franc qu'il avait vu, écoutait silencieux… Et tout bas il répéta encore…:
—C'est peut-être… la Femme!…
Puis, se levant tout d'un coup, il ouvrit la porte et siffla… Son matelot vint aussitôt, il dit alors…
—A cette nuit, vieux Rig… entends-toi avec Simon, c'est lui qui te recevra…
Et il se dirigea vers la jeune Iza… pendant que les deux anciens compagnons s'entendaient.
—Ma belle enfant… dites-moi ma bonne aventure…
Iza releva la tête, et toute souriante…
—Voulez-vous les cartes… ou la main?
—La main!…
Et il tendit sa main; la jeune fille la regarda attentivement, la palpa et dit:
—Vous devez être heureux… la ligne de vie est longue… mais traversée par un grand malheur… puis… je ne veux pas dire ça…
—Dites toujours…
—La ligne de vie est brisée… absolument brisée… et la ligne était longue.
—Merci, à votre tour, mon enfant, donnez-moi votre main.
—Vous ne croyez pas, et vous voulez vous moquer de moi! fit tristement la jeune Iza.
—Si, mon enfant, je crois… et je sais!
Iza tendit sa main, une main mignonne, admirable, aux doigts, aux ongles roses, attachée au bras comme une main de duchesse.
Pierre la prit et la pressant… le front plissé, fixant son regard ardent sur les yeux étincelants de la jeune fille, il dit:
—L'avenir est riant pour toi… le malheur est passé… tu seras riche, aimée, adorée, tu seras belle et enviée…
—Oh! maître, dit la jeune fille, fermant les yeux, éblouie et ravie de ce qu'elle entendait… oh! je vous en prie, ne mentez pas… et superstitieuse, croyant malgré elle à la parole de Pierre: parlez, parlez encore…
Davenne, comme halluciné, la regardait toujours, et quand Iza relevait sa paupière, elle ne pouvait supporter son regard et refermait les yeux, pendant qu'elle écoutait…
Il reprit d'un ton étrange:
—Mais si tu veux être heureuse, sois sans foi, sans âme, sans cœur; le jour où tu seras riche, méprise celui qui t'aura connue pauvre… le jour où tu seras aimée, rends la haine pour l'amour… à celui qui te fera l'honneur de te donner son nom… rends la honte… si tu es capable de cela… espère… tu seras riche, bien riche… très riche…
Et laissant la jeune fille, étourdie, chancelante, prête à défaillir devant le tableau évoqué… Pierre sortit de la tanière du vieux Rigobert, suivi par Simon qui se grattait le crâne, en se demandant ce que son maître voulait faire…
Le vieux Rig avait été très réservé: il avait dit à Simon que le soir même, entre onze heures et minuit, il viendrait rue Payenne; que là une terrible chose devait s'accomplir et qu'il ne pourrait quitter la petite maison de la rue Payenne que le lendemain soir.
Certainement, Simon était discret; pourtant, après les événements qui depuis la veille bouleversaient la vie de tout le monde, il aurait bien voulu que son lieutenant lui fît l'honneur d'une demi-confidence. Il marchait à ses côtés, en regardant en dessous; mais Pierre, la tête baissée, le front soucieux, partait sans le voir, sans voir—le monde étrange qui sortait de toutes les échoppes, de toutes les baraques, de toutes les voitures pour les regarder passer.
Arrivés sur la route, Pierre sauta dans la voiture et dit au cocher:
—A Charonne!
—Pardon, mon lieutenant, où dites-vous? exclama le matelot, aussi ébahi que le cocher.
—A Charonne, près du Père-Lachaise, répéta Pierre impatienté…
—Très bien… très bien! dit Simon, et s'adressant au cocher:
—Allons, mon vieux, lève l'ancre… je vais changer ta praline.
Et la voiture partit.